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Eloi Beucher


Acutar


Quel est notre rapport au soin des outils outils ?
Le déclin de l’utilisation de la pierre à aiguiser est-il témoin de l’évolution de notre rapport à l’outils ?


Au travers de ces trois articles, la réflexion explore différents univers liés à la pratique de l'aiguisage, notamment sous le prisme de l'objet tranchant et de l’utilisateur. Dans un premier temps, elle s'intéresse à l'histoire riche et profondément ancrée de cette pratique et des outils qui lui sont associés. Ensuite, elle examine les enjeux contemporains de l'aiguisage : comment cette pratique artisanale peut-elle s'adapter  à une industrie en mutation, tout en répondant aux besoins actuels ? Enfin, la réflexion s'interroge sur les réalités et les usages applicables aujourd'hui, en revisitant ce savoir-faire traditionnel dans des contextes innovants.


1/3 : Rendre aigu
︎ Octobre 2024
2/3 : L’utilisateur, l’outil ou l’aiguiseur, à qui profite l’aiguisage ?
︎ Novembre 2024
3/3 : L
’or gris, de l’aiguisage à la mouture
︎ Décembre 2024







Chapitre 1

Rendre aigu


« Rendre aigu » explore l’histoire et l’importance de la pierre à aiguiser, objet emblématique dans la préservation des outils tranchants. Extraite de carrières locales, comme celles de la vallée de Saurat, la pierre à aiguiser a longtemps été façonnée artisanalement pour répondre aux besoins des artisans et des ménages. Ce savoir-faire, transmis de génération en génération, a été bouleversé par l’industrialisation, entraînant un déclin des manufactures traditionnelles. Cependant, la pierre à aiguiser demeure un symbole de durabilité et de précision, témoignant d’un patrimoine technique et culturel fort.



Lingo d’or gris de Saurat. Photographie argentique, Saurat, été 2024

Mon grand-père est l’une des premières personnes que j’ai vu pratiquer l’aiguisage sur ses couteaux. Puis peu à peu sur les miens, pour redonner un tranchant à mon premier Opinel et me le rendre comme neuf pour des après-midi à construire des cabanes dans les forêts de pins des Landes. Cela a assurément formé les bases du fort lien d’affection que j’ai aujourd’hui pour lui et peut-être aussi du début de mon attachement pour le travail manuel et le soin de l’outil.

9000 ans avant J.-C. jusqu’aux années 1950, l’aiguisage des outils a toujours été relié à un tissu sociologique fort, porteur de rites et de traditions, voire d’économies. Au Néolithique, les groupes d’individus se regroupaient plusieurs jours au polissoir pour entretenir leurs outils en ce lieu sacré. Durant l'Antiquité romaine, vendre une pierre à aiguiser à l’ennemi était passible de la peine de mort. Dans les années 1920, en Ariège, au cœur d’un fort marché économique, la pierre à aiguiser était appelée l’Or gris ︎1︎. Bien que les questions de la maintenance et de la soutenabilité soient aujourd'hui valorisées et remettent en question nos modes de production, l’aiguisage n'apparaît plus comme une évidence. La pierre à aiguiser semble être le vestige d’une époque passée, alors que la production et l’utilisation d'objets coupants au quotidien ne fait qu’augmenter, en suivant nos habitudes de superproduction. Ce paradoxe amène à soulever certaines questions : comment se porte l’industrie de la pierre à aiguiser jadis si florissante ? Quelles sont les ressources utilisées et produites par cette industrie ?






 

︎1︎ Expression utilisée dans les années 1900 pour définir un grès spécial propice à l’aiguisage qui, comme l’or est extrait d’un filon et était à la base d’un fort marché économique.




1 Introduction à la pierre à aiguiser

Un outil à (par)faire l'outil


L’outil est perçu comme symbole de l’action et de la supériorité de l’homme sur son environnement ; sa rupture signifierait aussi la rupture de celles-ci. L'entretien est donc une étape incontournable pour continuer de le contrôler et par la même occasion, contrôler le monde qui l’entoure. Tant que l’outil accompagne l'homme, la pierre à aiguiser demeurera un artefact essentiel. Forte d’un pouvoir d'altération sur le métal, elle permet de maintenir, réparer et donner une nouvelle vie aux outils tranchants, transformant un outil émoussé en un instrument coupant et précis. Ce processus d'affûtage, où le métal entraîné par l’homme se soumet à la friction abrasive de la pierre, est une métaphore puissante de l'action humaine sur la matière brute, la travaillant selon son besoin, selon son désir. L'outil et son efficacité sont étroitement liés à la vie de l’homme, la pierre à aiguiser prend alors le rôle particulier d’outil à faire et parfaire l'outil, en découle alors une certaine complémentarité dans l’usage et dans la forme.





Famille paysanne réunit autour de la meule à aiguiser ︎2︎

Au début du XXe siècle, le monde paysan occupe une place prépondérante dans la société française, 42 %︎3︎ de la population dépendant du travail de la terre. Les machines agricoles motorisées n'existant pas encore, le rapport à l'outil est alors profondément ancré dans la vie quotidienne, car de son efficacité dépendait la productivité nécessaire pour subsister. Les pierres à aiguiser sont alors essentielles pour entretenir faux, faucilles et autres outils tranchants, l’aiguisage fait partie intégrante du quotidien, il prend place à la ceinture dans le coffin, à l'intérieur du logis et symbolise l'autonomie des paysans et leur capacité à entretenir eux-mêmes leurs outils de travail.





Paysan redressant sa lame de faux  ︎4︎

Le grès aiguise le fer

En déambulant dans la coutellerie Eustache à Nantes, j’ai pu échanger avec le vendeur à propos de son rapport à l’aiguisage, il m’a orienté vers une pierre en grès originaire des Pyrénées qu’il utilise pour ses qualités d’aiguisage naturelles. N’ayant jamais réellement prêté attention à la provenance de mes outils d’affûtage et peut-être séduit par son discours vendeur, j’ai acheté cette pierre et ai porté mon attention sur le grès qui la compose.

Le grès est une roche sédimentaire issue de l’agrégation de grains de taille sableuse. Sa composition dépend des minéraux l’entourant qui, face à l’érosion et aux fortes pressions s’agglomèrent et forment des grès pouvant acquérir toutes sortes de qualités techniques. En fonction de la composition géologique qui les entoure, on peut donc obtenir des grès plus ou moins poreux, légers et faciles à travailler ou denses et très lourds.
Le grès a laissé une empreinte durable dans le paysage culturel et économique français. Sa forte disponibilité géologique sur le territoire a permis à des régions de se développer autour des carrières, source cruciale d'emplois, stimulant l'économie locale, notamment à travers la construction d'infrastructures et l'exportation de ce matériau apprécié pour ses qualités. Selon BRGM, on compte en 2015 une trentaine de carrières de grès en France extrayant 13 000m3  par an, dont 80 % sont utilisés pour le marché du bâtiment︎5︎ . Les Vosges, l'Île-de-France (Fontainebleau) et le Pays basque sont reconnus pour leur grès.








Du sol au tranchant

Aiguiser, du bas-latin acutiare, dérivé de acutus (rendre aigu) a pour but d’affiner un angle de coupe en le rendant donc aigu par enlèvement de matière, il est donc nécessaire de faire appel à des matériaux plus durs que ceux que l’on souhaite altérer : c’est le principe du polissoir.

L’utilisation du grès se fait aussi dans divers autres domaines comme ceux de la voirie, du funéraire, dont certains beaucoup plus marginaux comme la fabrication de pierre à aiguiser. Le terme « pierre à aiguiser » désigne l'ensemble des roches utilisées pour affûter les ustensiles, outils ou armes dotés d'un tranchant. Au néolithique, ces pierres sont savamment sélectionnées et sont ensuite utilisées telles quelles, encore enracinées dans le sol et deviennent des lieux de regroupement, ce sont des polissoirs en grès. De tous les types de pierres utilisées, le grès est la seule qui ne nécessite pas l'ajout d'une couche de sable interposée, la présence naturelle de quartz dans sa composition en fait un abrasif puissant qui permet de mordre l’os, la pierre ou le bois utilisé dans la confection des premiers outils.

Comme l’explique André Leroi-Gourhan, « Un polissoir est toujours composé d’une base fixe ou mobile assez tendre, grès ou bois par exemple, sur laquelle on frotte la pièce à polir en interposant une couche de sable ou de sable à grains durs, généralement humidifiée [...] si la base est faite d’une pierre à grains plus dure que la matière traitée, on l’utilise sans couche de sable interposé »︎6︎



Le grès, de roche à pierre à aiguiser 

Les premières traces significatives d’exploitation et de travail de la pierre à aiguiser apparaissent durant l'Antiquité romaine. Jusque-là ramassées dans la nature, les pierres sont alors extraites de carrières à ciel ouvert et retravaillées dans des ateliers spécialisés. Cette première trace d'industrialisation de cet artefact témoigne d’un besoin d’optimisation de productivité lié à un contexte militaire fort. Elle est alors perçue comme un outil vital, au même titre que l’arme qu’elle affûte.

Quand on recherche le terme cotoria dans le dictionnaire des antiquités grecques et romaine nous sommes mis en face de l'importance des carrières à aiguiser « […] mines de pierres à aiguiser étaient […] utiles aux armées romaines pour affiler les armes ; la vente de ces pierres faite à l’ennemi était punie de mort, comme celle du blé, du fer et du sel, et César, en louant les cotorias de la Crète, avait interdit à toute personne, à l’exception de l’adjudicataire, d’ouvrir ou d’exploiter en Crète de semblables carrières.»︎7︎

Si le grès est la matière première la plus fréquemment attestée comme outil d’abrasion, la production de pierre à aiguiser est longtemps restée une activité très ancrée dans une dynamique locale utilisant parfois des types de pierres par souci de proximité plus que par souci d’efficacité. Le développement des grandes voies de distribution et des chemins de fer sont en grande partie responsables de l'arrêt de beaucoup de sites d’extraction et de production au profit de l’utilisation du grès, plus performant que les d’autres minéraux. En France, l’exploitation du grès pour la pratique de l’aiguisage atteint son apogée au début du XXe siècle, le grès des Vosges et le grès des Pyrénées sont reconnus à l'international pour leur efficacité. Face à un marché en perte d'élan, les années 1950 ont assisté au déclin de ces activités jusqu’à l'arrêt d'extraction et de production du grès des Vosges pour le domaine de l’aiguisage au profit de celui du bâtiment. L’atelier de fabrication de la pierre naturelle des Pyrénées basée à Saurat en Ariège est la dernière fabrique de pierre à aiguiser de France. Seule gardienne d’un savoir-faire ancestral, elle pratique encore l’extraction de la pierre et la mise en forme finale de la pierre, dans la pure tradition ariégeoise.


︎2︎Le travail à la ferme : l'affûtage, famille de paysans devant leur maison, Trutat, Eugène, photographie, entre 1859 et 1910

︎3︎ Jean Molinier, «L'évolution de la population agricole du XVIIIe siècle à nos jours», Économie et statistique, 1977, 91, p.79.84. En 1901, 59 % de la population française est rurale, dont 79% vie du travail de la terre.

︎4︎Photographie d'un affuteur de faux présentée dans le gite où j'ai logé lors de mon enquête de terrain dans la manufacture de pierre à aiguiser de Saurat.
Auteur inconnu.

︎5︎ Données de la base «Carrières et Matériaux», gérée depuis 2006 par le BRGM sous l’égide du Ministère de la Transition Écologique (MTE). Informations retranscrites sur une carte 1/1500000. «Carrières de france, roche ornementale et de construction».

︎6︎ André Leroi-Gourhan, L'Homme et la matière, Albin Michel, 1943, p. 76

︎7︎ Charles Victor Daremberg et Edmond Saglio, Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines, Hachette, 1877-1919, p. 1549













2 La pierre à aiguiser naturelle des Pyrénées


Pour avancer dans mes recherches, j’ai eu la possibilité de me rendre dans les Pyrénées ariégeoises dans la dernière manufacture de pierre à aiguiser de France. Reprise au bord de la fermeture par Alain Soucille en 2006, elle prospère et est aujourd’hui reconnue comme entreprise du patrimoine vivant. J’ai pu le rencontrer ainsi qu'André, son unique employé, fort de 40 ans de métier au sein de l’atelier. Cela m’a permis de comprendre les enjeux autour de leur production et de l’environnement géographique dans lequel ils évoluent et d'élargir mon raisonnement en échangeant avec des personnes ayant une vision professionnelle du domaine.


Atelier vernaculaire

L’histoire de la manufacture de la pierre naturelle des Pyrénées relève d’un héritage riche remontant au début du 20ᵉ siècle et reposant sur un matériau rare. La carrière est ouverte en 1903 par la famille italienne Cuminetti qui retrouve dans les murs des maisons du village la même pierre qu’ils utilisent pour aiguiser leurs couteaux. Dans les pyrénées, nous sommes confrontés à une activité sismologique forte, qui est à l'origine de la génération d'un grès schisteux︎8︎ propre à l’espace géologique de la vallée de Saurat, il se présente alors sous la forme d'un veinage fissile qui se divise en feuillets quand on y applique de la contrainte. Les pressions exercées ont étiré et orienté les cristaux de quartz dans le sens du veinage, les rendant plus abrasant. L'aiguisage de l’outil se fait alors plus rapidement et use moins la lame qu’un grès classique.




Action de la pression tectonique sur le grès ︎9︎

La proximité de l’atelier avec la rivière est un choix important qui détermine l’emplacement et la construction du bâtiment. L’eau du Saurat est omniprésente et inhérente à l’atelier, elle génère l'entraînement hydraulique de la polisseuse, coule dans une vasque servant au nettoyage des pierres et coule constamment sur les pierres pendant l’usinage, permettant de les découper sans les casser. En hiver, quand les températures sont trop basses, l’eau est chauffée par le poêle à bois de l’atelier, cela permet à l’eau de ne pas geler et de rendre le travail de l'ouvrier moins pénible. Cette vernacularité dans laquelle est engagé l’atelier offre une certaine autonomie vis-à-vis de l'extérieur étant donné qu’ils agissent sur toutes les étapes de fabrication sans apport quelconque de l'extérieur (si ce n’est l'électricité), cependant elle entraîne aussi une forte dépendance des conditions géologiques, météorologiques et saisonnières. La carrière étant une exploitation à ciel ouvert dans la montagne, elle ne permet l’exploitation que durant l’été, de plus le filon exploité n’est pas constant, ce qui peut entraîner un manque de matière première comme durant l’été de l’année 2022 qui n’a ramené aucun grès à l’atelier, devant alors utiliser le stock fait durant l’été 2021. L’accès à l’eau de la rivière peut aussi poser un problème quand le débit du Saurat baisse de juillet à septembre. S’il s’assèche complètement, l’atelier est à l'arrêt, n’étant pas en capacité technique de travailler, humidifier et nettoyer leur matière première.





Plan satélite de l’emplacement de l’atelier  ︎10︎


Du filon au fini

Extraction :

Avant de pouvoir lancer la fabrication annuelle, l’été est consacré à l'extraction du grès, dans une carrière à ciel ouvert à 2 km de l’atelier. Le filon d’un mètre d'épaisseur incliné à 60° est alors libéré des roches impures (cinq volumes de déblai pour un volume de bonne pierre). Chaque année, 25 tonnes de grès schisteux sont transportées à l’atelier en camion et toutes les manipulations sont faites manuellement par alain Soucille et son employé, ce qui rend le travail physiquement éprouvant. Les pierres sont stockées en deux catégories : demi-dure et dure. Les pierres sont finalement entreposées en deux catégories, la pierre demi-dure provenant de la carrière à ciel ouvert et la pierre dure qui provient des galeries plus en profondeur.





carrière à ciel ouvert de la manufacture



Mise en forme :

Les plaques sont découpées en blocs de 100 kg, puis taillées à la scie diamantée jusqu’à obtenir des pièces de la taille des pierres finales, toujours dans le sens du veinage pour ne pas les fragiliser. Les pierres à gouge et les aiguise-tout nécessitent un façonnage manuel pour obtenir des bords arrondis. Cela fait appel à un certain savoir-faire pour parvenir à reprendre le même arrondi sur chaque pierre. Ensuite, les pierres sont polies, avec un grain plus fin, par une bande abrasive ou dans la berceuse (un bac rempli d’eau et de sédiments où elles se polissent par frottement). Une fois sèches, les pierres défectueuses éclatent au soleil, validant ainsi la qualité des autres avant la mise en vente. 




Différents états de mise en forme de la matière



Importance de la main

De l'extraction au façonnage des produits, la main de l’homme est constamment impliquée dans les étapes de production. Ce lien intime entre l’artisan et la matière rappelle la vision de Richard Sennett qui, dans Ce que sait la main, souligne que le savoir-faire manuel surpasse la simple exécution technique. Comme le décrit Sennett, la main n’est pas qu’un outil passif, elle participe activement à un processus de connaissance, où chaque geste, chaque contact avec la matière, affine la compréhension et la maîtrise. C’est dans cette quête d'un rapport direct avec le matériau que se situe Alain Soucille lorsqu'il choisit de ne pas automatiser le processus dans son atelier, afin de préserver cette relation fondamentale avec la matière, qu’il estime être l’essence même de son métier.

En modernisant uniquement les aspects sécuritaires de son entreprise, tout en maintenant des méthodes artisanales ancestrales, Alain Soucille maintient ce que Sennett appelle « l’intelligence de la main ». Le passage à des outils plus modernes comme les scies à eau, tout en évitant une automatisation complète, illustre bien la recherche de l'équilibre entre tradition et efficacité contemporaine. Il ne s'agit donc pas de cibler la non-automatisation en revenant exclusivement aux anciennes méthodes de production, mais bien d'améliorer ces techniques sans les dénaturaliser. Comme l’évoque Sennett, la modernisation du travail ne doit pas conduire à une aliénation, mais au contraire renforcer la maîtrise artisanale. En choisissant de maintenir son atelier dépendant de son environnement naturel, Alain Soucille préserve une continuité historique et une relation vernaculaire propre à l'atelier, refusant une optimisation productive au profit d’un savoir-faire enraciné dans son milieu.

L’ouverture du musée sur « l’or gris des Pyrénées ariégeoise » et le don des outils historiques par Alain Soucille soulignent cette idée de transmission du savoir. Comme Sennett le montre, la main de l’artisan est porteuse d’un héritage de gestes et de techniques, souvent invisibles ou méconnus, mais essentiels à la survie d’une culture comme celle du village de Saurat. Le fait qu’avant les années 2000, la pierre était façonnée manuellement, pierre par pierre, avec des outils traditionnels, souligne cette maîtrise du geste que Sennett valorise tant. Aujourd’hui, même si les scies accélèrent le processus, le choix d'Alain Soucille de conserver beaucoup d'éléments du passé montre qu'il reconnaît la valeur du travail manuel en tant que connaissance à part entière, ancrée dans le temps et dans la matière. »

Dans l’ouvrage de Richard Sennett, Ce que sait la main on peut lire « Nous pourrions croire [...] que la routine est abrutissante, qu'à faire sans cesse la même chose on s'étiole mentalement ; on pourrait assimiler routine et ennui. Rien de tel pour ceux qui cultivent des techniques manuelles. Faire et refaire une chose est une pratique stimulante pour peu qu'elle soit organisée dans l'anticipation. La substance de la routine peut changer, métamorphoser, améliorer, mais la gratification émotionnelle réside dans l'expérience même de la répartition. » ︎10︎


Du champ à la coutellerie

L’atelier de Saurat s’est fait connaître initialement pour sa pierre à aiguiser les faux, ce qui lui a valu le surnom de la capitale de la pierre à faux. Véritable emblème du travail des champs, la faux n’est aujourd'hui plus utilisée que par une minorité de personnes. Avant la reprise de l'atelier de Saurat en 2006, Alain Soucille, originaire de Thiers et directeur d’une entreprise familiale d’abrasifs, était au courant de la forte demande dans le secteur de la coutellerie. Il a donc élargi la gamme de pierres à aiguiser de l’atelier pour s’ouvrir à d’autres marchés. Pierres à couteau, à outils, à bois ou encore à ongle avec diverses formes et détails comme les gravures laser, les socles en bois ou les cuirs de polissage ont donc vu le jour. Ces apports ont été nécessaires pour relancer l’entreprise qui peinait à se maintenir par la seule vente de la pierre à faux, mais qui est désormais reconnue dans le domaine de la coutellerie pour l’excellence de ses pierres en comparaison de leur accessibilité. C’est un fait qui m’a marqué en parcourant leur espace de vente, en comparant avec des pierres industrielles de qualité moyenne, la pierre à aiguiser des Pyrénées est bien en deçà des prix du marché, malgré les nombreux efforts d’extraction et de mise en forme. Alain Soucille l’explique simplement par l'absence de concurrence et par le fait que cela suffit à l’entreprise pour fonctionner. Pour lui, la pierre à aiguiser de Saurat tire son existence d’un besoin et d’un usage agricole, elle perdrait de son sens à devenir un objet coûteux. Le prix de vente à d’ailleurs été un point de discorde lors de leur unique collaboration avec le studio design Pyrénées, qui souhaitait adapter le coût des pierres au marché industriel, deux à trois fois plus élevé.


︎8︎ Les roches métamorphiques sont issues de la transformation de roches ignées ou sédimentaires sous l'effet de température et/ou de pressions élevées. Deux grands types de métamorphisme produisent la majorité des roches métamorphiques : le métamorphisme de contact et le métamorphisme régional.

︎9︎ schéma descriptif de l'action de l'activité sismique sur un gisement de grès. Prise de note rapide sur carnet.


︎10︎L’emplacement de l’atelier est défini par la proximité de la rivière du Saurat et de la présence du filon de grès schisteux. Deux ressources dont il dépend entièrement.

︎11︎ Richard Sennett, Ce que sait la main, Albin Michel, 2010, p. 239.


               

3 Où en est-on ?


De l'âge d'or à la survie difficile d'un artisanat
  
Aujourd’hui Alain Soucille parvient à faire prospérer l’atelier, reconnue comme entreprise du patrimoine vivant, il sauvegarde un savoir-faire d'exception maintenant unique en France. Comme on a pu le voir plus tôt, ce savoir-faire n’a pas toujours été propre au village de Saurat. Au début du XXe siècle, les manufactures de pierres à aiguiser se faisaient beaucoup plus nombreuses à travers l'Europe, devant répondre à une forte demande liée à un mode de vie beaucoup plus rural. En 1920, l’atelier comptait 70 mineurs et ouvriers produisant plus de 4 millions de pierres par an quand aujourd’hui Alain Soucille et son ouvrier parviennent à eux deux à répondre à la demande en France et à l'international. Il est évident que l’industrialisation et l'intervention de nouveaux matériaux de synthèse ont devancé l’utilisation des pierres naturelles, mais on ne peut ignorer la perte progressive de l’utilisation de la pierre à aiguiser au quotidien. La pierre à aiguiser est témoin d’un savoir, de connaissances et de gestes humains, impliqués dans un processus technique qui a accompagné l’homme au même titre que l'outil lui-même, comment peut-on interpréter cette paupérisation de la pratique à l’heure actuelle ?


Entre tradition et perspective d'évolution


Comme on l’a vu plus tôt, le grès est un matériau utilisé dans de nombreux domaines, enclin à prendre de nombreuses formes. Utilisé dans le bâtiment ou en sculpture, il peut faire l’objet de nombreuses utilisations grâce à ses caractéristiques variées selon les régions où il est extrait. Cependant, sa qualité d’abrasion n’est utilisée que dans le domaine de la pierre à aiguiser sous des formes qui n’ont pas ou que très peu évolué depuis ses débuts. Porteuse de traditions et héritière d’un savoir-faire millénaire, pourrait-on envisager de voir la pierre de Saurat aller au-delà de sa qualité d'aiguisage de lame ? Pourrait-on ouvrir le schiste gréseux à d'autres horizons tant dans son usage que dans sa forme tout en conservant et honorant un héritage détenu aujourd'hui par une poignée d'hommes ? La marge d’approche semble d’autant plus réduite face à la réticence d’Alain Soucille à employer sa pierre pour autre chose que l'aiguisage des outils. Cette réserve témoigne de l’importance de lutter contre la dénaturalisation des procédés techniques et de l’essence du produit lors d’une éventuelle transformation dont il ferait l’objet.





Formes des pierres proposé par la manufacture  ︎11︎

Résistance face à l’oubli de la maintenance

Dans Le soin des choses, Jérôme Denis et David Pontille montrent comment les pratiques de maintenance, aujourd'hui marginalisées, sont essentielles pour préserver les objets et infrastructures, cette idée entre en résonance avec ma réflexion sur l'aiguisage et l'utilisation de la pierre à aiguiser. L'aiguisage, comme la réparation, incarne une forme de soin matériel indispensable : Il prolonge la vie des outils, assure leur efficacité, et renouvelle le lien entre l'utilisateur et l'objet, son environnement. Tout comme la culture de l'obsolescence programmée a contribué à une société du jetable, le manque d'entretien mène à la dégradation des outils, réduisant leur utilité et les rendant peu à peu hors d’usage. L'aiguisage, au contraire, est une pratique qui valorise la durabilité et la performance à long terme, réaffirmant l'importance du geste manuel, de la connaissance et du soin. Dans un contexte où la maintenance des objets est externalisée ou oubliée, aiguiser devient un acte symbolique et pratique, qui réinscrit l'utilisateur dans une relation directe et continue avec ses outils, et rappelle par la même occasion la fragilité de tout objet sans entretien constant.



︎11︎ formes des pierres produites dans l'atelier de Saurat de 1900 à 2024



Conclusion



En conclusion, la pierre à aiguiser, autrefois omniprésente dans les foyers et les ateliers, symbolise la connexion entre l’homme et l’outil, la main et la matière, le prélèvement d’un matériau et sa transformation. Cette pratique, transmise de génération en génération, va au-delà d’une simple technique artisanale : elle est le reflet de notre rapport à la matière, où chaque utilisation résulte d’une volonté de perfectionner et de maintenir en vie des objets essentiels à la survie et à l’activité humaine. L'histoire de la pierre à aiguiser, du néolithique à nos jours, témoigne de son importance socio-culturelle, économique et même symbolique. Elle a façonné des métiers, renforcé des économies locales, et contribué à une tradition technique profondément ancrée dans notre patrimoine.

Aujourd'hui, alors que l'industrialisation et l'essor des matériaux synthétiques nous ont largement dépossédé de son usage quotidien, la pierre à aiguiser reste un vestige précieux d'une époque où l’objet avait une valeur et une longévité qui surpassaient le caractère éphémère que l’on retrouve aujourd’hui dans les biens matériel que l’on consomme. La dernière manufacture de pierre à aiguiser des Pyrénées, avec son savoir-faire unique et ses méthodes artisanales, incarne ce lien indéfectible avec le passé tout en soulevant des questions cruciales sur l'avenir de ces pratiques. Peut-on préserver ce savoir-faire tout en le rendant pertinent pour les générations futures ? Peut-on adapter la pierre à aiguiser à de nouveaux usages sans trahir son essence ? À l'heure où la rapidité et la production de masse dominent, la pierre de Saurat nous rappelle l'importance de la soutenabilité, du respect des matériaux, et de l’attention à porter au travail manuel. Préserver cet héritage tout en le modernisant pourrait non seulement honorer ceux qui l'ont transmis, mais aussi offrir une nouvelle pertinence à des pratiques qui nous connectent aux objets qui nous entourent et à notre environnement.






 



︎Ouvrage :


DAREMBERG Charles-Victor et SAGLIO Edmond, Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines, Hachette, 1877-1919.

DENIS Jérôme et PONTILLE David, Le soin des choses. Politique de la maintenance, Paris, La Découverte, 2022.

SENNETT Richard, Ce que sait la main, Albin Michel, 2010.

LEROI-GOURHAN André, L'Homme et la matière, Albin Michel, 1943.

BERRY Clémentine, TO CUT, Tools 4, 2024
GIBELIN Marius, Les métiers du fer, De Borée, 2007

MOURET Jean-Noël,Les outils de nos ancêtres, Hatier, 1993

BRILL Blandine, Description du geste technique : Quelles méthodes ?, EHESS, 2010

DESMOND Morris, La clé des gestes, Grasset, 1977

FARGE Arlette, Essai pour une histoire des voix au dix-huitième siècle, Bayard, 2009

DAGOGNET François Le nombre et le lieu, Vrin, 1985



︎ Thèses :



THIÉBAUX Aurélie, GOEMAERE Éric, HERBOSCH Alain, Un atelier gallo-romain de pierres à aiguiser découvert à Buizingen (Hal, Belgique) : reconstitution des étapes de fabrication et détermination des origines géologiques et géographiques du matériau, Revue du Nord, 2012:bing.com/ck/a?!&&p=66da4432f6cf7bf9JmltdHM9MTcyNjUzMTIwMCZpZ3VpZD0zY2NjNTdjZi1hOGM3LTYzNDUtMDY0Ny00MzQ4YTk0YzYyNzcmaW5zaWQ9NTIwMQ&ptn=3&ver=2&hsh=3&fclid=3ccc57cf-a8c7-6345-0647-4348a94c6277&psq=THIÉBAUX+AURELIE%2c+GOEMAERE+ÉRIC%2c+HERBOSCH+ALAIN%2c+Un+atelier+gallo-romain+de+pierres+à+aiguiser+découvert+à+Buizingen+(Hal%2c+Belgique)+%3a+reconstitution+des+étapes+de+fabrication+et+détermination+des+origines+géologiques+et+géographiques+du+matériau%2c+Revue+du+Nord%2c+2012&u=a1aHR0cHM6Ly93d3cuY2Fpcm4uaW5mby9sb2FkX3BkZi5waHA_SURfQVJUSUNMRT1SRE5fMzk4XzAxNDMmZG93bmxvYWQ9MQ&ntb=1


THOMAS Nathalie, De la conception à l’utilisation des pierres à aiguiser, polissoirs et autres outils de l’abrasion dans le monde égéen à l’âge du Bronze. Archéologie et Préhistoire, Université Panthéon Sorbonne - Paris I, 2017 : https://theses.fr/2017PA01H136


︎ Article :


ROUDIL Robert, « Technologie traditionnelle de la faux à Melezet (Val-de-Suze, Piémont) », Le Monde alpin et rhodanien, Revue régionale d’ethnologie, 1976, 4-3-4, p. 59-68.

GUERLIN DE GER Charles, « Notes de dialectologie picarde et wallonne ». Revue du Nord, 1934, pp. 37-39


︎ Vidéo :

MONESMA Eugenio, Pierre à affûter naturelle, technique artisanale de taille de cet or gris à saurat, vidéo en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=PDJBq5tv2L0,  [consulté le 11/09/2024].

︎ Podcasts :

« Piano et mandoline, la pierre à aiguiser pour les fines lames », France culture, émission du 9 mai 2020.

« Tout s'explique - le fusil à aiguiser », France culture, émission du 5 décembre 2017.


Contact ︎

︎ beucher.loa@gmail.com
︎@beucher.loa

Le projet de diplôme ︎

Dans la continuité de ces premiers articles, j’ai décidé de réinterroger l’usage du grès schisteux de la vallée de Saurat, un matériau unique originaire des pyrénées.
De par mes recherches, j’ai orienté mon projet vers une proposition d’objets en  pierre à moudre. A cheval entre la fonction et la sculpturalité il tend à apporter un plaisir d’utilisation, de part sa forme et son usage tout en permettant d’agir sur les aliments que l’on veut réduire en poudre.
En parallèle, j’explore à travers le dessins au rotring et la gravure à l’eau forte les aspects texturel de la pierre obtenu par son usinage. Cette pratique me permet de retranscrire des formes et des usages sans accès imédiat à la matière.