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Eloi Beucher
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Quel est notre rapport au soin des outils outils ?
Le déclin de l’utilisation de la pierre à aiguiser est-il témoin de l’évolution de notre rapport à l’outils ?
Au travers de ces trois articles, la réflexion explore différents univers liés à la pratique de l'aiguisage, notamment sous le prisme de l'objet tranchant et de l’utilisateur. Dans un premier temps, elle s'intéresse à l'histoire riche et profondément ancrée de cette pratique et des outils qui lui sont associés. Ensuite, elle examine les enjeux contemporains de l'aiguisage : comment cette pratique artisanale peut-elle s'adapter à une industrie en mutation, tout en répondant aux besoins actuels ? Enfin, la réflexion s'interroge sur les réalités et les usages applicables aujourd'hui, en revisitant ce savoir-faire traditionnel dans des contextes innovants.
1/3 : Rendre aigu
︎ Octobre 2024
2/3 : l’utilisateur, l’outil ou l’aiguiseur, à qui profite l’aiguisage ?
︎ Novembre 2024
3/3 : l’or gris, de l’aiguisage à la mouture
︎ Décembre 2024
Chapitre 2
L’utilisateur, l’outil et la pierre à aiguiser, à qui profite l’aiguisage ?
Cet écrit retrace le parcours de l’aiguisage face à l’industrialisation, cette pratique traditionnelle a connu une transformation, marqué par l’essor des matériaux synthétiques et des techniques modernes. Avec des outils jettable et toujours plus durable, l’aiguisage ne parait plus être aussi pertinant qu’il pouvait l’être dans les année 1920. Il est pourtant toujours d’usage et compte encore de nombreux utilisateurs.

Carte postale, Thiers, coutellerie du rempart, émouleur couché.
Mois d’avril 2020. La menace du Covid-19 nous ayant toutes et tous cloîtré chez nous depuis maintenant près d’un mois, l’habitude de la situation s’installe dans mes journées. Le besoin réel que j’éprouve habituellement en vacances ou en week-end de vouloir absolument “rentabiliser” mon temps libre pour avoir l’impression d’en avoir profité s’estompe peu à peu. C’est comme si la course à la productivité s’était éteinte face à l’absence d'échéance, la date de fin de confinement étant à cette époque constamment repoussée, me donnant l’impression que mon temps libre est infini. Au bout d’un mois de confinement, donc, je ne ressens plus cette nécessité du résultat et me suis lancé, comme tant d’autres de mes concitoyens, dans des activités de second ordre que je n’avais ou ne prenais pas le temps jusque-là d’effectuer. J’ai donc ressorti mes pierres à aiguiser, que je n’avais pas pour habitude d’utiliser car aiguiser à la pierre est une activité fastidieuse. J’utilise généralement un aiguiseur rapide très simple d’utilisation ; le résultat n’est pas optimal mais il suffit à mon usage quotidien. Au-delà d’un aspect pratique, j’ai vite été guidé par un sentiment de plaisir et me suis retrouvé plusieurs jours à aiguiser chaque couteau de ma collection, avant de m’attaquer à tous les couteaux de la maison.
Il est frappant de voir à quel point le fait d’être assisté numériquement nous désapprend l’effort, le contact direct avec la matière, le plaisir aussi de s’engager corps et esprit dans une activité manuelle plutôt que de constamment divaguer dans des mondes virtuels.
Dans le premier chapitre, j’ai mis en lumière l’importance de l'affûtage pour la sauvegarde de l’outil et la place que cela a occupé au fil des siècles en décrivant le rôle central de la dernière manufacture de pierres à aiguiser des Pyrénées, notamment à travers les méthodes artisanales d'extraction et de façonnage du grès. L'impact de l'industrialisation et de l'apparition des matériaux synthétiques ont progressivement mis de côté l'utilisation quotidienne de la pierre à aiguiser, et pourtant, encore aujourd’hui l'affûtage tient bon. Là ou le cireur de chaussures a été remplacé par une machine, le métier de rémouleur connaît aujourd’hui un fort regain d'intérêt et la pratique de l’aiguisage continue d’être pratiqué par de nombreux utilisateurs, qui préfèrent encore l’usage de la pierre à aiguiser à des aiguiseurs rapides. Dans cette partie, je cherche à soulever les causes de la pérennisation de l’aiguisage. Dans cette partie, je cherche à soulever les causes de la pérennisation de l'aiguisage, en examinant les raisons qui poussent nombre d'artisans et d'amateurs à revenir à cette pratique ancestrale. Ce retour aux sources ne témoigne pas simplement d'une résistance face aux outils modernes, mais révèle un attachement plus profond aux gestes, aux sensations et à la maîtrise de l'outil que l'affûtage incarne.
1 Des objets témoins d'un quotidien oublié
Pendant des siècles, le savoir-faire lié à l’aiguisage s’est transmis de génération en génération, constituant une part essentielle des pratiques artisanales et domestiques. Dans les foyers d'autrefois, chaque outil tranchant, qu’il s’agisse de couteaux, de faux ou de ciseaux, était conçu pour durer. Pour préserver son efficacité, l’entretien de ces outils passait bien sûr par l’aiguisage, un geste quotidien, qui, généralement associé à un moment de la journée, pouvait être perçu comme un rituel︎1︎. La pierre à aiguiser, qu’elle soit naturelle ou façonnée à la main, représentait l’un des outils les plus précieux du foyer. Souvent placée dans des lieux stratégiques comme l’entrée ou l’atelier familial, elle demeurait à portée de main, prête à servir. Son omniprésence tant pratique que physique au sein de l’espace de vie rendait sa transmission naturelle et était même porteuse d’une symbolique profonde.
L’acte d’aiguiser était à l’origine un geste à la fois technique et contemplatif, fidèlement transmis d’une génération à l’autre. L’enfant apprenait en observant ses aînés, assimilant progressivement la dextérité nécessaire pour faire glisser la lame sur la pierre avec un angle précis. Lame qu’il tenait de son père qui lui a transmis à la veille de ses 12 ans lors du rite de remise du couteau à son fils, qui signe son passage du monde de l’enfance à celui des adultes, là où aujourd’hui on donnerait un smartphone. Ainsi, l’affûtage devenait plus qu’une simple tâche, il symbolisait l'entretien de ce lien avec le monde des adultes, la première responsabilité du jeune homme : chaque jour, prendre soin de son outil.
« Maintenant tu es un homme, fais-en bon usage ; tu en auras besoin pour tailler tes crayons, pour ajuster un manche, pour fabriquer un appeau, blanchir des légumes… Évite de t’en servir pour te battre, si ce n’est pour te défendre à armes égales. Tu sais qu’alors ça pourrait t’être fatal ou encore, t’envoyer tout droit en prison ! »︎2︎
Cette complémentarité entre l’outil et le rituel d’aiguisage souligne la symbiose ancienne entre l’homme et son environnement technique.

Rémouleur travaillant au sein du logis entouré de sa famille.
︎3︎
Cependant, avec l’avènement de la modernité et des méthodes industrielles, cette transmission a lentement décliné. On assiste peu à peu à un désapprentissage de L’usage de la main face au développement des technologies notamment du numérique. Là où autrefois le geste de l’affûtage était presque quotidien, il s’est progressivement raréfié, jusqu’à parfois disparaître complètement. Les polissoirs, meules et coffins autrefois omniprésents sont désormais des objets de curiosité, témoins d’un savoir-faire ancien. Cet essoufflement peut être attribué à plusieurs facteurs, parmi lesquels l’industrialisation des outils, la production de matériaux plus résistants, et l’émergence de nouvelles habitudes de consommation. La pierre à aiguiser, autrefois au cœur de l’entretien des lames, est devenue une relique, un souvenir d’un temps où l’entretien des objets supposait d’y être attentif.
A l’épreuve de la modernité
Aujourd’hui, l’aiguisage, bien qu’il ait perdu de son importance dans le quotidien de beaucoup, reste une pratique indispensable dans certains domaines. Des artisans, des cuisiniers, et des passionnés continuent à entretenir leurs outils avec soin, perpétuant ainsi cette tradition, toujours dans un souci d'efficacité de leurs outils. Néanmoins, les modes d’aiguisage ont évolué. On a ainsi pu observer dans les années 1950 une nette baisse de l’utilisation des pierres à aiguiser, reflétant les transformations technologiques et culturelles de notre époque.
Dans les années 1940-1950 apparaît le concept de « boîte noire »︎4︎ dans les sciences de l'information et la cybernétique. Ce concept décrit un système dont on peut observer les entrées et les sorties mais dont on ne comprend pas bien le fonctionnement interne. Pour Platon, l’utilisateur connaîtrait mieux son lit que la personne qui l’a fabriqué, l’usage s’accompagnant d’un apprentissage et d’une connaissance intime de l’objet. Aujourd’hui, ce paradigme du lit en bois a perdu de son sens, l'utilisateur se garde bien d'étudier les outils qu'il manipule et se contente d'un rapport distant et passif. La boîte noire est devenue omniprésente. Moteurs de voiture, ordinateurs ou algorithmes produisent des résultats complexes sans que l'on comprenne, ni même ne cherche souvent à comprendre, leur fonctionnement interne, tout cela au nom d'une meilleure "expérience utilisateur".
En parallèle, des systèmes d’aiguisage modernes ont émergé, offrant des solutions plus rapides et plus intuitives. Les aiguiseurs électriques, par exemple, permettent à l’utilisateur d’affûter ses lames en quelques secondes, sans avoir à se soucier de l’angle ou de la pression qu’on y applique. Ces dispositifs, qui sont dans la ligne du concept de boîte noire, modifient fondamentalement la pratique de l’aiguisage. Le geste autrefois appliqué et technique devient presque mécanique, automatisé et change même parfois complètement de nature. Cette évolution représente une rupture avec la pratique traditionnelle, où le contrôle et la précision étaient au cœur de l’expérience. Les aiguiseurs modernes simplifient et accélèrent certes le processus, mais ils retirent à l’utilisateur une part de la responsabilité et du savoir-faire, le réduisant à un simple opérateur.

échantillons d’aiguiseur trouvés sur des sites internet spécialisés︎5︎
On a aussi vu émerger une modification des outils à travers de nouveaux métaux beaucoup plus durs tel que l’inox ou des matériaux “inaltérables” comme la céramique pour fabriquer des lames qui ne nécessitent plus aucun entretien. En réalité, ces lames perdent aussi de leur tranchant au fil des usages, moins rapidement qu’un acier plus classique certe mais la nature très dure de leur matériaux les rend ensuite quasiment impossible à aiguiser. Certains outils se sont vus remplacer par des équivalents jetables, comme le scalpel de chirurgie ou le rasoir coupe-chou qui nécessitait un entretien régulier entre chaque usage. Aujourd’hui, les rasoirs sont jetables, et les lames sont protégées par une armature en plastique voire sont intégrées dans des systèmes électriques. Se raser ne nécessite plus aucune dextérité, comme l’entretien des objets qui le permettent.
Cette diversification des modes d'aiguisage et des outils de coupe reflète aussi les transformations de notre rapport aux objets. Là où, autrefois, l'entretien et la réparation des outils étaient au centre de la vie domestique et professionnelle, la société moderne privilégie désormais la rapidité et l'efficacité. Comme le soulignent Jérôme Denis et David Pontille dans Le Soin des Choses , accorder du soin aux objets, c'est entretenir un lien vivant et sensible avec eux, bien au-delà de leur simple usage. Cependant, certains résistent encore, notamment les artisans et les amateurs de pratiques traditionnelles, qui voient dans l'aiguisage manuel plus qu'un rapport à l'efficacité, une manière de maintenir vivant un savoir-faire ancien comme la cheffe cuisinière doublement étoilée Stéphanie Le Quellec : “Pour moi, mon couteau est un moyen de transformer la matière, il me faut m’en occuper, le connaître exactement, le conforter dans son parfait tranchant. En retour il me donne le meilleur de lui même [...] Chaque geste raconte le respect du travail bien fait.”︎6︎
c) Quel avenir pour ces objets ?
L’avenir des objets liés à l’aiguisage soulève des questions complexes, qui touchent à la fois à notre rapport aux objets et à la préservation des savoir-faire artisanaux. D’un côté, l’évolution technologique tend à simplifier et à automatiser de plus en plus ces pratiques. Les aiguiseurs modernes, qu’ils soient manuels ou électriques, sont conçus pour être accessibles au plus grand nombre. Ils permettent d’obtenir des résultats rapides, sans nécessiter une grande expertise technique. Cependant, cette accessibilité modifie profondément l’expérience de l’aiguisage, réduisant le geste à une simple formalité.Cependant, malgré cette tendance à l’automatisation, il existe encore des niches où l’aiguisage manuel continue d’être valorisé. Les artisans, les cuisiniers, et les collectionneurs d’outils anciens représentent une communauté qui résiste à cette évolution. Pour eux, l’aiguisage reste un art, un geste technique et symbolique qui lie l’homme à son outil, mais aussi à une longue tradition de savoir-faire. Ces pratiques, bien que marginalisées, sont cruciales pour la préservation de ce patrimoine immatériel.
Il est possible que l’avenir de l’aiguisage se joue dans cette dualité : d’un côté, une automatisation croissante qui simplifie le geste au point de le rendre presque invisible ; de l’autre, une valorisation des savoir-faire traditionnels, portée par des passionnés qui cherchent à redonner à ces gestes leur place dans notre société moderne.
︎1︎Une pierre placée dans l’entrée permettait d’aiguiser son couteau en rentrant de sa journée de travail au champ.
︎2︎Dominique Naert, “rite de la remise du couteau à son fils”, 2009. extrait d’une discussion d’un père à son fils lors du rituel du couteau. C’était donc l’occasion d’aborder en quelques mots ces usages fondamentaux. La prochaine étape aurait lieu la veille de son mariage, l’échange entre le père et le fils sera alors plus long et très complet.
︎3︎Lacour, P. (1782). L'émouleur [Estampe]. Contribué par G. Barincou. Bibliothèque municipale de Bordeaux, Fonds Delpit et Fonds Lacour (Côte Del. Carton 90/56). Domaine public (licence Creative Commons Marque du Domaine Public 1.0).
︎4︎Le concept de « boîte noire » a été popularisé par Norbert Wiener dans le cadre de la cybernétique dans les années 1940-50. Il désigne un système dont on observe les entrées et sorties sans connaître son fonctionnement interne.
︎5︎Ces aiguiseurs illustrent le concept de boîte noire. En couvrant les pierre à aiguiser de coques en plastique, ils rendent impossible la compréhension réel du geste.
︎6︎ Dupont laurent, le prolongement du geste, KERIBUS, 2014, p.72
︎2︎Dominique Naert, “rite de la remise du couteau à son fils”, 2009. extrait d’une discussion d’un père à son fils lors du rituel du couteau. C’était donc l’occasion d’aborder en quelques mots ces usages fondamentaux. La prochaine étape aurait lieu la veille de son mariage, l’échange entre le père et le fils sera alors plus long et très complet.
︎3︎Lacour, P. (1782). L'émouleur [Estampe]. Contribué par G. Barincou. Bibliothèque municipale de Bordeaux, Fonds Delpit et Fonds Lacour (Côte Del. Carton 90/56). Domaine public (licence Creative Commons Marque du Domaine Public 1.0).
︎4︎Le concept de « boîte noire » a été popularisé par Norbert Wiener dans le cadre de la cybernétique dans les années 1940-50. Il désigne un système dont on observe les entrées et sorties sans connaître son fonctionnement interne.
︎5︎Ces aiguiseurs illustrent le concept de boîte noire. En couvrant les pierre à aiguiser de coques en plastique, ils rendent impossible la compréhension réel du geste.
︎6︎ Dupont laurent, le prolongement du geste, KERIBUS, 2014, p.72
2 Rituel d'appropriation
Le faire aiguiser le fer
La forme du tranchant d’un outil coupant est indissociable de la fonction qu’on lui attribue. Historiquement, la conception des outils tranchants a toujours pris en compte les spécificités de la tâche à accomplir. Qu’il s’agisse de couper du bois, de tailler de la pierre, de travailler le cuir ou de préparer des aliments, chaque usage impose des exigences particulières à l’outil, et donc à son tranchant. Ce dernier se dessine en fonction de paramètres précis tels que la matière à couper, la résistance attendue, la précision requise, mais aussi la manière dont l’outil sera manié. Par exemple, les lames utilisées pour les travaux de précision comme celles des ciseaux de couturier ou des bistouris présentent généralement un tranchant droit, extrêmement fin et affûté, tandis que les outils destinés aux matériaux plus durs, comme les haches ou les couteaux de boucher, ont un angle de coupe plus large et arrondi, leur conférant une résistance accrue mais une finesse moindre. Ils ont aussi des besoins très différents en terme d’entretien par l’aiguisage.
Cependant, cette forme initiale, définie par la conception de l’outil, n’est jamais figée. L’aiguisage, qui consiste à retirer de la matière par abrasion, participe activement à la redéfinition du tranchant au fil du temps. Plus l’outil est utilisé, plus son affûtage devient une nécessité, et plus son tranchant évolue. Ce phénomène est particulièrement observable sur les outils qui ont fait l’objet d’un usage intensif. Lames de couteaux, burins, ou faux, avec le temps, se trouvent modifiés par l’action répétée de la pierre à aiguiser. Les bords de la lame, soumis à l’usure et à l’aiguisage, se transforment progressivement, s’éloignant de la forme originale dessinée par le fabricant pour épouser une morphologie nouvelle, souvent plus arrondie ou irrégulière.







Extrait d’enquête formelle par le dessin.
Interpréter la forme iniciale d’un objet en fonction de son état actuel.
L’exemple des couteaux de cuisine japonais, connus pour leur tranchant acéré et leur finesse, est un cas d’école. Ces lames, à l’angle d’affûtage particulièrement aigu, sont réputées pour leur capacité à réaliser des coupes précises. Cependant, avec les aiguisages répétés, leur forme se modifie inévitablement. Un couteau usé, souvent remarqué dans les cuisines professionnelles, montre un tranchant plus épais et moins effilé qu’à l’origine, témoignant de l’enlèvement progressif de matière. Ce changement de profil, inévitable, impose parfois de revoir la manière dont l’outil est utilisé. Certains cuisiniers prolongent la vie de leurs outils en adaptant leurs gestes à la nouvelle forme du tranchant, tandis que d’autres choisissent de renouveler leurs lames pour retrouver la géométrie d’origine.Interpréter la forme iniciale d’un objet en fonction de son état actuel.
De manière plus radicale, les outils agricoles anciens, comme les faux ou les haches, illustrent également l’évolution du tranchant à travers le temps. Une faux qui a été affûté des dizaines de fois a une courbe plus prononcée et un tranchant souvent asymétrique, façonné non seulement par les coups de marteau ou de pierre, mais aussi par l’usage lui-même, quand elle sera trop usé elle pourra être employée à couper la pierre, notamment dans le cadre de la fabrication de pierre à aiguiser ︎7︎ . La répétition du geste, combinée à l’action de l’abrasion, a ainsi contribué à "ronger" le métal, redéfinissant progressivement la forme de l’outil. Ce processus, parfois imperceptible dans le quotidien de l’utilisateur, est pourtant au cœur de la relation entre l’homme et son outil. L’aiguisage devient une manière de prolonger la vie de l’objet tout en l’adaptant à de nouveaux usages, c’est le seul domaine où l’usure n’est pas rédhibitoire mais bien recherchée consciemment engendrée par rapport à l’état neuf.
Ce phénomène de redéfinition du tranchant, par l’usure et l’aiguisage, invite à repenser la notion même de l’objet « fini ». Plutôt que de concevoir le tranchant comme une forme définitive, figée à sa sortie de l’atelier, il est plus juste de le considérer comme une forme originelle à modifier. Chaque passage sur la pierre à aiguiser, chaque geste de l’utilisateur, vient réécrire l’identité de l’outil, transformant son tranchant en répondant aux besoins du moment. L’aiguisage, loin de se limiter à l’entretien de l’outil, devient ainsi un acte créatif, une interaction continue entre l’homme et la matière.
Les outils non affûtés
Si, comme on vient de le voir, l’aiguisage façonne l’identité d’un outil par la transformation de son tranchant, certains objets coupants sont pourtant créés pour ne jamais être affûtés. Loin de toute finalité utilitaire, ils se distinguent par leur rôle symbolique ou esthétique, se dégageant de la relation fonctionnelle entre l’homme et l’outil. Leur tranchant, parfois même volontairement émoussé, devient secondaire face à leur valeur culturelle, rituelle ou religieuse. Un exemple parlant pourrait être le katana japonais, reconnu pour ses qualités de coupe supérieure dus à l’implication d’ordre spirituel voire religieux des artisans polisseur dans l’aiguisage de la lame.
Retirer à un katana d'exposition/décoratif sa capacité de trancher crée une rupture profonde entre la forme de l'objet et sa fonction, suscitant des questions sur la nature même de l’outil. Un katana non affûté devient davantage un symbole qu'un instrument, préservant l’apparence d’une arme sans posséder son efficacité. Ce paradoxe le transforme en un objet de contemplation plutôt que d’usage, où la fonction se détache pour laisser place à une valeur symbolique. En perdant sa capacité de coupe, le katana passe de l’outil utilitaire au porteur d’idées prôné par son détenteur telles que l’honneur, la discipline ou la tradition. Il devient alors témoin d’un savoir-faire et d’une culture. Son inutilité apparente rappelle que l’essence d’un objet peut se trouver bien au-delà de son usage immédiat. En cela, il s’apparente à une œuvre d’art : un artefact sans intention d’action, dédié à incarner et transmettre des valeurs.

L’épée joyeuse de Charlemagne ︎8︎
Les objets non aiguisés à titre cérémonial, comme certaines épées d’apparat, des couteaux rituels ou des haches symboliques, témoignent aussi d’un rapport au tranchant qui se détache de l’usage fonctionnel pour embrasser une signification purement symbolique. Par exemple, les épées de couronnement en Europe, dont la « Joyeuse » de Charlemagne, ne servent plus d’armes mais sont employées pour symboliser la souveraineté lors des rites de couronnement, rappelant le pouvoir sans jamais trancher. Dans les rituels japonais, le katana d’apparat est souvent émoussé et utilisé dans les cérémonies de passage ou les festivals Shinto, devenant un vecteur d’honneur et de respect sans fonction martiale. En Afrique, certains couteaux cérémoniels ornés, tels que les lames touaregs ou les couteaux d’apparat ashanti, symbolisent la puissance spirituelle ou la mémoire ancestrale sans jamais réellement couper tandis qu’au néolithique, on brise les tranchants des outils en sacrifice, pour les priver de leur usage avant d’être déposé dans des sépultures ︎9︎ . Ces objets, éloignés de leur fonction pratique, soulignent la dissociation entre forme et utilité en incarnant une « pureté » symbolique, où la capacité de trancher est remplacée par une valeur esthétique ou spirituelle. Comme l’observe l’anthropologue Alfred Gell dans Art and Agency (1998)︎10︎ , ces objets rituels révèlent l’importance culturelle du symbole qui « agit par sa seule présence », où l’artisanat et la tradition convergent pour transformer l’outil en support de valeurs humaines.

Hache néolithique brisée intentionnellement︎11︎
affûter pour s'approprier
La pratique de l’aiguisage peut aller au-delà de la simple mise en forme d’un tranchant pour accomplir une tâche spécifique. Elle devient une manière de s’approprier l’outil, une façon pour l’utilisateur de marquer de son empreinte l’objet qu’il détient. Les artisans, en particulier, utilisent un temps considérable dans l’ajustement des angles de coupe, l’aiguisage de chaque lame, l’optimisation et la personnalisation du tranchant en fonction de leur pratique et de leurs attentes, chose nécessaire quand la productivité dépend de l’outil utilisé. Ce phénomène est d’autant plus intéressant quand il est observé alors même que la plupart de ces objets ne sont pas voués à être utilisés mais seulement à être exposés. En cela, l’aiguisage incarne un processus de transformation qui agit sur deux points : l’outil, certes, mais également le lien qui est entretenu avec l’objet, au-delà d’une recherche de performance.
Dans le prolongement du geste de Laurent Dupont, on peut lire le témoignage du chef de cuisine japonais Hiroki Yoshitake qui décrit le lien qu’il entretien avec son couteau de cuisine : “la différence est très claire pour moi entre un couteau affûté avec sentiment et celui affûté sans sentiment.[...]Je ne pouvais décidément pas travailler avec le couteau d’un autre” ︎12︎
Chaque cycle de passage sur la pierre retire une fraction infime de métal, pourtant essentielle. Ce retrait de matière n’est pas anodin : il participe à un remodelage progressif de l’objet. L’angle de coupe d’une lame, par exemple, peut être ajusté pour des usages spécifiques. Les angles plus aigus procurent une coupe plus précise, adaptée aux matériaux délicats, tandis que des angles plus fermés renforcent la résistance, adaptés aux coupes lourdes. Cette adaptabilité résulte d’un acte conscient de modification de l’outil, et donc d’une manière de se l’approprier intimement.
La quête de personnalisation des objets du quotidien, au-delà de l’acte fonctionnel, révèle une volonté profonde de s’approprier matériellement et symboliquement son environnement. En ajustant un angle de coupe ou en retirant de la matière pour adapter un outil à ses usages personnels, l’individu manifeste de manière tangible sa relation à l’objet, en opposition à la standardisation des biens sortis d’usine, tous identiques. Cette personnalisation s’inscrit dans un processus d’identification et de différenciation, comme l’analyse Jean Baudrillard dans La société de consommation : l’objet modifié devient un prolongement de l’identité, un signe à travers lequel l’individu se distingue. Dans ce geste de retrait de matière, de façonnage, se joue ainsi une quête de sens : comme l’explique Mihaly Csikszentmihalyi dans Flow, la concentration intense dans ce type d’activité génère un sentiment de maîtrise et de satisfaction, renforçant le lien intime entre l’homme et l’objet. En ce sens, l’affûtage, loin d’être un geste anodin, devient une manière de posséder l’outil, de l’ancrer dans une pratique personnelle et de le doter d’une identité propre, transformant ainsi chaque lame affûtée en objet unique et personnel.
Cet ajustement n’est pas seulement technique, il est également une expression du désir de se connecter à l’histoire de l’outil. Il est révélateur d’une quête d’adaptation parfaite, à l’image d’un artisan qui modèle son outil jusqu’à le rendre presque unique. Dans l’aiguisage, on observe une forme de dialogue avec l’objet, qui répond aux gestes de la personne qui aiguise. Par le retrait de matière, l’utilisateur impose sa propre vision de l’efficacité, sa marque sur l’outil, qu’il ait vocation à être utilisé ou pas. L’affûtage, ainsi perçu, n’est pas une simple tâche mécanique, mais un acte de soin, de personnalisation et d’appropriation.
︎7︎Dans les années 1970 en Ardenne, le coticule est extrait des mines et découpé manuellement avec de vieilles lames de faux ayant un tranchant trop abîmé pour couper les herbes mais assez endommagé pour attaquer la pierre. Le coticule est ensuite mis en forme pour devenir des pierres à aiguiser.
︎8︎l'épée de joyeuse de Charlemagne aurait pu être coupante à l'origine. Cependant, son rôle principal est devenu celui d'un symbole de pouvoir et de légitimité royale, où l'aspect fonctionnel a cédé la place à l'esthétique et à la symbolique.
︎9︎ L'observation des haches polies brisées ou brûlées remonte au XIXe siècle, notamment à travers des fouilles en Bretagne (Mané-er-Hroëck, Saint-Michel, Tumiac) et d'autres sites européens.
︎10︎ Alfred Gell, Art et Agence. Une théorie anthropologique, Presses universitaires d'Oxford, 1998, p. 261-262
︎11︎ Hache néolithique brisée du Mané-er-Hroëck, découverte en 1963par René Galles pour la Société Polymathique. La destruction des haches était hautement ritualisé, elles étaient l'objet de sacrifice puis placé dans la sépulture de son propriétaire.
︎12︎Dupont laurent, le prolongement du geste, KERIBUS, 2014, p.119
3 L’aiguiseur aiguisé
aiguiser le corps
Lorsqu'un artisan aiguise sa lame, il ne s'agit pas seulement de restaurer un outil, mais aussi d'accorder une pause à son propre corps. Ce moment, qui interrompt l'intensité du travail, devient un instant de soin physique. Pour le coutelier français Pierre Rivière, « aiguiser, c'est comme un souffle. Je fais une pause, je reprends, je m'étire presque avec la lame ». Pour les faucheurs de la vallée de Saurat, l’aiguisage de la faux se fait toutes les 5 minutes, sur deux heures, ils aiguiseront une vingtaine de fois︎13︎; cela se confond avec le travail mais le ponctue. L'effort physique imposé par l'aiguisage contraste avec la régularité des tâches répétitives de coupe ou de forge. C'est une respiration corporelle.



Cette dimension physique du geste est étroitement liée à ce qu'Aristote nommait l‘intelligence de la main. Pour le philosophe grec, la main humaine est le prolongement de l'esprit, capable de transformer l'abstraction en action concrète et précise. Dans l'acte d'aiguiser, la main de l'artisan devient l'interface entre la matière et l'intention. Chaque mouvement est le fruit d'un savoir-faire, mais aussi d'une adaptation continue, témoignant d'une sensibilité tactile et d'une réactivité qui s'affinent avec le temps car en utilisant l’outil, la main gagne en dextérité ; elle ajuste et corrige chaque geste pour atteindre la perfection.
La relation entre le corps et l'outil est si profonde qu'elle s'inscrit jusque dans le langage courant. L'expression « rester affûté » témoigne d'une analogie directe : aiguiser un outil pour qu'il reste performant, c'est aussi maintenir son corps en état, attentif, prêt. De nombreux métiers manuels, des ébénistes aux cuisiniers, considèrent l'aiguisage comme un acte réparateur. En japonais, le concept d'affûtage (研ぐ, togu ) véhicule cette idée de perfectionnement continu, où le travail du métal est intimement lié à celui du corps humain. Les postures, les gestes, la répétition mécanique contribuent à se placer en condition de concentration tout en relâchant certaines tensions.
Ainsi, l'aiguiseur, dans l'action d'aiguiser, actualise cette intelligence de la main dont parlait Aristote. Par ce geste, il ne veille pas seulement sur l'outil, mais aussi sur lui-même. Aiguiser, c'est prendre soin du corps, comme l'on prend soin de l'outil, dans un cercle vertueux où la maîtrise de la main devient actrice d'un esprit aiguisé et d'un corps entretenu.
aiguiser l’esprit
Pour certaines traditions, l'aiguisage dépasse la dimension matérielle et devient une voie de perfectionnement spirituel. Les maîtres polisseurs de sabres japonais, les togi-shi , illustrent cette dimension transcendante. Le polissage des katanas, qui s'apparente à un des aiguisages les plus poussés, suit un rituel précis, minutieux, chargé de sens spirituel et ancré dans une tradition ancestrale. Pour ces maîtres, chaque coup de pierre contre la lame n'est pas seulement un acte technique, mais une méditation, un dialogue intime entre l'homme et la matière. Ce processus exige un investissement total du corps et de l'esprit, engageant le polisseur dans une quête d'harmonie intérieure.
Ce lien profond entre l'aiguisage et la quête spirituelle trouve un écho dans le bouddhisme zen. Dans la pratique zen, la répétition de gestes précis, comme dans le tir à l'arc ou la cérémonie du thé, n'est pas seulement une maîtrise technique, mais une manière d’atteindre l'éveil. L'aiguisage, en ce sens, devient un acte de pleine conscience, un moyen de se recentrer, d'affiner son attention et de cultiver la paix intérieure. L'esprit est contraint d'abandonner ses distractions pour se fondre dans l'acte. Chaque passage de la pierre sur le métal requiert une implication complète dans le geste, chassant alors les pensées parasites.
Ce parallèle entre l'esprit humain et l'outil se retrouve également dans d'autres pratiques traditionnelles. En calligraphie, par exemple, l'entretien des pinceaux est considéré comme un acte sacré. Pour les calligraphes chinois et japonais, nettoyer et entretenir un pinceau revient à préserver l'intégrité de l'outil et à cultiver la discipline intérieure. Ici aussi, l'acte d'aiguiser ou de préparer son outil devient une forme de rituel méditatif, où le soin accordé à l'objet se traduit par un travail intérieur sur la patience, la rigueur et la concentration. L'aiguisage s'élève alors au rang de symbole : tout comme la pierre polit le tranchant, la pratique polit l'âme.
L'importance de cette dimension spirituelle peut être mise en regard de la philosophie d'Aristote, qui soulignait que le bien-être de l'âme était indissociable de l'action vertueuse. L'aiguisage, lorsqu'il est pratiqué avec cette grande implication, devient une manifestation de l'âme rationnelle, guidant l'homme dans la maîtrise de lui-même et la recherche d'excellence. La phronesis , sagesse ou pratique, se manifeste dans ce geste répétitif, où chaque mouvement affûte non seulement l'outil, mais aussi le discernement et la capacité de concentration de l'artisan. En aiguisant, l'homme cultive l'art de l'attention au détail, qui lui permet de se transcender.
Ce phénomène de méditation active s'observe également dans certaines cultures artisanales européennes, où l'aiguisage des outils des tailleurs de pierre ou des sculpteurs est décrit comme un acte rituel. Les gestes, répétitifs et rythmés, entraînent un état de concentration profonde, comparable à une forme de transe. L'esprit devient calme et réceptif, tandis que le corps exécute avec précision les mouvements appris par des années de pratique. Ce type de travail manuel, loin de l'automatisme aliénant, réintroduit une forme de dialogue entre la pensée et l'action, entre l'esprit et la matière.
aiguiser les sens
L'aiguisage mobilise les sens, apportant une dimension sensorielle unique à ceux qui le pratiquent. Le contact de la lame contre la pierre, le bruit caractéristique de l'acier frottant sur la surface abrasive, les vibrations dans les mains, autant de sensations qui participent à une expérience immersive. Nombreux sont les artisans qui préfèrent les pierres à aiguiser aux dispositifs modernes, recherchant ce lien intime et tangible avec l'outil, aux antipodes de la rapidité et de l'efficacité mécanique. Loin en effet d'être uniquement fonctionnel, l'aiguisage se vit comme un acte plaisant où on profite à chaque geste, chaque son, chaque instant. C'est un moment où la recherche de performance cède sa place à un plaisir authentique du processus.
L'entreprise belge Ardenne coticule vante la qualité unique de ses pierres à aiguiser par le son qui serait reconnaissable par rapport à d’autres pierres. L'expérience sensorielle va alors bien au-delà de l'utile. Pour certains, l'aiguisage est un plaisir en soi : voir la fine poussière métallique, entendre le bruit du tranchant affiné, sentir la douceur d'une lame affûtée sous le doigt. Ce moment est un rituel de soin et d'éveil des sens qui célèbre le temps pris à savourer chaque étape.Loin de l'idée d'optimisation à tout prix, cet acte traduit une lenteur délibérée et un raffinement sensoriel qui enrichit le lien entre l'artisan et son outil.
Cette dimension hédonique trouve un écho dans la philosophie de l'épicurisme, qui prône la recherche du plaisir à travers une attention aux sensations et au moment présent. L'intimité avec des textures, des sons et des sensations peut engager une forme de contemplation active, transformant l'aiguisage en une pratique qui mobilise pleinement les sens : la rugosité qui s'adoucit, le bruissement de la lame sur la pierre, et le reflet d'une surface polie crée une esthétique du geste. Par sa répétition et sa précision, l'aiguisage devient une expérience sensorielle profonde, loin de la productivité immédiate, favorisant un rapport attentif et harmonieux avec la matière.
D'autres pratiques artisanales, comme la poterie ou la lutherie, révèlent aussi ce plaisir du geste lent et réfléchi. L'aiguisage offre un retour aux origines, une reconnexion au temps long où chaque passage de la lame devient une méditation sensorielle. En aiguisant, l'artisan affine non seulement son outil, mais aussi sa sensibilité, s'offrant un moment de répit loin de la pression de la performance, pour mieux savourer le contact avec la matière.
︎13︎Roudil Robert. Technologie traditionnelle de la faux à Melezet (Val de Suze, Piémont). In: Le Monde alpin et rhodanien. Revue régionale d'ethnologie, n°3-4/1976. pp. 59-68. Témoignage de Camille N, cultivateur.
︎14︎Arte découverte, Au Japon, gros plan sur la fabrication et le maniement du katana. Prise d'image de la position accroupie du maître polisseur, le poids qu’il applique sur la piece de bois permet de bloquer la pierre à polir.
︎15︎ Carte postale, Thiers, coutellerie du rempart, émouleur travaillant couché avec son chien sur les jambes pour ne pas avoir froid.
︎16︎Barbier de marché proposant de rendre leur tranchant à des lames de rasoirs usagées. Travail en position debout.
︎17︎ Dunkerque - un rémouleur. Carte postale 1900 1914. Le rémouleur de rue travaillant en position assise.
︎14︎Arte découverte, Au Japon, gros plan sur la fabrication et le maniement du katana. Prise d'image de la position accroupie du maître polisseur, le poids qu’il applique sur la piece de bois permet de bloquer la pierre à polir.
︎15︎ Carte postale, Thiers, coutellerie du rempart, émouleur travaillant couché avec son chien sur les jambes pour ne pas avoir froid.
︎16︎Barbier de marché proposant de rendre leur tranchant à des lames de rasoirs usagées. Travail en position debout.
︎17︎ Dunkerque - un rémouleur. Carte postale 1900 1914. Le rémouleur de rue travaillant en position assise.
CONCLUSION
En conclusion, l'aiguisage dépasse la simple mise en forme du tranchant d'un outil ; il constitue un acte complexe et complet d'appropriation et de transformation. Ce processus permet de redéfinir la relation entre l'utilisateur et l'objet, instaurant un dialogue à travers chaque passage sur la pierre. Le tranchant d'un outil, initialement pensé pour répondre à une fonction spécifique, se modifie sous l'effet de l'usure et de l'aiguisage, témoignant d'une métamorphose progressive qui s'opère avec le temps et l'usage. Chaque affûtage devient un moyen de prolonger la vie de l'outil tout en l'adaptant aux besoins émergents de son propriétaire, transformant la fonction utilitaire en une quête de personnalisation et de singularité.
L'affûtage, loin d'être figé dans une finalité purement fonctionnelle comme moyen de prendre soin de l’outil, prend une dimension tout autre quand on questionne plus profondément sa pratique et ses effets sur l’aiguiseur. La pierre à aiguiser n’agit pas seulement sur la lame mais aussi sur la personne qui l'utilise, influant sur ses sens, son repos physique ou encore son état spirituel, aiguisant l’homme comme elle aiguise le métal. Par le geste, le contact avec la matière et la répétition du mouvement, l'affûtage devient une forme de méditation active. Il offre à l'utilisateur un temps suspendu, où la concentration, la maîtrise du geste et le soin apporté à chaque passage sur la pierre participent à un processus de recentrage. Ce moment, partagé entre l’objet et la personne, permet de cultiver une attention pleine et entière. Le contact direct avec la matière brute, la sensation de résistance ou de douceur du grain, le bruit rythmique du frottement deviennent autant de repères sensoriels qui invitent à ralentir et à habiter pleinement l’instant, aiguisant ainsi non seulement l’outil, mais aussi l’esprit et les perceptions du pratiquant.
Immiscer la pratique de l’aiguisage à d'autres usages du quotidien, à travers une pratique de design centré sur l’abrasion et le geste, offre une opportunité d’explorer de nouveau un rapport à la matière et à l’environnement qui nous entoure. En utilisant le grès schisteux et ses qualités d'usure pour les mettre à profit vers d’autre utilisation, ce type d’utilisation pourrait retranscrire le soin que l’on applique sur une lame vers une autre typologie d’objet, et de ce fait retranscrire avec lui toute les bienfaits que peut apporter l’aiguisage à l’aiguiseur pour créer une expérience méditative, où chaque geste devient rituel.
︎Ouvrages :
BAUDRILLARD Jean, La société de consommation, Folio essais, 1986
BERRY Clémentine, TO CUT, Tools 4, 2024
COMPTE Hubert,Outils du monde, Édition de la martinière, 1997
CSIKSZENTMIHALYI Mihaly, Flow: The Psychology of Optimal Experience, HarperPerennial, 1990
DENIS Jérôme-PONTILLE David, Le soin des choses. Politique de la maintenance, Paris, La Découverte, 2022.
LAURENT Dupont, le prolongement du geste, KERIBUS, 2014, p.217
LEROI-GOURHAN André, L'Homme et la matière, Albin Michel, 1943.
SENNETT Richard, Ce que sait la main, Albin Michel, 2010.
VIDONNE Florence,La Coutellerie Artisanale au 21ème siècle, Maison de l'outil et de la pensée ouvrière, 2005
︎Articles
MASURE Anthony, « Résister aux boîtes noires. Design et intelligence artificielle », Paris, Puf, Cités, no 80, « L’intelligence artificielle : enjeux éthiques et politiques », dir. Vanessa Nurock, décembre 2019, p. 31–46, https://www.anthonymasure.com/articles/2019-12-resister-boites-noires-design-intelligences-artificielles
ROBERT Roudil. Technologie traditionnelle de la faux à Melezet (Val de Suze, Piémont). In: Le Monde alpin et rhodanien. Revue régionale d'ethnologie, n°3-4/1976. pp. 59-68.
PÉTREQUIN Pierre, ERRERA Michel, KLASSEN Lutz, Des choses sacrées… fonctions idéelles des jades alpins en Europe occidentale, Presses Universitaires de Franche-Comté (Besançon 2012), Tome 2, 1354-1423. https://www.academia.edu/42827701/Des_choses_sacr%C3%A9es_fonctions_id%C3%A9elles_des_jades_alpins_en_Europe_occidentale_Sacred_things_the_idealised_functions_of_Alpine_jade_objects_in_western_Europe
SIGAUT François, Les outils et le corps, Communications, 81, 2007. Corps et techniques, sous la direction de Georges Vigarello et Thierry Pillon. pp. 9-30. https://doi.org/10.3406/comm.2007.2455
NAERT Dominique, Le rite de la remise du couteau, La pédagogie de l’éthique, 2009, http://dominique-naert.fr/la-pedagogie-de-l%E2%80%99ethique/le-rite-de-la-remise-du-couteau
︎Vidéo :
PAPELEUX Jacques, L'extraction et le façonnage du coticule à Bihain et Sart-Lierneux (1971) - Enquête du MVW, vidéo en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=OEOEggYgskU&t=871s, [consulté le 11/09/2024].
Contact ︎
︎ beucher.loa@gmail.com
︎@beucher.loa
Le projet de diplôme ︎
Dans la continuité de ces premiers articles, j’ai décidé de réinterroger l’usage du grès schisteux de la vallée de Saurat, un matériau unique originaire des pyrénées.
De par mes recherches, j’ai orienté mon projet vers une proposition d’objets en pierre à moudre. A cheval entre la fonction et la sculpturalité il tend à apporter un plaisir d’utilisation, de part sa forme et son usage tout en permettant d’agir sur les aliments que l’on veut réduire en poudre.
En parallèle, j’explore à travers le dessins au rotring et la gravure à l’eau forte les aspects texturel de la pierre obtenu par son usinage. Cette pratique me permet de retranscrire des formes et des usages sans accès imédiat à la matière.
︎ beucher.loa@gmail.com
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Le projet de diplôme ︎
Dans la continuité de ces premiers articles, j’ai décidé de réinterroger l’usage du grès schisteux de la vallée de Saurat, un matériau unique originaire des pyrénées.
De par mes recherches, j’ai orienté mon projet vers une proposition d’objets en pierre à moudre. A cheval entre la fonction et la sculpturalité il tend à apporter un plaisir d’utilisation, de part sa forme et son usage tout en permettant d’agir sur les aliments que l’on veut réduire en poudre.
En parallèle, j’explore à travers le dessins au rotring et la gravure à l’eau forte les aspects texturel de la pierre obtenu par son usinage. Cette pratique me permet de retranscrire des formes et des usages sans accès imédiat à la matière.