Eloi Beucher


Acutar


Quel est notre rapport au soin des outils outils ?
Le déclin de l’utilisation de la pierre à aiguiser est-il témoin de l’évolution de notre rapport à l’outils ?


Au travers de ces trois articles, la réflexion explore différents univers liés à la pratique de l'aiguisage, notamment sous le prisme de l'objet tranchant et de l’utilisateur. Dans un premier temps, elle s'intéresse à l'histoire riche et profondément ancrée de cette pratique et des outils qui lui sont associés. Ensuite, elle examine les enjeux contemporains de l'aiguisage : comment cette pratique artisanale peut-elle s'adapter  à une industrie en mutation, tout en répondant aux besoins actuels ? Enfin, la réflexion s'interroge sur les réalités et les usages applicables aujourd'hui, en revisitant ce savoir-faire traditionnel dans des contextes innovants.




1/3 : Rendre aigu
︎ Octobre 2024
2/3 : l’utilisateur, l’outil ou l’aiguiseur, à qui profite l’aiguisage ?
︎ Novembre 2024
3/3 : l’or gris, de l’aiguisage à la mouture
︎ Décembre 2024


Chapitre 3 

L’or gris, de l’aiguisage à la mouture



Après avoir retracé le parcours de l’aiguisage précédemment, cette dernière réflexion amorce de nouvelles intensions pour les suites du projet. Le grès schisteux idéal à la pratique de l’aiguisage peut-il être employé à d’autres usages, à travers d’autres formes ?

Recherche formelle autour de l’objet de mouture.
Rotring sur papier


Après avoir exploré les enjeux de l'aiguisage dans les deux premiers chapitres, ce troisième opus s'attache à une question fondamentale : comment puiser dans les savoir-faire traditionnels pour proposer des objets en phase avec les besoins contemporains, d’ordre fonctionnel et pratique, mais aussi esthétique et sensoriel ?

Dans mes travaux précédents, j'ai d'abord étudié le potentiel du grès schisteux, une pierre riche en qualités mécaniques et esthétiques, comme matériau innovant pour des objets culinaires en rappelant l’importance de l'affûtage dans la sauvegarde des outils, un geste où technique et soin se rencontrent. J'ai analysé ensuite plus précisément la relation entre l’aiguiseur, la pierre et l’outil pour comprendre les liens qui les lient, liens qui permettent à la pratique de l’aiguisage de ne pas disparaître complètement avec nos nouvelles habitudes de consommation. Ces réflexions m'ont conduit à interroger la relation entre héritage artisanal et design contemporain.

Ce dernier chapitre se concentre sur l'exploration des pratiques ancestrales liées à la pierre, en particulier dans les moulins et outils de broyage. À travers des recherches dans les archives et des analyses d'objets anciens, je cherche à identifier les gestes, techniques et récits à travers lesquels je pourrais utiliser du grès schisteux. Ce travail s'accompagne donc d'une réflexion sur la manière de transposer ces savoir-faire à des créations actuelles, tout en respectant l'authenticité et la richesse de ces traditions. Mon objectif est de montrer que cette pierre, loin de se réduire à un usage purement utilitaire, peut devenir un matériau porteur d'histoire et de nouveaux usages.

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1 Rituels culinaires : renouer avec les gestes oubliés

 
Rituels de préparation culinaire

La cuisine est bien plus qu'un simple assemblage d'ingrédients : elle est un espace de rituels et de gestes qui participent à notre rapport à l'alimentation et, plus largement, à la matière. Ces pratiques artisanales, à l'image de l’aiguisage et de beaucoup d’autres, souvent oubliées à l'ère de la mécanisation et de l'automatisation, connaissent aujourd'hui un renouveau, porté par le désir de renouer le contact avec la matière qui nous entoure et de reprendre le contrôle de nos habitudes de consommation.

Les gestes artisanaux, autrefois ancrés dans la domesticité quotidienne par nécessité, refont surface ; ils sont désormais valorisés et intentionnels. Moudre ses propres grains de café, écraser des épices au mortier, ou pétrir du pain sont autant d'actes qui traduisent un retour à une alimentation plus réfléchie et à une réappropriation du temps, alors que de nombreuses solutions, plus commodes, sont proposées pour aller plus vite. Ces gestes, empreints d’une lenteur assumée, s’inscrivent dans une forme de résistance à la cadence effrénée imposée par la modernité. À ce titre, Carl Honoré, dans Éloge de la lenteur︎1︎ , met en lumière l’importance de ralentir pour revaloriser des activités qui nécessitent du temps et de l’attention. Selon lui, adopter un rythme plus lent permet de rétablir un équilibre, de mieux apprécier l’instant présent et de retrouver un rapport plus humain à nos activités. Ainsi, ces pratiques dépassent leur seule fonction utilitaire pour devenir des symboles d'une consommation responsable et consciente, en opposition aux solutions rapides et standardisées proposées par l'industrie agroalimentaire.


Figurines en terre cuite réalisant des activités de transformation des céréales ︎2︎


Le mouvement Slow Living ︎3︎, qui préconise un ralentissement des modes de vie pour retrouver une harmonie avec soi-même et son environnement, joue un rôle-clé dans ce phénomène. Dans la sphère culinaire, il encourage la réintroduction de pratiques manuelles et méditatives. Des initiatives comme les ateliers de torréfaction artisanale ou les cours de cuisine sur la fermentation illustrent cet engouement pour des savoir-faire qui témoignent d’une implication active de l’utilisateur. Par exemple, le retour des moulins à café manuels, souvent en bois ou en acier, s'inscrit dans cette démarche : il ne s'agit pas seulement de faire du café, mais d’accompagner l'ensemble du processus, du choix des grains à l'extraction des arômes.


Totems du quotidien

Le design dans le domaine de la cuisine s'adapte aux changements de nos modes de vie et à nos préoccupations, tout en répondant à une quête croissante d'authenticité. Les objets conçus aujourd'hui cherchent à combiner esthétique, fonctionnalité et durabilité, en phase avec des pratiques qui valorisent la réappropriation des gestes artisanaux, pour combler un manque de contact à la matière au quotidien. Manque que Matthew Crawford︎4︎ a attribué à un besoin existentiel de matérialité qui est la cause du retour aux activités manuelles et techniques des utilisateurs. L'une des grandes tendances actuelles est l'utilisation de matériaux naturels et durables, tels que le bois, la pierre ou la céramique. Ces matériaux, perçus comme authentiques voire rustiques, incarnent une rupture avec les plastiques ou matériaux industriels souvent associés à la surconsommation. Des marques comme Peugeot saveur revisitent des moulins à poivre emblématiques en utilisant des bois issus de forêts gérées durablement, répondant ainsi aux attentes des consommateurs soucieux de l'origine et de la qualité des objets qu'ils achètent.




aiguiseur Horl majoritairement fabriqué en bois ︎5︎

Malgré l'apparente rusticité que l’on cherche à donner à ces objets par la matière, on cherche par la forme à travailler une ergonomie, pour un usage intuitif et modulable. Des moulins ajustables, permettant de contrôler la finesse de mouture selon les besoins, ou des outils multifonctionnels, comme les mortiers à double texture, témoignent d'une attention portée aux usages multiples de l'objet. Cette modularité reflète également une volonté de réduire le nombre d'outils nécessaires dans la cuisine, en écho à une consommation minimaliste. Par ailleurs, l'aspect esthétique joue un rôle croissant dans la conception. Des marques comme Ferm Living ou Alessi proposent des objets culinaires qui, au-delà de leur utilité, ont une volonté de s’intégrer dans un intérieur contemporain. Ces objets presque comme des nouveaux totems de la cuisine deviennent des pièces d'exposition, effaçant la frontière entre fonction et esthétique.






Boîte de cuisine Kalisto 2 de l’entreprise Alessi


Moudre pour ressentir


Le broyage et la mouture des aliments reviennent au cœur des pratiques culinaires, non seulement pour leurs résultats pratiques, mais aussi pour les émotions et souvenirs qu'ils suscitent. Ces gestes évoquent une connexion au passé et activent une mémoire tactile et sensorielle, résonnant avec le mouvement de réappropriation des pratiques artisanales.

Dans l'univers du café, la torréfaction et la mouture artisanale connaissent un succès grandissant. Des marques comme Comandante, qui produisent des moulins à café manuels haut de gamme, mettent en avant la précision et le plaisir du geste. Contrairement aux modèles électriques, ces moulins invitent à ralentir, à ressentir la résistance des grains et à libérer progressivement les arômes, renforçant la relation entre l'utilisateur et la matière. Ce retour au manuel se retrouve également dans l'utilisation des mortiers pour broyer les épices. Des fabricants comme Le Creuset proposent des mortiers en granit ou en bois, alliant esthétique et efficacité. Les moulins à poivre ou à sel, comme ceux de Peugeot Saveurs, proposent des mécanismes réglables permettant d'adapter la mouture aux préférences gustatives. Ce geste, apparemment simple, enrichit la cuisine d'une dimension interactive, personnelle et active.

Broyer des graines de cumin, des clous de girofle ou des piments séchés à la main ne répond finalement pas mieux au besoin qu’un broyeur électrique, le résultat n’en sera pas différent, si ce n’est que cela prendra plus de temps. Comme dans le cas de l’aiguisage, le retour à des pratiques de broyage manuel illustre un besoin de se reconnecter à des gestes simples, mais significatifs. La recherche d’un plaisir d’usage va détourner l’utilisateur de sa course à l'efficience pour le pousser à utiliser ce type d’outils.


︎ 1 ︎   Carl Honoré, Éloge de la lenteur : Et si nous vivions mieux en allant moins vite ?, Paris, Marabout, 2005.

︎2︎Figurines en terre cuite réalisant des activités de transformation des céréales, piloner, moudre, cuire.
Akanthos, tombe 1427, fin vie - début ve siècle av. J.‑C, Musée de Polygiros (d’après Tsoukala, 2009).

︎3︎ Le concept de slow living émerge comme une extension du mouvement Slow Food, fondé par Carlo Petrini en 1986 en Italie. Ce mouvement plaide pour une approche de la vie plus réfléchie, où l'on valorise la qualité sur la quantité et où l'on adopte un rythme plus humain dans un monde obsédé par la rapidité.


︎4︎  Matthew B. Crawford, Éloge du carburateur : Essai sur le sens et la valeur du travail, Paris, La Découverte, 2010.

︎5︎ Bien qu’il soit composé d’une structure interne et d’un mécanisme en aluminium, l’aiguiseur Horl renvoie à un aspect artisanal par son aspect exterieur en bois.

2. S'inspirer des savoir-faire traditionnels des objets à moudre


En me renseignant sur la mouture alimentaire, un détail m’est revenu en tête. Dans un entretien avec Alain Soucille, qui dirige aujourd’hui l’entreprise de la pierre à aiguiser naturelle des Pyrénées, nous avons échangé sur l’activité de l’entreprise au cours des 50 dernières années. Il m’a dit que dans les années 1980, l’atelier produisait encore des meules à aiguiser mais que, face à l’absence quasi totale de demande dans les années 2000, la production avait été stoppée pour se spécialiser dans la pierre à aiguiser les faux. Je me suis donc intéressé à la possibilité de redonner au grès schisteux une forme de meule appliquée non pas à l’aiguisage des outils mais à la mouture des aliments afin de continuer à tirer profit des qualités abrasives de cette roche dans un autre domaine d’application.


La pierre comme médium


En me penchant sur ce type d’outil, j’ai donc cerné les deux usages que l’on fait de la meule qui sont l’aiguisage, quand elle est montée sur un axe horizontal, et la mouture, quand elle est montée sur un axe vertical. La pierre est au cœur des premières innovations humaines dans la mouture. Les premiers outils de broyage, à l'instar des premiers outils de polissage, remontent au Paléolithique, avec des galets utilisés pour écraser des graines et des plantes. Ces outils rudimentaires, constitués de roches locales comme le grès ou le basalte, se sont complexifiés au fil des siècles pour répondre à des besoins alimentaires croissants, évoluant dans leur forme en passant du galet à la roue. Les meules rotatives, apparues durant l'Antiquité, marquent à cet égard une étape décisive. Les Romains, par exemple, utilisaient des meules en pierre volcanique pour moudre du grain dans les premiers moulins hydrauliques. Ces outils, souvent extraits de carrières locales, traduisaient déjà une compréhension fine des propriétés des matériaux : la dureté de certaines roches les rendait idéales pour produire une mouture homogène sans altérer le goût des aliments.




Moulin hydrolique antique en roche volcanique,  Tresque (Gard)

La mouture des aliments était plus qu'un geste technique : c'était une pratique essentielle à la vie des populations, à la fois pour leur survie et pour leur ancrage culturel puisque les outils de mouture, comme les meules et les mortiers, reflétaient l'identité culturelle des populations à travers leur conception, leurs motifs et leurs matériaux vernaculaires. La mouture représentait une leçon de patience, ancrée dans des gestes répétitifs et exigeants. Elle réunissait le geste et la tradition dans une expérience de contact avec la matière.





meulage du grain,  Mahdi El-Kherrez à Idélès, Ahaggar ︎6︎



La mouture et l'aiguisage, bien qu'appartenant à des sphères techniques différentes, partagent une essence commune à travers leur dimension traditionnelle, gestuelle et matérielle. Ces pratiques ancestrales, essentielles à la subsistance, s'appuient sur des savoir-faire transmis et incarnent un lien profond entre l'homme, l'outil et la matière. Le geste précis et répétitif, central dans les deux cas, mobilise une intelligence corporelle et favorise une connexion sensorielle. Par l'abrasion, elles transforment la matière tout en exigeant une compréhension fine des matériaux utilisés. Ces similitudes révèlent un dialogue intemporel entre tradition et innovation, technique et culture.


Objets à moudre : diversité des formes et des usages

La richesse des objets dédiés à la mouture illustre la créativité technique dans la réponse à des besoins spécifiques. Parmi les plus emblématiques figurent les moulins à bras, les pilons et mortiers, les salières et les meules de moulin. Ces objets, bien que variés dans leur conception, partagent une caractéristique : ils traduisent une interaction intime entre le geste et la matière.

Les moulins à bras et mortiers utilisés dans de nombreuses cultures pour moudre des grains ou des épices, offrent un exemple parfait de l'adaptation de la forme à l'effort physique. Le pilon et le mortier, par exemple, concentrent la force du bras pour réduire la matière. Cette interaction corporelle avec l'outil n'est pas sans rappeler l'aiguisage, où le mouvement du bras s'adapte aux propriétés de la pierre et du métal.

Les salières et poivrières, bien qu'utilitaires, étaient souvent conçues avec une attention particulière à l'esthétique. À la Renaissance, certaines salières prenaient la forme de sculptures miniatures, traduisant le rôle symbolique du sel dans la culture européenne. Ce soin apporté à l'objet rappelle celui des couteaux d'exception, parfois affûtés sans intention d'usage, uniquement pour leur valeur esthétique ou de collection.

Les meules de moulin, à eau ou à vent témoignent d'une complexité technique remarquable à une plus grande échelle. Leur fabrication nécessite un ajustement précis des deux pierres pour optimiser la mouture. Les habillages gravés sur leur surface, souvent des rainures en étoile, guident les grains et maximisent le frottement. Chaque forme de trame est dédiée à un type de grain, d’aliment et au résultat escompté. Ces gravures, bien que fonctionnelles, participent aussi à l'esthétique de l'objet.

Dans cette pratique, à travers ces différents objets, le geste répété, appliqué et amélioré traduit une recherche d'efficacité mais aussi une sensibilité tactile, incarnant une intelligence de la forme qui allie ergonomie, fonctionnalité et esthétique.





Modélisation d’habillages de meules ︎7︎

︎6︎ MOUETTE BARBOFF, Meules à grains: actes du colloque international de la Ferté-sous-Jouarre, Les Editions de la MSH, 2003, https://books.google.fr/books?id=is4ru__ZPpMC&printsec=frontcover&redir_esc=y#v=onepage&q=tarascon&f=false

︎7︎Expérimentation graphique modélisé sur Rhino7. Représentation de différent types d’habillages.



3. De l’aiguisage à la mouture



Nouveaux desseins pour l’or gris de Saurat

Dans mon mémoire, j'ai pleinement pris conscience des difficultés pour la pratique de l'aiguisage à toucher un large public. Ce désintérêt croissant a entraîné l'oubli progressif d'un matériau autrefois incontournable : le grès schisteux, surnommé "l'or gris" dans les années 1940. Ce matériau, si étroitement associé à l'aiguisage, a vu son usage décliner à mesure que des alternatives synthétiques prenaient le pas sur les pratiques artisanales. Aujourd'hui, ce matériau reste figé dans une forme unique, prismique, dictée par son usage historique comme pierre à aiguiser. Cette forme, bien que fonctionnelle, cantonne le grès schisteux à un rôle secondaire et l’empêche de marquer l'imaginaire collectif. À travers mon projet, je souhaite rompre avec cette image figée et redonner à ce matériau ses lettres de noblesse en explorant de nouveaux usages et formes.

Mon orientation vers la conception d'outils de mouture s'inscrit dans cette démarche. La mouture partage de nombreuses similitudes avec l'aiguisage : ce sont toutes deux des pratiques millénaires qui impliquent un rapport intime à la matière, des gestes répétés, et une dimension d'usure et de transformation, ancrant leur usage dans une dimension universelle. Passant de l'échelle de la main à celle du corps, les objets de mouture s'éloignent des aiguiseurs par les différentes dimensions et formes qu’ils peuvent prendre ; c’est vers ces nouvelles échelles que j’aimerais amener le travail de cette matière.



Recherches formelles, objets de mouture, rotring sur papier

L'objectif de mon projet est donc double : réhabiliter le grès schisteux en rendant son usage quotidien et explorer son potentiel au-delà de la forme qui lui a été attribuée ces cent dernières années. Par la création d'objets tels que des moulins, des meules ou des mortiers, je souhaite non seulement redonner vie à ce matériau mais aussi mettre en exergue sa noblesse, son histoire, et sa capacité à transformer, non seulement les outils, mais aussi les aliments. En insufflant une nouvelle vie à ce matériau, je souhaite tisser des liens entre le passé et le présent, entre des savoir-faire anciens et des usages contemporains. Ce projet est donc autant une tentative de réappropriation qu'une célébration de l'or gris, dont l'histoire mérite d'être réinscrite dans nos pratiques quotidiennes.


Nouvelles voies de mise en forme

L'usinage du grès schisteux, bien que technique, offre des possibilités pour moduler ses propriétés abrasives et formelles. À l'atelier d'Alain Soucille, l'abrasivité des pierres est gérée par des finitions adaptées, réalisées avec une scie plongeante et un apport constant en eau pour les coupes droites, ou à la ponceuse à bande pour les quelques formes arrondies. Si ces outils suffisent pour les formes simples des pierres à aiguiser, les outils de mouture, souvent plus complexes et arrondis, nécessitent un plus complexe.

Pour réaliser mes objet, j’aimerais faire intervenir l’usinage assisté par ordinateur. Cet outil permet de créer des formes élaborées, dépassant les normes habituelles de cette pierre et rendant possible une éventuelle production en série. Il facilite également l'ajout de reliefs inspirés des moulins traditionnels, pour maximiser l'efficacité abrasive par rapport à différents types d’aliments. Cela me permettra de passer d'une production manuelle à une fabrication à plus grande échelle afin de toucher un plus grand nombre d’utilisateurs. Grâce à des outils industriels comme la CNC, le grès schisteux rivalise avec les matériaux modernes sans perdre son caractère artisanal et local. Ce savoir-faire ancien, ainsi réinventé, permet de répondre aux enjeux contemporains.





Usinage d’un bloc de pierre à la CNC ︎8︎
︎8︎ Fraiseuse à commande numérique de l’atelier des tailleurs de pierre nantais avec qui je suis en contact pour évaluer les possibilités d’usinage du grès schisteux.


Conclusion



L’aiguisage, plus qu’un simple geste technique, est une pratique profondément ancrée dans l’histoire, les traditions et les cultures humaines. Ce mémoire, articulé autour de trois moments, a permis d’explorer les multiples facettes de cette activité qui, au-delà de son utilité première, s’inscrit dans une dynamique de soin, d’adaptation et de transmission. À travers une réflexion mêlant l’histoire sociologique des pierres à aiguiser, les pratiques artisanales et les gestes liés à la transformation des matières, se dessine une vision globale de l’aiguisage : un acte qui s’adresse autant à l’outil qu’à l’homme.

Les trois chapitres explorent l’aiguisage comme un art vivant à préserver, révélant sa richesse historique et culturelle, tout en interrogeant son rôle dans le rapport de l’homme à l’objet, à travers des dimensions corporelles, spirituelles et sensorielles. Ils établissent enfin des parallèles avec d’autres pratiques de transformation de la matière, comme la mouture des aliments, mettant en lumière la valeur symbolique et sensorielle des objets et des gestes qui lient l’homme à la matière, notamment par l’usage de matériaux nobles tels que le grès schisteux.

Ce mémoire interroge en filigrane notre rapport à la matérialité dans un monde où l’industrialisation et la standardisation excessives ont réduit les objets à leur fonction utilitaire. À travers les pierres à aiguiser, l’affûtage et la mouture, il réaffirme la valeur des gestes lents, du soin apporté aux outils et de la transmission des savoirs. Ces pratiques, loin d’être dépassées, incarnent une réponse à une quête contemporaine d’authenticité et de réappropriation de notre environnement.

Ce travail ouvre également une voie vers de nouveaux horizons dans le champ du design d’objet. En revisitant les usages et les potentialités du grès schisteux de la vallée de Saurat, notamment pour des pratiques autres que l’aiguisage, il invite à réintroduire cette matière dans nos foyers sous des formes innovantes. La conception d’objets tels que des moulins à café ou des poivrières, ancrés dans la tradition mais adaptés aux besoins actuels, constitue une passerelle entre un savoir-faire ancien et un design durable et sensoriel.

Ainsi, ce mémoire n’est pas seulement une exploration de gestes du passé, mais un moyen de se tourner vers une réflexion contemporaine sur la manière dont le design peut réconcilier tradition, innovation et respect de la matière. Il s’agit en somme de réenchanter les gestes simples, de redonner ses lettres de noblesse au grès schisteux, à travers des objets qui peuplent notre quotidien.




Bibliographie


︎Ouvrages


BUCHSENSCHUTZ, OLIVIER, éditeurs. Les meules du Néolithique à l’époque médiévale : technique, culture, diffusion. ARTEHIS Éditions, 2017, https://doi.org/10.4000/books.artehis.2965.

LEROI-GOURHAN André, L'Homme et la matière, Albin Michel, 1943.

MATTHEW B. CRAWFORD, Éloge du carburateur, Essai sur le sens et la valeur du travail, Editions La Découverte, 2016
PETRINI CARLO, Slow Food,Yves Michel, 2005

Sitographie


︎Blogs


http://meuliere.ish-lyon.cnrs.fr/presentation.html



M. Gast, « Meules et molettes (Sahara) », Encyclopédie berbère [En ligne], 31 | 2010, document M101b, mis en ligne le 08 octobre 2020, consulté le 13 octobre 2020. URL : https://journals.openedition.org/encyclopedieberbere/586?lang=en

MOUETTE BARBOFF, Meules à grains: actes du colloque international de la Ferté-sous-Jouarre, Les Editions de la MSH, 2003, https://books.google.fr/books?id=is4ru__ZPpMC&printsec=frontcover&redir_esc=y#v=onepage&q=tarascon&f=false

Chaigneau, Chloé. « Artisanat, mouture et femmes dans le monde grec antique ». Artisanat et savoir-faire : archéologie des techniques, édité par Fanny Bouché et al., Éditions de la Sorbonne, 2020, https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.78847.

Diana Bratu, Jean-Jacques Boutaud. Penser le goût à des fins durables. Slow Food ou l’éthique du mangeur responsable.. L’engagement, de la société aux organisations., 2013. ffhalshs-03130604fhttps://shs.hal.science/halshs-03130604v1/document

Luc Jaccottey. Les outils de mouture entre Vosges et Morvan du Néolithique au Moyen Âge. Archéologie et Préhistoire. Université Bourgogne Franche-Comté, 2023. Français. ⟨NNT : 2023UBFCC035⟩. ⟨tel-04517526⟩


Chaigneau, Chloé. « Artisanat, mouture et femmes dans le monde grec antique ». Artisanat et savoir-faire : archéologie des techniques, édité par Fanny Bouché et al., Éditions de la Sorbonne, 2020, https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/books.psorbonne.78847.







Contact ︎

︎ beucher.loa@gmail.com
︎@beucher.loa

Le projet de diplôme ︎

Dans la continuité de ces premiers articles, j’ai décidé de réinterroger l’usage du grès schisteux de la vallée de Saurat, un matériau unique originaire des pyrénées.
De par mes recherches, j’ai orienté mon projet vers une proposition d’objets en  pierre à moudre . A cheval entre la fonction et la sculpturalité il tend à apporter un plaisir d’utilisation, de part sa forme et son usage tout en permettant d’agir sur les aliments que l’on veut réduire en poudre.
En parallèle, j’explore à travers le dessins au rotring et la gravure à l’eau forte les aspects texturel de la pierre obtenu par son usinage. Cette pratique me permet de retranscrire des formes et des usages sans accès imédiat à la matière.