Luïs Bigarret
Bagager
Quel est notre rapport au voyage et à l’expédition aujourd’hui ?
Contraint par un contexte contemporain particulier, quel imaginaire de voyage avons-nous ?
Au travers de ces trois articles, l’auteur va passer par différents univers du voyage et notamment sous le prisme de l’objet bagage, avec dans un premier temps l’histoire très marquée et très ancrée de celui-ci. Dans un second temps, l’auteur exposera le principe d’expédition contemporaine : comment ce principe peut-il devenir une aide à une industrie en pleine transformation ? Pour enfin terminer par se demander quelle réalité est applicable aujourd’hui.
1/3 : Histoire de bagage, entre itinérance et ubiquité
︎ Octobre 2023
2/3 : Compagnon de voyage, cas d’objet à la fois utile et vivant
︎ Novembre 2023
3/3 : Le bagage - du style au design
︎ Décembre 2023
Article 2
Compagnon de voyage,
cas d’un objet à la fois utile et vivant
Si l’on regarde au-delà de l’aspect fonctionnel, que représente le bagage à nos yeux ?
“Compagnon de voyage” explore cette autre perspective du bagage, en parcourant différents milieux, divers et variés, qu’il peut rencontrer. De l’expédition extrême en Antarctique au plus simple voyage de nuit en train, le bagage possède, ici, un statut tout à fait particulier que recherche, sans relâche, l’usager.

Croquis d’intention du bagage catégorisé, BIGARRET Luïs, 2023.
Qu’est-ce qui définit un bon bagage ?
L’aspect technique et ergonomique suffisent-ils pour justifier l’idée de bon bagage ?
Pour déterminer cette idée de bon bagage - contenant ultime de tout ce que nous avons de plus précieux, de plus vital, de plus nécessaire [...] lors d’une expédition ︎1︎ -, il faut dépasser l’aspect d’objet de transport purement matériel et s'intéresser à l’aspect plus sémantique de l’objet colporteur contenant d’intimité.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’intimité, mais plus généralement l’intime, demeure naturellement accessible et se construit par des liens et des contextes multiples. Comme le souligne Clémence Vidal-Naquet, historienne et auteure, dans son essai Habité l’intimité, “l’intime en soi n’est rien, il se construit en relation. En tant qu’expérience sociale et affective du lien, de la familiarité, de la proximité ou de la distance, il est un objet pour les sciences sociales.” ︎2︎
Pour exister et vivre, l’intimité ne se cloisonne pas, ne se cache pas, ne se tait pas. Bien au contraire, elle se déploie en tout lieu grâce à des décors, des atmosphères et des univers variables qui jouent sur différents niveaux d’importances et d'intensités. Brigitte et José-Luis Diaz, respectivement éditrice de romans pour la Pléiade et professeur émérite de littérature française à l'université Paris-Diderot, décrivent, dans leur essai Le Siècle de l’intime, l’intimité comme étant une “volonté affichée par l’intimiste de s’abstraire de l’espace comme du temps communs” ︎3︎.
À l’image de l’escargot transportant sa coquille, en dehors de chez soi, le bagage vient reproduire, à son échelle et avec ses capacités, ce foyer d’intimité et de ressources sécurisantes porteur pour l’usager.
Le voyage influence-t-il la forme de notre bagage ou est-ce le bagage qui modifie notre rapport au voyage ?
De ce nouveau regard sur le bagage, il me paraît pertinent d’observer différentes typologies de bagageries au sein de différents milieux et de différentes utilisations. De cet éventail de profils et d’univers, je vais venir remettre en question des vestiaires ancrés et me demander dans quelles mesures repenser la bagagerie “standardisée” pourrait encourager des pratiques plus aventureuses et plus réfléchis du voyage de demain.
Pour cela, je vais dans un premier temps aller à la rencontre de l’extrême et particulièrement du bagage de l’extrême grâce aux récits d’aventuriers contemporains. À partir de leurs retours sur expériences mais aussi des contraintes écologiques, sanitaires ou encore géopolitique actuelles grandissantes, je vais dans un second temps questionner l’idée de voyager aujourd’hui. Enfin, je reviendrai plus en détails sur l’importance de considérer l’intérieur de cet objet comme étant un reflet de soi, un décor déployable.
L’aspect technique et ergonomique suffisent-ils pour justifier l’idée de bon bagage ?
Pour déterminer cette idée de bon bagage - contenant ultime de tout ce que nous avons de plus précieux, de plus vital, de plus nécessaire [...] lors d’une expédition ︎1︎ -, il faut dépasser l’aspect d’objet de transport purement matériel et s'intéresser à l’aspect plus sémantique de l’objet colporteur contenant d’intimité.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’intimité, mais plus généralement l’intime, demeure naturellement accessible et se construit par des liens et des contextes multiples. Comme le souligne Clémence Vidal-Naquet, historienne et auteure, dans son essai Habité l’intimité, “l’intime en soi n’est rien, il se construit en relation. En tant qu’expérience sociale et affective du lien, de la familiarité, de la proximité ou de la distance, il est un objet pour les sciences sociales.” ︎2︎
Pour exister et vivre, l’intimité ne se cloisonne pas, ne se cache pas, ne se tait pas. Bien au contraire, elle se déploie en tout lieu grâce à des décors, des atmosphères et des univers variables qui jouent sur différents niveaux d’importances et d'intensités. Brigitte et José-Luis Diaz, respectivement éditrice de romans pour la Pléiade et professeur émérite de littérature française à l'université Paris-Diderot, décrivent, dans leur essai Le Siècle de l’intime, l’intimité comme étant une “volonté affichée par l’intimiste de s’abstraire de l’espace comme du temps communs” ︎3︎.
À l’image de l’escargot transportant sa coquille, en dehors de chez soi, le bagage vient reproduire, à son échelle et avec ses capacités, ce foyer d’intimité et de ressources sécurisantes porteur pour l’usager.
Le voyage influence-t-il la forme de notre bagage ou est-ce le bagage qui modifie notre rapport au voyage ?
De ce nouveau regard sur le bagage, il me paraît pertinent d’observer différentes typologies de bagageries au sein de différents milieux et de différentes utilisations. De cet éventail de profils et d’univers, je vais venir remettre en question des vestiaires ancrés et me demander dans quelles mesures repenser la bagagerie “standardisée” pourrait encourager des pratiques plus aventureuses et plus réfléchis du voyage de demain.
Pour cela, je vais dans un premier temps aller à la rencontre de l’extrême et particulièrement du bagage de l’extrême grâce aux récits d’aventuriers contemporains. À partir de leurs retours sur expériences mais aussi des contraintes écologiques, sanitaires ou encore géopolitique actuelles grandissantes, je vais dans un second temps questionner l’idée de voyager aujourd’hui. Enfin, je reviendrai plus en détails sur l’importance de considérer l’intérieur de cet objet comme étant un reflet de soi, un décor déployable.
︎1 ︎
Extrait de l’article 1, Histoire de bagage, entre itinérance et ubiquité, introduction
︎2︎ VIDAL-NAQUET Clémence, “Habité l’intimité”, in Sensibilités n°6 Les Paradoxes de l’Intime, sous la direction de Arlette FARGE et Clémence VIDAL-NAQUET, ed. Amanosa, 2019, p.8.
︎3︎ DIAZ Brigitte et DIAZ José-Luis, « Le siècle de l’intime », Itinéraires [En ligne], 2009-4 | 2009, mis en ligne le 02 septembre 2014, URL : Le siècle de l’intime [Consulté le : 25/08/23]
︎2︎ VIDAL-NAQUET Clémence, “Habité l’intimité”, in Sensibilités n°6 Les Paradoxes de l’Intime, sous la direction de Arlette FARGE et Clémence VIDAL-NAQUET, ed. Amanosa, 2019, p.8.
︎3︎ DIAZ Brigitte et DIAZ José-Luis, « Le siècle de l’intime », Itinéraires [En ligne], 2009-4 | 2009, mis en ligne le 02 septembre 2014, URL : Le siècle de l’intime [Consulté le : 25/08/23]
1. Expédition de l’extrême, bagage de l’extrême
Étonnant soit-il, dès l’âge de 9 ans je m’amusais à retranscrire des cartes, plus ou moins précises, de ce qu'était notre monde et ses particularités à cette époque. Me rêvant grand explorateur, je m’imaginais déjà traversant territoires, pays et frontières, avec pour seul compagnon mon baluchon.
Aujourd’hui, je n’ai peut-être pas réalisé cette lubie infantile, mais je reste néanmoins passionné par les récits de celles et ceux qui en ont fait leur métier.

Carte du monde, Luïs Bigarret, 2015, âgé de 14 ans
Que reste-t-il aujourd'hui de cet imaginaire de la grande expédition ?
À quoi ressemble le bagage d’un explorateur aujourd’hui ?
Bercé par les images d’Épinal de l’aventurier flamboyant laissé par Jules Verne et son Tour du monde en 80 jours ou encore de l’aventurier seul au monde et désoeuvré de Michel Tournier dans Vendredi ou la vie sauvage, c'est le récit, plus contemporain, de l’aventurier et auteur français Matthieu Tordeur qui a relativement marqué ma vision de ce sujet.
En 2020, il publie son second livre Continent Blanc, 51 jours seul en Antarctique, où il retrace son expédition depuis Hercules Inlet vers le pôle sud, en ski, en solitaire et sans ravitaillement, accompli un an auparavant.
Ce récit, à la fois véritable guide de survie et journal intime écrit au jour le jour, dépeint méticuleusement les moindres détails de sa vie et de son bagage vital à la bonne réussite de cette expédition sur la banquise. Comme il souligne lui-même, dans un voyage assez conséquent tel que celui qu’il a pu vivre, le moindre objet et la moindre portion de nourriture est interrogé, y compris pour l’intimité la plus vitale. Le superflu ne doit pas entraver la réussite de cette expédition.
Ce qui est particulièrement intéressant dans son récit, c’est qu’il nous fait aussi part des objets inopinés qu’il a pu emporter avec lui. Dans son chapître “4 décembre 2018 - Altitude : 732 m - 996 km du pôle sud”, alors qu’il est seul depuis maintenant deux semaines, il nous décrit ce moment où il découvre le paquet préparé par sa famille et ses amis pour son anniversaire, des bougies, un morceau de gâteau. En somme des objets qui nous paraissent anodins, mais qui sont en réalité des objets chargés d’importance et de valeur dans ces circonstances. Leur force, quasi talismanique, parvient à recréer le foyer intime que nous recherchons constamment dans un voyage.
“L'odeur de la cire brûlée me chatouille les narines. Elle me rappelle la maison [...]”
︎4︎

“4 décembre 2018 - Altitude : 732 m - 996 km de pôle sud”, Instagram : @Matthieutordeur
Il terminera d’ailleurs se passage en disant que “Il n’en fallait pas davantage pour me redonner la hargne︎5︎ . Deux jours plus tard, le “6 décembre 2018 - Altitude : 697 m - 966 km du pôle sud”, alors embourbé dans le Whiteout*, il décide d’affronter cette épreuve par une série de podcasts et découvre que ses amis ont enregistré pour lui une émission personnalisée. Les blagues, les histoires et les musiques diffusées le suivront jusqu’à la fin de son expédition lors des moments de solitudes et de doutes.
Matthieu Tordeur achèvera son expédition et atteindra le pôle sud le 13 janvier plus tard, en nous montrant que la bonne réalisation d’un tel voyage ne réside pas exclusivement dans l’effort physique mais aussi dans l’effort psychologique d’arriver à recréer une atmosphère et un décor intime nécessaire à sa survie.

Présentation du paquetage de Matthieu Tordeur utilisé lors de son expédition au Pôle Sud
︎6︎
Au-delà de transporter des vivres nécessaires et conséquentes, ici le package, mais plus généralement le bagage, a pour but de rendre l’espace et le temps moins hostile pour son usager. Grâce au descriptif relativement complet mais également du récit montrant son utilisation, j’ai pu déterminer que l’importance d’un bon bagage se situe aussi dans la manière dont il est ordonné.
Par exemple, Matthieu Tordeur explique que dans son traineau, les nécessaires de cuisson, brûleurs, réchauds de poche et autres bouteilles de combustible sont placés à des endroits précis et fixes car tout faux-mouvements lors d’une utilisation peut entraîner une potentielle explosion de ces objets relativement dangereux. À l’inverse, les sachets de vivres utilisés pour les pauses, contenant des barres de céréales, du chocolat, un mélange de fruits à coque et fruit secs, des pringles et de la viande séchée, doivent se trouver à portée de main et se déployer aisément pour limiter au maximum la perte d’énergie lors de ces temps très court.




Descriptif complet emporté par Matthieu Tordeur lors de son expédition au Pôle Sud
Extrait : Le Continent Blanc, 51 jours seul en Antarctique, p.195-201 ︎7︎
Cette répartition caractéristique du bagage s’est aussi observée dans d’autres univers tout aussi particuliers à savoir le paquetage militaire. Que ce soit du légionnaire romain au fantassin contemporain, l’armée a toujours fait en sorte que ses soldats aient un paquetage optimisé et ultra fonctionnel. Sa grande mobilité usuelle sur de longues périodes et ses capacités à pouvoir réagir en cas d’imprévu ont continuellement poussé ses rangs a constamment se réinventer dans le déploiement et le repli de ces bagages.
Même si aujourd’hui le paquetage militaire, mais plus exactement le barda militaire, se rapproche considérablement du paquetage de l’explorateur comme possède Matthieu Tordeur, cela n’a pas toujours le cas. Des paquetages plus particuliers mais aussi plus précaires ont mis en avant d’autres systèmes d’assemblage, notamment à l’image de la Sarcinae, le paquetage de marche de l’armée romaine, ou encore le barda, le paquetage des poilus durant la Première Guerre mondiale.
Dans ces deux cas précis, les objets emportés, là aussi tous nécessaires, sont agencés autour d'un sac principal en cuir et reliés entre eux par une multitude de sangles et de fils également en cuir. La connaissance des caractéristiques de la matière, telle que son imperméabilité, ont permis aux artisans de l’époque de mettre en avant, déjà, une esthétique très simple et ultra fonctionnelle.
Fait intéressant de ces objets particuliers, à toutes les époques la notion d’intimité n’a pas été retirée. Que ce soit pour les légionnaires romains et leurs sarcinaes ou bien les poilus et leurs bardas, les soldats avaient la possibilité d’intégrer un ou plusieurs outils individuels pas forcément nécessaire au commun.
Qu’il s’agisse de l’explorateur en quête d’aventure ou du soldat combattant pour sa patrie au péril de sa vie, la notion d’intimité dans son bagage est plus que vitale, elle vient jouer un rôle d’aide psychologique pour permettre à son usager de se recentrer et de pouvoir avancer dans son objectif.
Anonyme, Soldat Romain portant sa Sarcinae au bout d’une pique, XVIIIe siècle, aquarelle.
Havresac d’un poilu de la Première Guerre mondiale (1914-1918).
Cet univers militaire-explorateur quasi survivaliste, avec des codes très marqué tel que l'ultra fonctionnalisme, les matériaux très spécifiques et la sobriété drastique, ont très souvent été une grande source d’inspiration pour les créateurs. À l’image de la collaboration entre la maison française Moncler, spécialisée dans la conception de doudounes et des vêtements de ski, et le créateur britannique Craig Green, c’est une collection de 28 pièces qui a vu le jour en 2019. S’inspirant des codes cités plus haut, le créateur et la maison ont réinterrogé le dialogue “entre vêtement, corps et espace [...]” ︎8︎
Comme le souligne Craig Green, la collection s’ancre dans le trait du vêtement de travail de par ses couleurs mais aussi par la grande fonctionnalité des pièces. Curieusement, ces pièces imposantes qui peuvent paraître pesantes sont en réalité utilisables et très légères car elles ont été pensées et dessinées comme des plumes. La multiplicité des glissières, des anneaux et des modules légers, qui se déploient et se rangent, viennent dessiner des silhouettes très futuristes et viennent également questionner notre manière de transporter nos bagages sur notre corps. Indirectement, Craig Green nous montre au travers de ses modules, que le bagage peut être multiple, de différentes tailles et placé à différents endroits.
Finalement, ce système de séparation et de répartition des espaces observé dans le bagages des explorateurs, dans le paquetage militaire et ici sous une autre forme, pourrait être une ouverture intéressante pour la bagagerie de demain. La catégorisation des espaces pourrait s’établir, dans un premier temps, par un premier espace : le nécessaire de valeurs direct, indispensable lors de déplacements, à savoir un passeport et un portefeuille, il viendrait introduire le bagage. Il serait suivi d’une base intimité libre que l’usager pourra venir s’approprier en choisissant les objets qui la compose. Viendrait ensuite, le nécessaire de toilette, indispensable pour garder une bonne hygiène. Puis arriveraient les vêtements légers, à savoir les pantalons, les hauts et les sous-vêtements, avec une base textile légère. Enfin, la base textile lourde, rassemblant un manteau et une paire de chaussures, viendrait finaliser ce bagage.








Collaboration Moncler x Craig Green, 2019.
︎4 ︎
TORDEUR Matthieu, “4 décembre 2018 - Altitude : 732 m - 996 km du pôle sud”, in Le Continent blanc, 51 jours seul en Antarctique, Paris, ed. Pocket, 2020, p. 100.
︎5︎ Ibid., p. 101.
* Whiteout, que l’on peut traduire par Jour Blanc, est un phénomène météorologique qui se traduit par la perte partielle ou totale de visibilité due à la création d’un épais nuage de particules obscurante constituées de neige.
︎6︎ TORDEUR Matthieu, “Objectif Pôle Sud”, Objectif Pôle Sud - Matthieu Tordeur [Consulté le : 28/08/23]
︎7︎ TORDEUR Matthieu, Le Continent Blanc, 51 jours seul en Antarctique, Paris, ed. Pocket, 2022.
︎8︎ Luxsure, “Moncler Craig Green”, 5 MONCLER CRAIG GREEN - Luxsure, [Consulté le : 14/11/2023]
︎5︎ Ibid., p. 101.
* Whiteout, que l’on peut traduire par Jour Blanc, est un phénomène météorologique qui se traduit par la perte partielle ou totale de visibilité due à la création d’un épais nuage de particules obscurante constituées de neige.
︎6︎ TORDEUR Matthieu, “Objectif Pôle Sud”, Objectif Pôle Sud - Matthieu Tordeur [Consulté le : 28/08/23]
︎7︎ TORDEUR Matthieu, Le Continent Blanc, 51 jours seul en Antarctique, Paris, ed. Pocket, 2022.
︎8︎ Luxsure, “Moncler Craig Green”, 5 MONCLER CRAIG GREEN - Luxsure, [Consulté le : 14/11/2023]
2. Voyager malgré les contraintes actuelles
Si l’on rayait des cartes les grandes villes telles que Paris, Londres, Rome, Milan, Athènes, Tokyo ou encore New York, où iriez-vous en voyage ? Si l’on effaçait des villes les grands monuments de l’architecture, que feriez-vous ?
Aujourd’hui, 95% des touristes mondiaux visiteraient seulement moins de 5% des terres émergées selon l’Organisation mondiale du tourisme ︎9︎. Principalement, concentré en Europe et notamment en France, les effets du tourisme et particulièrement du surtourisme alerte sur sa pérennité non pas économique mais belle et bien écologique et sociale.
Pour son numéro d’été 2023, n°1038, Vogue France publiait, dans sa rubrique Vogue Green, un nouveau sujet sur une industrie et un domaine questionnable qu’est le tourisme aujourd’hui. Titré “Dépaysement vert : la sobriété, voie essentielle pour protéger la Planète, dicte les nouveaux codes du Tourisme.”, l’article relançait le débat sur le nouvel eldorado de l’industrie touristique : le Tourisme Green ︎10︎.
Comment ce nouvel eldorado touristique pourrait transformer notre manière
de voir et de concevoir le voyage ?
Est-il possible que le Tourisme Green puisse influencer la conception de la bagagerie ?
En 2018, le secteur touristique était responsable de 11% des émissions de gaz à effets de serre selon l’Ademe ︎11︎ et notamment 3⁄4 de ces émissions étaient liées directement au transport, comme le souligne l’article Vogue. Ce qui est à la fois notable et questionnable dans cet article, c’est l’intervention d’acteurs du secteur et notamment Charlotte Bocquet, Head of Brand & Communication du concept Chilowé spécialisé dans le micro-tourisme, tenant les propos suivants :
“En rendant le Jura aussi sexy que le Costa Rica, nous apportons une solution concrète contre le réchauffement climatique.”
︎12︎
- Charlotte Bocquet
Malgré un élan de lucidité quant aux nouvelles attentes de ses utilisateurs, à savoir une favorisation du lien social, de la déconnexion, de l’envie de casser la routine même sur un temps très court, mais également une favorisation des moyens de transport plus éco-responsable, avec une résurgence des trains de nuit, le terme et l’idée de “rendre sexy” un territoire comparé à un autre, actuellement plus attractif, est-ce réellement une action concrète contre le réchauffement climatique ? Est-ce qu'embellir un territoire par rapport à un autre plus attractif ne viendrait-il pas cloisonner l’authenticité de ce premier ? Est-ce que calquer un modèle économique, dont nous savons qu’il est plus qu’opérationnel, d’un territoire à un autre ne viendrait-il pas encore une fois favoriser l’économie au dépend d’actions plus nécessaires aujourd’hui et surtout demain ?
Cette manière de voir le tourisme de demain sous l’aspect orienté de l’esthétisme et sans forcément répondre aux nouvelles attentes des usagers vient remettre en question la réelle intention d’engagement de la part des nombreux acteurs du tourisme aujourd’hui. Dans mon précédent article, je soulevais déjà cette idée avec la pensé de Marc Augé qui - soulignait l’illogisme de ces voyageurs qui participent à un tourisme quadrillé et standardisé, s’exposant “dans le meilleur des cas, à ne trouver que ce qu’ils attendaient [...]” ︎13︎ et se satisfaisant de pseudo-contacts sociaux, culturels et écologiques locaux ︎14︎.
Finalement, avons-nous réellement envie que les choses changent ?
Pour transformer les consciences d’un secteur bien ancré, il faudra malheureusement attendre plusieurs événements affligeants, à savoir plusieurs crises sanitaires, des lois promulguées par les autorités locales et plusieurs conflits géopolitiques, ne laissant le choix aux usagers que de changer leurs destinations pour des adresses sans dangers apparents, plus proches ou encore plus éthiques.
Paquebot MSC Magnifica arrivant à Venise (Italie), Juin 2019
︎15︎.
Dans l’article Vogue, présenté plus haut, Marie Bladt continue en interrogeant Adrien Aumont, acteur de la filière du Tourisme Green, sur sa vision du transport et son impact dans le tourisme pour demain. Il souligne notamment que “Les voyageurs commencent à rationner leur utilisation de l’avion pour des raisons environnementales. D’autres, ont décidé de ne plus jamais le prendre. Il n’y aura pas d’avions propres avant la fin du siècle.” ︎16︎
Corroboré par l’émission présentée par Hugo Clément “Sur le front : Pourquoi le train est-il toujours plus cher ?” ︎17︎ diffusé en février 2023, il est observé que, depuis quelques années, il y a une véritable résurgence des trains de nuit de la part des compagnies ferroviaires pour répondre, dans un premier temps, à leurs enjeux écologiques et économiques, mais aussi de la part des usagers pour retrouver un accès plus abordable au train et, indirectement, renouer avec des souvenirs de jeunesse. Les entreprises du secteur, telles que Alstom transport, ont vu leurs carnets de commandes exploser notamment grâce aux compagnies ferroviaires européennes qui ont passé une multitude de commandes de nouveaux wagons spécialisés dans les couchages. La France, quant à elle, a fait le choix de ressortir ses anciennes voitures-couchettes datant des années 1970 pour des raisons économiques, permettant ainsi de renouer avec des métiers et des savoir-faire passés spécialisés en la matière.
La voiture-couchette : démocratisation du train de nuit, SNCB, 1967.
Adrien Aumont, cofondateur de Midnight Train, nouvelle compagnie de trains de nuit privée, réexplore cette manière de voyager perdue au travers du moyen de transport, actuellement, le plus propre. Profitant également de l’attractivité internationale de la région Parisienne se dressant en véritable hub, l’ensemble des trains de Midnight Train sont au départ des différentes gares de la ville et relient d’autres hubs tels que Milan, ligne emblématique des trains de nuit. Conscient de la préciosité du temps des voyageurs, mais aussi de la durée nécessaire pour relier deux villes entre elles, Midnight Train s’érige, avec son propre concept de voyage de luxe accessible, en “wagon montant” dans un domaine en perte de vitesse. La compagnie se veut offrir un service digne d’un hôtel étoilé avec des nombreuses prestations que n’offre actuellement pas d’autres compagnies telle que la SNCF. En modernisant un concept déjà existant, Midnight Train vient ouvrir une offre particulière, peu accessible, et va ainsi rejoindre les mêmes rails que des trains mythiques, inspirant les plus grands imaginaires, à savoir l’Orient Express ou encore le Transsibérien.
D’ici 2030, elle souhaite d’ailleurs élargir son offre en reliant de nouvelles destinations à savoir Florence, Rome, Nice, Barcelone, Madrid, Berlin, Hambourg ou encore Copenhague.
Concept-car du train couchette de Midnight Train, mise en service dès 2025
︎18︎.
Mais alors de ce constat, aujourd’hui, le tourisme Green est-il démocratisable ?
Pourrait-il toujours être “éthique” à une échelle beaucoup plus grande ?
À la question soulevée par la fondation EDF, en 2023, dans son exposition du même nom “Faut-il voyager pour être heureux ?” ︎19︎, Marc Augé aurait répondu inéluctablement “Entendons-nous bien : voyager, oui, il faut voyager, il faudrait voyager. Mais surtout ne pas faire de tourisme.” ︎20︎.
La pensée du tourisme green se veut affirmer un tourisme tenant pleinement compte de ses impacts économiques, sociaux et environnementaux actuels et futurs, en répondant aux besoins des visiteurs, des professionnels, de l’environnement et des communautés d'accueil. Or aujourd’hui, penser le tourisme green sous l’angle de la démocratisation reste relativement discutable. La diversité immense des attentes des voyageurs durant ces quelques semaines, le besoin de curiosité par une envie de visiter des paysages ou de faire des activités inédites, ou simplement l’envie de déconnecter ou de “casser la routine” en profitant de cette période à la fois tant attendu et éphémère, ne semble pas être, pour l’instant, si compatible avec la philosophie green souligné plus haut et partagé par la majorité des touristes. Aujourd’hui, si le tourisme Green reste un secteur du voyage relativement élevé, c’est surtout le manque de démocratisation d’offres et de services en lien avec cette vision de pensée qui crée le manque d’accessibilité au plus grand nombre.
Si la solution “rendre sexy” un territoire comparé à un autre reste discutable, l’idée de “se contenter de” pour le voyageur, et créer une plus grande frustration encore, l’est tout autant. Bien plus que transformer la manière de voyager, c’est le regard et la manière de penser des touristes qu’il faut transformer. Implicitement lié à la quête du bonheur, le touriste, parce que sa vision est modelée par une industrie, va essentiellement se concentrer sur sa destination vacancière, le saint Graal, bien plus que sur sa manière de voyager ou son objet transport, la quête, tout aussi importante.
︎9︎
Vie publique, “Le surtourisme : quel impact sur les villes et sur l’environnement ?” Le surtourisme : quel impact sur les villes et sur l’environnement ? | vie-publique.fr [Consulté le : 25/09/23]
︎10︎ BLADT Marie, “Dépaysement vert : La sobriété, voie essentielle pour protéger la planète, dicte les nouveaux codes du tourisme.”, in Vogue France N°1038, sous la direction d’Eugénie TROCHU, Paris, Juin-Juillet 2023, p.40.
︎11︎ Ademe presse, “Le tourisme durable en France : un levier de relance écologique” Le tourisme durable en France : un levier de relance écologique – ADEME Presse [Consulté le : 26/09/23]
︎12︎ BOCQUET Charlotte, interview, in “Dépaysement vert : La sobriété, voie essentielle pour protéger la planète, dicte les nouveaux codes de tourisme.”, in Vogue France N°1038, sous la direction d’Eugénie TROCHU, Paris, Juin-Juillet 2023, p.40.
︎13︎ AUGÉ Marc, L’impossible voyage : le tourisme et ses images, Paris, ed. Poche, 1997, p. 12.
︎14︎ BIGARRET Luïs, “Le bagage cabine, un modèle encore viable aujourd’hui ?”, in Histoire de bagage, entre itinérance et ubiquité, 2023.
︎15︎ Franceinfo, “Italie : Venise n’a pas encore dit adieu aux paquebots de croisière.”, Italie : Venise n'a pas encore dit adieu aux paquebots de croisière [Consulté le : 20/11/23]
︎16︎ Vogue France, Op. cit. p. 42.
︎17︎ Hugo Clément, France Télévision, “Sur le front : Pourquoi le train est-il toujours plus cher ?”, Pourquoi le train est-il toujours plus cher ? - Documentaire en replay [Consulté le : 25/08/23]
︎18︎ Midnight Train, Midnight Trains, [Consulté le : 16/10/23]
︎19︎ Fondation EDF, “Faut-il voyager pour être heureux ?”, Faut-il voyager pour être heureux ? - Fondation groupe EDF [Consulté le : 12/10/23]
︎20︎ AUGÉ Marc, L’impossible voyage : le tourisme et ses images, Paris, ed. Poche, 1997, p. 14.
︎10︎ BLADT Marie, “Dépaysement vert : La sobriété, voie essentielle pour protéger la planète, dicte les nouveaux codes du tourisme.”, in Vogue France N°1038, sous la direction d’Eugénie TROCHU, Paris, Juin-Juillet 2023, p.40.
︎11︎ Ademe presse, “Le tourisme durable en France : un levier de relance écologique” Le tourisme durable en France : un levier de relance écologique – ADEME Presse [Consulté le : 26/09/23]
︎12︎ BOCQUET Charlotte, interview, in “Dépaysement vert : La sobriété, voie essentielle pour protéger la planète, dicte les nouveaux codes de tourisme.”, in Vogue France N°1038, sous la direction d’Eugénie TROCHU, Paris, Juin-Juillet 2023, p.40.
︎13︎ AUGÉ Marc, L’impossible voyage : le tourisme et ses images, Paris, ed. Poche, 1997, p. 12.
︎14︎ BIGARRET Luïs, “Le bagage cabine, un modèle encore viable aujourd’hui ?”, in Histoire de bagage, entre itinérance et ubiquité, 2023.
︎15︎ Franceinfo, “Italie : Venise n’a pas encore dit adieu aux paquebots de croisière.”, Italie : Venise n'a pas encore dit adieu aux paquebots de croisière [Consulté le : 20/11/23]
︎16︎ Vogue France, Op. cit. p. 42.
︎17︎ Hugo Clément, France Télévision, “Sur le front : Pourquoi le train est-il toujours plus cher ?”, Pourquoi le train est-il toujours plus cher ? - Documentaire en replay [Consulté le : 25/08/23]
︎18︎ Midnight Train, Midnight Trains, [Consulté le : 16/10/23]
︎19︎ Fondation EDF, “Faut-il voyager pour être heureux ?”, Faut-il voyager pour être heureux ? - Fondation groupe EDF [Consulté le : 12/10/23]
︎20︎ AUGÉ Marc, L’impossible voyage : le tourisme et ses images, Paris, ed. Poche, 1997, p. 14.
3. Plus qu’un objet, un décor aisement aménageable
Qui n’a jamais connu ce moment frustrant du bagage déjà rempli d’un tas d'affaires, où l’on doit faire un choix - cornélien - entre deux vêtements ?
Qui n’a jamais connu ce moment énervant du bagage surchargé qui ne veut pas se fermer, à tel point que nous sommes obligés de nous asseoir dessus pour y parvenir ?
Enfin, qui n’a jamais connu ce moment embarrassant, à l’aéroport ou dans le train, du bagage en trop ou de la valise trop lourde, à tel point qu’un surplus est demandé par la compagnie de transport ?
De cette expérience vécue, une véritable partie de Tetris, aux entrailles même du bagage, va se jouer avec un usager qui fustigera la marque et ses designers de ne pas avoir pensé un bagage plus adapté. À l’inverse, le designer se défendra en soulignant que l’usager ne fait pas un bon usage de son produit et que c’est particulièrement à cause de cette mauvaise utilisation que le produit s’use plus rapidement.
Qui a raison ? Le designer ou l’usager ?
Lequel est plus louable entre l’ordre et le désordre ?
Dans son numéro de février 2023, Philosophie Magazine publie un dossier sur le rapport entre ordre et désordre, lequel préférons-nous ? ︎21︎. Après une multitude d’exemples sur la présence du désordre dans notre quotidien, Alexandre Lacroix, écrivain et philosophe, souligne que “Nous avons tendance à surestimer notre goût pour le désordre, parce que nous le trouvons beau quand il nous est présenté comme un spectacle.” ︎22︎, avant de citer de nombreux exemples de moments où nous détestons l’apparition du désordre.
Cette appréciation du désordre s’expose dans le travail d’Armelle Caron. Plasticienne et diplômée des Beaux-Arts, elle apporte, dans sa série des Villes rangées, une nouvelle vision sur notre rapport à l’ordre dans le désordre. Finalement, ce que d’aucuns considèrent comme un “désordre”, ne serait-il une autre forme d’ordre auxquels nos consciences et nos imaginaires se seraient habitués ?
“Une ville rangée”, Paris, Armelle Caron, 2012.
Dans un premier temps, Alexandre Lacroix présente l’ordre comme étant une victoire non pas durable mais précaire sur le désordre. En se fondant sur la Théogonie ︎23︎, “texte parmi les plus anciens qui nous soient parvenus”, il souligne qu’Hésiode, lui-même, marquait déjà cette victoire précaire entre ordre et désordre avec le Chaos ︎24︎ et les ténèbres qui donneront naissance à la Terre et à la lumière. Dans une version moins mythologique, Rousseau concevait, dans son contrat social, l’instauration de lois et d’un pouvoir souverain comme étant une manière de triompher de l’état de nature.
Mais c’est l’aspect plus psychologique qui semble corroborer le sujet. Alexandre Lacroix avance qu’au XIXe siècle, la psychologie s’est développée autour d’une vision de l’Humain comme étant “un être contenant en lui, à l’état sauvage, pas mal de pulsions destructrices [...] que l’éducation mais aussi la civilisation auraient vocation à domestiquer.” ︎25︎, lui-même étayé par Freud, il renvoie au fait que l’Humain est régie par des instincts puissants naturels, auxquels la société a imposé un ligne de conduite pour rendre possible la vie en société. Du point de vue du bagage, l’usager vient, inconsciemment, imposer son ordre, car ce lieu ultra-intime n’est régi que dans ces dimensions non extensibles. Ordre ou désordre selon le point de vue, il est le seul souverain en ce lieux de la disposition de sa valise.
Dans un second temps, Alexandre Lacroix pousse à voir le désordre comme étant inné, sous un état de “jaillissement”. En repartant de notre quotidien, il sous-entend que le monde est monde et que nous sommes ici présent, car un jour quelque chose ou quelqu’un à décider de changer de direction ou de faire un écart, créant ainsi le désordre. En fait, malgré un ordre qui représente la stabilité, nous avons besoin, pour que nos vies changent et s’animent, de temps à autre de dévier de la trajectoire prévue.
Enfin, Alexandre Lacroix souligne que d’autres philosophes voient ces états, de même intensité, comme étant des cycles qui se suivent, se superposent et se coupent. En se tournant vers notre histoire passée, il nous rappelle que toute période de paix a été suivie d’une période de guerre, peu importe la forme qu’elle prend : “Quand tout est bien rangé, c’est qu’un grand bazar se prépare !” ︎26︎.
Finalement, la proposition la plus intéressante à explorer, pour notre objectif bagage, est présentée dès l’introduction. Si, l’idée extravagante de vivre dans un ordre total ou à l’inverse dans un désordre total nous semble contraire à la vie stable et épanouie, le premier la figeant et le seconde la détruisant, nous serions plutôt favorable à une combinaison des deux états.
Dans quelles proportions ?
Dans les années 2010, un véritable courant de pensée s’organise autour du rangement et de l’ordre. Porté par l’essai, La magie du rangement ︎27︎, de la consultante japonaise, Marie Kondō, cette manière d’organiser consiste à trier et ranger les différentes affaires catégorie par catégorie plutôt que pièce par pièce. Ce rangement, pensé par le vide, va encore plus loin dans sa philosophie d’actes, en s’interrogeant notamment sur le rapport à l’objet même. Cet objet m’apporte-t-il de la joie ? Cet objet m’est-il nécessaire ?
Le but étant, dans un premier temps, de se recentrer sur sa vie et son intimité, et dans un second temps, de prendre du recul sur sa manière de consommer, mais aussi sur ces pulsions et son “ça” ︎28︎.
Ce mouvement de pensée, mettant en avant l’idée de se recentrer sur l’essentiel en assumant une esthétique de sobriété, a souvent été engagé en design. Depuis les années 1980, au Japon, l’entreprise Mujirushi Ryohin ou MUJI, littéralement “Pas de marque, bon produit”, est une enseigne de magasins vendant une large gamme d’objets de bonne qualité, y compris dans les domaines des produits ménagers, de l’habillement et de la restauration. Son créateur a fondé son idée sur trois principes fondamentaux, à savoir : la sélection des matériaux, la rationalisation des processus et la simplification des emballages ︎29︎.
MUJI s’est naturellement intéressé au domaine du voyage et notamment de la valise cabine avec le MUJI to GO ︎30︎. Leur proposition, pour cet univers, est née de l’envie de repenser l’objet de transport - sac, tote, valise - de manière la plus simple, la plus attrayante et la plus fonctionnelle possible, en leurs termes “être aussi confortable que la vie quotidienne”. Cela a permis de mettre au point une gamme d’objets déployable et extensible à l’aide de glissières, mais également un système de compartimentation des espaces permettant de séparer les affaires entre elles, ou encore une multitude de pièces de “quincaillerie” aidant à organiser, suspendre, ou bien même protéger les sacs dans de potentiel espaces négligés.

Illustration du concept Muji to Go, Muji, Tokyo.
Étonnant soit-il pour une marque, MUJI ne cherche pas à créer le désir chez son consommateur. Là où d’autres en font un atout marketing comme La marque en moins ︎31︎ qui assume un design extrêmement sobre pour se différencier des autres marques beaucoup plus bigarrées. Ici, MUJI ne cherche pas à répondre au “C’est ce que je veux vraiment” ou “Je dois avoir ceci” représentant l’égoïsme du consommateur selon eux. MUJI affirme répondre à une satisfaction beaucoup plus rationnelle, se traduisant par “Cela va le faire.”, comme si leurs objets n’avait qu’un but fonctionnel temporaire sans grande importance. “Cela va le faire.”, est-ce réellement une solution viable sur le long terme ?
Paradoxalement, MUJI a bien conscience que “Cela va le faire.” n’est pas une réponse durable. Elle peut créer chez l’usager une perte d’intérêt pour l’objet, pouvant amener à un renoncement de son utilisation et aller même jusqu’à créer une séparation du produit lié à une insatisfaction.
Même si MUJI travaille sur ces derniers points, au fond, est-ce que cet esthétisme sobre de la forme supposant aider l’usager à être plus sobre lui aussi dans ses choix personnels, ne viendrait-il pas réaffirmer notre affrontement entre ordre et désordre souligné plus haut ?
Toutefois, si la philosophie portée par Marie Kondō et la maison MUJI sont louables sous certains aspects, elle ne prend pas en compte un point important, à savoir l’usager lui-même. En ne s’intéressant qu’à l’expérience, au concept ou juste à l'ergonomie, le designer vient effacer la partie vitale se rapprochant de tout ce que recherche le vagabond en voyage : un foyer rassurant. La rationalisation, faite à marche forcée, ne laisse pas la place au superflu, à l’autre, à l’accueil de l’autre, en somme à la liberté même de l’usager à choisir en ordre ou désordre.
︎21︎
Plus exactement : “Préférons-nous l’ordre ou le désordre ?”
︎22︎ LACROIX Alexandre, “Petits arrangements avec le chaos”, in Philosophie Magazine n°166, Février 2023, p. 42.
︎23︎ Hésiode, La Théogonie, VIIIe siècle avant J.C.
︎24︎ “du sanskrit kha “cavité”, “ouverture”, ibid. p. 42.
︎25︎ Ibid. p. 44.
︎26︎ Ibid. p. 46.
︎27︎ KONDŌ Marie, La Magie du Rangement, Tokyo, ed. First, 2015.
︎28︎ Ici “Ça” renvoie à la thèse de Freud, Moi, Surmoi et ça, publiée en 1923. Le “Ça” sous-entend l’inconnu et l’inconscient, réservoir premier de l'énergie psychique, il représente l'arène où s'affrontent pulsions de vie et de mort.
︎29︎ What is MUJI?, https://www.muji.com/fr/about/#:~:text=MUJI%20HOTEL&text=Mujirushi%20Ryohin%2C%20MUJI%20en%20japonais,de%20qualit%C3%A9%20sans%20marque%20%C2%BB.%22&text=%22Les%20produits%20MUJI%2C%20issus%20d,sont%20pas%20de%20style%20minimaliste. [Consulté le : 05/10/23]
︎30︎ MUJI to Go, MUJI to GO, [Consulté le : 05/10/23]
︎31︎ La marque en moins, La marque en moins, [Consulté le : 22/11/2023]
︎22︎ LACROIX Alexandre, “Petits arrangements avec le chaos”, in Philosophie Magazine n°166, Février 2023, p. 42.
︎23︎ Hésiode, La Théogonie, VIIIe siècle avant J.C.
︎24︎ “du sanskrit kha “cavité”, “ouverture”, ibid. p. 42.
︎25︎ Ibid. p. 44.
︎26︎ Ibid. p. 46.
︎27︎ KONDŌ Marie, La Magie du Rangement, Tokyo, ed. First, 2015.
︎28︎ Ici “Ça” renvoie à la thèse de Freud, Moi, Surmoi et ça, publiée en 1923. Le “Ça” sous-entend l’inconnu et l’inconscient, réservoir premier de l'énergie psychique, il représente l'arène où s'affrontent pulsions de vie et de mort.
︎29︎ What is MUJI?, https://www.muji.com/fr/about/#:~:text=MUJI%20HOTEL&text=Mujirushi%20Ryohin%2C%20MUJI%20en%20japonais,de%20qualit%C3%A9%20sans%20marque%20%C2%BB.%22&text=%22Les%20produits%20MUJI%2C%20issus%20d,sont%20pas%20de%20style%20minimaliste. [Consulté le : 05/10/23]
︎30︎ MUJI to Go, MUJI to GO, [Consulté le : 05/10/23]
︎31︎ La marque en moins, La marque en moins, [Consulté le : 22/11/2023]
Conclusion
Après avoir souligné que même si le bagage possède un aspect technique, ergonomique ou encore fonctionnel (ultra pointu), l’idée de bon bagage ne peut être pleinement justifiée que sur la perspective purement matérielle de l’objet, même dans les cas les plus extrêmes. De plus, si l’idée de bon bagage commence à se dessiner avec la prise en considération du marqueur d’intimité, foyer vital, nécessaire et sécurisant pour l’usager, celui disparaît quand le designer cherche à trop cloisonner ou trop ordonner cette dernière.
Finalement, qu’est-ce qui définit un bon bagage ?
Selon moi, aujourd’hui, le designer n’est pas voué à définir ce qui bon ou mauvais. Au-delà de la fonctionnalité, de l’intimité et de la vision du designer, ce qui définit un bon bagage pour l’usager, c’est la capacité qu’un designer, un créateur, un maroquinier, une maison arrivera à représenter, au cœur même du bagage, l’usager.
D’une autre manière, aujourd’hui si le sac à main est considéré comme étant un objet précieux, c’est qu’au-delà de transporter des biens de valeurs matériels, l’usager a construit l’objet à son image grâce à différents objets symboliques, des “gri gri” et autres souvenirs. Involontairement, il a créé une relation à double sens, où il construit son objet par les expériences et les souvenirs, et l’objet construit ou reconstruit le en retour par la sécurité et le sentiment de protection. Cette pensée, quasi-fétichiste ︎32︎, ne s’arrête pas qu’au sac mais s’étend à une multitude d'objets possédant cet aspect symbolique comme le téléphone portable, le doudou, ou bien l’alliance.
Pour permettre ce lien intime et privé, la charge fonctionnelle et affective engendrée vient humaniser des objets que le commun des mortels jugent comme étant sans importance et inanimés. Mais comme le soulignaient Brigitte et José-Luis Diaz dès l’introduction, l’intimité est “une volonté affichée par l’intimiste de s’abstraire de l’espace comme du temps commun”.
Ce lien affectif est renforcé dès lors que l’objet manque à l’usager et se traduit par la retrouvaille de l’objet perdu, la réparation de l’objet cassé ou encore le rachat de l’objet oublié. Machinalement, lorsqu’un usager remplit sa valise d’affaires et d’objets, il avance l’argument de l’optimisation et de la rentabilité de l’espace disponible dans la valise par “On sait jamais, ça peut servir !”. Mais, de manière inconsciente, l’usager cherche à combler sa peur du manque par le fait de combler le vide.
︎32︎
Fétiche, fétiche - Définitions, synonymes, prononciation, exemples | Dico en ligne Le Robert, [Consulté le : 22/11/2023]
Bibliographie
︎Ouvrages
TORDEUR Matthieu, Le Continent Blanc : 51 jours seul en Antarctique, ed. Poche, 2020.
︎Chapitres d’ouvrages
VIDAL-NAQUET Clémence, “Habité l’intimité”, in Sensibilités n°6 Les Paradoxes de l’Intime, sous la direction de Arlette FARGE et Clémence VIDAL-NAQUET, ed. Amanosa, 2019, p.8.
AUGÉ Marc, L’impossible voyage : le tourisme et ses images, Paris, ed. Poche, 1997, p. 14.
LACROIX Alexandre, Dossier “Préférons-nous l’ordre ou le désordre ?”, in Philosophie Magazine n°166, Fév. 2023, p. 42.
Sitographie
︎Définitions
Fétiche, fétiche - Définitions, synonymes, prononciation, exemples | Dico en ligne Le Robert,
[Consulté le : 22/11/2023]
︎Blogs
TORDEUR Matthieu, “Objectif Pôle Sud”, Objectif Pôle Sud - Matthieu Tordeur
[Consulté le : 28/08/23]
Brigitte Diaz et José-Luis Diaz, « Le siècle de l’intime », Itinéraires [En ligne], 2009-4 | 2009, mis en ligne le 02 septembre 2014, URL : Le siècle de l’intime
[Consulté le : 25/08/23]
Luxsure, “Moncler Craig Green”, 5 MONCLER CRAIG GREEN - Luxsure,
[Consulté le : 14/11/2023]
Vie publique, “Le surtourisme : quel impact sur les villes et sur l’environnement ?” Le surtourisme : quel impact sur les villes et sur l’environnement ? | vie-publique.fr
[Consulté le : 25/09/23]
Ademe presse, “Le tourisme durable en France : un levier de relance écologique” Le tourisme durable en France : un levier de relance écologique – ADEME Presse
[Consulté le : 26/09/23]
Franceinfo, “Italie : Venise n’a pas encore dit adieu aux paquebots de croisière.”, Italie : Venise n'a pas encore dit adieu aux paquebots de croisière
[Consulté le : 20/11/23]
Midnight Train, Midnight Trains,
[Consulté le : 16/10/23]
Fondation EDF, “Faut-il voyager pour être heureux ?”, Faut-il voyager pour être heureux ? - Fondation groupe EDF
[Consulté le : 12/10/23]
What is MUJI?, https://www.muji.com/fr/about/#:~:text=MUJI%20HOTEL&text=Mujirushi%20Ryohin%2C%20MUJI%20en%20japonais,de%20qualit%C3%A9%20sans%20marque%20%C2%BB.%22&text=%22Les%20produits%20MUJI%2C%20issus%20d,sont%20pas%20de%20style%20minimaliste.
[Consulté le : 05/10/23]
︎Articles de presse
BLADT Marie, “Dépaysement vert : La sobriété, voie essentielle pour protéger la planète, dicte les nouveaux codes du tourisme.”, in Vogue France N°1038, sous la direction d’Eugénie TROCHU, Paris, Juin-Juillet 2023, p.40.
LACROIX Alexandre, “Petits arrangements avec le chaos”, in Philosophie Magazine n°166, Février 2023, p. 42.
︎Emissions
Hugo Clément, FranceTélévision, “Sur le front : Pourquoi le train est-il toujours plus cher ?”, Pourquoi le train est-il toujours plus cher ? - Documentaire en replay
[Consulté le : 25/08/23]
Contact ︎
︎ bigarret.luis@gmail.com
︎@bigarret.luis
Le projet de diplôme ︎
Dans la continuité de ces premiers articles, j’ai décidé de réinterroger notre bagagerie contemporaine et notamment la valise cabine.
De par mes recherches, j’ai orienté mon projet vers un principe de compartimentation pour inviter l’usager à porter attention à la quantité des objets qu’il a décidé d’emporter avec lui. Cette compartimentation se découpe en 5 catégories : nécessaire de valeurs directes (passeport, billet, portefeuille), base intimité hors corporelle (livre, ordi, libre arbitre de l’usager), nécessaire de toilette, base textile légère & base textile lourde.
En parallèle, il questionne la valise sous son aspect de la fonctionnalité, en s'intéressant d’abord aux multiples poches, point trop souvent délaissé, avant même l’aspect général de l’objet.


“Bag n°3a” Luïs Bigarret, 2023, Feutre/ Photomontage