Pablo-Angelo Aviges


Ode au pigeon


Compagnon de nos villes, autrefois célébré et aujourd’hui méprisé, le pigeon incarne un exemple de la relation conflictuelle que l’homme entretient avec le vivant. Ce mémoire dévoile son histoire fascinante, ses symboles oubliés et la passion qu’il continue d’inspirer. Au travers de cet écrit je découvre ce que cet oiseau révèle de nous et de lui… et pourquoi il mérite, peut-être, une fête en son honneur.


1/3 : Pigeons des villes
︎Octobre 2024
2/3 : Dans les yeux du colombophile
︎Novembre 2024
3/3 : Célébrer l’animal
︎Décembre 2024

Chapitre 1

Pigeons des villes



    Nous sommes en 1975, à Brooklyn, dans le ghetto de Brownsville. Connu pour être le plus dangereux de New York. Cette année, Michael a 9 ans. A l'école, il ne passe pas une journée sans se faire harceler à cause de son surpoids. Il déserte alors les cours pour se retrouver avec les colombophiles de son quartier. Michael passe le plus clair de son temps à élever des pigeons, une passion qui le tient plus ou moins éloigné de la délinquance. Un jour, un de ses persécuteurs lui vole un pigeon ! Désemparé, Michael court vers sa mère pour trouver de l’aide. Sa maman lui dit qu’il doit se défendre seul et qu’elle l’aiderait seulement s’il est en mauvaise posture. Son agresseur, pour se jouer de lui, arrache la tête de son pigeon à mains nues ! Le sang gicle jusqu’à Michael. Michael, fou de rage, se sent pousser des ailes et lui porte alors le premier coup de sa jeune existence. L’enfant remporta l’affrontement. Cet enfant deviendra plus tard le légendaire boxeur Mike Tyson.

Comme Mike, j’ai grandi dans la banlieue d’une grande ville. En milieu urbain, les pigeons sont l’un des principaux acteurs de la faune. J’ai toujours eu un regard, distant ou attentif, sur ces animaux. Ce mémoire interrogera le territoire qu’occupent actuellement les pigeons en France. J'espère aussi secrètement que les pigeons lanceront ma carrière de designer, comme ils ont lancé la carrière de boxeur de Michael Gerard Tyson.



Portrait de Mike Tyson avec son pigeon culbuteur, Michael Brennan, New York, 1985


Le pigeon biset



    Parmi les animaux domestiques on distingue l’animal-matière et l’animal-enfant. L’animal-matière ︎1︎ englobe les animaux de rente (cochon, vache, mouton ︎2︎ ,...) alors que les animaux-enfants s’apparentent plutôt aux animaux de compagnie (chat, chien, hamster,...). Aux antipodes se trouve l’animal sauvage qui, lui, survit sans l’aide de l’homme. Entre ces deux grandes catégories, il existe une espèce qui continue à peupler l'environnement domestique sans pour autant être nourrie directement. Cette espèce échappe même au charmant sobriquet qu’est le qualificatif de nuisible. Les colombidés sont des animaux ailés qui ont accompagné l’Homme au travers de son histoire, qu’on le veuille ou non.

En ville, il peut nous arriver de croiser le pigeon colombin (Columba oenas) ou le pigeon ramier (Columba palumbus), mais celui que l’on rencontre la plupart du temps est le pigeon biset (columbia livia).
Originaire d’Asie puis importé en Europe et en Afrique, le pigeon s’est installé en ville pour plusieurs raisons. La première : parce que l’homme l’y a invité. En érigeant des pigeonniers, monuments dédiés à la domestication des pigeons. On y élève le pigeon pour le plaisir ou en tant que messager ou même pour sa viande. Aujourd’hui l’élevage du pigeon est délaissé et l’oiseau s’est rapproché des centre-villes. Loin de ses prédateurs, les rapaces, il n’y craint rien... ou presque. Voitures, câbles électriques, et différents obstacles peuvent lui jouer des tours. En ville, il trouve de la nourriture en abondance. Les déchets jonchent le sol et lui permettent ainsi d’organiser des festins. Ces libertés prises par le biset engendrent des discordes ; la cohabitation jadis harmonieuse avec le pigeon est désormais conflictuelle. Squats de charpente, étalages de fiente, souillures de statues...
   
Au Moyen Âge, un animal avait également incarné ce rôle involontaire d’éboueur de la ville : le cochon. A l'époque, il n'était pas rare de les voir accusés de délits (de détruire, blesser ou même tuer ︎3︎ ) et de leur instruire des procès en bonne et due forme.  Je propose donc de passer en revue les chefs d’accusation contre le pigeon urbain, dont l’image a été ternie, pour déterminer si oui ou non une cohabitation est encore envisageable.

︎1 ︎  Cf. Charles Stépanoff, L’animal et la mort. Chasses, modernité et crise du sauvage, La Découverte, 2021. Ces concepts d’animal-matière et d’animal-enfant sont mobilisés pour expliquer la disparition de la violence des villes. Stépanoff invoque la chasse comme moyen de conserver une perception de la valeur de la vie animale via la violence.

︎2︎ On qualifie un animal de domestique lorsque l’homme a un impact sur la génétique de l’animal. Au cours de leurs recherches sur le mouton, Formafantasma constate la disparition des variétés de l’espèce au profit du mérinos élevé pour sa laine. Une laine qui ne tombe désormais plus par elle-même et nécessite une tonte humaine. En Australie, le 10 février 2021, est retrouvé Baarack : un agneau égaré portant 35 kilos de laine. Le malheureux aurait même survécu à une attaque de loups grâce à son impénétrable toison.
Une diminution de la taille du cerveau est également constatée afin de réduire ses dépenses énergétiques.
Formafantasma, Oltre terra, Oslo, The National Museum of Art, Architecture and Design Walther Koenig, 2023.

︎3︎   Le 13 octobre 1131, un cochon va condamner la lignée des Capétiens en assassinant leur héritier Philippe. Ce cochon deviendra le premier animal régicide.
Michel Pastoureau, Le roi tué par un cochon, Paris, Seuil, 2015.



1. La colombine

Sous l'arbre

   
Le principal fait d’accusation du pigeon en ville est sa fiente. On reproche ainsi au pigeon le fait que le paysage urbain ne soit pas adapté à son système digestif.  Tout propriétaire de véhicule a déjà fait l’erreur de se garer sous l’ombre d’un arbre et retrouvé sa voiture tapissée de déjections de pigeons. Un geste d’une créativité telle que Jackson Pollock en serait jaloux. L’oeuvre est d’autant plus saisissante lorsque la couleur rouge vive de la carrosserie vient contraster avec le liquide blanc verdâtre. Ce n’est pas anodin si 86 % des voitures arborent un revêtement noir blanc ou gris. La couleur blanche (40 % des ventes) est considérée par les professionnels comme moins salissante.

Lorsqu’on en est la cible, cette situation est frustrante mais rien n’est plus amusant que de voir l’éclaboussure toucher l’épaule d’un politicien ︎4︎ou recouvrir une voiture de police. Jouir du malheur de l’autre, qu’exprime un mot allemand intraduisible, Schadenfreude. En l’occurrence, tourner en dérision la classe supérieure donne le plus souvent l’impression de voir l’égalité rétablie ou une injustice réparée. Si ce plaisir malin est jouissif, il découle surtout pour Nietzsche du ressentiment :

« S'il [l'homme] a des raisons momentanées pour être heureux lui-même, il n'en accumule pas moins les malheurs du prochain, comme un capital dans sa mémoire, pour le faire valoir dès que sur lui aussi le malheur se met à fondre : c'est là également une façon d'avoir une « joie maligne » (« Schadenfreude »).
» ︎5︎


Véhicules recouverts de fiente trouvés sur internet

︎4︎ Le 11 janvier 2015, alors qu’il saluait les proches des victimes des attentats de Charlie Hebdo, le président François Hollande reçoit une fiente de pigeon sur son épaule droite. Le dessinateur Luz réagit en ironisant :
« Hollande pourrait intégrer Charlie parce que, malgré lui, il a fait rire toute l’équipe en cinq secondes »


︎5︎ Nietzsche, Humain trop humain II, Le Voyageur et son ombre, § 27.


Des monuments   

    En plus de s’amuser et de tourner en ridicule nos monuments et statues, la fiente de pigeon coule sur nos pierres, briques et métaux. Sa forte teneur en acide peut détériorer la matière. Il arrive également que les volatiles s’installent dans les systèmes de ventilation. Sur mon toit, des pigeons se sont installés. Je n’ai jamais pu les rencontrer mais leurs roucoulements ︎6︎me réveillent les matins d’été. Il peut arriver qu’un nid soit construit dans une gouttière et l’obstrue. Les architectures humaines sont bien trop favorables au développement de ces volatiles pour ne pas penser que les architectes urbains sont avant tout colombophiles. Je retrouve d’ailleurs dans certains pigeonniers, les principes constructifs formulés par Pierre Jeanneret et son cousin Le Corbusier ︎7︎. Ce sont des architectures sur pilotis, avec un toit-terrasse sur lesquels les pigeons se prélassent. On trouve chez certains pigeonniers un plan libre mais la seule caractéristique manquante de tous est la fenêtre en bandeau qui serait assassine et amènerait des familles entières à s’écraser contre le verre.

De la poudre à canon

    Au Moyen Âge, le pigeon incarne le prestige nobiliaire. Avant la Révolution, posséder un colombier à pied était réservé aux seigneurs haut justiciers. Le pigeon est tellement fameux qu’à l'époque il était courant pour certains individus de mentir sur le nombre de pigeons que comptent leurs pigeonniers et conclure des alliances avantageuses. Plus le bourgeois possède de boulins dans son pigeonnier, plus ses terres sont supposées vastes. Cette arnaque donna son nom à l’expression populaire « Se faire pigeonner ! ».

La columbine est à l’époque produite grâce à la fiente de pigeon et est l’un des engrais les plus prisés ︎8︎. Riche en azote, elle est très efficace pour fertiliser les sols. Un pigeon adulte bien nourri produit 6 à 7 litres de columbine par an, soit 2 à 3 kg d’engrais. La pratique finit par décroître lors de l’apparition d’engrais chimiques. Le guano de pigeon peut alors encore servir à concevoir de la poudre à canon. On crée le salpêtre, soit du nitrate de potassium, à partir du guano. Mélangé à du soufre et du charbon de bois, on obtient une mixture explosive. On réduit tous les ingrédients en poudre puis on mélange dans un mortier 75 % de salpêtre (5 parts), 15 % de charbon de bois (1 part), 10 % de soufre (⅔ de part).

︎6︎ Vinciane Despret appelle à porter attention au chant de l’oiseau, selon son étude : la puissance du chant transcende sa fonction utilitariste. En chantant, l’oiseau communique avec ses congénères sans manquer de prendre plaisir à la tâche. Mieux écouter les mélodies au plus près de nous invite à mieux comprendre notre environnement. Cf. Vinciane Despret, Habiter en oiseau, Arles, Actes Sud, 2019.

︎7︎ Les cinq points d’une architecture nouvelle sont formulés par Pierre Jeanneret et Charles Edouard-Jeanneret en 1927. Ils opèrent la synthèse d’une nouvelle approche de conception architecturale. Ces cinq points sont les pilotis, le toit-terrasse, le plan libre, la fenêtre en bandeau et la façade libre.

︎8︎ Au milieu du XIXe siècle, le Pérou se voit nommé « République du guano ». L’Etat péruvien, propriétaire des gisements de guano des îles côtières, prospère grâce à l’exploitation et la commercialisation de cette ressource naturelle. Le Pérou imposait à l’époque un monopole sur le marché mondial. L’époque prendra fin après la guerre hispano-sud-américaine, appelée aussi « Guerre du guano ».


2. Habiter en pigeon


Des bretzels colorés

    En Suisse, lors de la foire d’art contemporain Art Basel, j’ai vu des pigeons. Une nuée de pigeons. Leurs nombre n’avait d’égal que leur voracité. Leurs déplacements partageaient le même objectif : les bretzels multicolores. Un jaune, un rose et un vert, enfilés sur un présentoir en forme d’arbre. Les bretzels sont attaqués avant même d’être installés. De la réserve jusqu’à l’emplacement de distribution, les oiseaux suivent le chariot à la trace, se bousculant pour la pâte colorée. Ils dévalisent les cartons. Guidés par l’information de nourriture, ils se bousculent et se dépassent. Ces animaux me paraissent écervelés une fois la nourriture entrée dans leur champ de vision. En vérité, dans ce salon, j’observais  des humains ︎9︎ .

On aime détester les colombidés car on aime détester ce qui nous ressemble ︎10︎. C’est le cas du rat qui partage 90 % de gènes avec l’Homme. Ironiquement, certains qualifient le pigeon de « rat volant » alors que le rat est génétiquement aussi proche de la souris qu’il l’est de l’Homme.

Au fil de mes enquêtes j’ai pu alors constater : l'Homme et le pigeon partagent des comportements indéniablement similaires.
︎9︎ Le philosophe Baptiste Morizot fait dans ses livres l’éloge de l’observation. Il perçoit le pistage comme une relation et une réelle considération du vivant. Il appelle à se décentrer de notre point de vue anthropocentré en adoptant celui de l’animal pour remettre en question la place centrale de l’humain dans le monde. Cf. Baptiste Morizot, Sur la piste animale, Arles, Actes Sud, 2018.

︎10︎ Cf. Michel Pastoureau, Le cochon. Histoire d’un cousin mal aimé, Gallimard, 2009. Michel Pastoureau expose la haine du cochon dans son livre. Nous partageons avec le porc des ressemblances biologiques, physiologiques et comportementales. En outre, on lui prête les pires vices humains comme la luxure, la gourmandise et la saleté. Ces troublantes associations entraînent un rejet, notamment religieux. Le cochon devient un symbole de débauche qui le stigmatise et le voit être banni. La perception du cochon, comme celle du rat, est l’image du notre rejet de notre propre animalité.

Colombogrammes

Pancartes anti-pigeons trouvées sur internet

    À Marseille, j’ai vu une petit e fille nourrir des pigeons. Donner à manger à des pigeons est interdit et passible de 450 € d'amende. Cette petite fille dans ce procès est reconnue comme étant complice et considérée comme une délinquante. On réprimande les personnes nourrissant les oiseaux pour éviter de les faire revenir. Une fois installé, le pigeon  est fidèle à son territoire :  il s’installe car il y trouve de quoi se nourrir en quantité lui et sa famille et un lieu pour couver ︎11︎il est aussi sédentaire. Cette petite fille lui faisait la charité, assise sur les jambes de sa mère allongée au sol. Sans doute s'était-elle reconnue dans ce pigeon, délaissé et pris pour cible.

Ce qu’on reproche à cette petite tient à la qualité du pigeon. La capacité du pigeon à toujours retrouver sa maison est l’une des qualités pour laquelle on a élevé le Biset. On lui reproche désormais sa ténacité. Le pigeon voyageur était en effet entraîné dans le but de délivrer des messages. En temps de guerre, il a sauvé bon nombre de soldats en délivrant des messages parfois au prix de sa vie︎12︎.

Une technique des colombophiles pour faire retourner le pigeon le plus rapidement possible à son nid consiste à le priver de sa femelle pendant plusieurs jours. Cette frustration l'encourage à retourner auprès de sa dulcinée le plus rapidement possible.



Photo du pigeon Le Vaillant, qui à porté le dernier message du Commandant Raynal

︎11︎ Cf.  Henry Eliot Howard, Territory in bird life, London, John Murray, 1920. Cet auteur offre une approche d’étude des oiseaux disruptive pour une bonne raison : ce n’est pas un scientifique professionnel mais un passionné d’ornithologie. Avant son écrit les ornithologues se contentaient d'émettre des hypothèses à partir de l'oiseau tué ou d’œufs prélevés.

︎12︎ Le plus célèbre de tous, Le Vaillant. Cette femelle immatriculée n° 787-15 délivre l’ultime message du Commandant Raynal suite aux bombardements du fort de Vaux en 1916. « 4-6-16 11h30 : Nous tenons toujours mais nous subissons une attaque par les gaz et les fumées très dangereuses. Il y a urgence à nous dégager. Faites-nous donner de suite communication optique par Souville qui ne répond pas à nos appels. C'est mon dernier pigeon. Raynal. »


Ils s’embrassent

    Romantique, le pigeon effectue une parade pour séduire et inscrire son territoire. Il bombe le torse, roucoule et tourne autour de la femelle pour la séduire. Il peut même tourner sur lui-même comme pour se montrer sous tous ses recoins. Le pigeon est fidèle et reste en couple avec son/sa conjoint(e) jusqu’à ce que la mort les sépare. Dans les rues de Paris, je les vois faire leurs promenades en amoureux, se séduire et se fuir. Je les vois même s’embrasser bec contre bec. Les couples de pigeons me rendent jaloux moi aussi j’aimerais vivre un amour aussi intense pour la vie, avoir des bébés pigeonneaux et les élever au chaud dans un nid construit de bric et de broc ︎13︎. Du moment que notre amour de pigeon et notre chaleur permet de couver des paires d’œufs qui deviendront de beaux et grands pigeons. Même s’il peut leur arriver un millier d'accidents et que le monde leur est hostile, je les aimerais comme au premier jour d’éclosion. Je crois que je m’égare…


Nids de pigeon trouvés sur internet

︎13︎ Les pigeons sont célèbres pour être de bien piètres bâtisseurs. Leurs nids sont composés de quelques brindilles disposées de manière assez sommaire. Il arrive aussi qu’ils se saisissent de déchets. En ville, il s'installe en hauteur pour se tenir à distance des chats, des rats, et autres rongeurs qui pourraient en vouloir après ses œufs ou oisillons.


3. Systèmes anti-pigeons

Biodiversité contaminée

    Les collectivités ont essayé d’exterminer les pigeons de diverses manières, volonté sans doute liée à l’embourgeoisement de communes ︎14︎. Démocratisée, dans la ville de New York, la colombophilie est devenue populaire, les aficionados de toute ethnie se retrouvant dans cette passion. Le seul motif de rivalité qui demeure est le fait d’être originaire du Queens ou de Brooklyn.

Jerolmack observe la course de pigeons comme étant une course de chevaux adaptée à la classe populaire. La gentrification a ainsi changé le regard que l’on porte sur les pigeons. Icônes déchues de la Piazza San Marco, les pigeons ont été requalifiés « indésirables », « nuisibles  » Ces qualificatifs témoignent de l’incapacité d’une société mondialisée à cohabiter avec son environnement.

« Apprendre à apprécier la biodiversité “contaminée” de nos paysages hybrides […] en encourageant à repérer tout ce qu’il y a de social dans la nature et en cessant de placer les espèces vivantes hors de la société » ︎15︎


pigeons de la Piazza San Marco, Venise, 1950

En France, la principale technique d’euthanasie des pigeons indésirables est le gazage. On capture les pigeons, les enferme dans des caissons étanches et on y injecte du dioxyde de carbone. Selon Amandine Sanvisens , cofondatrice de l’association de défense animale Paz, la mort est lente et douloureuse et comparable à une noyade. On recense également dans le pays d’autres méthodes cruelles de tuer le pigeon :
  • A Colmar, on capture les pigeons, on les met dans des caissons étanches sous vide et on en soustrait l’oxygène.

  • A Rennes, la méthode consiste à sectionner la tête des pigeons avec une pince coupante.

  • A Saint-Herblain, on tue les pigeons en leur tordant le cou.
 

Carte de France répertoriant les différents traitement réservés aux pigeons, Paz

︎14︎ Cf. Colin Jerolmack, The global Pigeon, Chicago, University of Chicago Press, 2013.

︎15︎ Ibid. p. 238.

Picots anti-pigeons

    Plusieurs dispositifs ont été mis en place pour repousser les pigeons des bâtiments. Le plus connu de tous : les picots anti-pigeons. Ces picots, au lieu de faire fuir les pigeons, ornent gares et monuments. Ce genre de dispositif est annonciateur de la présence du pigeon plus qu’il ne l’éloigne. Même absent on le voit au travers de ces tiges d’acier. De même pour les filets et grillages qui obstruent les creux pour éviter l'installation des columbidés. Toutes ces raisons font que ces installations ont autant de sens que quelqu’un qui marcherait dans la rue les pieds dans un sac plastique pour éviter de salir ses chaussures.


L’entreprise Pigeon-Propre propose une innovation : celle de l’électro-répulsion. Elle installe des barrettes et des conducteurs électriques qui envoient des impulsions électriques au pigeon. Une solution presque invisible qui semble esthétiquement plus valorisante pour le bâtiment qui en est doté.

« Les pigeons vivent en groupe et ont une communication par mimétisme : les premiers arrivés dans leur fuite font fuir leurs congénères et protègent ainsi efficacement la zone traitée de l’ensemble du groupe. »
︎16︎

pigeonnier contraceptif

    En 1995, à Châtillon, dans les Hauts-de-Seine, on construit un nouveau pigeonnier. Ce pigeonnier urbain a une nouvelle particularité : il est contraceptif. Dans ce pigeonnier on contrôle les naissances, les œufs sont ramassés et secoués manuellement pour les stériliser. De cette façon, le couple de pigeons continue de couver son œuf jusqu’à ce qu'il se rende compte de la supercherie. Cette méthode vise à éloigner et réguler les naissances sans exterminer. Ce processus s'avère être plus efficace et moins coûteux que la capture par filets, l'effarouchement, la capture par cages et le tir avec armes tout en créant une régulation saine à long terme.

Les méthodes avicides s’avèrent inefficaces car l'extermination d’une colonie de pigeons invite une nouvelle colonie à s’installer. Le pigeon se reproduit rapidement et en quantité, il ne tardera pas à rétablir sa population et remplir le vide créé. On préfère alors à l’élimination la contraception, et une solution nouvelle vient désormais ajouter un argument dans la balance : le maïs contraceptif.  Ces grains permettent de faciliter l'entretien du pigeonnier et ainsi remplacer la méthode archaïque des œufs secoués comme des maracas.

conclusion




Pin’s illustrant des pigeons 

    Au moment où j'écris cette plaidoirie, les Jeux olympiques se clôturent et parmi le top 5 des pin’s les plus vendus figure celui représentant un pigeon. Plus de 20 000 exemplaires sont écoulés. L’afficher comme un des symboles de Paris annonce peut-être un retour de la colombiculture au devant de la scène.

La paix est en train d’opérer et la justice se voit lentement rétablie. En fin de compte, qu’a-t-il vraiment fait de mal, le pigeon ? Il est comme un orphelin qui s’est reconstruit. Il salit nos bâtiments, mais n’est-ce pas la faute de l’architecte s’il a cru l’homme seul résident de la ville ?

Le pigeon est accablé de tous les maux résultant d’une crise du vivant en milieu urbain. Accusé et dénigré, peut-être commence-t-il seulement à retrouver le début de sa gloire passée. Si l’anthropocentrisme condamne le pigeon, il reste néanmoins par-delà les murs des villes des amoureux du volatile. Désormais la parole est donnée à la défense, je m’en vais donc tendre l'oreille à l’intermédiaire humain du pigeon : les colombophiles.


︎16︎ Pigeon Propre®, L’électro-répulsion,
https://pigeon-propre.fr/electro-repulsion.php

Bibliographie


︎Ouvrages

AMIR Fahim, Révoltes animales, Paris, Divergences, 2022.

DESPRET Vinciane, Habiter en oiseau, Arles, Actes Sud, 2019.

FORMAFANTASMA, Oltre terra, Oslo, The national museum of art, architecture and design Walther Koenig, 2023.

HOWARD Henry Eliot, Territory in bird life, London, John Murray, 1920.

JEROLMACK Colin, The global Pigeon, Chicago, University of Chicago Press, 2013.

MORIZOT Baptiste, Manières d'être vivant, Arles, Actes Sud, 2020.

MORIZOT Baptiste, Les Diplomates : Cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant, Marseille, Wildproject, 2023.

MORIZOT Baptiste, Sur la piste animale, Arles, Actes Sud, 2018.

PASTOUREAU Michel, Le cochon. Histoire d’un cousin mal aimé, Paris, Gallimard, 2009.

STÉPANOFF Charles, L’animal et la mort : Chasses, modernité et crise du sauvage, Paris, La Découverte, 2021.

SÜSKIND Patrick, Le Pigeon, Paris, Le Livre de Poche, 1988.





Sitographie


︎Articles, blogs et sites 

Pigeon Propre®, « protections anti-volatiles et systèmes anti-pigeons », https://pigeon-propre.fr/savoir-faire/
[Consulté le : 25/07/24]

PAZ,  « Les pigeons et l’amour », https://zoopolis.fr/decouvrir/les-animaux/les-pigeons-et-lamour/
[Consulté le : 25/09/24]

Le Parisien, « Portugal : un conflit entre éleveurs de pigeons voyageurs dégénère, quatre morts »
https://www.leparisien.fr/faits-divers/portugal-un-conflit-entre-eleveurs-de-pigeons-voyageurs-degenere-quatre-morts-30-04-2023-DTZMEQZJTVHBDNDTDFM2LOZ5BU.php
[Consulté le : 29/09/24]

National Geographic, « La schadenfreude, ou le plaisir d'observer le malheur des autres », https://www.nationalgeographic.fr/sciences/psychologie-cruaute-la-schadenfreude-ou-le-plaisir-dobserver-le-malheur-des-autres
[Consulté le : 20/09/24]

︎Films, vidéos et podcast 

ARTE « Espèces invasives : sont-elles si nocives ? » : https://www.youtube.com/watch?v=ggauqTeboCs

ARTE « Faut-il libérer les animaux domestiques ? Les idées larges | ARTE  » : https://www.youtube.com/watch?v=dlaHrTgjixg

ARTE « La fabuleuse histoire des pigeons » : https://www.youtube.com/watch?v=SuffVO5Uxrg&t=2273s

ARTE « Pourquoi déteste-t-on la chasse ? Les idées larges | ARTE  » : https://www.youtube.com/watch?v=oqmaYwK-Xto

BENSINGER Graham « Mike Tyson : A pigeon caused my first fight » 2011 :
https://www.youtube.com/watch?v=9FmoyZCTfrg&t=135s

Le Parisien « L’étonnant succès du pin’s pigeon des JO de Paris 2024 » :
https://www.dailymotion.com/video/x93g738

Mediapart « Depuis quand défend-on les animaux ? » : https://www.youtube.com/watch?v=RSuJfGABU74



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La collection Columbiforme invite à porter un regard neuf au pigeon en célébrant ses qualités, ses histoires et sa plastique. Inspirée par les courbes, les couleurs et les motifs singuliers des colombidés, elle retranscrit leur essence dans le dessin des objets.






Célébration columbiforme, Pablo Aviges, 2024, encre