Toine Cherpitel


Re-consommer: la nécessaire survivance du design de réemploi


Quelle nécessité, aujourd’hui, au design de réemploi ?
Comment faire des pratiques de réemploi un levier cohérent et efficace de transition sociale et environnementale ?


Ces trois articles complémentaires ont pour ambition d’inviter notre génération de designers à se réapproprier la question de l’écologie selon des mots d’ordre politiques et sociaux. À rétablir la nécessité de l’adoption, par nos disciplines, d’une volonté de réduire l’impact de nos pratiques, souvent trop consommatrices et consuméristes, sur un monde déjà à bout de souffle. À proposer des exemples et des outils pour faire en sorte que le design de réemploi ne soit plus une étiquette dont se revendiquent certains et que rejettent d’autres mais partie prenante intégrée à nos travaux de jeunes designers, pour un monde meilleur.


1/3 : Ce qui est déjà là
︎ Novembre 2025
2/3 :
Ce que le design en fera
︎ Janvier 2026
3/3 :
Concessions et compromis
︎ Février 2026



Article 3

Concessions et compromis


    Au fil de mes recherches pour les deux articles précédents, différentes pistes se sont ouvertes à moi. Celles-ci tentent d’apporter des éléments de réponse, des tentatives partielles face aux enjeux soulevés : sortir le design de remploi de la marginalité pour s’aligner à hauteur de l’échelle des problèmes environnementaux et sociaux évoqués. Ces pistes invitent, d’une part, à ne plus négliger la nécessité de séduire l’utilisateur par la dimension esthétique (intrinsèque au design de réemploi et/ou artificielle). Et de l’autre, à faire des concessions ou à trouver des solutions complémentaires afin de mécaniser la production de pièces de réemploi et ainsi proposer une production à plus grande échelle.



Donald Judd, Untitled, 1966 ou 1967


1. Concessions ; ce que le projet ne sera pas


La première des concessions est d’accepter que ce projet de diplôme ne sauvera pas le monde. Il s’agit, pour cette fois, de trouver un compromis entre les valeurs défendues dans cet article auxquelles je tiens particulièrement, et le besoin - plus individualiste - de faire un projet me permettant de faire valoir mon travail dans une contrainte de temps et de moyens. J’ai hésité, dès le début de cette entreprise, à écrire un article aussi engagé, et invitant autant à la responsabilisation, dans la crainte de me retrouver moi-même pris au piège du déclaratif, sans parvenir à mettre au monde un projet cohérent. 

Il existe plusieurs niveaux de radicalité dans les choix engagés pour de tels projets et je veux faire du mien un pas en avant, une première étape d’une démarche plus long termiste. Ce projet ne sera pas jusqu’au-boutiste. J’accepte, petit à petit, que ce ne soit que partie remise et que la vie me laissera aisément d’autres occasions et beaucoup de temps pour continuer à construire des projets complémentaires et de recherche autour du réemploi, avec d’autres contraintes, et d’autres libertés.

Le projet ne sera pas une application parfaite de tous les préceptes introduits dans l’article 2, mais plutôt un élément de réponse : un objectif, une question à la fois. Je n’ai jamais cru au projet parfait mais me détacher de la volonté, un peu trop encombrante, de faire un projet sans concessions m’a pris beaucoup de temps – et ce n’est pas fini. Je me résous à ne pas tenter un château de cartes. Ce projet que je porterai et défendrai sera l’aboutissement de choix contextuels, mais il a vocation à être une pièce parmi d’autres, le début d’une recherche plutôt qu’une réponse. Ce ne sera pas l’aboutissement de ma réflexion.

Pour ce qui est de la sélection des matériaux et des matières-objets, il n’est pas nécessaire de rechercher une « pureté » dans le 100% réemploi. Le statut des matériaux ou des matières-objets ne peut pas se réduire à une opposition binaire entre usé et neuf, et donc, entre « compatible » et « incompatible ». Sinon, n’importe quel objet utilisé une seule fois deviendrait immédiatement une matière-objet de réemploi, tandis qu’un autre, resté quinze ans dans un coin sans avoir servi, serait encore considéré comme « neuf » et donc exclu d’un projet de réemploi dit « pur ».
Il semble alors plus pertinent de renoncer à une catégorisation rigide. On peut plutôt considérer comme relevant du réemploi un projet qui mobilise majoritairement des matériaux issus du réemploi, ou qui permet la revalorisation d’une matière-objet spécifique, notamment lorsqu’elle est particulièrement polluante ou difficile à recycler.

Dans l’article deux, j’ai évoqué l’idée de travailler dans les interstices que nous laisse l’assemblage de matières hétérogènes : les pièces de jonction. Mais je crains que le fait de me concentrer sur des systèmes d’assemblage ne m’éloigne trop du dessin et de la conception de mobilier. Je préfère donc plutôt m’orienter vers un projet se rapprochant de la menuiserie et du travail de la matière directement.

Il est probable que la proposition faite ne réponde pas non plus aux ambitions de mécanisation de la production, mais je maintiens la volonté de faire des productions simples permettant, à défaut de semi-industrialisation, la reproduction.

2. Ambitions : ce que j’aimerais que le projet soit





Donald Judd, Untitled, 1966 ou 1967

J’aimerais d’abord que ce projet soit, tout en considérant les concessions faites précédemment, un projet de design de réemploi. Pour des raisons de praticité, je cherche à cibler un gisement ou une typologie de matériaux à revaloriser et à réintégrer, avec d’autres matériaux, dans un objet. Je souhaite faire du mobilier d’intérieur afin de poser la question de la domestication des matières-objets invoquées et sortir de la facilité de l’assemblage grossier de jardin. Comme dit précédemment dans le second article : le domicile est un espace à part qu’on cherche à garder sécurisé, propre, beau, confortable. Ce lieu de vie, presque sacré car intime, est assez imperméable à tout élément venant perturber cet équilibre et oblige le designer à se faire contrebandier, à négocier cette intrusion. Les matières les plus neutres sont donc les plus simples à faire passer puisqu’elles ne brusquent pas l’ordre établi. ︎1︎  

Là se trouve donc un nœud intéressant, celui d’essayer de domestiquer ︎2︎ , comme l’entend Andréa Branzi ︎3︎ , la matière étrangère. Pour autant, domestiquer ne signifie pas aseptiser : il est bien plus intéressant de capitaliser sur les qualités matérielles et esthétiques induites par l’usage autre ou les traces d’usure que présentent les matières-objet choisies.

Il me semble cohérent, au regard du temps imparti et des moyens à ma disposition, de faire de ce projet un projet manifeste ︎4︎ , qui propose un exemple d’élément de résolution.

Faire une petite série de déclinaisons d’usage ou de mise en forme d’un même rebut ou d’un même gisement me semble tout à fait pertinent pour proposer un traitement plus complet et offrir à une hypothétique clientèle un choix plus large. De plus, c’est aussi me permettre de travailler sur un système d’interaction entre différentes pièces de mobilier qui pourraient, à terme, se retrouver dans la même pièce. Un bon exemple serait la série « Architecture à emporter » de Marion Mailaender, présentée en 2025 : quatre lampes aux usages et aux tailles différentes mais toutes faites en chutes de Placoplâtre. L’unité visuelle se fait immédiatement à travers des formes minimalistes, un matériau commun et un système d’assemblage identique (vis à placo et rails à placo) créant des détails graphiques. Les éléments structuraux et les matériaux, décalés de leur usage premier, sont pleinement assumés et donnent toute son identité au projet.

Mon expérience en menuiserie m’a familiarisé avec le travail des panneaux et leurs rebuts. Il me semble intéressant pour moi de mettre cette expérience au service de ce projet de diplôme et d’en faire la base constructive. Je connais la disponibilité de tels matériaux et, bien que les ateliers indépendants cherchent à rentabiliser au mieux en utilisant le plus possible leurs chutes, certaines plus grosses industries, à la production plus importante, produisent des rebuts en quantité.

Bien que certaines pistes (la mécanisation en vue d’une production sérielle et le développement de pièces de liaison), aient été écartées pour ce projet, l’une demeure ouverte : celle de la normalisation. Premièrement, penser les pièces de mobilier pour qu’elles puissent interagir entre elles. Mais de surcroît, leur laisser la possibilité de faire corps avec des éléments extérieurs à ma production me semble tout à fait intéressant. Je me garde donc la possibilité d’intégrer ce projet à une grille préexistante de normalisation, ou d’en proposer une, mise à disposition de tous.

 

3. Synthèse : ce que le projet sera sûrement





Projet personnel de recherche, fond : Béatrice Bayard, montage, 2026

La recherche de simplicité de mise en forme de panneaux (notamment de contreplaqué puisque c’est un matériau peu noble mais qualitatif dont les chutes de taille intéressante ne manquent pas) m’a poussé vers le travail de Donald Judd. Peintre converti à la sculpture - ou plutôt à la production d’objets spécifiques ︎5︎ selon ses mots ︎6︎ , Judd commence à créer à partir de 1965 des pièces de mobilier en panneau de bois, souvent in situ, aux formes minimalistes. L’efficacité formelle qu’il atteint avec un minimum de matière ne peut que m’inspirer pour un projet dont la contrainte première est celle de la matière, et de la quantité disponible.

Une première expérience formelle fortuite avec un boîtier de néon industriel m’a amené à me pencher sur le cas de ce déchet dont j’avais déjà expérimenté le réemploi. Lors de mon stage entre 2023 et 2024 aux Ateliers Wonder ︎7︎ , alors tout fraîchement installés à Bobigny, j’ai pu participer à l’investissement de ce nouveau lieu. Habitués à déménager tous les 2-3 ans, les résidents du Wonder ont pour habitude, lorsqu’ils quittent un lieu - des anciens bâtiments industriels délaissés - de récupérer tout ce qu’ils peuvent en vue de s’installer plus confortablement dans le lieu suivant - d’autres anciens bâtiments industriels délaissés -. Une des matières-objets les plus valorisables était les blocs néons, qui étaient démontés systématiquement avant la destruction du bâtiment en vue de leur réemploi. Déchets très présents dans le BTP, les blocs néons sont à la fois trop peu précieux pour que leur traitement soit systémique, trop complexes pour être recyclés mais suffisamment revalorisables pour que des initiatives personnelles en sauvent des centaines à chaque destruction. C’est comme ça qu’atterrissent sur les sites de revente en ligne entre particuliers des gisements importants, notamment en région parisienne, de blocs néons récupérés par des ouvriers consciencieux voulant arrondir leurs fins de mois. Ces blocs ont pour intérêt formel d’avoir une silhouette simple, mais des détails et des matériaux qui renvoient immédiatement à un usage architectural et industriel. L’idée de décrocher ces sources de lumière statiques, promises à la décharge après une vie d’immobilité, et de leur redonner du mouvement, ou du moins un nouveau cadrage hors du mur, me plaît beaucoup.
Étant donné la puissance de ces éclairages destinés aux grandes surfaces, il est peut-être nécessaire de me pencher sur des réflecteurs, des abat-jours ou un travail de lumière indirecte.
Je peux raccrocher à cet exercice des détails formels des œuvres de Judd notamment dans les inclinaisons de panneaux, à la fois structurels permettant la triangulation et esthétiques, découpant la lumière et la laissant progressivement courir sur la surface.

Je crois que je ne peux pas me défaire de mon attrait pour les roulettes qui se mêlent depuis quelque temps à mes créations de mobilier. Je me plais à laisser libre d’être déplacés des éléments qui ne le sont pas d’habitude, proposant ainsi un usage plus fluide de l’idée de mobilier et d’intérieur. Autant que je le peux, je mixe les usages en les désenclavant, comme je sample d’une certaine manière les matériaux et les matières-objets qui, entrecoupés et assemblés, pour un moment, forment un nouvel objet. Aller chercher des formes et des matières, en sélectionner ce qui m’intéresse en gardant l’identité de chacun de ces samples et les mettre côte à côte m’amuse autant qu’il me permet de découvrir de nouvelles possibilités. Je crois sincèrement que le design qui m’intéresse est moins dans la quête de nouvelles formes que dans la valorisation de celles qui existent déjà - ce qui est déjà là -. Il s’agit, plutôt, d’inventer la manière de les assembler entre elles. Je veux sampler des éléments qui nous entourent et les ré-invoquer dans un cadre choisi.

Il m’apparaît tout à fait cohérent et intéressant pour moi de continuer mes recherches en ce sens et de faire du mobilier chimérique ︎8︎ aux usages et formes croisés.

Je souhaite que ce projet de réemploi fasse état des dernières recherches et expérimentations formelles que j’ai pu mener. Ainsi, qu’il puisse ouvrir une dialectique entre matériaux de réusage sélectionnés et une mise en forme permettant leur domestication.






























︎1︎ Cf Art2, Partie2, A. Les Pièces uniques, sculpturales, ou sur commande

︎2︎ Branzi compare les meubles inanimés à des animaux domestiques “Les objets qui sont dans la maison, autour de l’homme, ne sont jamais des instruments complètement fonctionnels, mais doivent plutôt être compris comme des présences amicales, des porte-bonheur, donc comme les animaux domestiques qui vivent autour de l’homme, pour ces mêmes raisons.”. Dans sa série Animali Domestici les “petits morceaux de nature” mettent en relation l’Homme et le mystère : “C’est l’idée que les objets ont une âme, c’est-à-dire une autonomie de vie. [...]. Ils ne sont pas comme des choses mortes, comme l’architecture, ou les grandes constructions, les grands monuments, mais les petites choses ont encore comme une radiation active [...].”
Branzi Andrea, Entretien avec Catherine Geel, p53-57, Cité du design, 2023.

︎3︎ Branzi Andrea, Domestic Animals and Neoprimitives, MIT Press, 1999.

︎4︎ Surtout pas au sens d’un projet purement déclaratif mais dans la volonté faire voir, par ce projet, des possibilités de reproduction























































︎5︎ Judd Donald, Specific Objects, Donald Judd Foundation, écrit en 1965.

︎6︎ Judd ne se revendiquaient pas non plus du minimalisme, bien que ses productions en aient tous les aspects et qu’il soit souvent pris en référence de ce mouvement, on lui attribue aussi un rôle prépondérant dans le design rationaliste.

︎7︎ Les Ateliers Wonder sont des ateliers partagés d’artistes, artisans et autres créateurs. Ayant pour objectif la réappropriation de lieux délaissés en attente de leur destruction, au service de l’art et de la création à Paris. Les adhérents à l’association s’engagent à communaliser une partie de leur temps pour faire vivre le lieu et sont notamment organisé, grâce aux liens avec les municipalités et les organisations culturelles des récupérations de matériaux (sur des chantiers de démantèlement ou des événements).

︎8︎ Chimérique au sens d’un monstre composite de formes diverses

4. En guise de conclusion : manifeste pour un mobilier chimérique


Le

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Boucles inspirées de reliques métamorphosées, fusain, Léna Valleran, 2023Boucle dessinée passée en volume 3D, Léna Valleran, 2023