Cherpitel Toine
Re-consommer: la nécessaire survivance du design de réemploi
Quelle nécessité, aujourd’hui, au design de réemploi ?
Comment faire des pratiques de réemploi un levier cohérent et efficace de transition sociale et environnementale ?
Ces trois articles complémentaires ont pour ambition d’inviter notre génération de designers à se réapproprier la question de l’écologie selon des mots d’ordre politiques et sociaux. À rétablir la nécessité de l’adoption, par nos disciplines, d’une volonté de réduire l’impact de nos pratiques, souvent trop consommatrices et consuméristes, sur un monde déjà à bout de souffle. À proposer des exemples et des outils pour faire en sorte que le design de réemploi ne soit plus une étiquette dont se revendiquent certains et que rejettent d’autres mais partie prenante intégrée à nos travaux de jeunes designers, pour un monde meilleur.
1/3 : Ce qui est déjà là
︎ Novembre 2025
2/3 : Ce que le design en fera
︎ Janvier 2026
3/3 : Concessions et compromis
︎ Février 2026
Article 1
Ce qui est déjà là
Ce qui est déjà là, c’est ce que - par définition - nous n’avons pas choisi d’avoir.
Si le leg générationnel apporte sans aucun doute son lot d’avancées sociétales dont nous jouissons aujourd’hui, il vient aussi avec la lourde charge, de laquelle nous ne pouvons nous défaire, de gérer les problèmes créés par les générations nous précédant. Le monde tel que nous le récupérons en ce début de XXIe siècle est saturé de choses en trop qui ne nous servent plus et de ressources, auxquelles nous avons construit une dépendance, en moins. Cet article premier permet d’entamer une réflexion sur le design de réemploi par le début : la matière qui est déjà là.

Épave à la casse, montage personnel, 2025
Nous sommes présentés comme la génération éco-consciente. Nous étudions dès les premières années de pratique de notre discipline l’importance d’un design de transition. Et pourtant, il semble encore exister un écart entre cette impression d’être lucide, ensemble, sur les enjeux fondamentaux liés à l’exploitation des ressources d’un monde en bout de course, épuisé par l’anthropocène d’un côté. Et de l’autre, la pratique d’un design à la consommation débridée, qui, à grand coup de scénographies jetables et de mobilier superficiel en matériaux désastreux, balaie avec mépris les études alarmantes des 50 dernières années.
Au fil des discussions que j’ai pu avoir sur le sujet, l’adjectif aberrant m’est souvent venu. Je trouve profondément aberrant le refus catégorique d’une trop grande partie de notre discipline de composer avec ce qui existe déjà. Il semble absurde de continuer à creuser un grand trou dans ce que nous avons appelé « ressources » en empilant derrière nous une montagne infinie de déchets, de ruines, d’épaves.
Pendant des années, on a construit en masse avec des matériaux et des usages obsolescents, dans une dynamique de gigantisme et de rentabilité immédiate, sans penser ces projets dans le temps. Vite tombés en désuétude mais n’ayant jamais été démantelés, nous héritons malgré nous de ces communs négatifs.
Au fil des discussions que j’ai pu avoir sur le sujet, l’adjectif aberrant m’est souvent venu. Je trouve profondément aberrant le refus catégorique d’une trop grande partie de notre discipline de composer avec ce qui existe déjà. Il semble absurde de continuer à creuser un grand trou dans ce que nous avons appelé « ressources » en empilant derrière nous une montagne infinie de déchets, de ruines, d’épaves.
Pendant des années, on a construit en masse avec des matériaux et des usages obsolescents, dans une dynamique de gigantisme et de rentabilité immédiate, sans penser ces projets dans le temps. Vite tombés en désuétude mais n’ayant jamais été démantelés, nous héritons malgré nous de ces communs négatifs.
1. Nos communs négatifs
Traces du passé qu’on aurait préféré ne jamais trouver, les communs négatifs sont selon la définition d’Alexandre Monnin ︎1 ︎ et Lionel Maurel ︎2︎ « les ressources » ︎3︎ , matérielles ou immatérielles, « négatives » tels que les déchets, les centrales nucléaires, les sols pollués ou encore certains héritages culturels (le droit d’un colonisateur, etc.) » ︎4︎ ︎5︎ .
Derrière cette définition se cache déjà une ambiguïté : parler de « ressources », c’est encore adopter le langage de l’exploitation, celui qui transforme toute chose en potentiel économique. Monnin requestionne lui-même l’utilisation de ce terme, qui induit une légitimation d’actions humaines nuisibles à l’environnement : « cette qualification constitue clairement une désinhibition facilitant et légitimant les démarches extractivistes. » ︎6︎
Les communs en général sont associés au vertueux, on pourrait alors les appeler « communs bucoliques » pour les distinguer. Pour éviter la disparition de ces ressources désirables, des économistes et des écologues comme Elinor Ostrom ︎7︎ ou Garett Hardin ︎8︎ ont proposé des systèmes de gouvernance de ces communs naturels. Ostrom propose des arrangements institutionnels à échelle locale « à l’amiable » ︎9︎ tandis qu’Hardin prône plutôt des règles strictes de la propriété privée et du marché. Le problème étant que ces axes de pensée ne remettent pas en question le rapport instrumental de l’Homme au Monde. Ce qui est caractéristique de l’Anthropocène, une ère justement définie par l’impact nuisible de l’être humain sur la géologie et les écosystèmes à l’échelle planétaire, aux humains et aux non-humains. Ce sont les sociologues Bruno Latour ︎10︎ et Michel Callon ︎11︎ , qui, dans le cadre de leur théorie de l’acteur-réseau, cherchent à réintégrer ces non-humains (littéralement tout ce qui n’est pas humain) en tant qu’acteurs à part entière dans leur approche de la sociologie. Cette approche vise à lier politique et science, et surtout à reconsidérer notre approche expansionniste et destructrice au détriment des non-humains, qui font partie selon eux de nos « réseaux » ︎12︎ .
︎1︎ Alexandre Monnin est chercheur et docteur en philosophie de l’Université Paris 1. Il critique dans ses ouvrages la modernisation et ses effets notamment environnementaux et propose une politique du renoncement face à ceux-ci.
︎2︎ Lionel Maurel est juriste, bibliothécaire et militant sur les questions de propriété intellectuelle de de domaine public.
︎3︎ « Les guillemets dans cette définition, marquent la nécessaire distance vis-à-vis de ce concept ».
︎4︎ Héritage et fermeture , Alexandre Monnin, Editions Divergence, 2021.
︎5︎ Le concept de « communs négatifs » semblerait avoir été proposé par Maria Mies et Veronika Bennholdt-Thomsen.
︎6︎ Héritage et fermeture , Alexandre Monnin, Editions Divergence, 2021.
︎7︎ Elinor Ostrom (1933-2012) est une politologue et économiste américaine, Prix Nobel d’économie “pour son analyse de la gouvernance économique, et en particulier, des biens communs”.
︎8︎ Garett Hardin (1915-2003) est un écologue libéral américain, prix Nobel d’économie “pour son analyse de la gouvernance économique”.
Induit par le mode même de fonctionnement (production, consommation, gestion) du capitalisme, les communs négatifs sont la résultante de la logique court-termiste du néolibéralisme. Nous subissons ces choix du passé quand les écoles sont fermées une à une le temps de coûteux travaux de désamiantage ou lorsque des intrants destinés à la culture intensive rendent stériles les champs, « le chaulage enrichit le père mais ruine le fils » ︎13︎ .
C’est là qu’on touche du doigt à cette notion d’héritage. Perçu comme bénéfique et censé être un gain par la transmission d’un legs matériel (maison, argent, terrain, objets) ou immatériel (savoir, culture, qualités morales), l’héritage dont nous parlons est celui dont on ne veut pas. Nombreuses sont les fictions où le héros hérite d’un bien empoisonné dont il ne sait que faire et se retrouve seul face à son problème. Les communs négatifs sont, quant à eux, partagés et leurs conséquences par définition collectives. Ils nécessitent alors une prise en charge commune. « Cet héritage n’est donc nullement un héritage positif, un legs sain, joyeux, solaire et allant de l’avant. C’est un deuil, une charge. Un mandat et des responsabilités. ». ︎14︎
Nous héritons de technologies zombies, qui ne fonctionnent plus ou mal, et dont on ne peut se défaire. Notion modelée par le physicien belge José Halloy ︎15︎ , ces technologies zombies nous bloquent dans un entre-deux : nous sommes à la fois dépendants d’elles et conscients de leur obsolescence. Non seulement elles puisent dans des « ressources » finies déjà fragilisées. Mais elles siphonnent, par souci d’efficience, l’entièreté des stocks disponibles. Gilbert Simondon ︎16︎ propose donc de programmer démocratiquement l’obsolescence des lignes technologiques ︎17︎ plutôt que de se renvoyer la responsabilité entre la demande des consommateurs et l’offre des industriels.
Nous pouvons aussi distinguer deux types de communs négatifs : les visibles et les invisibles. Les premiers se matérialisent facilement puisque nous les côtoyons : friches industrielles, cimetières de voitures, de trains, déchèteries, mines et carrières abandonnées. Les invisibles sont plus insidieux. Certains de ces dégâts sont environnementaux : pollution des sols, des eaux et de l’atmosphère. Mais peuvent être également sociaux et économiques : stigmates et traumatismes générationnels, disparités économiques abyssales ou encore néo-colonialisme. Ceux-ci sont plus diffus mais font bien partie du même paquet surprise que l’on récupère à la naissance.

Keow Wee Long, 3 mois après la catastrophe nucléaire de Fukushima, 2016
2. Nos ruines
On accorde bien souvent aux ruines un caractère pittoresque. Vestiges du passé, état transitionnel, point de repère résilient : elles sont romantisées et souvent associées à un imaginaire positif. Mais malgré leur inactivité apparente, certaines de ces ruines, parfois à grande échelle, représentent toujours une nuisance pour leur environnement. A. Monnin distingue deux formes de ruines : la ruine ruinée (ruina ruinata) et la ruine ruineuse (ruina ruinans).
La première résulte d’un processus de ruinification achevé. Stable, elle ne produit plus d’effets et nous en sommes désormais détachés. Une ancienne usine ou une carrière fermée par exemple. Elles n’existent plus que parce que nous ne nous sommes pas donné les moyens de leur démantèlement.
La seconde, en revanche, demeure active : elle entretient une forme d’inconsistance, persiste dans le monde et continue d’agir. Les technologies zombies en sont un exemple : elles nuisent encore à l’environnement, tout en restant indispensables. N’ayant pas atteint le stade final de la ruine ruinée, elles prolongent leur emprise sur nos modes de vie. Monnin utilise l’exemple de l’agriculture qui, transformée par le XXème siècle, est aujourd’hui grandement dépendante au pétrole, aux engrais chimiques et aux semences et autres organismes génétiquements modifiés (tous nuisibles à l’environnement).
Ces ruines ruinées, passives et inutiles, ne sont pas neutres pour autant. Elles sont seulement partiellement intégrées à leur environnement et ne le seront jamais complètement. Ce retour à la Terre, cet “après-production-consommation-abandon” n’existe pas et ne peut exister ; ni du visible, ni de l’invisible. La condition sine qua non d’une société du commun fonctionnelle serait, selon le chercheur Sabu Kohso ︎18︎ , “que la terre et le peuple maintiennent un rapport organique, de sorte que les excès et les déchets liés à la reproduction du peuple puissent servir en retour à la reproduction de la terre.” ︎19︎ Ce qui n’est, non seulement, matériellement pas le cas mais nous le savons ; c’est bien l’inverse que nous faisons.
Mais ces ruines ruinées font partie de ce qui existe déjà. Elles m’intéressent en ce sens : leur présence s’offre comme une ressource à qui veut la saisir. Stagnantes au milieu du mouvement, elles ne doivent leur salut qu’à une forme de paresse commune, un manque de volonté généralisé de se saisir de leur cas. Le cas de ces ruines ruinées est, il me semble, théorique puisqu’il n’existe pas de ruines totalement inertes : elles sont soumises à leur environnement, et parfois, déteignent aussi sur celui-ci. Les résidus qu’elles peuvent engendrer ou les risques d'effondrement des matériaux restent des risques bien présents. Bien sûr moins que les ruines ruineuses - tout celà étant une question d’échelle. Les dégradations se faisant molécules par molécules sur des bâtiments entiers et changeant brusquement de forme - s'effondrent - après des siècles de travail atomique. Il y a des millénaires où rien ne se passe; et il y a des secondes ou des millénaires se produisent.

Stephen Barnes NI, silo à grains qui a dominé le port de Belfast jusqu’à sa démolition en 2007.
︎9︎
Elinor Ostrom, Governing the Commons: The
Evolution of Institutions for Collective Action, Cambridge University Press, 1990.
︎10︎ Bruno Latour (1947-2022 ) est un sociologue, anthropologue et philosophe français, il a travaillé sur les processus de recherche scientifique et sur la théorie de l’acteur-réseau.
︎11︎ Michel Callon (1945-2025) est un ingénieur et sociologue français connu pour sa théorie de l’acteur-réseau.
︎12︎ Le “réseau” chez ces chercheurs est la structure de relations dynamiques entre des acteurs humains et non-humains. Elle a pour nouveauté d’inclure les non-humains dans l’étude sociologique.
︎13︎ Dicton français vernaculaire. Le chaulage est le traitement des sols agricoles à la chaux, censée remédier à l'excès d'acidité de ceux-ci.
︎14︎ Alexandre Monnin,Héritage et fermeture, Editions Divergence, 2021, p.97.
︎15︎ José Halloy est un physicien et co-fondateur du Laboratoire Interdisciplinaire des Energies de Demain (LIED). Ses recherches mêlent sciences techniques et sciences sociales.
︎16︎ Gilbert Simondon (1924-1989) est un philosophe français, il est spécialiste de la philosophie de la technique et de la théorie de l’information.
︎17︎ Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques (MEOT), Editions Aubier-Montaigne, 1958. G. Simondon laisse entendre par là qu’il ne faut plus attendre et subir la mort des systèmes mais l’anticiper au plus vite voire dès la conception pour faire de la mort de ceux-ci une de ses composantes à part entière.
︎18︎Sabu Kohso est un écrivain et activiste japonais.
︎19︎Sabu Kohso, Fukushima et ses invisibles, Lundi Matin #143, 23 avril 2018, https://lundi.am/fukushima-ses-invisibles.
︎10︎ Bruno Latour (1947-2022 ) est un sociologue, anthropologue et philosophe français, il a travaillé sur les processus de recherche scientifique et sur la théorie de l’acteur-réseau.
︎11︎ Michel Callon (1945-2025) est un ingénieur et sociologue français connu pour sa théorie de l’acteur-réseau.
︎12︎ Le “réseau” chez ces chercheurs est la structure de relations dynamiques entre des acteurs humains et non-humains. Elle a pour nouveauté d’inclure les non-humains dans l’étude sociologique.
︎13︎ Dicton français vernaculaire. Le chaulage est le traitement des sols agricoles à la chaux, censée remédier à l'excès d'acidité de ceux-ci.
︎14︎ Alexandre Monnin,Héritage et fermeture, Editions Divergence, 2021, p.97.
︎15︎ José Halloy est un physicien et co-fondateur du Laboratoire Interdisciplinaire des Energies de Demain (LIED). Ses recherches mêlent sciences techniques et sciences sociales.
︎16︎ Gilbert Simondon (1924-1989) est un philosophe français, il est spécialiste de la philosophie de la technique et de la théorie de l’information.
︎17︎ Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques (MEOT), Editions Aubier-Montaigne, 1958. G. Simondon laisse entendre par là qu’il ne faut plus attendre et subir la mort des systèmes mais l’anticiper au plus vite voire dès la conception pour faire de la mort de ceux-ci une de ses composantes à part entière.
︎18︎Sabu Kohso est un écrivain et activiste japonais.
︎19︎Sabu Kohso, Fukushima et ses invisibles, Lundi Matin #143, 23 avril 2018, https://lundi.am/fukushima-ses-invisibles.
3. Nos épaves
Comme les autres déchets, les épaves sont vouées - selon l’ordre actuel des choses - à être traitées dans des centres spécialisés. Il n’est pas nouveau que le sujet des déchets fasse tâche tant nous peinons à les assimiler. Sabu Kohso, dans le même article ︎20︎ , observe que “Plus les sociétés capitalistes se développent, plus elles perdent de leur capacité à recycler ce qu’elles produisent en excès, reléguant ainsi le négatif au domaine de l'invisible - l’air, l’océan, le sous-sol, les territoires économiquements inférieurs.”
Ces centres spécialisés, lieux de traitement du déchet, soulèvent des contradictions et font débat. La politique actuelle tend à instaurer un traitement plus localisé des déchets afin de ne pas faire peser à autrui la responsabilité de la gestion de ce fardeau. Mais ces infrastructures, que le chercheur japonais Hidefumi Imura ︎21︎ propose d’appeler “communs locaux négatifs », se heurtent au scepticisme des locaux. Le « NIMBYism » (nom pour le mouvement -informel- du not in my backyard - NIMBY) des riverains, conscients de l’impact local négatif de ces lieux polluants, nuisibles et parfois dangereux, se comprend. Mais il vient en opposition au bien commun qui voit son salut dans ces installations bénéfiques à l’intérêt général. Paradoxe de plus, s’il en fallait ; ces infrastructures censées être au service du bien commun se retrouvent bien souvent gérées par des entreprises privées, et donc soumises à la loi de la rentabilité.
Les épaves font partie des déchets dont la gestion est particulièrement complexe. L’échec de leur traitement rapide entraîne un entassement. Celui-ci, prétendument temporaire, devient un empilement ad vitam aeternam tant la loi de la rentabilité fait force sur celle de l’intérêt général (qui aurait été, dans ce cas, une élimination rapide du déchet encombrant et polluant).
Mais c’est aussi la versatilité - relative - de son statut de déchet qui distingue l’épave de la ruine. Si la ruine s’enracine dans le sol, l’épave, elle, dérive. Là où la ruine marque une emprise fixe, un ancrage territorial, l’épave désigne celle qui a quitté son lieu d’origine. C’est un débris détaché, errant ou abandonné, souvent d’un ancien véhicule ou moyen de transport (navire échoué, avion désossé, véhicule calciné, conteneur laissé à l’abandon). Comme la ruine, l’épave témoigne d’une histoire de production et d’abandon. Mais contrairement à elle, elle ne s’effondre pas sur place mais elle s’accumule ailleurs.
Par souci de salubrité, on rassemble les épaves entre elles. Elles sont alors concentrées dans des « cimetières » qui forment de nouveaux espaces. Ces entassements deviennent, à leur manière, des paysages de la défaillance technique et industrielle. Mais ces ensembles forment aussi, paradoxalement, des gisements potentiels de matière. On y trouve des stocks de métaux, de câbles, de plastiques ou de pièces détachées : autant de ressources théoriquement exploitables. Le problème tient à leur enchevêtrement et à la variabilité des épaves entre elles. Chaque démantèlement requiert une approche spécifique, adaptée à la composition et à l’état du matériau ; aucune méthode universelle ne peut être appliquée. Ce travail de désassemblage, long et coûteux, limite la récupération aux seuls éléments de valeur - cuivre, métaux rares, composants électroniques - extraits au compte-gouttes. Ils restent à la vue de tous des réservoirs involontaires que l’économie linéaire ne sait plus intégrer parce qu’ils échappent à ses circuits de valeur. L’épave devient alors la trace physique d’un système incapable d’assumer ses propres rebuts.
Un exemple que je trouve particulièrement marquant est celui des cimetières de trains. Soumises elles aussi à une obsolescence programmée - voire anticipée ! - ︎22︎ les rames de train, une fois retirées de la circulation, sont stockées telles quelles. Des rails parallèles, terminés par une butée, qui reçoivent des rames de 200 mètres de long. Presque 400 tonnes de matière chacune, abandonnées en plein milieu de la campagne ou discrètement en périphérie des villes. De véritables musées à ciel ouvert, tant les années passent, et les machines restent, dans l’attente d’un coûteux démantèlement.

Capture 3d de l’ancienne gare de triage de Sotteville-lès-Rouen, devenue un dépôt de trains
︎20︎Ibid
︎21︎ Hidefumi Imura est un chercheur et professeur japonais contemporain dont le travail porte sur les environnements.
︎22︎ Interview de Patricia Perennes, docteure en économie et spécialiste du ferroviaire dans le documentaire Complément d’Enquête,SNCF : Quand les prix déraillent,13 février 2025, France 2.
4. Ce que nous en feront
Que faire en attendant la solution miracle ? Nos déchets, nos ruines et nos épaves ne disparaîtront pas de sitôt. Face à un problème d’une telle ampleur, il est nécessaire de développer une stratégie à grande échelle. Or il est évident que ce n’est pas nous qui avons ce pouvoir. Seules des décisions politiques mondiales, sous l’impulsion d’une prise de conscience massive, pourraient amener de vrais changements à une échelle crédible. En attendant alors, nous pouvons chercher à proposer des initiatives qui, à notre échelle, règlent des problèmes locaux. Saisissons-nous d’un projet, d’une démolition ou d’une mise en retrait pour intercepter la matière dans ce qui doit devenir des gisements de ressources à nos yeux. Cherchons ce que nous avons déjà et faisons avec. Proposons ce que nous savons, ou plutôt ce que nous avons appris au service d’une nouvelle manière de produire. Mettons en application les textes de chercheurs que nous avons lus. Car il faut faire maintenant. Nous n’avons pas le droit de nous laisser aller au nihilisme facile et libéral ︎23︎ qui consisterait à jeter l’éponge en soufflant que tout est déjà perdu. Victor Papanek formule cette idée dans Design pour un monde réel :
« Inutile de continuer à accumuler exemples et statistiques. Vient un moment où le découragement s'empare de l'observateur, qui se dit: « À quoi bon ? » ou « Que puis-je faire tout seul ?». C'est précisément ce genre de réaction qui cause notre perte. Opérer un glissement, dans notre façon de poser les problèmes, du trivial au tragique et de l'individuel au cosmique, nous permet de considérer ceux-ci à distance et d'abdiquer nos responsabilités d'un haussement d'épaules. Tout homme est concerné par chacun des problèmes cités plus haut, mais à des degrés divers.
Le designer est, lui, concerné au premier chef. Il est formé à l'analyse des phénomènes, à l'étude des faits et des systèmes et se doit au moins d'émettre quelques « conjectures inspirées » sur ce qui risque d'arriver « si les choses continuent ainsi ».
Nous devons essayer de nous persuader qu’il n’est pas trop tard, et essayer de proposer, en tant que designers de - plutôt que de consommer - re-consommer.
︎23︎ Le terme « libéral » est ici employé au sens moral et non économique, pour désigner une attitude d’abandon complaisant ou de relâchement des exigences critiques.
Bibliographie
︎Articles
Sabu Kohso, Fukushima et ses invisibles, Lundi Matin #143, 23 avril 2018, https://lundi.am/fukushima-ses-invisibles.
︎Ouvrages
- Bégout Bruce, Obsolescence des ruines : essai philosophique sur les gravats, Inculte-Dernière Marge, 2022.
- Bonnet, Emmanuel, Landivar, Diego, & Monnin Alexandre. Héritage et fermeture : une écologie du démantèlement, Éditions Divergences, 2021.
- Bosqué Camille, Design pour un monde fini, Premier parallèle, 2024.
- Dehullu Eline, A+ n°310 Special issue: Material Flows, Co-edition Rotor & A+ Architecture, 2024.
- Huyghe Pierre Damien, À quoi tient le design (6 volumes). De l’incidence éditeur, 2014.
- Monnin Alexandre, Politiser le renoncement, Éditions Divergences, 2023
- Papanek Victor, Design pour un monde réel, Les Presses du Réel, 2021.
- Simondon Gilbert, Du mode d’existence des objets techniques (MEOT), Éditions Aubier-Montaigne, 1958
- Sinaï Agnès (dir.), Politiques de l’Anthropocène : Penser la décroissance, Économie de l’après-croissance, Gouverner la décroissance, Presses de Sciences Po, 2021.
︎Performances et défilés
︎Œuvres picturales
Contact ︎
︎ toinecherpitel@hotmail.com
︎@cheptel_std
Le projet de diplôme ︎
Assemblage de reliques, montage photographique, Léna Valleran, 2023Intégration d’une boucle issue de la collection, Léna Valleran, 2023