Manon Jourdain
Résilience mécanique
Ce mémoire interroge le ressort comme artefact discret, envisagé à la fois comme composant technique et comme support d’imaginaires. Il questionne la notion de vitalité mécanique à travers la résilience que le ressort introduit dans les objets. Cette part d’autonomie, d’abord pensée dans le champ de l’ingénierie glisse progressivement vers des usages spectaculaires, où le ressort n’apparaît plus que par ses effets. Il s’agira d’analyser comment ces dynamiques ont conduit à penser le mouvement comme une composante plastique à part entière dans l’art et le design.
Ces réflexions mèneront à une recherche par le projet, reposant sur la flexibilité structurelle et l’emboutissage comme moyens d’explorer le potentiel élastique de formes galbées.
1/3 : Discrète mécanique
︎ Novembre 2025
2/3 : Rêveries élastiques
︎ Janvier 2026
3/3 : Surfaces mouvantes
︎ Février 2026
Article 1
Discrète mécanique, enquête sur les ressorts plats
Ce premier article propose une enquête sur les ressorts en tant qu’artefacts techniques discrets mais structurants. Il vise à réhabiliter ces bijoux d’ingénierie par l’analyse de leur typologie et de leur rôle dans nos interactions quotidiennes. En s’appuyant sur l’étude d’une filière artisanale et de ses savoir-faire de précision, l’article interroge les matériaux et procédés qui inscrivent le mouvement dans la matière.
Le ressort est partout, et pourtant il échappe au regard. Pour cette recherche, il s'agit de l’envisager pour lui-même, comme forme agissante, capable de générer du mouvement à partir d’une contrainte matérielle. Cette capacité de réaction, il la doit autant à sa composition métallique qu’à ses formes, qui exacerbent ses propriétés élastiques.
Cet article se propose d’explorer ces artefacts techniques à la fois communs et méconnus, d’abord en considérant leur omniprésence, puis en suivant la trace de ceux qui les fabriquent aujourd’hui.
Bobines de feuillard d’inox 301 de la manufacture Ressort Simon
1. Objets de peu
Le ressort travaille en silence, il se tend, se comprime, se tord, amortit, sans apparaître autrement que par ses effets. Cette position effacée en fait un objet de peu, au sens où l’entend l’anthropologue Pierre Sansot lorsqu’il évoque les “gens de peu” ︎1︎ : ceux dont la présence est discrète mais dont l’action soutient l’ensemble du tissu social. De la même manière, les ressorts n’ont rien de spectaculaire mais conditionnent nos interactions avec une multitude d’objets, de la poignée de porte aux ordinateurs.
a. Mécanique résiliente
Par ressort on entend tout élément mécanique capable d’emmagasiner de l’énergie et de la restituer au moment opportun. La modestie qui le caractérise est en réalité la condition de sa puissance. En se pliant et se dépliant, le ressort donne corps à un principe de résilience: encaisser sans rompre, céder momentanément pour retrouver sa forme initiale. Sa valeur technique repose sur cette aptitude à inscrire la durée dans la matière, à rendre disponible une force dans le temps. Il ouvre sur la possibilité de travailler la matière non pour figer une forme, mais pour la rendre réversible.
Les ressorts accompagnent nos actions et interactions quotidiennes de façon significative, en introduisant de la souplesse. Ils s’opposent ainsi à une tendance héritée de la seconde guerre mondiale, marquée par la conception d’objets mortifères et dont l’influence s’est diffusée jusque dans les usages domestiques. Le philosophe Theodor Adorno souligne par exemple la violence inhérente à la manipulation d’objets amovibles, comme ces portes qu’il faut claquer fortement sous peine qu’elles ne se rouvrent︎2 ︎. Dans cette perspective, l’amortissement rendu possible par les ressorts me paraît précieux.
La trajectoire d’artefacts techniques modestes, comme le ressort ou le ruban adhésif par exemple, ne se comprend pas sous l’angle d’une perfection atteinte une fois pour toutes, mais dans le cadre d’une recherche inachevée, toujours susceptible d’ajustement. Henry Petroski, ingénieur américain et auteur de The Evolution of Useful Things paru en 1992 nous sera utile pour poursuivre l’analyse︎3︎. Il rappelle dans son livre que l’évolution des artefacts repose moins sur la réussite flagrante d’une invention que sur la mise en évidence de ses lacunes. Ce n’est pas l’objet qui fonctionne bien qui retient l’attention, mais celui qui trahit ses insuffisances, qui révèle ses limites et oblige à trouver mieux. Le ressort participe de cette logique : il ne cesse de se réinventer au gré des usages, sans jamais atteindre un état définitif.
Chaque modèle repose sur les acquis du précédent, en corrigeant tel défaut de résistance, en améliorant la régularité de la tension, en simplifiant la fabrication. Les ressorts demeurent donc tributaires des matériaux et savoir-faire disponibles. Leur modestie tient ainsi à cette dépendance, à l’ouverture permanente des optimisations, qui le rattachent à une riche histoire technique.
”paper clip or holder”, plans techniques illustrant l’évolution des trombones décrite par Henry PETROSKI dans “From Pins to Paper Clips” in The Evolution of Useful Things paru en 1992.
b. Lignes et Abstraction
Mon propos se concentre ici sur les ressorts plats dont les typologies sont plus riches, bien qu’on pense d’abord aux formes hélicoïdales lorsqu’on évoque les ressorts. Les ressorts plats offrent une expérience particulière de la ligne et de l’abstraction. Leurs formes, presque exclusivement constituées de surfaces lisses, donnent l’impression qu’ils n’existent que par leurs contours. Leurs géométries traduisent une pensée de la ligne en mouvement tel que le conçoit l’anthropologue britannique Tim Ingold en 2007 dans son essai Une brève histoire des lignes. Comme le souligne l’auteur, la ligne peut être comprise de deux manières : soit elle “relie des points”, soit elle “se déploie comme un chemin autonome”︎4︎. Le ressort accomplit ces deux fonctions à la fois : il relie deux éléments d’un mécanisme et il se développe selon une trajectoire continue. C'est une ligne à la fois géométrique et dynamique, on lit dans sa courbe la tension qu’elle contient. John Ruskin insistait sur la nécessité de “savoir comment les choses se déroulent”︎5︎, de percevoir dans une forme ce qui change et ce qui se transforme. Le ressort rend visible ce principe : derrière son apparente fixité, il est le tracé d’un mouvement potentiel. Celui-ci inscrit le passage entre le repos et l’action, le latent et l’effectif.

Étapes de mise en forme d’un ressort plat
c. Les enseignements de la quincaillerie
Ces préoccupations de performance concernent tous les éléments de quincaillerie qui ne peuvent fonctionner seuls. Réaliser que nous savons si peu de choses concernant ces artefacts que nous côtoyons tous les jours constitue un bon point de départ pour réhabiliter la quincaillerie.
Les ressorts ont ceci de particulier qu’ils s’adressent aux professionnels puisqu’ils s’insèrent dans des milieux techniques qui ne sont pas à la portée de particuliers. De surcroît leur destination ne va pas de soi. Bien que leur forme réponde à des préoccupations fonctionnelles on a pu voir qu’elles demeurent abstraites en dehors de leur contexte d’usage. Leur tendance à la dissimulation n’arrange pas les choses. Les vis par exemple partagent cet aspect mais bénéficient d’une plus ample connaissance du grand public. Cette familiarité reste néanmoins limitée, surtout lorsque l’on considère que le mot quincaillerie est encore associé à l’idée de camelote ou d’objets de mauvais goût. Cette connotation péjorative nuit à ces bijoux d’ingénierie que sont ce petit outillage du quotidien. Les ressorts comme les vis possèdent une riche histoire guidée par une recherche d’optimisation. Celle-ci nous renseigne sur la manière et les raisons pour lesquelles notre environnement matériel en est venu à ce qu’il est et fournit des informations tant anthropologiques que technologiques.
Cela rejoint une fois de plus les idées de Henry Petroski qui considère que “La complexité des gratte-ciel, et centrales nucléaires, des navettes spatiales, des ordinateurs, nous détourne des éléments fondamentaux communs du développement technologique qui sous-tendent toute chose, l’apparemment simple et le manifestement complexe”︎6︎. Autrement dit, les objets technologiques les plus poussés monopolisent notre attention et notre capacité à nous étonner. L’obsession de la figure de l’innovation laisse à l'arrière-plan de l'analyse, une quantité d'objets dont les propriétés et les usages sont pourtant cruciaux pour comprendre l'évolution contrastée de la place des technologies.
︎1︎ SANSOT Pierre, Les gens de peu, Paris, PUF, 1998.
︎2︎ BRUNET Claire et GEEL Catherine, Le design. Histoire, concepts, combats, Paris, Folio Essais, 2023, p. 87-90, à propos de : ADORNO Theodor W., Minima Moralia. Réflexions sur la vie mutilée (1951), Paris, Payot, 2003.
︎3︎ PETROSKI Henry, “Form Follows Failure”, in The Evolution of Useful Things, How everyday artifacts - from forks and pins to paper clips and zippers - came to be as they are, New York, Vintage, 1992.
︎4︎ INGOLD Tim, “Connecter, traverser, longer”, in Une brève histoire des lignes, Paris, Points, 2024.
︎5︎ INGOLD Tim, op. cit., p. 222-223, à propos de : RUSKIN John, Éléments du dessin (1857), Paris, Circé, 2022.
︎6︎ PETROSKI Henry, op. cit., p. 78. (traduction de l'auteur)
2. Une filière méconnue
On a tendance à oublier que les objets même les plus industriels sont conçus et produits par des humains. Avant que la production de ressorts ne devienne hautement industrialisée au XXᵉ siècle, la France comptait une multitude de petits ateliers, souvent liés à l’horlogerie, la serrurerie ou l’armurerie. Aujourd’hui, on dénombre entre 50 à 60 fabricants spécialisés, la majorité produisant des ressorts filaires.
a. La manufacture Ressort Simon
C’est dans ce paysage discret qu’exerce Ressort Simon, situé proche de Pau dans le Béarn et dont l’expertise reste incontestée. Stéphane Barra et Sandie Avignon faisant partie des derniers artisans ressortiers de France y perpétuent avec passion une fabrication artisanale de ressorts plats. Je me suis rendue dans leur manufacture à deux reprises dans un bâtiment singulier, successivement pressoir viticole, étable, puis école de clown, avant de devenir leur atelier.
À deux, ils assurent l’ensemble du processus, du façonnage aux finitions. Leur clientèle est composée principalement d’entreprises du secteur qui leur sous-traitent des pièces spécifiques, souvent impossibles à produire en interne. Il n’ont donc pas de concurrence sur le marché ce qui permet à l’activité de perdurer. Ils font partie des rares ressortiers à proposer des pièces en petite série et travaillent exclusivement à partir de commandes. Ce choix va à l’encontre d’une logique économique, ce qui explique leur singularité dans cette niche d’activité.
b. Un artisanat de précision
Ils se distinguent par leur artisanat de précision. En effet, toutes les pièces, aussi techniques qu'elles soient, sont uniquement réalisées avec des machines mécaniques.
Contrairement aux industriels contraints de se conformer au système français de certification à savoir les normes ISO, Ressort Simon tient à conserver une maîtrise intégrale de leurs moyens de production. Cette fidélité aux outils mécaniques traduit aussi une logique d’autonomie : chaque ressort nécessite un outillage spécifique. Lorsque comme souvent, aucune solution n’existe dans le commerce, Stéphane Barra et Sandie Avignon conçoivent eux-mêmes leur outillage, rejoignant ainsi l’idée de Henry Petroski selon laquelle les artisans se distinguent par leur “capacité à inventer et perfectionner leurs outils”︎7︎.
Outillages de la manufacture Ressort Simon
Quelques secondes, économisées sur une opération répétée des centaines de fois, finissent par représenter un gain considérable. La répétition du geste, loin d’être un appauvrissement ici, affine leur expertise et nourrit une rigueur presque musicale.
Mais cet artisanat se confronte à une autre réalité : celle des plans techniques imposés par les clients. Ceux-ci font autorité et tout est censé y figurer afin de minimiser les aller-retours entre le client et le fabricant. En 1993, le sociologue David Turnbull a montré que dans le cas de l’architecture, “les bâtisseurs se sont trouvés dirigés non plus par la personne de l’architecte, mais par les lignes du plan qui ont force de loi”︎8︎. Cette observation trouve un écho direct chez Ressort Simon : les plans, censés être exhaustifs, imposent une rigidité qui ignore à la fois les contraintes des moyens de production et l’expérience empirique du matériau. L’expertise de Stéphane Barra et Sandie Avignon se voit ainsi sous-exploitée, alors même que des ajustements sont souvent nécessaires. Dans près de 70 % des cas, ils ne sont même pas informés de l’usage des pièces fabriquées. Ils doivent donc, par exemple, appliquer le même soin à un ressort domestique qu’à un ressort conducteur pour satellite ; le spatial et l’aéronautique représentant par ailleurs 80 % de leurs débouchés.
Pièces non conformes aux performances attendues par la manufacture Ressort Simon
c. Responsabilité et résistance
Stéphane Barra et Sandie Avignon tiennent à préserver une certaine vigilance au sens où l’entend le sociologue Francis Chateauraynaud dans son article “Vigilance et transformation. Présence corporelle et responsabilité dans la conduite des dispositifs techniques” paru dans le n°85 de la revue Réseaux en 1997︎9︎. Pour lui, celle-ci repose sur la coexistence entre des règles détaillées et des ajustements in situ, guidés par une expérience empirique. On constate que cette notion est intimement liée à celle de responsabilité.
De ce point de vue, Ressort Simon illustre ce que l’artisan David Pye appelait en 1968 la “maîtrise du risque” : un savoir-faire qui accepte une part d’incertitude, en dialogue constant avec la “maîtrise du certain”︎10︎ c’est-à-dire le respect rigoureux de règles établies. Cette dynamique constitue une expertise qui se perd par la prédominance de la “maîtrise du certain” dans l’industrie. En accumulant les précautions sécuritaires au détriment de la marge de manœuvre pouvant être effectué, on amenuise à la fois la vigilance et l’expertise des travailleurs.
Ainsi, le travail de Stéphane Barra et Sandie Avignon apparaît comme une forme de résistance face à la déresponsabilisation à l'œuvre dans l’industrie. Leur pratique est vecteur d’émancipation, une manière d’entretenir avec leur produits et leur machines un rapport alternatif, libéré des contraintes arbitraires imposées par les grands groupes industriels et qui conduit à la méconnaissance ainsi qu'à la désuétude de machines en parfait état de marche.
︎7︎ PETROSKI Henry, The Evolution of Useful Things, Vintage, 1992, p. 116. (traduction de l’auteur)
︎8︎ INGOLD Tim, Une brève histoire des lignes (2011), Paris, Points, 2024, p. 274, à propos de : TURNBULL David, « The Ad Hoc Collective Work of Building Gothic Cathedrals with Templates, String, and Geometry », in Masons, Tricksters and Cartographers, Londres, Routledge, 2000.
︎9︎ DENIS Jérôme et PONTILLE David, Le soin des choses. Politiques de la maintenance, La Découverte, 2022, à propos de : CHATEAURAYNAUD Francis, “Vigilance et transformation. Présence corporelle et responsabilité dans la conduite des dispositifs techniques”, in Réseaux, n°85, 1997.
︎10︎INGOLD Tim, op. cit., p. 275, à propos de : PYE David, The Nature and Art of Workmanship (1968), Paris, Éditions B42, 2017.
︎8︎ INGOLD Tim, Une brève histoire des lignes (2011), Paris, Points, 2024, p. 274, à propos de : TURNBULL David, « The Ad Hoc Collective Work of Building Gothic Cathedrals with Templates, String, and Geometry », in Masons, Tricksters and Cartographers, Londres, Routledge, 2000.
︎9︎ DENIS Jérôme et PONTILLE David, Le soin des choses. Politiques de la maintenance, La Découverte, 2022, à propos de : CHATEAURAYNAUD Francis, “Vigilance et transformation. Présence corporelle et responsabilité dans la conduite des dispositifs techniques”, in Réseaux, n°85, 1997.
︎10︎INGOLD Tim, op. cit., p. 275, à propos de : PYE David, The Nature and Art of Workmanship (1968), Paris, Éditions B42, 2017.
3. Matériaux et Procédés
Les ressorts métalliques, tels que nous les connaissons aujourd’hui, sont le fruit d’une maîtrise avancée des métaux et de leur structure moléculaire. Cette expertise a rendu possible, au début du XIXᵉ siècle, l’élaboration de l'acier à ressort. Leur développement s’appuie également sur les travaux de Robert Hooke, un scientifique anglais qui, dès 1678, avait formulé la loi de l’élasticité des matériaux qui porte encore son nom︎11︎.
a. Matériaux
Dans la fabrication de ressorts, le choix du matériau n’est jamais neutre : il dépend de l’usage final et des conditions environnementales. Chaque métal réagit différemment à la force exercée par le cambrage, et impose sa propre logique de mise en forme.
Chez Ressort Simon, les matières premières arrivent sous forme de bobines : le flan désigne la section du rouleau, et la notion de plé indique les courbures plus ou moins prononcées à anticiper lors du façonnage. Le sens de la fibre dans la longueur doit être respecté, sous peine de provoquer des cricks, amorces de rupture qui fragiliserait la pièce. L’hygrométrie et la température de conservation sont elles aussi surveillées dans la mesure du possible, car elles influent sur la stabilité du métal.
Bobines de feuillard d’inox 301 et dérouleur manuel
Les inox 301 et 304, réputés pour leur résistance à la corrosion, sont largement employés pour les ressorts exposés à l’humidité. L’inox 420, issu de la famille des aciers de coutellerie, se distingue par sa dureté et sa résistance à l’usure. Le bronze et surtout le cuivre-béryllium offrent une excellente tenue mécanique, associée à une bonne résistance à la corrosion et à la fatigue. D’autres alliages trouvent aussi leur place selon les usages : le Chrysocal, un laiton enrichi en silicium, est utilisé en aéronautique et spatial pour sa résistance mécanique et thermique. L’acier au carbone XC75 est aussi largement utilisé pour sa bonne élasticité.
Chaque métal possède sa propre courbe de mise en dureté, mesurable en Newton/mm² avec un duromètre, ainsi qu’une charge magnétique caractéristique dont il faut tenir compte.
b. Traitements et finitions
Une fois cambrés, les ressorts doivent passer par une suite de traitements thermiques et de finitions qui leur confèrent leur stabilité définitive. Le premier est la trempe, qui consiste à chauffer l’acier au-delà d’un seuil critique puis à le refroidir rapidement dans l’huile. Cette opération produit une structure interne très dure mais aussi fragile si elle n’est pas corrigée. C’est pourquoi intervient le revenu : en réchauffant la pièce à une température plus basse, on relâche une partie des contraintes, on améliore sa ductilité et on lui fait croire à sa “nouvelle forme initiale”︎12︎dans laquelle elle tend à revenir. Vient ensuite la stabilisation, parfois appelée recuit de détente, qui supprime les tensions résiduelles dues au formage à froid et garantit que le ressort gardera sa forme et sa résistance dans la durée. L’oreille de l’artisan reconnaît aussi un métal trempé à son son cristallin.
À ces étapes s’ajoutent la tribofinition qui exploite des milliers de micro-chocs pour ébavurer, nettoyer la surface et éliminer les particules de carbone et de fer, avant séchage dans des rafles de maïs, capable d’absorber huit fois leur poids en eau. Subsiste alors le nickel et le chrome en surface.
Ressort Simon veille à réduire au strict minimum l’usage de produits chimiques comme l’acide chloridrique. La dernière étape est celle du contrôle : mesure de la limite élastique et taux de fatigue. Un exercice délicat dans le cas des ressorts plats, qui échappent aux calculs standards réservés aux hélicoïdaux.
Four et bain de trempe
c. Inventaire, ressorts et outillage
Face à ce champ hyper-spécialisé, il ne s'agit pas pour moi d'adopter une posture d’ingénieur. L’enjeu se situe ailleurs : là où l'ingénierie est portée sur la performance, ma démarche de designer commence par l'observation. L’acte d’inventorier constitue alors, à mon sens, un premier degré d’intervention. Il ne s’agit pas d’une nomenclature objective, ce recensement se situe à la lisière de l’observation et de la création, il est le point de départ de mon appropriation du sujet. Inventorier, c'est déjà choisir, c'est extraire l'objet de son contexte d’utilisation pour le considérer pour lui-même. En négligeant l’usage immédiat de ces artefacts, j’entends mettre en exergue leur force de questionnement et ouvrir la voie à des associations fertiles.
Le philosophe François Dagognet, dans Le Catalogue de la vie︎13︎, souligne la dimension résolument dynamique de ce processus. Pour lui, l’inventaire n'est pas un acte neutre ou passif, mais un vecteur de transformation, voire une réinvention de la réalité observée. En isolant les typologies de ressorts plats, je cherche moins à constituer une taxinomie exhaustive qu’à dégager des invariants formels afin d’en comprendre les ressorts internes.
Toutefois, je veille à ne pas céder au « culte du quotidien » et à ses « mécanismes de séduction » où « des objets quelconques (…) sont élevés à une dignité incomparable »︎14︎, analyse Pierre Sansot. Ce phénomène se révèle illégitime puisqu’il tient lieu de compensation : il s'agirait de rendre, de manière injustifiée, des artefacts du quotidien dignes d’intérêt. Je ne cherche pas à donner au ressort une aura factice mais à mettre en avant l’intérêt qu'il recèle déjà en lui. Je m’attache à mettre en image mon regard sur ces presqu'objets, désormais aiguisé par les connaissances techniques acquises sur le sujet. De celles-ci a pu émerger une forme d’émerveillement, une intuition muette que je tente de retranscrire.
Inventaire de ressorts plats
Modélisations 3D retouchées
Modélisations 3D retouchées
︎11︎ HOOKE Robert, Lectures de Potentia Restitutiva, or of Spring, Explaining the Power of Springing Bodies, Londres, Royal Society, 1678.
︎12︎ BARRA Stéphane, responsable de la manufacture Ressort Simon, entretien avec l’auteur, Maspie-Lalonquère-Juillacq, 24 août 2025.
︎13︎ DAGOGNET François, Le catalogue de la vie. Étude méthodologique sur la taxinomie (1970), Paris, PUF, 1998.
︎14︎ SANSOT Pierre, “Hommes quelconques, vies ordinaires”, in Les gens de peu, Paris, PUF, 1998, p. 11.
︎12︎ BARRA Stéphane, responsable de la manufacture Ressort Simon, entretien avec l’auteur, Maspie-Lalonquère-Juillacq, 24 août 2025.
︎13︎ DAGOGNET François, Le catalogue de la vie. Étude méthodologique sur la taxinomie (1970), Paris, PUF, 1998.
︎14︎ SANSOT Pierre, “Hommes quelconques, vies ordinaires”, in Les gens de peu, Paris, PUF, 1998, p. 11.
Conclusion
Les ressorts soutiennent indéniablement nos gestes du quotidien. On l’a vu, il s’agit d’artefacts agissants auxquels on délègue certaines actions. De cette part d’autonomie peut aussi naître un effet de surprise : mécanismes à retardement, dispositifs de surgissement, autant de mises en scène tirant parti de ce potentiel. Il n’est pas rare que les avancées de la mécanique soient réinvesties dans le domaine du spectacle ou du jeu. C’est précisément ce transfert qui nourrira ma réflexion dans le second article. J’entreprendrai de questionner la vitalité des ressorts.
Bibliographie
︎Entretien
BARRA Stéphane, responsable de la manufacture Ressort Simon, entretien avec l’auteur, Maspie-Lalonquère-Juillacq, 24 août 2025.
︎Articles
CHATEAURAYNAUD Francis, “Vigilance et transformation. Présence corporelle et responsabilité dans la conduite des dispositifs techniques”, in Réseaux, n°85, 1997.
TURNBULL David, « The Ad Hoc Collective Work of Building Gothic Cathedrals with Templates, String, and Geometry », in Masons, Tricksters and Cartographers, Londres, Routledge, 2000.
︎Ouvrages
ADORNO Theodor W., Minima Moralia. Réflexions sur la vie mutilée (1951), Paris, Payot, 2003.
BRUNET Claire et GEEL Catherine, Le design. Histoire, concepts, combats, Paris, Folio Essais, 2023.
DAGOGNET François, Le catalogue de la vie. Étude méthodologique sur la taxinomie (1970), Paris, PUF, 1998.
DENIS Jérôme et PONTILLE David, Le soin des choses. Politiques de la maintenance, La Découverte, 2022.
HOOKE Robert, Lectures de Potentia Restitutiva, or of Spring, Explaining the Power of Springing Bodies, Londres, Royal Society, 1678.
INGOLD Tim, Une brève histoire des lignes (2011), Paris, Points, 2024.
PETROSKI Henry, The Evolution of Useful Things, Vintage, 1992.
PYE David, The Nature and Art of Workmanship (1968), Paris, Éditions B42, 2017.
RUSKIN John, Éléments du dessin (1857), Paris, Circé, 2022.
SANSOT Pierre, Les gens de peu, Paris, PUF, 1998.