Lonnie Bissay


De la baie à l’objet 



Tout commence sur un échafaudage. En restaurant des vitraux anciens, j’ai réalisé que cette matière était toujours trop loin, trop haute. Pour la comprendre je suis allée à sa source : la Verrerie de Saint-Just, dernière manufacture à souffler le verre architectural. Face à cette planéité, j'ai voulu créer du volume. Mon but est simple : faire descendre le vitrail du mur pour qu’il projette encore ses couleurs dans la pièce.


1/3 : Étendre le souffle
︎ Novembre 2025 
2/3 :
Leurre 
︎ Janvier 2026
3/3 :
Objet vitrail
︎ Février 2026


Article 1

Étendre le souffle


Ce premier article documente mon observation d’une technique dattant du 1er s après JC. Le soufflage au manchon :  Le verrier cueille, à l'aide de sa canne, ou tige creuse, une boule de verre en fusion dans un creuset, la paraison. En imprimant un mouvement de balancier à sa canne, il donne à la boule de paraison la forme d'un cylindre ; celui-ci est ensuite fendu, ramolli au four à étendre, puis aplati.

Photographie de l’étandage d’un manchon de verre, Lonnie Bissay, Verrerie Saint Just, Loire, juin 2025

J’ai pris la route pour Chânes, en Bourgogne, avec le panneau central de la nef représentant saint François. Les sangles ayant cédé à cause d’un freinage brusque, j’ai passé 45 minutes avec le bras tendu au-dessus du panneau pour protéger le verre. Je le regardai, beau, du moins je le pensais, n’ayant pas eu le temps de le contempler quand nous l’avions serti à plat. Je partageais la tâche avec Claire Dumoulin, ma maître de stage devenue amie, qui me faisait entièrement confiance pour le sertissage. Heureusement, le panneau Jean Cousin n’a pas été endommagé ; peindre cette tête de chérubin aurait pris une éternité et cette peinture valait son poids en or. Fabienne, amie peintre verrier, tractait l’échafaudage avec une Clio peinant dans les montées, et nous nous arrêtions régulièrement. Nous avions choisi le bleu de la pièce la semaine précédente à la verrerie de Saint Just. Une fois arrivés, nous installons l’échafaudage et je monte à deux mètres du sol, prête à poser le panneau, mais il manque une soudure : c’est mon 25ᵉ aller-retour depuis la terre ferme basse. Je retire le médium et, au moment fatidique, nous posons le panneau. Il n’est pas aligné à l’ensemble, il faut ajuster le filet de scellement, cette étroite bande de verre qui forme le cadre autour du panneau. Après réglage, le panneau s’aligne parfaitement. Un dernier effleurement sur le verre ondulé, un dernier coup de chiffon, et le chantier de restauration est terminé : le vitrail est complet.

Extrait d’un texte personnel, stage de juillet 2025

Le vitrail a éveillé en moi un intérêt pour cette matière, comme si les regards accumulés au fil des siècles l’avaient gorgé de foi. Mais en gravissant l’échafaudage et en décrochant ces panneaux ︎1︎ pour les restaurer, leur éclat s’est figé. Cette expérience m’a donné le désir de désacraliser le vitrail et de révéler au regard ce verre resté si longtemps inaccessible, figé en plaque. Le vitrail et le verre forment un duo indissociable : l’un anime l’église, l’autre est travaillé par la main du vitrailliste. Dans ce texte, je mets en lumière la Verrerie de Saint-Just, dernière manufacture au monde à souffler du verre architectural à la bouche.

︎1︎ Élément de verrière dont les dimensions ne dépassent généralement pas 1 mètre de côté. Une verrière se compose de plusieurs panneaux. En cas de verrière historiée ou figurée, un panneau ne représente qu’une partie de la scène.
Photographie d'installation d'un panneau au niveau de la Nef, Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Chânes, Saône et Loire, juillet 2025.

1. Le vitrail comme matière

Origines et antécédents du vitrail : la dérive d’une pénurie de verre


La France détient 60 % des vitraux inscrits au patrimoine mondial ︎2︎ .

            Du Moyen Âge à la Renaissance, le vitrail connaît son âge d’or. Comme le souligne Sophie Lagabriel ︎3︎, « le vitrail serait la plus belle invention du Moyen Âge » ︎4︎ . L’art du vitrail s’est progressivement diffusé, mais il reste essentiellement concentré en France et en Allemagne, pays devenus maîtres dans l’art du verre plat et du vitrail et qui ont conservé un savoir-faire unique, de la création du verre aux techniques de peinture. Les autres pays européens se sont longtemps approvisionnés en verre en France ou en Allemagne et ont fait appel aux peintres verriers de ces régions. Cependant, cet art coloré décline aux XVIIe et XVIIIe siècles, critiqué pour « ne pas laisser passer la lumière », ce qui conduit progressivement à l’adoption du verre blanc dans les fenêtres ︎5︎ , tout en conservant l’usage indispensable du plomb pour maintenir les assemblages. L’art du vitrail ne renaît qu’à la fin des années 1830, grâce à la redécouverte de l’architecture gothique et à l’élan de l’artisanat d’art stimulé par les expositions industrielles et universelles. Le vitrail n’est pas une invention soudaine, mais le résultat d’innovations successives qui se développent entre le VIe et le Xe siècle. Il se définit comme l’assemblage de morceaux de verre coloré peints à la grisaille et maintenus par un réseau de plomb, à la fois matière et support « une composition décorative qui tire son effet de la translucidité de son support » ︎6︎ . Les premières traces de cette industrie se trouvent en Égypte, où les peintures de la tombe de Tell el-Amarna retracent la fabrication de verre soufflé pour des objets creux tels que fioles et vases funéraires (-1800 av. J.-C.). Si le verre creux est bien attesté, le verre plat, destiné à un usage pratique, n’apparaît archéologiquement qu’au Ier siècle et les fragments retrouvés sont souvent endommagés, rendant la restitution difficile et nécessitant une restauration régulière des vitraux. En Méditerranée, d’autres techniques, comme la pâte de verre coulée dans des moules, aboutissent à des résultats similaires. De grandes ouvertures, appelées « transennes » ︎7︎ , servaient à la fois à fermer les édifices et à filtrer la lumière ; cette idée se perpétue au Moyen Âge à travers les claustras en pierre, stuc ou bois. La naissance du vitrail  l’Antiquité est intimement liée à la rareté du verre et son incapacité à fournir de grande plaque. Ainsi, le vitrail, dès son origine, est le fruit d’un assemblage de fragments et d’une recomposition permanente. Cette logique de récupération et d’adaptation se prolonge dans l’histoire même de sa conservation : les vitraux, fragiles par nature, subissent les altérations du temps, des accidents ou des guerres. Le travail de restauration apparaît alors comme une réponse indispensable, non seulement pour préserver la matière et le savoir-faire.


︎2︎ Hermès, “ lumière et transcendance “, Youtube, 2021.[ https://www.youtube.com/watch?v=_5UfcX0JZK0&t=2995s ], consulté le 20 août 2025.

︎3︎ Conservatrice générale du patrimoine au musée de Cluny et présidente de l’association Verre et Histoire.

︎4︎ FOCILLON Henri, Pinceau de lumière : du modèle au vitrail, dossier de presse du Musée national du Moyen Age ( Cluny ), Paris, 2006, p.3

︎5︎ BRISAC Catherine, Le Vitrail, Paris, Éditions du Cerf, 1990.

︎6︎ LAFOND Jean, Le Vitrail : origines, techniques, destinées, La Manufacture, collection L’Œil et la main, 1988.

︎7︎BRISAC Catherine, op.cit, p.6. L’auteure rappelle que le terme « transenne », employé par Pline le Jeune, désigne « une dalle de pierre ou monture de bois ajoutée et décorative servant à clore les baies pendant l’Antiquité. Ce mode de fermeture, qui s’est poursuivi pendant le Moyen Age en Occident, est toujours utilisé dans le monde islamique. »






Matière miraculeuse


L’art gothique a introduit cette lumière divine ︎8︎ . Au Moyen Âge, le verre était perçu comme une matière magique. Le vitrail n’avait pas seulement une fonction décorative : il servait de support narratif et symbolique qu’on pourrait qualifier de catéchisme des pauvres à travers les images peintes sur le verre, même ceux qui ne savaient ni lire ni écrire pouvaient comprendre des messages religieux. “Les bâtisseurs de cathédrales utilisaient également les vitraux pour expliquer des concepts plus complexes, comme les théories du ciel, transformant les parois de l’église en véritable outil pédagogique ︎9︎ . Le vitrail tire sa force de la matière elle-même. Les couleurs existent par la lumière : le verre, capable de changer de couleur selon l’heure, l’orientation, la lumière du soleil ou sa composition, permettait d’accentuer cet effet qui pousse à croire. Saint Bernard ︎10︎ illustre cette perception dans un passage célèbre, comparant la lumière traversant le verre à l’incarnation : “Comme la splendeur du soleil traverse le verre, sans le briser, et pénètre sa solidité de son implacable subtilité sans le trouer quand elle entre et sans le briser quand elle sort, ainsi le Verbe de Dieu, lumière du Père, pénètre l’habitacle de la Vierge et sort de son sein intact.” Le verre n’était donc pas considéré comme une matière inerte, à la différence de la pierre ou du bois. Le moine Théophile ︎11︎ , appui cette force: “Je me suis efforcé de connaître, comme un explorateur curieux, par tous les moyens, par quel artifice ingénieux la variété des couleurs faisait l’ornement d’un travail sans repousser la lumière du jour et les rayons de soleil.” Les vitraux étaient ainsi considérés comme la preuve la plus tangible de la présence divine et permettait d’apaiser le fidèle dans l’église et le conforter dans sa foi. Mais elle provoque en moi cet obscur désir de toucher cette matière sacrée : ne la profané-je pas en la manipulant ?



︎8︎ La Bible de Jerusalem, Psaume 104, 2 : « Il s'enveloppe de lumière comme d'un manteau ; il étend les cieux comme un pavillon. » décrit Dieu comme “ vêtu d’un habit de lumière “. Évangile selon Jean, 8,12 : « Je suis la lumière du monde » ; Saint Ambroise, De Spiritu Sancto, I, 14 : « Le Père est Lumière ».

︎9︎SCHULER-LAGIER;F, Fiches pédagogiques, Dossiers Découverte, Centre International du Vitrail, Chartres, 2014, [ https://www.ressources-centre-vitrail.org/wp-content/uploads/2014/11/Fiches-pedagogiques-CIV1.pdf ], consulté le 15 octobre 2025.

︎10︎Saint Bernard de Clairvaux, Sermon V pour la Nativité du Seigneur, dans Œuvres complètes de Saint Bernard, vol. 3, éd. Éditions du Cerf, Paris, 2004, p. 45. Saint Bernard, moine cistercien et théologien mystique, y compare le « Verbe de Dieu » (le Christ) à la lumière du soleil.


︎11︎Théophile de Chartres (début XIIᵉ s.), moine bénédictin, De diversis artibus [On Divers Arts], éd. et trad. C.R. Dodwell, Oxford University Press, 1961, Livre II, chap. 4, p. 35 : souligne l’importance de la lumière dans les vitraux et l’usage des couleurs pour orner sans obstruer la lumière.


2. La Manufacture de Saint - Just, dernier souffle

Observer le geste : La fabrication de la feuille de verre



La verrerie de Saint-Just, à Saint-Just-Saint-Rambert sur les rives de la Loire, est l’un des derniers ateliers au monde où l’on souffle encore du verre architectural à la bouche. J’ai eu la chance d’observer la fabrication de ces feuilles de verre et de constater de la parfaite synchronie des artisans dans une chorégraphie précise, la chaleur du four me touchant le visage à chaque passage près du feu. Le processus commence avec le cueilleur. Je me tenais près du four, fascinée par sa maîtrise, tandis qu’il plongeait sa canne dans la masse de verre à 1200 degrés. Pour obtenir les 7 kg nécessaires, il répétait plusieurs passages, en enroulant le verre autour de sa canne selon la méthode de la cuillère à miel, jusqu’à former la bonbonne, qu’il contrôlait avec un miroir avant de la transmettre au souffleur. Ce verre rougeoyant fut maîtrisé par le souffleur. Je suivais chaque souffle, hypnotisée par le petit bouton de verre d’à peine un centimètre qui grossissait progressivement. Par des soufflages et réchauffages successifs, il allongeait la bulle pour former un cylindre appelé manchon façonné sans moule dans une fosse, qui pouvait atteindre 1,40 m. J’admirais la coordination parfaite : passage au feu, rotation de la canne, et un long balancement du manchon pour l’affiner, tout en gardant la matière homogène et veiller à ce qu’il ne s'affaisse pas. Même si j’avais vu ses étapes plusieurs fois je ne m’en lasse pas . Une fois formé, le manchon était détaché par un choc thermique et rogné à l’extrémité avec un filet de verre chaud. Vient le travail du fendeur, qui trace une ligne de coupe sur le cylindre. Le bruit de la coupe me rappelait ce que j’avais moi-même entendu en travaillant à l’atelier, et je me surprenais à retenir mon souffle à chaque geste. Chaque mouvement exigeait une grande précision, car le cylindre n’était pas recuit. Le cylindre fendu est ensuite confié à l’étendeur. Dans un four à 750 degrés, je voyais le cylindre se réchauffer, s’ouvrir et se dérouler lentement pour devenir une feuille plane. L’étendeur accompagnait le mouvement avec un polissoir humidifié, lissant la surface sans la rayer. La feuille passait ensuite dans un four de recuisson pour garantir sa solidité, avant d’être remise à l’équarrisseur, qui la découpait et la rendait présentable. Chaque feuille était ensuite contrôlée devant un bar lumineux, certaines irrégularités étant acceptées comme parties intégrantes de l’artisanat, d’autres considérées comme défauts. Cette feuille à mobiliser dix métiers successifs interviennent : du composeur, chargé de préparer la matière première, jusqu’à l’équarrisseur, en passant par le cueilleur, le souffleur, le fendeur et l’étendeur. J’ai été frappée par le temps et la patience nécessaires : 24 heures de fusion et des gestes minutieux, chacun indispensable. Sabine Brasier, cheffe de la verrerie, rappelait que la transmission repose sur le compagnonnage : dix ans pour devenir souffleur, un an pour former un étendeur. Laurent Odin, fendeur, me disait : « Tous les jours, on fait la même chose, mais ce n’est jamais pareil. » Ce que j’ai vu à Saint-Just illustre la force d’une tradition où chaque geste, ancien et précis, conserve une dimension d’héritage puissant.


︎13︎ Directrice, chimiste de l’atelier de la verrerie de Saint-Just.

Verre artisanal et verre industriel : la création au ressenti



A cette richesse des gestes s’ajoute une dimension chimique et quasi alchimique. Chaque feuille qui sort de l’étendrie︎12︎ résulte d’un long processus de transformation de matières premières, de calculs de composition et de contrôles minutieux pour obtenir la couleur, la texture et la brillance désirées. Deux rôles sont essentiels pour maîtriser ces effets:  Le composeur prépare avec exactitude le mélange de sable, de carbonate de soude et de calcaire, mais également des oxydes métalliques qui influencent la couleur finale. Ces compositions sont introduites dans les fours, où la fusion à 1400 degrés transforme la matière brute en une masse de verre incandescente. Chaque poste de fabrication dure environ 24 heures, comprenant 3 à 4 heures de fusion initiale par four, puis plusieurs passages pour atteindre l’homogénéité parfaite de la couleur. Tandis que les fondeurs interviennent au niveau du four pour créer des verres opaques ou émaillés, en appliquant sur la boule en fusion une fine poudre de verre opacifiant, appelée émail d’opale, qui confère au verre sa translucidité diffuse. La précision de leur geste est cruciale : trop de poudre rend la couleur épaisse et terne, trop peu, et l’effet opalescent disparaît. La couleur constitue l’un des aspects les plus fascinants de ce travail alchimique. Le rouge intense, signature de certaines créations de Saint-Just, est obtenu en ajoutant de l’or ou du cuivre au verre en fusion. Selon la technique utilisée et les proportions, cette teinte peut varier d’un rouge sang profond à un rouge éclatant. Lors du soufflage, le passage à la cornue provoque une thermo coloration qui révèle la couleur recherchée : la boule de verre, initialement jaune en fusion, se transforme en un rouge vibrant sous l’effet conjugué de la chaleur et de l’air. Une fois refroidie, la pièce diffuse une lumière rougeoyante, typique de la verrerie de Saint-Just.
︎12︎Installation en forme de tunnel utilisée pour recuire et aplanir le verre. La matière s’ouvre naturellement, à la manière d’une fleur, avant d’être aplani par l’étendeur à l’aide d’un râteau à bois, produisant ainsi une feuille de verre prête à l’usa

© Benoit DECOU / REA, Verre bariolé, Saint-Just Saint-Rambert, Loire.

Savoir-faire et patrimoine vivant : apporter son verre à l’édifice.



La Verrerie de Saint-Just Saint-Rambert, fondée en 1826, s’inscrit dans la tradition des manufactures royales françaises créées sous Louis XIV pour limiter les importations. Grâce à sa situation près de la Loire et du Rhône, et aux ressources locales en sable et charbon, elle développe rapidement une production de qualité. En 1865, sous la direction de Mathias-André Pelletier, maître verrier franc-comtois, l’usine se spécialise dans le verre coloré inspiré des vitraux gothiques et innove par de nouveaux procédés. Ses fils poursuivent l’activité, notamment avec le verre de signalisation pour les chemins de fer, consolidant sa renommée européenne. À partir des années 1970, la verrerie traverse des crises, réduisant ses effectifs et sa palette de teintes. Aujourd’hui, elle compte 36 salariés, dont des souffleurs « à la main », et son savoir-faire est reconnu par le label Entreprise du Patrimoine Vivant (EPV). Elle a collaboré avec des artistes majeurs tels que Chagall, Matisse ou, plus récemment, l’équipe des vitraux de Notre-Dame de Paris. Son magasin propose plus de 600 références de verre, destinées aux artistes, peintres verriers et architectes d’intérieur. Depuis 2024, sous la direction d’Aurélie Kostka, la verrerie affirme son engagement en faveur de l’excellence artisanale et de l’innovation, tout en développant des activités de tourisme industriel et des projets de stages pour valoriser ses artisans.
Croquis réalisés par Claire Tabouret avec l’Atelier Simon-Marq pour les nouveaux vitraux dans six chapelles du bas-côté sud de la cathédrale Notre-Dame de Paris, 2024.

Vitraux de Marc Chagall (1974) de la cathédrale de Reims,
le sacre de Clovis par Saint Remi.

3. Matière à l’épreuve du temps

L’indissociable plomb



Le maître verrier ne dispose pas d’une infinité de matériaux : son médium est unique, il s’agit du verre. Ce dernier impose ses contraintes, mais aussi ses possibles. Pour les réunir et leur donner une cohérence, il fallut inventer un système d’assemblage : ainsi naît le réseau de plomb qui n’est pas un choix esthétique libre, une nécessité structurelle. Depuis, celui-ci est resté l’ossature indissociable du vitrail. La partition du vitrail s’appuie sur ce squelette métallique qui, loin d’appauvrir l’œuvre, en révèle la structure et lui confère un véritable langage graphique. La matière issue de cette verrerie demeure l’un des socles de l’art verrier actuel, preuve que la technique ancestrale garde encore aujourd’hui sa pertinence.

Les défauts comme vecteur de qualité



Bulles, stries, irrégularités de la vitrification : autant de particularités que l’industrie chercherait à effacer au nom de la standardisation, mais que le maître verrier, lui, magnifie. Ces accidents de la matière ne sont pas des fautes, mais des respirations. Ils incarnent le geste artisanal, l’empreinte du feu et du souffle, et participent pleinement à l’identité esthétique du vitrail. Comme le rappelait Sandrine Brasier︎13︎, là où le verre industriel vise la transparence pure, effaçant sa présence au profit d’une vue dégagée vers l’extérieur, le verre soufflé, lui, se donne à voir. Il agit comme un filtre qui capte, module et diffracte la lumière. L’artisan cherche la vibration. L’usine source des peintres verriers attirent aussi des artistes contemporains, qui ne possèdent pas nécessairement de compétences spécifiques liées à l’art du vitrail mais qui s’approprient pourtant ces verres soufflés pour leurs qualités intrinsèques. Leur démarche ne vise pas à reproduire la technique traditionnelle, mais à rechercher des textures, des ondulations, des bulles, bref, tout ce qui procure un effet systématique de mouvement et de vie. Cette quête esthétique trouve un écho dans les recherches permanentes de la manufacture de Saint-Just, qui expérimentent de nouvelles textures, colorations et effets de surface afin de répondre aux attentes des créateurs.
︎13︎Directrice, chimiste de l’atelier de la verrerie de Saint-Just.
Verre soufflé rose à l’or, photographie personnelle, Verrerie Saint Just Saint Rambert, Loire, 2025.

Conclusion : du plat au volume

Pendant un moment, j’ai travaillé avec des vitraux, un geste qui respecte la planéité, qui ne s’affranchit pas du plomb et qui reste soumis à l’architecture qui l’habite. Aujourd'hui je le vois dense, coloré, presque acide. Pourtant, peu de choses questionnent encore la bidimensionnalité du vitrail, si ce n’est quelques lampes Tiffany enfermées dans la typologie des arts nouveaux. Certains espèrent qu’en imprimant des textures sur la feuille de verre, on pourra lui donner de la profondeur. Ma question demeure : quelle place donner à cette feuille de verre, héritière du sacré ? Si je l’extrais de son cadre, que je rejette ce plomb, si je la fais descendre dans des formes plus proches du corps, plus proches de l’humain, est-ce que je profane son histoire ?

Ou est-ce au contraire une façon de l’ouvrir, de la faire vivre ailleurs, différemment ? Peut-être même une façon de répondre aux urgences d’aujourd’hui, en cherchant dans le verre une alternative à ces matières pétrochimiques transparentes qui séduisent mais appauvrissent. Ce que je voudrais, c’est révéler le verre pour ce qu’il est, pour ses propres capacités graphiques, pour sa chimie intime. Le laisser se déployer autrement, hors du plomb, hors de la contrainte architecturale, pour repenser la place de cette matière au-delà du vitrail.

Bibliographie


︎Ouvrages

BRISAC, Catherine. Le Vitrail. Paris : Éditions du Cerf, 1990.

HAVARD, Henry. Dictionnaire de l’ameublement et de la décoration depuis
le XIIIᵉ siècle jusqu’à nos jours
. Vol. IV, col. 1049. Paris : Maison Quantin, 1887–1890

LAFOND J, “ Félibien est-il notre premier historien du vitrail ? “ Bulletin de la Société de l’histoire de l’art français, 1954.

LAFOND Jean, Le vitrail, origines, technique, destinées, 3e éd. mise à jour par Françoise Perrot. Lyon, La Manufacture, 1988.

SCHULER-LAGIER Françoise, Les fiches pédagogiques du Centre international du vitrail, Chartres, Centre international du vitrail, 2014.

BLONDEL Nicole, Vitrail - Vocabulaire typologique et technique, Edition du Patrimoine, 2000.







︎Vidéo

ACADÉMIE DES SAVOIR-FAIRE | Le verre – Lumière et transparence (Partie 1) (1/4) et (2/4) . Fondation Hermès.





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