Tom Letellier
Monument Valley
Ce mémoire explore la rencontre entre savoir-faire artisanal et design contemporain à travers la fonte de bronze au sable. Cette technique séculaire, symbole de durabilité et de mémoire, est réinterprétée pour interroger sa pertinence à l’ère de l’innovation technologique.
Après une analyse de la place du bronze dans l’histoire et l’artisanat, mettant en lumière ses valeurs d’intemporalité, l’étude examine comment la fonte au sable, ancrée dans des gestes anciens, dialogue avec les outils modernes pour ouvrir la voie à des pratiques hybrides.
Ces réflexions prennent forme dans une collection de mobilier et d’objets sculpturaux inspirés par les reliefs de la Monument Valley, traduisant ce paysage en objets-paysages mêlant art et design.
Cet écrit propose ainsi une vision où tradition artisanale et évolutions technologiques s’unissent pour raconter des récits intemporels, réinventant le rôle du design comme vecteur de dialogue entre mémoire, matière et création.
1/3 : Feu, sable et bronze
︎ Octobre 2024
2/3 : Le choix du bronze
︎ Novembre 2024
3/3 : Le bronze comme récit paysager
︎ Décembre 2024
Chapitre 3
Le bronze comme récit paysager
Ce dernier chapitre explore la transposition des paysages de la Monument Valley dans une collection d’objets en bronze, mêlant mobilier et sculptures. Inspiré par la permanence des reliefs rocheux et l’éphémère du sable, ce projet interroge le dialogue entre paysage, matière et mémoire.
Grâce à des relevés topographiques numériques, la Monument Valley devient une matrice esthétique et narrative, où chaque fragment capturé sert de point de départ pour réinventer le territoire sous forme d’objets-paysages. Ces créations hybrides, à la croisée de l’art et du design, incarnent une tension entre tradition et modernité, combinant la richesse matérielle du bronze avec les possibilités offertes par les outils numériques contemporains.
En rendant hommage à la fonte de bronze au sable tout en l’adaptant à des perspectives actuelles, ce projet réinvente le statut des objets. Bien plus que de simples pièces d’usage, ces créations se posent en porteurs de récits, traduisant l’essence d’un lieu à travers une matérialité à la fois sensible et intemporelle.

Illustration, Le bronze paysager - Tom Letellier
Introduction : Le désert comme matière première
La fonte de bronze au sable, abordée dans les chapitres précédents, s’est révélée être une technique à la croisée des savoir-faire et des enjeux contemporains du design. Elle incarne un équilibre rare entre tradition et contemporanéité, offrant une matérialité riche de sens. Cette approche s’inscrit dans une quête actuelle : celle d’une conception durable et authentique, où chaque objet raconte une histoire incarnée dans un geste artisanal et une réflexion profonde sur les matériaux.
Ce dernier chapitre s’ouvre sur une ambition programmatique : instaurer un dialogue inédit entre environnement, matière et mémoire. C’est dans ce cadre que mon regard s’est posé sur la Monument Valley, un lieu découvert presque par hasard, mais qui fut pour moi une véritable révélation artistique. Ce désert, avec ses reliefs majestueux et ses teintes minérales, m’a semblé résonner profondément avec la fonte au sable. La permanence de ses formations rocheuses, contrastant avec le caractère éphémère du sable omniprésent, dessine une analogie puissante avec ce savoir-faire artisanal, où la matière brute devient un vecteur d’expression. Ce paysage s’est imposé comme une source d’inspiration majeure, une matrice esthétique, un point de départ pour concevoir des objets témoignant à la fois de la mémoire du lieu et de la pérennité du bronze.
Ce chapitre propose d’explorer les implications concrètes de cette démarche artistique et pratique à la fois. Dans un premier temps, nous plongerons dans le potentiel esthétique des paysages désertiques. Par la suite, nous examinerons les collaborations nécessaires pour entreprendre ce projet, ainsi que les défis techniques qu’il pose et les limites qui lui sont inhérentes. Pour finir, nous poserons les bases d’une réflexion sur les statuts des objets créés : des pièces à la fois d’usage et poétiques, où le bronze joue son rôle de vecteur de mémoire et de trait d’union entre l’éphémère et le pérenne.
En s’appuyant sur une réflexion à la fois esthétique, technique et programmatique, ce chapitre vise donc à esquisser une vision du design où paysage et matière dialoguent pour élaborer des récits sensibles et intemporels.

Dessin d’étude - Tom Letellier
1. Monument Valley
a. Le paysage comme matrice esthétique
C’est au fil des longues routes du sud-ouest américain, entre silence et horizon, que la Monument Valley s’est imposée à moi, presque comme une révélation. Ce lieu, découvert au hasard du voyage, m’a immédiatement saisi par sa force élémentaire. Là-bas, tout semble façonné par le temps : les reliefs abrupts, les teintes minérales, et cette cohabitation silencieuse et vibrante entre le sable et la roche. La puissance de ce paysage ne réside pas uniquement dans son immensité ou son aridité, mais dans cette alchimie singulière entre la permanence des formations rocheuses et la mouvance du sable qui les entoure. Je n’ai pas seulement vu un paysage à contempler, mais un territoire à questionner, à ressentir, et à transposer dans ma pratique.
Certains contours rocheux, d’une étrangeté presque familière, semblent porteurs d’une histoire universelle. Ils évoquent autant les mythes fondateurs des peuples autochtones que des visions d’un avenir possible, comme si ce paysage renferme une mémoire à la fois ancestrale et spéculative. Cette vallée m’a rappelé ces fictions futuristes et dystopiques qui me fascinent, où la rudesse de la nature se heurte à une humanité qui tente d’y inscrire ses propres constructions. Ce n’est pas tant la science-fiction comme genre qui m’inspire ici, mais son exploration de l’hybridation : la manière dont elle matérialise une tension entre archaïsme et sophistication, entre ce qui est brut et ce qui est façonné. Ce contraste devient une clé pour réfléchir à des formes, des matières et des dialogues dans le cadre de ce projet.

Monument Valley
Cette expérience a éveillé en moi des questionnements, ouvrant la voie à des intuitions créatives. Comment saisir l’essence d’un paysage et l’inscrire dans une collection d’objets ? Comment traduire, à travers une forme, la puissance d’un lieu tout en préservant son authenticité ? Et surtout, comment faire dialoguer la robustesse intemporelle du bronze, symbole de permanence, avec les outils numériques contemporains ? À l’image des récits d’hybridation, il s’agit ici d’imaginer une rencontre entre la matérialité brute et le potentiel technologique.
Le geste ancestral de la fonte au sable peut trouver un écho dans les outils numériques d’aujourd’hui, ouvrant un espace où les pratiques séculaires et les innovations technologiques peuvent se nourrir mutuellement. Plus qu’un simple projet, cette démarche devient une manière de raconter une histoire : celle où la mémoire d’un paysage se cristallise dans la matière, rendant palpable sa sensibilité poétique.
Ce projet ne vise pas à reproduire fidèlement la Monument Valley, ni à la transformer en motif décoratif. Il s’agit de créer des objets-paysages, des fragments tangibles qui témoignent d’une rencontre avec un territoire. Ces pièces, qu’elles soient mobilier ou sculpture, doivent porter en elles cette tension entre éphémère et durable, entre la matière mouvante du sable et la robustesse du bronze. Elles sont pensées comme des invitations : à ressentir, à explorer, à se confronter à l’essence du lieu. La Monument Valley n’est pas simplement un décor ; elle devient une matrice, une source d'imagination pour une matérialité poétique où la mémoire du paysage dialogue avec la création d’objets.

Emplacement de la Monument Valley
Cette démarche part du concept d’arrachement de paysage que nous verrons plus en détail par la suite, une approche qui consiste à extraire une copie numérique du territoire pour en faire une matière première. À partir de relevés topographiques, de photographies et de textures capturées dans la Monument Valley, cette méthode ne cherche pas à reproduire fidèlement le lieu, mais à transposer ses strates, ses contours et ses reliefs dans des objets porteurs de ces caractéristiques. Chaque création se veut une évocation du désert, capturant son essence sans en figer l’image.b. Du paysage à l’objet : une collection immersive et paysagère
L’objectif est donc de donner naissance à une collection d’objets-paysages, mêlant mobilier et sculptures, où les formes désertiques deviennent tangibles. Ces créations ne se limitent pas à une exploration esthétique : elles intègrent également la question de l’usage, comme des tables, des sièges ou des luminaires, établissant ainsi un véritable dialogue entre l’objet et son environnement. Ce double rôle, à la fois fonctionnel et narratif, permet de prolonger l’expérience du paysage dans un cadre domestique.
Cette exploration dépasse les limites de la fonctionnalité pour s’inscrire dans une exploration poétique de la matière. Les objets conçus deviennent des porteurs de mémoire, rendant perceptible une histoire inscrite dans le bronze. Ils invitent à considérer les objets d’intérieur non comme de simples pièces de mobilier, mais comme des vecteurs de récits, capables d’éveiller un intérêt sensible pour le paysage. À travers cette démarche, il s’agit de réinventer notre manière d’appréhender le territoire : non comme une simple image ou une surface à parcourir, mais comme une expérience singulière, traduite et transmise à travers l’objet.
2. Moyens et mise en œuvre – L’arrachement de paysage
a. Relevé topographique – Prélever le paysage
Le point de départ de ce projet est une démarche de prélèvement, non matériel, mais mémoriel et numérique. Grâce à la technologie du Scan 3D, il devient possible de capturer les reliefs, textures et strates qui caractérisent la Monument Valley. Cette technique permet de figer les spécificités d’un lieu dans un format numérique exploitable, offrant une représentation à la fois détaillée et malléable du paysage. Chaque scan agit comme une empreinte numérique, une archive des formes qui traduit les singularités géologiques de ce territoire aride et monumental.
Cependant, cette approche technologique ne peut se réduire à un simple enregistrement passif de données. Le prélèvement numérique est guidé par une démarche profondément subjective, proche de celle d’un explorateur ou d’un observateur, qui déambule à travers le paysage pour en saisir l’essence. Ce processus d’observation active est essentiel : il permet de repérer les fragments qui traduisent au mieux l’immensité du lieu, la puissance de ses reliefs ou la délicatesse des textures du sable. Chaque choix fait sur place devient un geste créatif, une sélection qui reflète un regard, une sensibilité, et surtout une intention de créer.
La déambulation elle-même devient une méthode. Elle invite à un rapport physique et sensible au paysage, où l’on perçoit les changements de lumière, les ombres projetées sur les formations rocheuses ou les variations des textures au fil du vent. Quels reliefs racontent l’histoire du lieu ? Quelles strates évoquent une existence à la fois brute et poétique ? Ces interrogations orientent le processus de sélection et déterminent les zones à prélever. Ce n’est pas simplement le paysage dans son ensemble qui est capturé, mais une série de fragments choisis pour leur capacité à condenser l’essence du lieu.
Ces fragments, bien que numériques, ne sont pas neutres. Ils constituent une matière première à forte charge symbolique et esthétique, destinée à être manipulée, transformée et transposée dans un nouvel univers formel. L’acte d’arrachement devient un geste créatif, où l’outil technologique s’associe à une intention narrative : celle de raconter le paysage à travers des objets qui traduisent la puissance d’un territoire.

Illustration, Arrachement de paysage - Tom Letellier
En filigrane, ce processus soulève des questions sur le rôle et les limites du numérique dans la création. Peut-on véritablement capturer la profondeur sensorielle d’un lieu à travers des données numériques ? Le Scan 3D, aussi précis soit-il, ne peut retranscrire le souffle du vent, la chaleur de la roche ou le silence imposant du désert. Pourtant, cette incapacité à tout saisir devient une force : elle invite à imaginer, à combler les lacunes techniques par une démarche poétique. Par ailleurs, la technologie du Scan 3D, loin d’être une simple méthode d’enregistrement, altère parfois le relief d’origine. Des glitches, des bugs, ou des variations dans la retranscription des couleurs et des textures peuvent apparaître, déformant subtilement les données initiales. Mais ce qui pourrait être perçu comme une limite ou une imperfection se révèle au contraire une qualité sensible du médium. Ces altérations involontaires enrichissent la matière numérique d’une dimension imprévue, ajoutant une couche d’interprétation qui dialogue avec la subjectivité du créateur.
Ainsi, le relevé topographique n’est pas seulement une étape technique : il devient un dialogue entre l’intangible et le tangible, entre ce qui est prélevé et ce qui est créé. Les subtils écarts introduits par la technologie rappellent que toute retranscription, même numérique, est une forme de traduction. Ces “imperfections numériques” ouvrent ainsi de nouvelles pistes, invitant à considérer la mémoire du lieu non comme une reproduction parfaite, mais comme une interprétation enrichie par les outils utilisés.
Ce prélèvement numérique constitue donc la première pierre d’un projet plus vaste, où chaque fragment scanné devient une trace, une empreinte du paysage. Mais loin de figer le lieu, ces empreintes numériques ouvrent le champ des possibles : elles permettent de recomposer, d’accentuer ou de transformer la matière originelle, tout en conservant la mémoire de son ancrage dans la Monument Valley. Cette tension entre fidélité et abstraction, entre capture et création, deviendra le moteur de la phase suivante du projet.
b. Une matière numérique
Une fois le prélèvement effectué, les données issues du Scan 3D constituent une base numérique brute, une sorte de matière première digitale qui porte déjà en elle les traces du paysage. Ces données, bien qu’extrêmement détaillées, nécessitent un travail de manipulation et de transformation pour devenir une véritable source de création. La modélisation paramétrique joue ici un rôle clé : elle permet de structurer ces relevés bruts en volumes exploitables et de commencer à expérimenter avec leurs formes.
Cette étape ouvre un champ d’exploration où il est possible de commencer à intervenir de manière active. Amplifier certains reliefs pour accentuer leur puissance visuelle, simplifier une texture pour en faciliter l’intégration dans un usage, ou encore fusionner plusieurs fragments pour créer une forme hybride : chaque manipulation devient une opportunité de réinterprétation. Ces ajustements ne se contentent pas de traduire la matérialité du paysage, ils invitent à le reconfigurer, à composer une mémoire augmentée qui dépasse la simple représentation.

Illustration, Du paysage au bronze - Tom Letellier
Cependant, ces manipulations interrogent sur les notions de fidélité et d’authenticité. Jusqu’où peut-on transformer un paysage sans en trahir l’essence ? Dans quelle mesure ces altérations, qu’elles soient amplifiées ou abstraites, enrichissent-elles ou appauvrissent-elles l’aspect originel du lieu ? Ce processus de traduction numérique est une forme d’équilibre délicat, où chaque choix – qu’il s’agisse de supprimer, de simplifier ou de complexifier – devient porteur d’une vision subjective.
Un aspect particulièrement stimulant de ce travail est la capacité du numérique à générer de nouvelles perspectives, à révéler des éléments invisibles à l’œil nu ou à réimaginer des configurations impossibles dans la réalité physique. Par exemple, en hybridant plusieurs fragments de relief, il est possible de créer des formes totalement inédites, des paysages imaginaires ancrés dans une base réelle. Ce va-et-vient entre abstraction et fidélité pousse à interroger les limites mêmes de la création. La matière numérique n’est alors plus seulement un support de retranscription : elle devient un terrain d’expérimentation, un laboratoire où le paysage est réinventé.
Au-delà de l’aspect technique, ce travail numérique s’inscrit dans une démarche poétique. Il ne s’agit pas de copier le lieu, mais d’en saisir l’esprit. Ce processus cherche à cristalliser la puissance du paysage dans des objets de décor qui portent en eux une mémoire augmentée. Ces créations, bien qu’ancrées dans leur origine géologique, s’enrichissent de ce dialogue entre numérique et matière, entre réalité et imagination, pour s’inscrire pleinement dans une vision contemporaine du design.
c. Création du modèle - La première incarnation de l’objet
La transition du numérique au tangible constitue une étape cruciale du projet : c’est à ce moment que les formes issues du paysage, encore immatérielles, prennent corps pour la première fois. Le modèle de fonderie devient cette première incarnation physique, une passerelle entre la mémoire numérique et le savoir-faire artisanal. Ce passage, loin d’être une simple reproduction mécanique, ouvre un espace de création où la technique et la matière dialoguent pour enrichir le processus.
Plusieurs approches peuvent être envisagées pour réaliser ces modèles. L’impression 3D, par sa précision, permet de retranscrire fidèlement les reliefs et textures issus de la modélisation numérique. Cependant, le travail manuel reste tout aussi essentiel : il apporte une dimension supplémentaire, une sensibilité qui enrichit ou corrige certains détails pour mieux répondre aux intentions esthétiques et aux exigences techniques. Dans de nombreux cas, une combinaison de ces deux procédés – impression et intervention manuelle – s’avère particulièrement puissant. Cette hybridation des méthodes, où le numérique et le geste coexistent, incarne l’essence même du projet.
Cette étape est cependant marquée par des contraintes propres à la fonte au sable, une technique exigeante qui impose d’adapter les modèles aux réalités de l’atelier. Les formes doivent être pensées pour respecter des critères précis : angle de dépouille, évacuation des moules, solidité des structures, encombrement des pièces. Ces ajustements, loin de brider la création, deviennent au contraire des défis stimulants. Ils transforment chaque contrainte en opportunité pour repenser les volumes et ajuster les textures, enrichissant ainsi la complexité formelle des objets.
L’expérimentation est au cœur de cette phase. Les volumes et textures des modèles doivent être testés pour évaluer leur comportement dans la matière finale, le bronze. Comment ce métal capte-t-il les subtilités des reliefs numériques ? Quelle est la restitution des contrastes entre la rugosité du sable et l’intensité des strates rocheuses dans cette nouvelle matérialité ? Ces essais sont essentiels pour affiner le processus et garantir que chaque objet porte en lui une richesse sensorielle et poétique. L’interaction avec la lumière, l’échelle des volumes, le toucher et l’espace deviennent une préoccupation centrale, orientant les choix esthétiques et techniques.

Collection archétypale, mobilier en bronze - Tom Letellier
La collaboration avec des artisans spécialisés, comme ceux de la fonderie Deroyaume, avec laquelle le projet commence à émerger, est un élément fondamental de cette démarche. Leur maîtrise des matériaux et des gestes traditionnels permet de donner vie à des formes intrigantes tout en préservant l’authenticité du savoir-faire. Ces partenariats instaurent un dialogue fécond entre la tradition artisanale et les technologies numériques. Les artisans apportent leur expertise et leur regard critique, tandis que les outils numériques élargissent les possibilités créatives, augmentant ainsi la portée du projet.
Ce dialogue entre artisanat et innovation reflète une vision contemporaine du design, où les objets ne sont pas de simples produits, mais des récits matérialisés. Chaque objet, issu de cette collaboration, devient le témoin d’un territoire réinterprété. Les qualités du paysage désertique, capturées et transformées, acquièrent une nouvelle existence dans le bronze, entre intemporalité et contemporanéité. Ces créations ne sont pas uniquement des fragments de paysage : elles sont des traces vivantes, inscrites dans une mémoire partagée entre le lieu, la main et la matière.
3. Objectifs et perspectives - Le statuts des objets
a. Une position artistique
Ce projet aspire à dépasser la simple production d’objets d’usage pour proposer une expérience esthétique et narrative. Chaque pièce de la collection, qu’il s’agisse de mobilier ou d’une sculpture, devient un fragment tangible d’un paysage désertique, une transposition artistique de la Monument Valley dans l'environnement domestique. L’objectif est d’incarner la puissance géologique de ce territoire tout en révélant sa sensibilité : une alchimie entre l’immensité brute des reliefs et la fragilité des textures du sable.
Ces objets, bien qu’ancrés dans une inspiration paysagère, s’inscrivent dans une démarche de création hybride. Ils mêlent usage et évocation artistique, permettant à l’utilisateur de ne pas seulement interagir avec un objet, mais de ressentir une connexion avec un environnement. Une table pourrait ainsi évoquer les strates d’un plateau rocheux, un luminaire la lumière mouvante du désert au crépuscule, ou encore un siège la solidité d’un monolithe taillé par le vent et le temps. Ces pièces racontent des histoires où l’usager est invité à explorer la Monument Valley autrement, non seulement par le regard, mais aussi par le toucher à travers l’objet.
Au-delà de la simple matérialisation, ces objets incarnent un dialogue entre passé et présent, entre les strates géologiques de la Monument Valley et l’acte créatif contemporain. Ils ne sont pas de simples reproductions d’un lieu, mais des interprétations sensibles qui permettent à l’utilisateur de ressentir, au travers de l’objet, un écho du désert. Chaque création devient une interface entre l’humain et le territoire, une manière d’inviter la nature dans l’espace domestique tout en respectant son essence.
Cette future collection s’inscrit donc dans une vision élargie du design : celle d’un design narratif, où la forme et la fonction sont au service d’une histoire. Les objets ne sont pas seulement utilitaires, ils deviennent des médiums de transmission, capables de faire dialoguer des temporalités, des paysages, et des émotions dans une matérialité contemporaine.

Maquette, matière issus d’un scan 3D - Tom Letellier
b. Hommage à la fonte
Un des enjeux fondamentaux de ce projet est de revaloriser la fonte au sable. Ce n’est pas seulement un hommage à une pratique séculaire, mais une tentative de réinterpréter ce savoir-faire dans un cadre contemporain. Loin d’être figée dans sa tradition, la fonte au sable devient ici un terrain d’expérimentation où les gestes artisanaux rencontrent les outils numériques. Cette démarche s’inscrit dans une volonté de préserver l’authenticité du geste, tout en le renouvelant par l’introduction d’une matière numérique, issue du relevé 3D. Les différentes étapes du processus - le moulage, la fonte, la finition — ne sont pas simplement des actes techniques, mais des opérations où chaque détail compte. Les imperfections volontaires ou involontaires dues au procédé, qu’il s’agisse de grains de sable restés dans le bronze ou de subtilités dans le relief, participent à l’authenticité et à la richesse de chaque création.
La valeur narrative de ce savoir-faire prend également tout son sens dans la manière dont il relie le paysage désertique et la main de l’artisan. Chaque objet conçu dans ce projet porte en lui une mémoire vivante, celle du lieu qui l’a inspiré et celle des mains qui lui ont donné forme. Le travail du fondeur devient un prolongement de celui du designer, une étape essentielle où la matière brute se charge de sens. En cela, la fonte au sable n’est pas seulement un procédé : elle est une interface entre le tangible et l’intangible, entre l’idée et l’objet fini.
Cette relecture contemporaine de la fonte au sable dépasse l’enjeu technique pour interroger son rôle dans un monde en quête de sens. Dans un contexte où les objets sont souvent standardisés, reproduits à l’infini, la fonte au sable rappelle la valeur du singulier et du fait main. Ce projet propose ainsi de donner à cette technique sa place dans le design contemporain, non pas comme un simple savoir-faire patrimonial, mais comme un médium expressif capable de répondre aux aspirations contemporaines pour des objets qui durent, riches de sens et enracinés dans une histoire.
Pour finir, collaborer avec des fonderies comme Deroyaume ne signifie pas seulement accéder à une expertise technique : c’est aussi entreprendre un dialogue avec des artisans qui apportent leur vision et leur expérience à chaque étape du processus. Ce dialogue est l’illustration parfaite de la manière dont la tradition et l’évolution des techniques peuvent coexister et s’enrichir mutuellement, donnant lieu à des créations qui incarnent à la fois la mémoire d’un savoir-faire ancestral et l’imaginaire d’un futur possible pour ces techniques.
c. Quel statut pour ces objets ?
Ce projet se concrétisera à travers une série de pièces et de premiers objets qui incarneront les ambitions esthétiques et techniques explorées dans ce mémoire. Ces créations ne se limiteront pas à une simple expérimentation ou à une production confidentielle, mais visent à devenir des pièces exposables, capables de dialoguer avec différents contextes. Qu’ils soient présentés dans des galeries d’art, des expositions de design ou des environnements domestiques, ces objets chercheront à interpeller par leur capacité à retranscrire une mémoire paysagère dans une matérialité contemporaine.
Un des enjeux majeurs de ce projet réside dans le positionnement des objets. Doivent-ils être envisagés comme des pièces uniques, préservant la singularité de chaque création ? Des éditions limitées, permettant de conjuguer exclusivité et diffusion ? Ou encore des objets reproductibles, plus accessibles tout en respectant l’authenticité du processus ? Cette question, encore ouverte, reflète une tension entre les valeurs propres à l’artisanat, unicité et singularité, et les opportunités offertes par les technologies de reproduction contemporaines.

Proposition archétypale d’objet - Tom Letellier
Les perspectives futures prolongent une démarche déjà ancrée dans une pratique diversifiée, où la création ne se limite pas à la conception d’objets, mais s’étend à une exploration plus large de différents médiums. Dans ce projet, je mobilise des outils variés : de la création d’images numériques issues des relevés 3D aux expérimentations matérielles en bronze, en passant par la modélisation paramétrique et les rendus visuels. Ces pratiques, loin d’être cloisonnées, participent d’un même élan : traduire la mémoire et l’esthétique des paysages dans des formes tangibles, mais aussi dans des récits visuels et narratifs.
Cette diversité dans ma pratique pourrait être enrichie par des dialogues et collaborations avec d’autres disciplines. Par exemple, associer un géologue pour approfondir la compréhension des reliefs, ou travailler avec des photographes et plasticiens pour développer des narrations complémentaires autour du paysage et de la mémoire. Mais cette interdisciplinarité ne constitue pas une rupture avec ma démarche actuelle : elle s’inscrit dans la continuité d’une approche où l’image, la matière et la forme dialoguent déjà étroitement pour construire une vision d’ensemble cohérente.
En réfléchissant à des formats audiovisuels ou immersifs pour accompagner les objets créés, il serait possible d’aller plus loin dans l’expérience narrative qu’ils véhiculent, tout en amplifiant l’impact sensible et esthétique du projet. Les objets, bien que centraux, deviennent ainsi des fragments au sein d’un écosystème créatif plus large, où chaque médium – qu’il s’agisse d’une sculpture, d’une image ou d’une projection – participe à transmettre l’essence d’un territoire.
Cette diversité de pratiques, déjà au cœur de mon travail, témoigne d’une vision élargie de la création : celle d’une approche holistique où le design d’objets cohabite avec des médiums d’expression complémentaires. C’est dans cette pluralité que réside la richesse du projet, où la mémoire, la matière et l’image s’entremêlent pour réinterpréter le paysage et en proposer une lecture contemporaine.
Conclusion : Le bronze comme récit paysager
Lorsque je retrace le chemin qui m’a conduit à ce projet, je perçois un fil conducteur presque invisible, mais pourtant constant : une fascination pour le bronze, née dans les jardins du musée Bourdelle. Ce matériau, que je découvrais alors comme un enfant émerveillé, est bien plus qu’une simple matière pour moi. Il est devenu un symbole, une clé pour comprendre le lien entre le geste créatif et la mémoire qu’il traduit. Ce souvenir fondateur s’est enraciné en moi et a guidé mes choix, mes apprentissages, jusqu’à m’amener, presque naturellement, à la Monument Valley. Là-bas, face à l’immensité des reliefs du désert et à la puissance élémentaire du sable, j’ai trouvé une résonance parfaite avec le bronze : une matière qui, comme ce paysage, porte en elle une tension entre force brute et délicatesse des détails.
Ce projet est à la fois un voyage intime et une exploration créative. Il raconte comment une fascination personnelle s’est transformée en démarche artistique et technique, mêlant tradition et évolution des techniques. À travers la fonte au sable, j’ai cherché à prolonger ce dialogue entre un matériau millénaire et une pratique contemporaine, à travers des outils numériques qui ouvrent de nouvelles perspectives sans jamais effacer la singularité du geste artisanal.
Au cœur de cette démarche, il y a la Monument Valley. Ce lieu est bien plus qu’un décor ou une inspiration visuelle : il est une matrice, un espace chargé de mémoire, où chaque relief, chaque texture raconte une histoire. En choisissant de travailler à partir de ce paysage, j’ai voulu savoir comment un territoire peut être transposé dans un objet, non comme une simple reproduction, mais comme une interprétation sensible. Chaque scan, chaque manipulation numérique, chaque fonte de bronze devient alors un fragment de ce dialogue entre le lieu et la matière.
Les objets créés – qu’il s’agisse de mobilier ou de sculptures – ne se limitent pas à leur fonction. Ils sont pensés comme des porteurs de récits, des fragments tangibles de paysage, capables d’instaurer une relation intime avec celui qui les contemple ou les utilise. C’est une invitation à ressentir, à explorer, à s’immerger dans l’imaginaire du désert.
Le choix du bronze n’est pas anodin dans ce projet. Ce matériau, que j’ai appris à connaître dès l’enfance, incarne une permanence que peu d’autres peuvent égaler. Il est à la fois ancré dans l’histoire et ouvert aux réinventions. La fonte au sable, par sa simplicité apparente et sa profondeur technique, fait écho à cette idée de la mémoire qui traverse le temps. Chaque objet en bronze est un témoignage du paysage qui l’a inspiré, du geste qui l’a façonné, et du dialogue entre l’humain et la matière.
Mais le bronze est aussi une matière vivante, qui évolue avec le temps, qui capte la lumière et la transforme, qui porte en elle les traces de sa fabrication. C’est un matériau qui parle, et c’est cette qualité narrative qui m’a fasciné dès mes premières expérimentations. Dans ce projet, il devient un lien entre les paysages géologiques de la Monument Valley et la création contemporaine, entre le savoir-faire de la fonderie et les outils numériques qui repoussent les limites de la forme.
Ce projet est à la fois un aboutissement et un point de départ. Il témoigne d’une recherche personnelle sur la manière de faire dialoguer artisanat et innovation, mémoire et création. Mais il ouvre aussi des perspectives. Les objets créés ne sont pas des pièces figées mais des invitations à poursuivre cette réflexion, à explorer davantage ce que le bronze peut offrir comme terrain d’expérimentation. Ils incarnent une volonté de réconcilier le geste de la main avec les outils numériques, de transcender la simple matérialité pour inscrire chaque création dans une histoire plus vaste.
Enfin, ce projet illustre une quête qui dépasse le simple champ du design : celle de trouver dans la matière une manière de raconter, de transmettre, de faire vibrer une mémoire. À travers la fonte au sable, à travers le bronze, il s’agit de réaffirmer l’idée que le geste créatif peut être une réponse aux questions du temps, du lieu, et du rapport entre l’humain et son environnement.
En refermant ce mémoire, je me rends compte que ce projet n’est pas un aboutissement, mais une étape dans une exploration qui se poursuit. De l’enfant fasciné par les sculptures de Bourdelle à l’explorateur numérique qui scanne les reliefs de la Monument Valley, il y a une continuité, un fil rouge : un lien profond avec la matière et une volonté de donner forme à des récits qui perdurent.
Le bronze, comme la Monument Valley, comme chaque objet créé dans ce projet, est une trace : l’empreinte d’un instant, d’un regard, d’un geste. Et si ce projet est une invitation à regarder autrement un paysage, une matière, ou un objet, il est aussi pour moi une manière de poursuivre ce voyage entre mémoire, matière et création, en laissant toujours une place à l’imaginaire et à la qualité du geste.
Bibliographie
ALLEN, Denise, BORSCH, Linda, DRAPER, James David, FRAIMAN, Jeffrey, STONE, Richard E., Italian Renaissance and Baroque Bronzes in The Metropolitan Museum of Art, New York, The Metropolitan Museum of Art, 2019.
ASHBY, Michael, Materials and the Environment: Eco-informed Material Choice, Butterworth-Heinemann, 2009.
BAUDRILLARD, Jean, La Société de consommation, Paris, Gallimard, 1970.
BUNNELL, Katie, Digital Craft: The Evolution of Digital Technology in the Applied Arts, Berg Publishers, 2010.
CHAPMAN, Jonathan, Emotionally Durable Design: Objects, Experiences, and Empathy, Routledge, 2005.
CLINE, Eric H., The Oxford Handbook of the Bronze Age Aegean, Oxford, Oxford University Press, 2010.
DORMER, Peter, The Art of the Maker: Skill and Its Meaning in Art, Craft and Design, Londres, Thames & Hudson, 1994.
EDGERTON, David, The Shock of the Old: Technology and Global History since 1900, Oxford University Press, 2006.
ELUÈRE, Christiane, MOHEN, Jean-Pierre, L’Âge du bronze en Europe, Paris, Gallimard, 1991.
FONG, Wen, The Great Bronze Age of China: An Exhibition from the People’s Republic of China, New York, The Metropolitan Museum of Art, 1980.
FRY, Tony, Design as Politics, Berg Publishers, 2010.
JULIA, Émile-François, Antoine Bourdelle, Paris, Librairie de France, 1930.
LEROI-GOURHAN, André, Le geste et la parole, Paris, Albin Michel, 1964.
MITTERRAND, Jean-Gabriel, Lalanne: A World of Poetry, New York, Assouline Eds, 2023.
MUSCARELLA, Oscar White, Bronze and Iron, New York, The Metropolitan Museum of Art, 1988.
MURRAY, Robin, Circular Economy: A Wealth of Flows, Ellen MacArthur Foundation Publishing, 2015.
PITTMAN, Holly, Art of the Bronze Age: Southeastern Iran, Western Central Asia, and the Indus Valley, New York, The Metropolitan Museum of Art, 1984.
PRICE, T. Douglas, Europe Before Rome: A Site-by-Site Tour of the Stone, Bronze, and Iron Ages, Oxford, Oxford University Press, 2013.
RODIN, Auguste, Entretiens, réunis par Paul Gsell, Paris, Bernard Grasset, 1924.
SENNETT, Richard, The Craftsman, Yale University Press, 2008.
VARENNE, Gaston, Bourdelle par lui-même, Paris, Fasquelle Éditeurs, 1952.
Sitographie
Bassompierre, La technique de la fonte au sable, disponible sur :
https://www.bassompierre.fr/post/la-technique-de-la-fonte-au-sable
Carpenters Workshop Gallery, Eric Schmitt, disponible sur :
https://carpentersworkshopgallery.com/artists/eric-schmitt/
Carpenters Workshop Gallery, Rick Owens, disponible sur :
https://carpentersworkshopgallery.com/artists/rick-owens/works/
Galerie Dumonteil, Jean-Marie Fiori, disponible sur :
http://www.dumonteil.com/fr/artist/jean-marie-fiori/
Max Lamb, disponible sur :
https://maxlamb.org/
Max Lamb, Pewter Stool, disponible sur :
https://maxlamb.org/031-pewter-stool/
Musée Rodin, Fonte au sable, disponible sur :
https://www.musee-rodin.fr/ressources/techniques/fonte-au-sable
Musée Rodin, Moulage, disponible sur :
https://www.musee-rodin.fr/ressources/techniques/moulage
Reliance Foundry, Le moulage au sable, disponible sur :
https://www.reliance-foundry.com/blog/moulage-au-sable-fr
Rick Owens, disponible sur :
https://www.rickowens.eu/en/US/furnitures
Studio Liaigre, disponible sur :
https://www.studioliaigre.com/fr/
© Crédits photographiques : Tom Letellier
Contact ︎
︎ tom_letellier@icloud.com
︎ @tom_letellier
Le projet de diplôme ︎
Projet en cours de réalisation...