Tom Letellier


Monument Valley


Ce mémoire explore la rencontre entre savoir-faire artisanal et design contemporain à travers la fonte de bronze au sable. Cette technique séculaire, symbole de durabilité et de mémoire, est réinterprétée pour interroger sa pertinence à l’ère de l’innovation technologique.

Après une analyse de la place du bronze dans l’histoire et l’artisanat, mettant en lumière ses valeurs d’intemporalité, l’étude examine comment la fonte au sable, ancrée dans des gestes anciens, dialogue avec les outils modernes pour ouvrir la voie à des pratiques hybrides.

Ces réflexions prennent forme dans une collection de mobilier et d’objets sculpturaux inspirés par les reliefs de la Monument Valley, traduisant ce paysage en objets-paysages mêlant art et design.

Cet écrit propose ainsi une vision où tradition artisanale et évolutions technologiques s’unissent pour raconter des récits intemporels, réinventant le rôle du design comme vecteur de dialogue entre mémoire, matière et création.



1/3 : F
eu, sable et bronze
︎ Octobre 2024
2/3 :
Le choix du bronze
︎ Novembre 2024
3/3 : 
Le bronze comme récit paysager
︎ Décembre 2024

Chapitre 2


Le choix du bronze


Ce chapitre explore la pertinence contemporaine de la fonte de bronze au sable face aux enjeux de durabilité, de matérialité et d’innovation technologique. En réinterprétant ce savoir-faire ancestral, il propose une vision hybride où tradition et modernité coexistent, mettant en lumière la richesse symbolique et sensorielle du bronze face à l’éphémère et à l’abstraction numérique.

La réflexion s’articule autour du potentiel du bronze comme matériau soutenable, capable d’incarner une résistance au consumérisme tout en répondant aux défis contemporains. Elle examine également l’intégration des outils numériques, tels que la modélisation paramétrique et l’impression 3D, pour enrichir les pratiques artisanales sans compromettre leur authenticité. Enfin, le bronze est présenté comme un médium d’expression intemporel, ancré dans une quête de pérennité et d’équilibre entre héritage et innovation technique.




Lingots de bronze

Introduction : Perspectives d’un savoir-faire intemporel


    Dans un contexte dominé par le numérique et les matériaux éphémères, la fonte de bronze au sable, ancrée dans les savoir-faire ancestraux, renoue avec une matérialité et une pérennité qui résonnent avec les enjeux contemporains de durabilité et de signification. En contraste avec la rapidité de consommation actuelle, le bronze incarne un retour aux valeurs de permanence et de présence tangible dans le design.

Ce chapitre aborde la pérennité de la fonte de bronze au sable sous un angle critique, face aux dilemmes actuels du design. Dans un contexte où l’industrie privilégie souvent la rapidité et l’éphémère, la durabilité se redéfinit non seulement en termes de résistance matérielle, mais aussi d’impact environnemental et de potentiel de réemploi des objets. La fonte de bronze, bien que recyclable, reste relativement énergivore, ce qui invite à repenser la notion de production de manière plus soutenable. Par ailleurs, l’essor des technologies numériques et des matériaux composites rend le retour au bronze paradoxal, car ce matériau offre une richesse sensorielle et une profondeur symbolique que l’abstraction numérique ne peut atteindre. La question se pose alors de savoir comment intégrer ces outils modernes dans une pratique artisanale sans en trahir l’essence. Enfin, ce retour aux techniques traditionnelles soulève le débat sur la pertinence de l’héritage dans un monde tourné vers l’innovation technologique.

En réinterprétant la fonte de bronze au sable, ces recherches adoptent une position hybride : elles célèbrent l’authenticité des gestes et techniques traditionnels tout en explorant de nouvelles perspectives grâce à l’intégration d’outils numériques avancés tels que le Scan 3D et la modélisation paramétrique, permettant ainsi d’étendre le potentiel de ce savoir-faire séculaire. L’objectif est de démontrer comment artisanat et technologie peuvent coexister sans compromettre la richesse et la profondeur du matériau. En combinant des pratiques numériques avec la rigueur de l’artisanat, il s’agit de questionner la place du bronze aujourd’hui, non pas comme une simple résurgence historique, mais comme une matière d’expression repensée, au cœur des enjeux contemporains du design.

1. Le dialogue entre héritage artisanal et contexte contemporain


a. L’artisanat comme résistance à l’éphémère

    À une époque où les objets sont souvent conçus pour une durée de vie limitée, la fonte de bronze au sable incarne une résistance à l’éphémère. Dans La Société de consommation, Jean Baudrillard dénonce le caractère jetable et interchangeable des objets produits en masse, issus d’une logique où la rapidité de renouvellement et l’obsolescence deviennent des normes. Cette “culture du provisoire”︎1︎ s’oppose directement à l’artisanat, qui valorise la pérennité et la symbolique des objets, les inscrivant dans une temporalité durable. Contrairement aux produits de consommation courante, le bronze dépasse la simple fonctionnalité : il porte en lui un héritage et une histoire qui transcendent les modes et les tendances.

La fonte au sable témoigne de cette quête d’intemporalité. L’objet façonné par cette méthode est conçu pour résister aux épreuves du temps, non seulement par sa matière, mais aussi par sa charge culturelle et émotionnelle. Chaque pièce de bronze est ainsi le fruit d’un savoir-faire, l’artisan transmettant une part de son propre héritage. Selon Pierre-Damien Huyghe, philosophe et théoricien du design, la notion de durabilité dépasse la seule longévité matérielle et rejoint celle du “soutenable” : l’objet doit être en adéquation avec des valeurs de respect, de pérennité et de sens, à l’opposé des logiques de production rapide et de l’éphémère, tant dans leur fonction que dans leur qualité. Dans cette optique, la fonte de bronze oppose une réponse tangible aux cycles de renouvellement incessants et symbolise une quête de matérialité. Ce matériau résistant devient ainsi un support de réflexion pour notre rapport aux objets : il invite à retrouver des pratiques où la création prend le temps de se charger de sens et de signification, un luxe dans un monde où efficacité et fonctionnalité prédominent.

Pour les créateurs contemporains, choisir le bronze revient à redécouvrir le potentiel de réappropriation des valeurs artisanales dans une société marquée par la production de masse. La fonte au sable, en offrant une matérialité durable et porteuse de récits, montre comment l’artisanat peut être un vecteur de résistance au consumérisme dominant et apporter une réponse à la quête croissante de sens et de profondeur dans nos objets.



Moule en sable


b. La fonte de bronze au sable, une technique intemporelle

Avant de s'intéresser au travail spécifique de chaque créateur, il est intéressant de constater que l’utilisation du bronze dans le design et l’artisanat contemporains n’est pas simplement une résurgence nostalgique. En effet, pour des artistes et designers comme Christian Liaigre, Eric Schmitt, Rick Owens et Jean-Marie Fiori, le bronze représente une matière d’expression riche, un médium qui permet d’articuler une vision résolument contemporaine tout en s’appuyant sur des références historiques et culturelles profondes. À travers leurs œuvres, ces créateurs montrent comment le bronze peut incarner une esthétique à la fois intemporelle et singulière, en résonance avec les tendances et les sensibilités actuelles.

La noblesse silencieuse selon Liaigre






Christian Liaigre, figure emblématique de la sobriété élégante, explore le bronze dans une démarche qui allie modernité et classicisme. Son style, fondé sur une esthétique épurée et luxueuse, met l’accent sur le détail raffiné et une simplicité recherchée. Liaigre ne cherche pas l’effet de style ou l’ornement excessif ; il privilégie au contraire une “luxueuse simplicité” où chaque matériau trouve sa place et dialogue subtilement avec son environnement. Son intérêt pour le bronze s’inspire des artistes qui l’ont marqué, tels que Giacometti et Brancusi, dont les formes épurées et la profondeur des matières résonnent dans ses créations. À l’instar du minimalisme radical de Donald Judd ou des influences des arts premiers, Liaigre utilise le bronze pour insuffler une noblesse silencieuse aux intérieurs qu’il conçoit. Pour lui, le bronze n’est pas qu’un matériau ; il est un vecteur de bien-être, d’une sophistication discrète, qui s’intègre dans des projets allant des chalets alpins aux résidences urbaines.

Eric Schmitt, vestiges et mémoire du futur





Eric Schmitt, autodidacte et créateur singulier, aborde le bronze comme une matière vivante, empreinte d’une gravité et d’une intemporalité qui en font des objets durables, pensés pour résister à l’épreuve du temps. Schmitt cherche à insuffler à ses créations une présence et un sens d’éternité, un peu comme les églises romanes du Poitou qui ont marqué son enfance. À travers ses œuvres, comme la table “Jarre” ou les cabinets en marbre, il cultive un rapport apaisé aux formes, en quête d’équilibre et de pureté, sans recours à l’ornement.

Sa recherche se traduit par des explorations sur l’équilibre et la tension, qu’il matérialise dans des tables et des consoles en bronze parfois combinées à des matériaux contrastant. Cette approche confère à ses pièces une dimension sculpturale qui défie la rigidité du métal tout en exaltant sa densité. Inspiré par la forêt de Fontainebleau, Schmitt introduit des éléments organiques dans son travail, comme en témoignent ses séries de souches d’arbres et de rochers en bronze. Cette fusion de la nature et du métal exprime un clair-obscur, où se mêlent densité et légèreté, matière ancienne et actuelle.

Dans sa démarche, Eric Schmitt renonce aux tendances éphémères pour tendre vers une esthétique qu’il espère “intemporelle”, créant des objets robustes, presque indestructibles, qui évoquent les vestiges d’une civilisation encore à venir. Par cette approche, le bronze devient pour lui bien plus qu’un simple matériau : il s’impose comme un vecteur de résistance face à l’éphémère et invite à la contemplation dans un monde dominé par la rapidité et le renouvellement constant. Chaque objet conçu par Schmitt incarne une vision du design où l’œuvre, bien que contemporaine, semble chargée d’histoire, comme si elle avait traversé les âges. Son travail sur le bronze confère aux objets une aura de permanence et de mystère, un ancrage dans le temps qui défie les modes passagères. Pour Schmitt, le bronze devient ainsi un gardien de mémoire, capable de porter les traces de la nature et des gestes humains dans une alliance durable, où la matière et le récit se rejoignent pour donner lieu à des créations chargées de profondeur.


Rick Owens, des matériaux bruts aux formes primitives





Rick Owens, créateur de mode à l’origine, a élargi son univers en 2005 en se lançant dans la création de mobilier en collaboration avec sa compagne Michèle Lamy. Ensemble, ils marient matériaux bruts et formes primitives pour créer des œuvres à l’esthétique radicale. Sensible à la matière, Owens s’attache à exploiter la texture et le poids de chaque matériau, du contreplaqué au bronze, en intégrant des éléments évoquant la rudesse des skateparks californiens jusqu’à la sophistication de figures comme Brancusi. Dans sa collection de meubles, le bronze devient un élément central, lui permettant d’articuler des créations imposantes et presque sculpturales qui semblent défier le temps. Leurs œuvres, des meubles aux objets en passant par les bijoux, affichent une résistance à la consommation rapide en célébrant la permanence et l’authenticité. Exposées dans des institutions telles que le Musée d’art moderne de Paris et le MOCA de Los Angeles, leurs créations sculpturales et intemporelles deviennent des symboles de contemplation, ancrant l’esthétique brute et essentielle d’Owens dans le domaine de l’art et du design.

Jean-Marie Fiori, ou quand le mobilier devient sculpture





Jean-Marie Fiori, sculpteur français reconnu, développe un univers singulier où se mêlent humour, fantaisie et art animalier. Après une première carrière en peinture et en décoration, il se tourne dans les années 90 vers la sculpture, adoptant un style à la fois rigoureux et ludique. Sa démarche artistique est marquée par une exploration des formes animales qu’il traduit en mobilier et installations monumentales. Les animaux, omniprésents dans son œuvre, se transforment en pièces de mobilier : des taureaux deviennent de commodes, des cerfs se métamorphosent en tables, créant un lien inattendu entre nature et mobilier.

Utilisant le bronze, Fiori confère à ses créations une solidité et une intemporalité qui résonnent avec les Arts Décoratifs, dans la lignée des œuvres de Claude et François-Xavier Lalanne. Collaborant étroitement avec la galerie Dumonteil, ses pièces sont exposées internationalement, de Paris à New York, jusqu'à Shanghai, séduisant les amateurs d’art par leur caractère unique et leur capacité à redéfinir les frontières entre sculpture, design et mobilier.

“J’ai découvert le bronze presque par hasard. Au départ, ce matériau ne m’attirait pas vraiment, mais j’ai appris à l’aimer. J’ai pris conscience qu’une sculpture en bronze, même mille ans plus tard, sera toujours là. J’ai été séduit par cette capacité du bronze à traverser les âges.”


Extrait d’une discussion avec Jean-Marie Fiori


c. L’empreinte dans le design

Le concept d’empreinte dans la pratique du bronze révèle une dimension essentielle de la relation entre matière, mémoire et geste. L’empreinte n’est pas seulement un moyen de reproduction, mais le passage d’une forme fugace dans une matière éphémère — ici le sable, à une mémoire pérenne incarnée par le bronze. Le sable, malléable et temporaire, garde brièvement la trace d’un modèle avant de la céder au bronze. Ce transfert rend visible une alchimie particulière : une forme sculptée, une fois moulée et coulée, devient plus qu’un simple objet. Elle incarne un instant, un geste, conservé dans la solidité du métal.

Dans la fonte de bronze au sable, le moule devient un espace de mémoire temporaire, une archive de la matière, qui enregistre non seulement les volumes et les lignes, mais aussi les textures et les aspérités. Cette mémoire est à la fois sensible et tangible, presque charnelle. En marquant ainsi la transition entre l’éphémère et le durable, l’empreinte matérialise la relation entre l’objet et l’environnement où il a été façonné, mais aussi entre l’artisan et sa création. Le moule, qui disparaît après la coulée, est en quelque sorte le dépositaire d’une mémoire en devenir ; il recueille l’essence d’une forme pour la transposer dans un matériau plus noble, destiné à traverser le temps.



Moule en sable en préparation


La pratique du moulage en fonderie devient ici un moyen d’inscrire une continuité entre un avant et un après dans le processus de fabrication, où chaque objet conserve la trace des gestes qui l’ont fait naître, ainsi que de l’environnement matériel dans lequel il a pris forme. L’empreinte devient une sorte de signature invisible de la matière : elle porte en elle la mémoire du processus, une inscription silencieuse de la main de l’artisan et de l’instant de la création. En ce sens, l’idée de l’empreinte dépasse l’objet lui-même pour évoquer quelque chose de plus vaste — une permanence du geste et de la matière dans un monde en perpétuelle mutation. L’empreinte, dans la fonte de bronze, est donc bien plus qu’un moyen de fixer une forme ; elle est une façon de préserver, dans le métal, l’histoire d’un contact bref avec une matière qui lui est pourtant indissociable.

Max Lamb, designer britannique, incarne cette démarche avec son projet Pewter Stool, réalisé sur les plages de Cornwall au Royaume-Unis. Pour cette œuvre, il sculpte directement dans le sable la forme du tabouret avant d’y verser de l’étain en fusion. Ce processus permet au métal de capturer chaque grain et relief du sable de la plage, donnant à l’objet final une texture brute et irrégulière qui porte la trace de son environnement originel. Lamb exploite ici les variations naturelles du terrain et la spontanéité du moulage dans le sable, créant ainsi des œuvres uniques où chaque détail est une empreinte authentique du site même de leur création.






En intégrant l’empreinte du sable dans la forme solide du métal, Lamb explore cette tension entre l’éphémère et le durable, entre la matière malléable du sable et la pérennité du métal. Ce contraste saisissant, qui oppose la nature irrégulière du sable aux procédés industriels standardisés, confère à l’objet un caractère sensoriel et symbolique où l’on perçoit à la fois le geste du créateur et la présence immédiate de la nature. Dans Pewter Stool, l’empreinte devient ainsi un marqueur de mémoire et de temps, une signature qui rend hommage à l’instant de création tout en inscrivant la matière dans une continuité temporelle.

L’œuvre de Lamb, à travers ce processus, témoigne d’un désir de capturer et de figer la mémoire du geste initial dans le métal, transformant le sable éphémère en une sorte d’archive vivante. Ce dialogue entre la matière et l’environnement, entre l’objet et l’espace où il a été façonné, illustre la force créative de l’empreinte dans la création d'objets.

︎1︎ Voir  BAUDRILLARD, Jean, La Société de consommation, Paris, Gallimard, 1970.

2. Le bronze à l’épreuve de la “durabilité” et de la production soutenable


a. Repenser la durabilité

    Dans le contexte actuel du design, la durabilité est généralement perçue comme la capacité d’un objet ou d’un matériau à résister au passage du temps tout en gardant son intégrité physique et esthétique. Cette vision de la durabilité, héritée en partie des mouvements modernistes, s’attache avant tout à la solidité et à la résilience de la matière. Le bronze, par sa résistance naturelle à la corrosion et sa longévité, incarne d’ailleurs parfaitement cet idéal. Toutefois, cette approche peut se révéler insuffisante face aux défis environnementaux actuels, car elle ne prend pas toujours en compte les implications écologiques et sociétales de la production et de l’exploitation des ressources.

Pour Pierre-Damien Huyghe, la notion de “soutenable” représente une alternative critique, en élargissant la réflexion sur la durabilité pour y inclure des dimensions éthiques et environnementales. Là où la durabilité se concentre sur la longévité des objets, la soutenabilité questionne la manière dont ces objets sont fabriqués, leur impact tout au long de leur cycle de vie, ainsi que leur capacité à coexister de manière équilibrée avec l’écosystème. Elle s’attache non seulement à la pérennité matérielle mais aussi à la capacité d’un objet à intégrer un système de production respectueux des ressources et des communautés qui y participent.

En adoptant une perspective de design soutenable, le bronze soulève ainsi des interrogations spécifiques : comment valoriser ses qualités intrinsèques de résistance et de recyclabilité tout en minimisant l’impact environnemental de sa production, qui reste relativement énergivore ? Il s’agit également de repenser le processus de fabrication et d’utilisation des ressources, en intégrant des pratiques de recyclage, de refonte, voire de réduction des déchets lors des étapes de création.




Moule en sable


Ce passage de la durabilité à la soutenabilité dans le design traduit une transformation dans notre rapport aux matériaux, où la pérennité d’un objet n’est plus seulement technique, mais intégrée dans une vision globale de la chaîne de production, de l’extraction des matières premières jusqu’à la fin de vie des objets.

Malgré les questions soulevées par le processus de production du bronze, ces objets possèdent des qualités qui tendent à réduire leur impact environnemental. Contrairement à de nombreux matériaux composites modernes, dont le recyclage est complexe, le bronze est un alliage simple et recyclable à l’infini sans perte de qualité.︎3︎Cette capacité de refonte permet aux objets en bronze d’être réutilisés et transformés pour d’autres usages, assurant ainsi une continuité matérielle tout au long de leur cycle de vie. En outre, la pérennité du bronze, associé à des techniques traditionnelles telles que la fonte au sable, prolonge la durée de vie de ces objets bien au-delà de celle des produits de consommation courante.

Les matériaux utilisés pour la fabrication du bronze, comme le sable et les oxydes naturels, sont issus de ressources élémentaires et abondantes, limitant la dépendance à des procédés chimiques complexes et polluants. De plus, ces éléments apportent une dimension de naturalité au design, alignant les objets en bronze avec les préoccupations environnementales et les intégrant dans un cycle durable.

Par leur robustesse, leur potentiel de recyclage et leur composition naturelle, les objets en bronze répondent donc à un modèle de production soutenable, faisant d’eux des témoins d’une approche du design où la durabilité ne s’oppose pas à la responsabilité environnementale.

b. Défis et progrès pour une production contemporaine du bronze

L’artisanat du bronze, bien que porteur d’une tradition millénaire, se heurte aujourd’hui à des défis environnementaux indéniables, notamment en matière de consommation énergétique, de gestion de la matière et de recyclage. Le processus de fonte, en particulier, requiert des températures très élevées, impliquant une consommation d’énergie qui s’avère coûteuse et polluante. Dans ce contexte, l’impact environnemental de la production de bronze soulève des questions quant à la soutenabilité de ce matériau dans un monde où la transition vers des méthodes de fabrication plus respectueuses de l’environnement devient impérative.

Les artisans et les fonderies expérimentent diverses méthodes pour réduire leur empreinte écologique, cherchant à concilier les exigences d’un savoir-faire ancien avec les impératifs contemporains. L’un des axes principaux réside dans l’approvisionnement et l’utilisation de matières premières recyclées.︎4︎Cette capacité de recyclage s’inscrit dans une tradition de réemploi, qui a notamment vu des statues et monuments refondus en période de pénurie de ressources, comme lors des guerres mondiales. Aujourd’hui, cette démarche spontanée de recyclage permet de limiter la demande en minerais extraits, contribuant ainsi à une réduction de l’impact environnemental lié à l’approvisionnement.




Creuset pour la fonte de bronze


Des avancées dans la technologie de la fonte visent également à optimiser la consommation énergétique en adaptant les procédés de fusion, avec l’intégration de sources d’énergie renouvelables ou l’utilisation de fours plus efficients. Certaines fonderies explorent par exemple des techniques de fonte à plus basse température, utilisant des alliages modifiés ou des processus de préchauffage réduisant le temps de fusion. L’adaptation des techniques traditionnelles aux enjeux contemporains est également au cœur de la réflexion des artisans. Dans une démarche de production respectueuse de l’environnement, certains choisissent de réduire l’échelle des pièces pour réduire l’énergie nécessaire à leur production ou de privilégier des alliages de bronze qui contiennent moins de cuivre, un métal dont l’extraction a un coût écologique important. Ce retour à une production plus locale et raisonnée permet aux artisans d’ancrer leurs créations dans un circuit de production soutenable, réduisant les distances de transport et encourageant une économie plus circulaire.︎5︎

En somme, l’artisanat du bronze, loin d’être monolithique, appelle à un positionnement éclairé face aux exigences environnementales actuelles. Bien que cette pratique reste énergivore, la durabilité exceptionnelle des pièces qu’elle génère, associée à son potentiel de recyclabilité, permet de contrebalancer son empreinte énergétique. En faisant preuve de discernement tout en préservant l’authenticité de ce savoir-faire ancestral, la fonte de bronze au sable pourrait s’inscrire dans une démarche de production soutenable au service de la création d’objets contemporains.

︎3︎ Voir ASHBY, Michael, Materials and the Environment: Eco-informed Material Choice, Butterworth-Heinemann, 2009.

︎4︎ Voir EDGERTON, David, The Shock of the Old: Technology and Global History since 1900, Oxford University Press, 2006.

︎5︎ Voir MURRAY, Robin, Circular Economy: A Wealth of Flows, Ellen MacArthur Foundation Publishing, 2015.

3. L’impact des technologies numériques sur les savoir-faire anciens : le grand écart


a. L’intégration des technologies numériques dans l’artisanat d’art

    L’arrivée des technologies numériques a profondément redéfini les pratiques artistiques et artisanales, y compris celle de la fonte de bronze au sable, en élargissant leurs possibilités tant techniques que créatives. L’impression 3D, par exemple, permet de concevoir des modèles d’une extrême précision et des prototypes détaillés, qui servent de base pour la création de moules. Cette technologie facilite la réalisation d’objets aux formes complexes, avec une exactitude et une rapidité difficilement atteignables par des moyens strictement manuels. Quant à la modélisation paramétrique, elle ouvre la voie à des créations générées par algorithmes, offrant une infinité de variations formelles et une adaptabilité avancée.

Au-delà des aspects techniques, ces outils numériques apportent une dimension créative significative. En permettant de visualiser, d’expérimenter et d’affiner des projets dans des espaces virtuels, ils offrent aux créatifs un territoire de recherche inédit. Les technologies numériques permettent non seulement de tester des idées avant leur réalisation, mais aussi d’explorer des formes, textures et proportions qui repoussent les limites du geste artisanal. Cette liberté d’expérimentation enrichit le potentiel narratif et esthétique des objets, tout en préservant leur lien avec la matière et le savoir-faire traditionnel.

Loin de dénaturer la fonte de bronze au sable, ces technologies en deviennent de précieuses alliées. Elles optimisent le processus de fabrication, réduisant le gaspillage de matériaux en ajustant les volumes et les formes dès la conception, tout en permettant une grande fidélité dans la traduction des intentions créatives. Elles ne remplacent pas l’artisanat, mais le prolongent en révélant des nuances et des détails inaccessibles autrement, tout en renforçant la portée expressive des pièces.

Cette synergie illustre une complémentarité remarquable : le geste manuel reste central, mais il est amplifié par des outils numériques qui élargissent les horizons de création. Ainsi, l’intégration de ces technologies dans la pratique de la fonte au sable ne se limite pas à améliorer la précision ou l’efficacité. Elle ouvre également un champ poétique et expérimental, où artisanat et contemporanéité dialoguent pour produire des objets qui allient héritage et vision contemporaine.

b. Limites de l’apport des technologies numériques dans l’artisanat du bronze

L’intégration des technologies numériques dans l’artisanat du bronze soulève une question essentielle : comment marier tradition et innovation technologique ? Bien qu’elles offrent une précision et une efficacité sans précédent, ces technologies ne doivent pas éclipser la place centrale du geste artisanal, qui confère aux objets leur singularité et leur ancrage dans une histoire matérielle riche de sens.︎6︎
La tentation d’exploiter ces outils pour produire des formes visuellement complexes ou pour automatiser certaines étapes du processus peut parfois détourner l’artisanat de sa vocation. Le risque est de voir émerger des objets réduits à de simples exercices esthétiques, déconnectés de la matière et du savoir-faire qui leur donnent leur profondeur et leur authenticité. ︎7︎




Ajustement d’une pièce en bronze


Toutefois, les technologies numériques ne se limitent pas à des améliorations techniques. Elles enrichissent les pratiques artisanales en leur ouvrant de nouvelles perspectives créatives. ︎8︎En permettant des visualisations rapides, des ajustements itératifs et des expérimentations formelles inédites, elles deviennent des alliées précieuses pour réinterpréter des techniques anciennes sous un prisme contemporain. Le défi réside alors dans leur utilisation mesurée : non pas pour remplacer le geste, mais pour amplifier son potentiel expressif et narratif.

Atteindre cet équilibre suppose de considérer les technologies numériques non comme une finalité, mais comme des outils pour prolonger et diversifier les pratiques artisanales. Leur rôle est de servir de catalyseurs pour réinventer le savoir-faire sans le dénaturer. Les formes produites doivent ainsi continuer à porter l’empreinte du geste et à incarner une interaction authentique avec la matière.

En somme, l’apport des technologies numériques dans la fonte de bronze au sable dépasse une simple quête d’efficacité technique. Leur véritable richesse réside dans leur capacité à nourrir un dialogue fertile entre artisanat et contemporanéité, ouvrant la voie à des pratiques qui conjuguent innovation et respect du savoir-faire traditionnel.

︎6︎ Voir SENNETT, Richard, The Craftsman, Yale University Press, 2008.

︎7︎ Voir DORMER, Peter, The Art of the Maker: Skill and Its Meaning in Art, Craft and Design, Thames & Hudson, 1994.

︎8︎ Voir BUNNELL, Katie, Digital Craft: The Evolution of Digital Technology in the Applied Arts, Berg Publishers, 2010.

Conclusion : Les aspirations contemporaines de la fonte de bronze au sable


    La fonte de bronze au sable, loin d’être une technique révolue, apparaît aujourd’hui comme une réponse en adéquation avec les aspirations contemporaines du design. Dans un monde où la durabilité, la matérialité et la recherche d’authenticité occupent une place centrale, le bronze traverse les époques sans perdre de sa pertinence. Ce matériau, enrichi par la tradition artisanale, offre une profondeur symbolique qui dialogue avec les besoins actuels de retour au sens et à la permanence, contrastant avec la production de masse et l’éphémère.

Au sein de ce savoir-faire, chaque geste porte une mémoire : celle d’une technique transmise et ancrée dans le temps, mais aussi celle d’un engagement profond envers le matériau et la pièce finale. Ce processus de création, où la main de l’artiste et l’expérience du fondeur façonnent et transforment la matière brute, invite à une interaction directe avec celle-ci, conférant ainsi à chaque pièce un caractère unique.

À travers la complémentarité entre artisanat et technologies numériques, le bronze trouve donc une nouvelle voie d’expression. L’intégration réfléchie des technologies numériques ouvre des perspectives inédites tout en respectant l’authenticité des objets, permettant une réinterprétation des gestes traditionnels à travers le prisme de pratiques contemporaines. Dans ce cadre, le bronze dépasse son statut de matériau historique ou d’hommage nostalgique : il s’affirme comme un matériau pérenne, riche de significations, capable de se réinventer et de dialoguer avec les sensibilités et les exigences de notre époque.

Le chapitre suivant explorera de nouvelles manières de rendre hommage à la fonte de bronze à travers des objets situés au croisement du design, du paysage et de la mémoire. En puisant dans les formes, les teintes et les textures propres aux environnements désertiques, je cherche à inscrire le bronze dans un dialogue sensible et vernaculaire avec la nature, inspiré par un relevé géologique du paysage, de la roche et du sable jusqu’à l’objet. Par cette approche, mes créations deviennent une invitation à redécouvrir le bronze dans sa dimension minérale et pérenne, tout en ouvrant des perspectives contemporaines et poétiques pour une matière ancrée dans l’éternité des paysages.



Bibliographie


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ASHBY, Michael, Materials and the Environment: Eco-informed Material Choice, Butterworth-Heinemann, 2009.


BAUDRILLARD, Jean, La Société de consommation, Paris, Gallimard, 1970.


BUNNELL, Katie, Digital Craft: The Evolution of Digital Technology in the Applied Arts, Berg Publishers, 2010.


CHAPMAN, Jonathan, Emotionally Durable Design: Objects, Experiences, and Empathy, Routledge, 2005.


CLINE, Eric H., The Oxford Handbook of the Bronze Age Aegean, Oxford, Oxford University Press, 2010.


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EDGERTON, David, The Shock of the Old: Technology and Global History since 1900, Oxford University Press, 2006.


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LEROI-GOURHAN, André, Le geste et la parole, Paris, Albin Michel, 1964.


MITTERRAND, Jean-Gabriel, Lalanne: A World of Poetry, New York, Assouline Eds, 2023.


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SENNETT, Richard, The Craftsman, Yale University Press, 2008.

VARENNE, Gaston, Bourdelle par lui-même, Paris, Fasquelle Éditeurs, 1952.


Sitographie


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https://www.bassompierre.fr/post/la-technique-de-la-fonte-au-sable


Carpenters Workshop Gallery, Eric Schmitt, disponible sur :
https://carpentersworkshopgallery.com/artists/eric-schmitt/


Carpenters Workshop Gallery, Rick Owens, disponible sur :
https://carpentersworkshopgallery.com/artists/rick-owens/works/


Galerie Dumonteil, Jean-Marie Fiori, disponible sur :
http://www.dumonteil.com/fr/artist/jean-marie-fiori/


Max Lamb, disponible sur :
https://maxlamb.org/


Max Lamb, Pewter Stool, disponible sur :
https://maxlamb.org/031-pewter-stool/


Musée Rodin, Fonte au sable, disponible sur :
https://www.musee-rodin.fr/ressources/techniques/fonte-au-sable


Musée Rodin, Moulage, disponible sur :
https://www.musee-rodin.fr/ressources/techniques/moulage


Reliance Foundry, Le moulage au sable, disponible sur :
https://www.reliance-foundry.com/blog/moulage-au-sable-fr


Rick Owens, disponible sur :
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Studio Liaigre, disponible sur :
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