Théo Garnier


Alliesthésie thermique


Le confort thermique, souvent conçu comme un état de satisfaction et de stabilité face à l’ambiance thermique, dissimule une complexité plus vaste. Il résulte de processus physiques, physiologiques et culturels façonnés par plusieurs siècles d’évolutions techniques et sociales. Ce mémoire propose une exploration critique de notre rapport au confort thermique, à travers trois axes : l’attente passive de la régulation externe, l’effort d’acclimatation aux variations, et l’utilisation du plaisir, ou alliesthésie, pour ajuster nos sensations thermiques et penser les objets.

Ces trois axes révèlent des tensions : entre dépendance aux systèmes modernes, redécouverte de nos capacités adaptatives, et perspectives de sobriété énergétique centrées sur le plaisir. En interrogeant ces désaccords, ce texte vise à repenser les pratiques thermiques, entre héritages passés et audaces futures.


1/3 : L’attente
︎ Octobre 2024
2/3 :
L’acclimatation
︎ Novembre 2024
3/3 :
L’alliesthésie
︎ Décembre 2024

Chapitre 2

L’acclimatation



Neutralité thermique ne veut pas forcément dire confort thermique. Il nous est tous arrivé de nous sentir gênés dans un environnement que nous ressentons comme trop climatisé ou chauffé. En effet, au-delà des facteurs physiques et physiologiques qui régissent la sensation, d’autres facteurs d’ordre psycho-sociologique influencent le confort thermique. Quelles sont les conséquences de cette emprise du contrôle de la température sur notre rapport au milieu ? La possibilité de réguler entièrement son habitat en appuyant sur un bouton semble nous a-t-il fait perdre la sensation de la température et la capacité à l’appréhender, à s’y acclimater ?



(fig1) Borne à incendie ouverte et détournée, pendant un épisode de chaleur à Norfolk Street au Sud Est de Manhattan. May 10, 1979. © Fred R. Conrad/The New York Times


Ce chapitre examine les enjeux de cette rupture : en recherchant un confort constant, n’avons-nous pas franchi un point de non-retour, le confort thermique moderne nous sépare-t-il de plus en plus de notre environnement naturel ? La fameuse théorie des climats est intéressante à ce titre, car elle pose un jalon essentiel de la conception humaine de l’environnement. Ensuite, pour mieux comprendre ce phénomène, il est essentiel d’aborder notre rapport à l'inconfort, souvent perçu comme une nuisance à éviter. Pourtant, dans la construction de notre relation avec le milieu, l’inconfort joue un rôle crucial. Pour finir, je me pencherai sur les solutions contemporaines qui remettent en question le modèle établi du confort thermique, afin de repenser une relation plus authentique avec notre environnement.

I - S'acclimater, repenser notre rapport au milieu 



1 - Les prémices d’une interdépendance


a) La théorie des climats

L’idée de l’influence du milieu sur l’humeur et la santé humaine est très ancienne et elle évolue au fil des siècles, en s’enrichissant de diverses contributions philosophiques, scientifiques et culturelles.

Dans quelle mesure l'environnement et le climat influencent-ils les humeurs et le comportement humain ?

Hippocrate, le père de la médecine occidentale, tentait déjà d’expliquer par les différences de climat les différences culturelles qu’il observait entre les différents peuples à l’heure de la première colonisation grecque (- 800 à - 200 av J.-C). Du grec ancien apoikia, “éloignement du foyer”, la colonisation fut l’occasion de découvrir d’autres manières d’habiter tout en quittant ses habitudes. Selon Hippocrate, l'environnement est responsable des maladies mais aussi plus largement des caractéristiques physiques, mais aussi morales, d'une population. Il fit par exemple émerger le terme de “tempérament" dérivé directement de “température” pour expliquer que les humeurs du corps humain (le sang, la bile jaune, la bile noire, et le flegme) sont influencées par la chaleur et l'humidité, c'est-à-dire par la "température" du corps et de l'environnement.

Montesquieu lui aussi regarde en arrière pour élaborer sa théorie des climats. Dans L’Esprit des Lois, il affirme que les conditions climatiques et environnementales influencent non seulement la santé physique des individus, mais aussi leur caractère et leur comportement social. “Pour éviter d’être – littéralement – hors sol, la législation doit absolument prendre en considération ce facteur naturel, irréductible : « L’empire du climat est le premier de tous les empires »︎1︎. Il suggère notamment que les climats tempérés favorisent des comportements mesurés et équilibrés, tandis que les climats extrêmes (très chauds ou très froids) entraînent des comportements plus passionnés ou plus léthargiques.

Hippolyte Tain s’inscrit dans le sillon de Montesquieu, il observe “trois forces primordiales”, la race, le milieu, et le moment, « c’est-à-dire le ressort du dedans, la pression du dehors et l’impulsion déjà acquise »︎2︎. Hippolyte Taine désigne par le terme de race l’esprit d’un peuple qui se serait fixé au cours de l’Histoire︎3︎. “Il n’y a donc pas à proprement parler de conditionnement du milieu, mais une relation dynamique et évolutive entre des dispositions innées et les circonstances extérieures.”︎4︎

Si la théorie des climats est largement rejetée aujourd’hui parce qu’elle a servi de socle théorique aux pensées racistes, eugénistes et bioculturalistes. Il s’agit ici de reconnaître plutôt sa contribution essentielle comme premier regard porté sur l'interaction entre le milieu intérieur de l’homme et le milieu extérieur.

b) Autorégulation ou homéostase

Au XVIIIe siècle, Claude Bernard, dans son approche de la médecine moderne fondée sur la recherche expérimentale, introduit la notion de "constance du milieu intérieur", qui deviendra par la suite l’homéostasie. Cette théorie stipule que l’organisme s’autorégule en maintenant certaines caractéristiques de son milieu interne comme la température ou la concentration de substances, afin de se maintenir en vie. Cette capacité d’adaptation, aujourd’hui confirmée par la science, est essentielle pour comprendre notre rapport au climat.


(fig2) Le dessin semble être un dispositif de mesure de la température externe des oreilles d’un lapin © Claude Bernard


En effet, la recherche scientifique a depuis confirmé les fondements théoriques de la pensée de Bernard. La récente découverte de l’implication des graisses brunes︎5︎ dans la production de chaleur du corps a également contribué à faire émerger l’idée d’une capacité d’adaptation évolutive aux variations du milieu. Au plus notre corps contient de il y a de graisses brunes, au mieux le corps résiste au froid.

Ces mécanismes biologiques d’adaptation, pourtant sophistiqués, sont à remettre dans le contexte de réalités sociales et climatiques nouvelles, comme l’intensification des vagues de chaleur.





(fig3) Sur ces scans TEP, la personne de gauche a du tissu adipeux brun autour du cou et de la colonne cervicale. La personne de droite n’en présente aucun. © Andreas G. Wibmer et Heiko Schöder.

︎1︎MONTESQUIEU Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de, De l’Esprit des Lois, Livre XIX, Genève, Édition originale, 1748, p. 14.
︎2︎TAIN Hippolyte, Histoire de la littérature anglaise, Livre V, Paris, Édition originale, 1877.
︎3︎HERDER Johann Gottfried von, Idées sur la philosophie de l'histoire de l'humanité, 1784-1791.
L’auteur reprend à son tour la thèse de Montesquieu pour qui le Volksgeist, le génie du peuple, est l’élément culturel qui singularise les nations : Volksgeist, terme central de sa philosophie, désigne l'esprit ou l'âme collective d'un peuple. Selon Herder, chaque nation possède une identité culturelle unique, façonnée par ses traditions, son langage, ses coutumes, qui se transmettent de génération en génération.
︎4︎CONSTANTINIDÈS Yannis, Dictionnaire de la Nation, « Notice sur la Théorie des climats », éd. du Cerf, 2025 (à paraître).
︎5︎UNIVERSITÉ DE SHERBROOKE, « Un regard inédit sur la graisse brune, ce tissu unique », 22 février 2017. [en ligne] : https://www.usherbrooke.ca/actualites/nouvelles/details/34145.
“La graisse brune est essentielle pour lutter contre le froid. Elle se retrouve dans le cou, au-dessus des clavicules, près de la colonne vertébrale et du cœur. Ce tissu adipeux est brun parce qu'il contient beaucoup de mitochondries, de petites fournaises qui fabriquent de l'énergie à partir du gras et du sucre.”

2 - Milieu et enjeux contemporains


La question se pose de savoir comment évolue la résistance thermique des individus, sachant qu’on les maintient à une température constante ?

Cette érosion du sens d’adaptabilité thermique se voit également dans la faible proportion de personnes capables de supporter des fortes chaleurs. En effet, la capacité d'adaptation aux conditions climatiques dépend de nombreux facteurs comme l’âge, l’état de santé, le mode de vie, l’alimentation, la génétique, mais aussi des facteurs liés au milieu comme la température, le taux d’hygrométrie, etc.

c) Le lien entre vieillissement et consommation énergétique

Le vieillissement de la population entraîne une demande croissante en confort thermique, surtout chez les personnes âgées, souvent plus sensibles au froid. Cela se traduit par une augmentation de la consommation énergétique dans les habitations, notamment aux États-Unis, où cette tendance est bien documentée︎6︎. En Europe, cette situation est aggravée par l’augmentation de la fréquence des vagues de chaleur, créant une combinaison préoccupante : vieillissement, crise énergétique, épisodes caniculaires.

d) L’impact des aléas climatiques sur notre rapport au milieu

Le froid semble avoir laissé davantage de traces dans les archives historiques que le chaud, si l’on en croit Olivier Jandot︎7︎. Dans nos climats tempérés, la lutte contre le froid a longtemps été prioritaire, la chaleur n’étant pas souvent au rendez-vous. Toutefois, les épisodes de canicule extrême, comme celle de 2003, ont contribué à alerter sur l’enjeu de la gestion du surplus de chaleur. Le journaliste Jean Stern︎8︎ s’est ainsi penché sur cet événement marquant, en élargissant la question de la régulation corporelle face à la chaleur pour en faire un enjeu de société. À travers une enquête mêlant récits personnels et données factuelles, il évoque à quel point la société a été prise au dépourvu par cette chaleur implacable. Les personnes qui ont payé le prix le plus élevé sont restées anonymes, seuls les chiffres ont parlé︎9︎. En effet, lors de la terrible canicule de 2003, les autorités publiques ont dû placer les corps des victimes dans des camions frigorifiques pour éviter leur décomposition, tandis que d’autres personnes se réfugiaient dans des lieux climatisés pour trouver un répit.

Cet événement tragique a entraîné un surcroît d’intérêt pour les questions climatiques. Elle a permis de révéler le problème de logements mal orientés, ou situés sous les toitures. Toutefois il devient désormais évident que la fréquence et l’intensité des vagues de chaleur en Europe, nous rendent toujours plus dépendants des dispositifs de régulations externes, au vu de la trajectoire empruntée.

e) La précarité énergétique d’été

Bien qu’avec la démocratisation du confort que nous avons constatée, la vie à la maison semble de plus en plus facilitée, il est paradoxal de voir que nous sommes de plus en plus exposés à des phénomènes de précarité liés à notre mode d’habitation. Geoffroy Van der Hasselt, photographe pour l’AFP, est ainsi parti à la rencontre de Christian Thurillat, un Parisien de 70 ans qui vit seul dans un studio de 16m2 sous les toits de Paris. Alors que le 17 juin 2022, l'Europe connaît une vague de chaleur, cela fait plusieurs nuits qu’il n’arrive plus à dormir à cause de la température étouffante de l’air qui ne redescend pas. En tant que locataire, il n’a pas de prise sur cette situation. Il subit directement ce qu’il convient d’appeler la précarité énergétique d'été︎10︎, un phénomène encore peu considéré aujourd’hui malgré l’augmentation de la fréquence des vagues de chaleur à prévoir.

︎6︎ESTIRI Hossein, ZAGHENI Emilio, « Age matters: Ageing and household energy demand in the United States », Energy Research & Social Science, vol. 55, 2019, p. 62-70.
︎7︎JANDOT Olivier, Les délices du feu : l'homme, le chaud et le froid à l'époque moderne, Champ Vallon, 2017.
︎8︎STERN Jean, Canicule : en souvenir de l'été 2003, Libertalia, 2020.
︎9︎ASSEMBLÉE NATIONALE, Rapport fait au nom de la commission d'enquête sur les conséquences sanitaires et sociales de la canicule, tome I, 2004. [en ligne] : https://www.assemblee-nationale.fr/12/rap-enq/r1455-t1.asp.
“Près de 15 000 personnes sont décédées entre le 1er et le 20 août 2003 des suites de la canicule. Ce chiffre représente une augmentation de plus de 75 % comparativement à la moyenne des années précédentes pour la même période et contrairement à ce que certains avaient exprimé à ce moment-là, il n'est pas possible de considérer qu'il s'agissait « de morts prématurées ». Les chiffres de la mortalité n'ont pas marqué d'inflexion à la baisse pour les mois qui ont suivi.”.

︎10︎AFP, « Habiter dans une fournaise, ou la précarité énergétique d'été », Sciences et Avenir, 2022.  [en ligne] https://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/habiter-dans-une-fournaise-ou-la-precarite-energetique-d-ete_164265

3 - Reconsidérer notre rapport au milieu

f) Le concept de la médialité

Cette modification de la perception entraîne de nouvelles manières d’être au monde. Cette “bulle protectrice” réduit ou même annule les effets du milieu.

Watsuji Tetsurô remet profondément en question cette perception faussée de la température :  “on passe de la simple météorologie à la mésologie, de l’action unilatérale du climat sur nous à des relations multiples et complexes avec un milieu que nous façonnons autant qu’il nous façonne.”︎11︎

Le ressenti du froid est un phénomène plus complexe qu’il n’y paraît, d’après le philosophe japonais. Il ne dépend pas seulement de la perception humaine, mais est davantage un paramètre inhérent à l’état de l’environnement dans lequel le corps se trouve :

“Penser que cet air froid viendrait du dehors à notre contact n'est que se méprendre sur les relations intentionnelles.”

Il est impossible de faire une expérience isolée du climat : on le ressent car il a un impact réel sur les choses qui nous entourent. Tetsurô, avec son concept de “fûdosei” ou médialité, explique qu’il n’y a pas de milieu en dehors des hommes, et qu’il n’y a pas d’hommes en dehors du milieu. “Le vent printanier, c’est celui qui disperse les pétales de fleurs de cerisier, ou celui qui caresse les vagues. La chaleur de l’été [...], c’est celle qui fait que les enfants jouent à la plage [...] “C’est dire que nous nous découvrons nous-mêmes au sein du “milieu” (fûdo), nous mêmes en tant que corps social”.

Cette théorie prend tout son sens aujourd’hui. Nous sommes plus distincts de notre milieu que jamais grâce à l’omniprésence des systèmes externes. Les déterminismes climatiques sont beaucoup moins prégnants aujourd’hui. Toutefois, le cas des phénomènes extrêmes comme les canicules ou les vagues de chaleur à répétition nous poussent à reconsidérer ce rapport. Il semble dès lors que malgré les avancées techniques, qui peuvent nous couper de notre conscience du milieu, celui-ci continue d’agir sur nous. On en a juste perdu la conscience, car les systèmes techniques jouent un rôle de filtre thermique avec le réel.

g) Faire la sieste dehors en hiver

En France, l’idée de la pratique de la sieste en extérieur dans un climat froid peut nous sembler absurde voire dangereuse. Au vu des pratiques de régulation thermique établies, exposer les nouveau-nés à des températures dangereusement basses relève en apparence d’une régression. Toutefois, il est intéressant de voir qu’il s’agit d’une pratique culturelle du soin courante dans les pays scandinaves, qui revêt une réelle signification culturelle.

Marjo Tourula, chercheuse finlandaise à l'université d’Oulu, travaille sur le bien-être des enfants et sur la pertinence de la sieste en extérieur. L’un de ses articles︎12︎ utilise la méthode de l’étude exploratoire descriptive. Grâce à une série d’entretiens menés avec 21 mères de familles finlandaises, elle a réussi à montrer que le bien-être de la famille était renforcé par la sieste en extérieur des enfants en préservant bien sûr leur sécurité. Les familles devenaient ainsi mieux adaptées aux hivers nordiques, et aux environnements très inconfortables.


(fig4) Illustration de la pratique des siestes en extérieur pour les enfants en Finlande.

h) Les cinq sens aujourd’hui

Notre capacité à percevoir les variations de chaleur et à les apprécier est en effet dû à une certaine habitude du contraste thermique. Antonio Marazzi, anthropologue italien, explique que “ce sont l’expérience et la culture acquises au sein du contexte social propre à chacun qui nous rendent plus aptes à sentir et à comprendre notre monde et ses phénomènes”︎13︎. Or, l’opulence thermique dont Homo confort︎14︎ est tout autant le défenseur que la victime s’accompagne d’une forte réduction des expériences sensorielles.

Le déterminisme climatique issu de la théorie des climats, qui a été fortement critiquée pour les dérives considérables dont elle a fait l’objet, est malgré tout une première approche de l’interdépendance entre le climat et les modes de vie. Nous avons vu aussi que la sensibilité thermique avait également un rôle important à jouer pour répondre à ce défi. Il faut à présent voir quelles sont les approches qui cherchent à renouer un lien plus fort. 
︎11︎TETSURO Watsuji, Fûdo : le milieu humain, traduit et commenté par Augustin Berque, CNRS Éditions, 2011. p. 45.
︎12︎TOURULA Marjo, « Children sleeping outdoors in winter: parents' experiences of a culturally bound childcare practice », Scandinavian Journal of Public Health, vol. 36, n° 5, 2008.

︎13︎MARAZZI Antonio, L'ethnographie : méthodes, techniques et pratiques, Armand Colin, 2010, p. 45.
︎14︎BONI Stefano, Homo confort : le prix à payer d'une vie sans efforts ni contraintes, L'Échappée, 2022.

II - S’acclimater, vivre avec l’inconfort


 

1 - Le rapport contemporain aux désagréments


j) Qu’est-ce que l’inconfort thermique ?

Après avoir analysé la notion de confort et son impact sur notre rapport au milieu, il peut être intéressant de questionner notre manière de gérer l’inconfort.

Tout d’abord, qu’est-ce que  l’inconfort ? Jacques Pezeu-Massabuau︎15︎, explique que “L’inconfort définit toutes ces frictions qui opposent les individus à leur environnement, d’un siège trop dur à une familiarité abusive, en passant par des températures excessives, un logis trop exigu ou trop vaste.”︎16︎

Une définition établie de l’inconfort thermique serait : la gêne ou malaise occasionné par une température de l’air, de paroi ou du sol qui ne satisfait pas la sensibilité thermique de l’occupant. 

De nos jours, il est courant de s’offusquer des légères incommodités thermiques, celles qui perturbent directement notre corps dans nos différentes tâches. Jacques Pezeu-Massabuau explique que le confort est fragile et peut facilement être perturbé par l’inconfort : “Il suffit d’être mal chaussé ou de ressentir un léger courant d’air pour en éprouver le déplaisir.”︎17︎Par comparaison, nos ancêtres, eux, se préoccupaient moins de leur confort thermique, ils avaient des impératifs urgents à gérer comme “se nourrir, se loger, le prestige social, la piété, l’austérité.”︎18︎. Ce qui n’est plus autant le cas aujourd’hui grâce à la profusion et l'accessibilité des systèmes externes de régulation qui assure une continuité du confort dans le temps et dans l’espace.

︎15︎Jacques Pezeu-Massabuau enseignant-chercheur français spécialiste de l’Extrême-Orient, en particulier le Japon où il vit, a beaucoup écrit sur la maison japonaise et l’anthropologie de la maison.
︎16︎PEZEU-MASSABUAU Jacques, Éloge de l'inconfort, Éditions Parenthèses, Paris, 2004. p. 13.
︎17︎Ibid., p. 13.
︎18︎JANDOT Olivier, Les délices du feu : l'homme, le chaud et le froid à l'époque moderne, Champ Vallon, 2017.
︎19︎PEZEU-MASSABUAU Jacques, Éloge de l'inconfort, Éditions Parenthèses, Paris, 2004. p. 13.
L’auteur explique : “Me voici chez moi, dans une pièce familière, ni trop grande (elle ne me “contiendrait” pas) ni trop étroite (j’y étoufferais), dont les couleurs me plaisent, ni brûlante, ni glaciale, ni bruyante ni claustrale non plus. Assis dans mon fauteuil favori, lisant un livre qui m’intéresse en écoutant de loin ma musique favorite. Je n’ai ni faim, ni soif, ni sommeil, ni froid ni chaud, ni souci ni haine : mon corps et mon cœur sont en paix…. Il suffit pourtant d’un courant d’air, d’une phrase déplaisante ou mal écrite, qu’une trompette médiocre succède à Maurice André ou Miles Davis, d’un appel téléphonique ou d’un gêneur pour que ce bel ensemble se désagrège et que j’en oublie tous les “bons” éléments pour ne songer qu’à cette importunité. M’efforçant de l’écarter, je n’y parviens jamais tout à fait et sa présence revient comme un nuage ténu mais persistant dans le ciel jusqu’alors dégagé de ma félicité.”

2 - Confort et inconfort



Le plaisir de vivre quelque part, et plus largement le bien-être, semble résulter d’un équilibre subtil entre confort et inconfort, ce dernier étant souvent ignoré ou nié, relégué à l’arrière-plan de notre conscience. Ces deux dimensions, bien qu’opposées, coexistent pour façonner notre manière de vivre.

k) L’inconfort, l’inévitable

Le bien-être repose sur un équilibre fragile entre de multiples éléments agréables, mais il suffit d’une perturbation, même minime, pour briser cette harmonie et nous perturber. Une gêne, aussi légère soit-elle, devient difficile à ignorer, venant troubler notre état de sérénité, ce qui souligne la précarité de cet équilibre. Jacques Pezeu-Massabuau illustre cette idée de polarisation du confort ou de l’inconfort︎19︎. Cet exemple montre ainsi que malgré tout ce que l’on peut mettre en œuvre, il y aura toujours quelque chose qui sera susceptible de troubler notre confort. La position d’attente ou la passivité de l’occupant apparaît alors comme critiquable. L’inconfort semble en effet être inhérent au fait d’habiter.

l) Ils auraient dû être dans l’inconfort…

Au lieu de chercher à se créer les conditions les plus favorables, dans quelle mesure ne vaudrait-il mieux pas chercher à accepter l’inconfort pour mieux le dépasser ?

Jacques Pezeu Massabuau exprime ce questionnement avec cette formule “Quiconque s’accommoderait de ce mauvais interprète, que cette phrase ou cet intrus ne perturberaient pas, s’en trouverait épargné et son confort serait inaltéré.”︎20︎

Il existe en effet des courants de pensée qui tentent de désegmenter le confort thermique, afin de relativiser sur les potentiels inconforts. Le confort global est un terme qui a été inventé par un ingénieur du nom de Robert Celaire︎21︎. C’est l’idée qu'un inconfort thermique peut être compensé par d’autres conforts ou bien en faisant une activité plaisante.

Clément Gaillard, donne un exemple de ce concept : “Par exemple, des enfants qui font du foot sous 35 ° au soleil. Si tu regardes d’un point de vue strictement physiologique, ils doivent être dans un inconfort extrême, et pourtant… ils sont contents. Le problème est qu’ils ne ressentent pas la déshydratation, ce qui représente un risque de coup de chaleur. On observe qu’il s’agit d’une activité volontaire qui leur plaît, qu’ils peuvent arrêter quand ils veulent, ce qui justifie qu’ils ne soient pas dans l’inconfort, même si physiologiquement ils doivent l'être.”︎22︎

Cet exemple nous montre que le confort global permet partiellement de répondre à la question de comment accepter l’inconfort ? La réponse de Clément Gaillard  est de “compenser un inconfort par d’autres sens” ou de “faire une activité qui nous plaît et que l’on pourrait arrêter à tout moment”.

Pourtant, au-delà du type d’activité, n’existe-il pas des cas de figure où les gens acceptent des situations très inconfortables d’un point de vue physiologique, par simple mimétisme ? Sans éprouver de réel plaisir ?
︎20︎Ibid., p. 13.
︎21︎CAUE de l'Aude, «  La cave, pièce centrale de la maison en 2064 ?  », Bages, conférence tenue le 20 juin 2024.
︎22︎GARNIER Théo, «  Interview avec Clément Gaillard », Septembre 2024.

3 - Cultiver l’inconfort


m) Doudoune en été, pratique contre intuitive de l’inconfort

Lors d’un récent séjour à Marseille, j’ai discuté avec un passager dans le tramway. Il a commencé à parler du fait qu’il faisait très chaud à Marseille à ce moment-là ; il a ensuite ironisé sur les jeunes qui portent des vêtements d’hiver en été :

“Tu vois certains jeunes, qui se mettent sous des doudounes alors qu’il fait presque 40° dehors. Je ne comprends pas pourquoi ils font ça, ils doivent vraiment crever de chaud.”︎23︎

Cette réflexion m’a amené à me renseigner sur cette pratique d’inconfort peu documentée. La doudoune, bien que conçue pour les climats froids, est devenue un élément emblématique de la culture hip-hop, portée même en été pour le style nonchalant qu’elle confère. Cette tendance remonte aux années 1990, lorsque des artistes comme The Notorious B.I.G. et Puff Daddy arboraient des doudounes de marques telles que The North Face ou Helly Hansen. Aujourd'hui, cette pratique perdure, avec des rappeurs contemporains qui continuent de porter des doudounes lors de performances ou dans des clips, quelle que soit la saison. Tendance reprise par leurs fans, qui portent la doudoune même en été, pour faire comme les rappeurs qu’ils écoutent. L’idée est d’apparaître imperturbable.

Cet exemple anecdotique nous montre que les pratiques de confort thermique ne sont pas uniquement rationnelles, et dépendent aussi de la culture. En effet, la pratique de la doudoune, en été, témoigne d’un détachement absurde vis-à-vis de la réalité climatique. Elle montre ainsi que l’inconfort semble pouvoir être accepté dans le cadre du mimétisme culturel.


(fig5) Pochette de l’album “Doudoune en été”, de Jean Jass. © Auteur Inconnu


n) L’intérêt du contraste thermique

Pourquoi se sent-on paradoxalement mieux quand on a le petit doigt de pied qui dépasse de la couette ? Même si cette question peut porter à sourire, la raison derrière ce geste est peu connue. Certes, durant une nuit trop chaude, on a tendance à laisser dépasser un pied. Ce geste pourrait aider le corps à se réguler, afin d'atteindre une température corporelle plus basse, favorable à l’endormissement. Le corps s’aide donc du contraste thermique, afin de compenser son inconfort.

Le propos d’Ismaël, le narrateur de Moby Dick︎24︎, est intéressant à cet égard  “j’ose avancer que pour bien jouir de la chaleur, il faut avoir quelques petites parties du corps exposées au froid, car il n’est qualité au monde qui ne vaille que par le contraste. En soi, rien n’existe. Si vous vous vantez d’être partout et depuis longtemps confortable, vous pouvez être assuré que vous n’êtes plus confortable du tout ; mais si […] vous avez le sommet du crâne légèrement froid, alors, en votre âme et conscience, vous pouvez vous flatter d’être incontestablement au chaud.”

Le confort n’a donc de sens que lorsqu’il est opposé à un inconfort. La chaleur est ressentie comme agréable seulement si elle est confrontée au froid. Sans cette opposition, le confort thermique devient imperceptible.

Il n’y a pas de sensation de plaisir thermique sans sensations désagréables. Thierry Paquot︎25︎ montre que le plaisir n’existe pas sans moments d’inconfort, et que ces contrastes enrichissent notre expérience. Il nous invite à être "comme une étincelle unique au cœur d’un froid arctique”, il insiste ainsi sur la force de ces instants de vie, où la fragilité devient intensité. Il nous propose de mieux ressentir le monde qui nous entoure, en acceptant que le désagréable donne du relief au bien-être. Il s’agit d’une manière de réapprendre à habiter pleinement nos sensations, même dans l’adversité.

o) Accepter l’inconfort

Enfin, est-il possible de penser que l'inconfort peut être bénéfique pour le corps ? André Missenard, contributeur notable du confort thermique moderne, porte un certain regard sur cette question︎26︎. Tout en défendant l’importance des systèmes externes de régulation thermique dont il est l’un des précurseurs, il souligne que, mal utilisés, ces systèmes peuvent affaiblir les capacités thermiques naturelles de l’homme :

“Il apparaît en effet que le séjour dans des locaux chauffés à température sensiblement constante est absolument néfaste au maintien de l'amplitude et de la souplesse de la thermorégulation. Cet effet est d’autant plus marqué que la température est élevée. Aussi, la loi du plus frileux, consistant à imposer aux occupants d’un espace la température la plus élevée exigée par l’un d’eux, est une hérésie, tant pour l’ensemble que pour l’intéressé.”

Bien que la conception de Missenard puisse être critiquée, notamment pour son approche évoquant un certain darwinisme social, sa critique de la “loi du plus frileux” nous invite toutefois à devenir plus résilients et à accepter des conditions plus exigeantes pour renforcer notre capacité de résistance. Elle nous pousse également à ne pas céder face à ceux qui chercheraient à nous affaiblir physiquement en nous habituant à un confort excessif.
︎23︎GARNIER Théo, «  Discussion avec un passager du tramway 2, à l’arrêt Cinq Avenues », Marseille, août 2024.
︎24︎MELVILLE Herman, Moby-Dick; or, The Whale, Harper & Brothers, 1851.
︎25︎PAQUOT Thierry, LUSSAULT Michel, YOUNÈS Chris (dir.), Habiter, le propre de l'humain : villes, territoires et philosophie, La Découverte, 2007.
︎26︎MISSENARD André, L'Homme et le climat, préface du Dr Alexis Carrel, Plon, 1937. (consulté le [12/09/24] sur support microfiche)

III - Un nouveau regard sur l’acclimatation



1 - S’acclimater, concevoir avec le milieu 


p) La ville comme oasis de fraîcheur

Au mois de juillet j’ai eu l’occasion de me rendre au Jardin des Tuileries pour observer la Vasque, cet objet m’a tout de suite frappé par sa multisensorialité, à la fois visuel, spatial, et thermique ? Près de 25 000 personnes auraient fait l’expérience de cette oasis de fraîcheur︎27︎, entre fin juillet et début septembre 2024. Même si l’impact du rafraîchissement n’a pas été mesuré sur les spectateurs,
Axel Morales︎28︎ a répondu à mes questions sur le potentiel des objets d’exposition, face à l’augmentation de la fréquence des vagues de chaleur dans les villes.


(fig6) Photographie de la vasque olympique des Jeux de Paris 2024, conçue par Mathieu Lehanneur. Image tirée du site web de Mathieu Lehaneur, Olympic Cauldron Paris 2024. ©Mathieu Lehaneur.



(fig7) Théo Garnier «  Interview avec Axel Morales », 2024, Octobre 2024

Ce qui ressort de cet échange︎29︎, c’est l'importance de la considération de l’échelle et du contexte dans un tel projet. La Vasque, grâce à sa taille, peut rafraîchir simultanément plusieurs dizaines de personnes, mais son sens profond réside dans son intégration au lieu où elle a été installée. Placée ailleurs, elle aurait perdu sa pertinence, car elle est intrinsèquement liée au bassin qui l’accueille. Cela illustre à quel point concevoir des objets pour la régulation thermique nécessite de les ancrer dans leur environnement pour qu’ils prennent tout leur sens.

Lors de  cet échange j’ai également pu évoquer avec Axel sa nouvelle recherche menée avec “Fictive Structures”. De l’objet à la micro infrastructure il imagine grâce aux outils de génération numériques des objets de régulation thermique ancrés dans leur milieu. 

(fig8, 9, 10) Micro Infra N11 - Banc chauffant Et si nous utilisions l'air chaud souterrain qui circule à travers la grille pour créer un espace chaleureux et accueillant, où s’asseoir ou se détendre ?
Micro Infra N7 - Poêle à bois extérieu Le poêle stocke une grande quantité de bois broyé produit sur place. Il alimente automatiquement un grand brûleur, invitant les gens à se rassembler autour.
Micro Infra N1 - Récolte et chauffage de l'eau de pluie. Et si nous pouvions collecter l’eau de pluie, la traiter et la chauffer directement sur place pour offrir une tasse de thé ou de café chaud lors d’une randonnée ?
2024. © Axel Morales. [en ligne] : https://fictive-structures.cargo.site/ Retouche numérique, et traduction des textes originaux Théo Garnier.

q) Firedydrants, le hacking thermique

Dans une autre mesure il peut être intéressant de parler de l’adapation thermique comme quelque chose de spontanné qui peut être mis en place par tout le monde. Ici on voit des enfants jouer avec les bouches à incendies dans un quartier de New York à la fin des années 70. À l'époque, les climatiseurs sont en train de se démocratiser, toutefois ils restent encore inaccessibles dans les quartiers populaires. Il s’agissait peut-être du moyen le plus efficace de se rafraîchir collectivement. Cette pratique perdure aujourd’hui encore et s’est installée comme un rituel estival à par entière. Cette nouvelle pratique sociale de régulation thermique tente d’être régulé par les autorités et les associations sans pour autant l’interdire. 


(fig12) Borne à incendie ouverte à Norfolk Street au Sud Est de Manhattan. May 10, 1979. © Fred R. Conrad/The New York Times

(fig13) Blueprint d’une bouche à incendie newyorkaise © Auteur Inconnu.


(fig14, 15) Capuchon de bouche d’incendie distribué à la population à partir de 18 ans afin de contrôler la pratique de l’ouverture pirate des bornes d’incendie © Hydrant Education Action Team (HEAT).

r) Façonner le mobilier en fonction du climat intérieur ?

Aujourd’hui les designers travaillent à concevoir avec le climat tel qu’il est, pour cela ils développent différents concepts.

La notion de paysage climatique chez Philippe Rahm représente une approche où les éléments atmosphériques tels que la température, l'humidité et la lumière induisent les formes architecturales. Plutôt que de considérer le climat comme une contrainte, Rahm l'intègre au cœur du processus créatif, visant à concevoir des espaces qui interagissent avec leur milieu. Le projet 
"Digestible Gulf Stream"︎30︎, illustre cette recherche et propose un espace intérieur où les éléments de mobilier sont à des températures différentes, permettant aux usagers de choisir leur emplacement en fonction de la température souhaitée. Se forme alors un “paysage thermique”, l’architecture et les usages, s’organisent autour du climat et de la température.


(fig15) Plateforme illustrant le concept de paysage thermique, les occupants se répartissent sur ce morceau d’architecture, en fonction de l’exposition à la lumière et donc de la température de la surface. © Philippe Rahm

Cette approche reflète une vision où le design devient un outil permettant d’organiser la vie en fonction du plaisir thermique des individus, selon une condition climatique donnée. Philippe Rahm explique que l'architecture revêt la même mission de médiation thermodynamique, “L'architecture est une médiation thermodynamique entre le macroscopique et le microscopique, entre le corps et l’espace, entre le visible et l’invisible, entre les fonctions météorologiques et physiologiques.”︎31︎



(fig16 17, 18) Vues de la Table Climatique imaginé dans le cadre du ZEF project, la tole d’acier ondulée remplie de PCM, permet de maintenir une température stable. © Jean-Sébastien Lagrange et Raphaël Ménard

On retrouve également cette prise en compte du contexte climatique, avec la Climatic Table des designers Jean-Sébastien Lagrange, et Raphaël Ménard (ZEF)︎32︎. Ils ont conçu une table qui, malgré son apparence épurée et légère, a une haute inertie thermique. Elle intègre des matériaux à changement de phase (MCP)︎33︎, entre une surface en bois massif et une feuille d’aluminium anodisé pliée. Cette géométrie ondulée de l’aluminium favorise les échanges thermiques avec l’air ambiant.

Dans les bureaux, cette table pourrait réduire jusqu’à 60 % les besoins de chauffage et 30 % la demande de refroidissement︎34︎. Dans les logements, en période estivale, elle absorbe les excès de chaleur et les restitue plus tard lorsque la température se stabilise.

Il est intéressant de noter que les MCP sont des matériaux qui sont souvent industrialisés pour l'isolation thermique, il en faut une grande quantité pour que leur effet soit notable à l’échelle de l’habitat. Ici l’utilisation de ces matériaux dans du mobilier est particulièrement intéressante car elle place justement l’objet au cœur d’une démarche d’aide à l’acclimatation de l’occupant.

︎27︎Terme issu du traitement médiatique de la Vasque Olympique. France 3 Régions, « Voir la flamme olympique d’aussi près, c'est extraordinaire et étonnant : la vasque accessible au public pendant les JO de Paris 2024 », 27 juillet 2024. 
︎28︎Axel Morales, est designer multidisciplinaire avec une approche technique et un intérêt pour l’art numérique. Il débute son parcours à l’ENSCI, durant ses études il travaille avec le studio londonien United Visual Artists. Après des missions variées en il devient freelance en 2017, c’est là que démarre sa collaboration avec le Design Lab d'EDF. En parallèle il développe les marques Déjà Vu, et Léclisse. Ces projets lui apportent une expertise en production, distribution et direction artistique. En 2021, il rejoint à nouveau le Design Lab d’EDF en tant que chef de projet, depuis il explore des projets liés aux besoins métiers du groupe, notamment autour du design industriel et du design fiction. En 2022 il est missionné pour diriger le projet de Vasque Olympique Paris 2024.
︎29︎ GARNIER Théo, «  Interview avec Axel Morales », Octobre 2024
︎30︎RAHM Philippe, « Digestible Gulf Stream ». [en ligne] : philipperahm.com
︎31︎Ibid.,
︎32︎LAGRANGE Jean-Sébastien, MÉNARD Raphaël, «  ZEF - Zero Energy Furniture Manifesto  », FAIRE, Pavillon de l'Arsenal, Paris, 2017. [en ligne] :
pavillon-arsenal.com
︎33︎Les Matériaux à Changement de Phase (MCP) stockent et libèrent de la chaleur en changeant d’état (solide/liquide), permettant de maintenir une température stable. Ils sont utilisés pour le stockage d’énergie et la régulation thermique, notamment dans les domaines de l’isolation et de l’efficacité énergétique.
︎34︎LAGRANGE Jean-Sébastien, MÉNARD Raphaël, «  ZEF - Zero Energy Furniture Manifesto  », FAIRE, Pavillon de l'Arsenal, Paris, 2017. [en ligne] :
pavillon-arsenal.com

2 - Design et acclimatation



L’acclimatation comme décrite dans ce chapitre serait donc dépendante de deux caractéristiques principales, à la fois cette position de considération des contraintes liées au milieu, mais aussi une nouvelle posture face à l’inconfort. S’écartant du positionnement du confort thermique uniformisé, la posture d’acclimatation chercherait bien plus à accepter l’état du milieu, afin de s’adapter et jouer de ses contraintes.

Dans mon interview avec Pascal Lenormand︎35︎, j’ai voulu explorer cette question fondamentale : comment le design peut-il permettre une acclimatation et non plus simplement une attente stérile ?

TG : Peux-tu partager une expérience personnelle en lien avec l'acclimatation ?

PL : Il y a deux ans, j’ai déménagé en Creuse, dans une maison des années 80 mal isolée. Nous avons retiré tout le chauffage électrique et installé un poêle de masse. Aujourd’hui, les températures oscillent entre 12 et 14 °C dans le bureau et les chambres ne sont jamais chauffées. Nous jonglons avec les vêtements et adaptons nos activités aux saisons. Toutefois Ce modèle n’est pas sans limites : il est réglementairement interdit, je suis obligé d’installer un système de chauffage central même si je ne l’utilise pas.

Les réflexions de Pascal Lenormand prennent le parti de privilégier l’adaptation humaine et l’utilisation de nos compétences physiologiques plutôt que de dépendre uniquement des systèmes énergétiques artificiels. Cette démarche permet de porter un regard critique sur un certain nombre de points cruciaux comme nos choix vestimentaires, les acteurs de la fabrication du confort thermique, la législation, nos conceptions de l’habitat, et enfin nos modes de vie.

s) Moduler la quantité d’air qui nous entoure

Il est intéressant de constater que, bien que le corps seul ne suffise pas à garantir le confort thermique, cela ne doit pas être perçu comme une fatalité. Ce constat ne signifie pas qu’il faut renoncer à toute forme d’adaptation corporelle. Au contraire, certaines approches cherchent à concilier l’acclimatation du corps avec des dispositifs de régulation externes. L’une des méthodes que je vais présenter consiste à réduire la quantité d’air qui nous entoure. À ce sujet, Clément Gaillard, explique lors d’un entretien :

CG : On “chauffe les corps pas les espaces”. Quitte à chauffer un espace, autant le faire le plus petit possible, cela paraît pertinent. Bien qu’en hiver il est mieux d’avoir de petits espaces, toutefois en été il vaut mieux en avoir de plus grands. Cette adaptation continue des espaces pourrait être pensée en échos à la notion de style anthropocène︎36︎.

Malgré cette évolution inexorable du rapport culturel à la température, le concept de régulation thermique à l’échelle du corps résonne de plus en plus dans la pratique de designers et d’ingénieurs contemporains proches des questions du Design de l’énergie. Il faudrait davantage “Chauffer les corps, pas les espaces”, mais pourquoi chercher à concilier confort et régulation thermique à l’échelle de l’occupant alors que tout un système technique a été pensé pour nous permettre de vivre chez nous ?

(fig 19, 20, 21) Dispositifs d’isolation à l’échelle du corps, créer à la suite d’une résidence d’artistes organisée par Saison Zéro,  le compte rendu de cette résidence à été édité sous le nom de “Revue Hibernation”. © Saison Zéro, 2021 [en ligne] : https://saisonszero.fr/

t) Réhabiliter le patrimoine grâce à l’acclimatation ?

Saisons Zéro est un projet d'occupation transitoire mené par l'association Zerm︎37︎, visant à réactiver et animer l'ancien monastère des Clarisses à Roubaix. Ce site de 6 600 m², construit à la fin du XIXᵉ siècle, était vacant depuis 2008. Le projet, soutenu par la Ville de Roubaix, s'inscrit dans une démarche de transition écologique et de réhabilitation alternative du patrimoine vacant. La première saison thématique, intitulée "Hibernation", a été lancée en décembre 2020 ouvrant une résidence à dix créateur•rices, autour des thèmes de l'hibernation, de la lenteur et de l'isolation. Les résidents ont exploré des méthodes pratiques, économiques et simples pour répondre aux besoins essentiels du logement, du travail, de la fête et de la cohabitation.

Ce projet illustre une approche de la réhabilitation du patrimoine par l’acclimatation. En effet, plusieurs de ces solutions comme le lit à baldaquin permettent de redimensionner l’espace et créer des poches d’air dans la pièce. Notre corps produit continuellement 100W d’énergie pour se maintenir à 37,5°, il est donc capable d’agir comme un convecteur et réchauffer une petite quantité d’air autour de lui. Ainsi réduire la quantité d’air qui nous entoure apparaît comme une stratégie permettant l’acclimatation.

︎35︎GARNIER Théo «  Interview avec Pascal Lenormand », Juin 2024
︎36︎RAHM Philippe, Le style anthropocène, HEAD Publishing, Genève, 2023.
︎37︎L'association Zerm, fondée en 2015, est un collectif d'architectes basé à Roubaix, spécialisé dans la réhabilitation et le réemploi de matériaux de construction.

3 - S’acclimater, penser le confort thermique avec le milieu

u) Conception bioclimatique, regain d’intérêt pour le biodéterminisme

On observe dans le design et dans l’architecture une lame de fond, un mouvement qui s’intéresse à ce lien entre mode de vie et milieu. Autrement dit ce courant s’intéresse à comment l’on peut vivre tout en considérant cette interdépendance que l’on noue avec le milieu. Reconsidérer les déterminismes qu’exercent l’environnement sur nos modes de vie est primordial à l’heure de la crise énergétique et du défi climatique. C'est en réaction aux excès du modernisme, que la conception bioclimatique est apparue. Souvent on associe la conception bioclimatique a une démarche visant à faire des économies d’énergie, toutefois selon Clément Gaillard︎38︎ elle ne se limite pas à ça. Au contraire, elle interroge bien plus notre relation à l’environnement, et tente de renouer le lien entre mode de vie et milieu.

Les méthodes employées par la conception bioclimatique sont diverses, et peuvent parfois s’inspirer du passé, et. On y retrouve un regard sur l’orientation et implantation du bâtiment, l’isolation thermique et l’inertie des matériaux, la gestion des apports solaires, la question de la ventilation naturelle, l’utilisation de matériaux locaux et durables, l’intégration de la végétation, et enfin une meilleure prise en compte des modes de vie.

Même si la conception bioclimatique est souvent pensée à l’échelle de l’architecture, il est intéressant de voir qu’elle peut également recouvrir d’autres échelles, comme celle des objets.

v) La mise en cabane, garder les volets fermés en pleine journée

(fig22, 23, 24, 25, 26) Série Photographique sur le village de Roquetta en Italie, et ses tentatives d’adaptation face à l’intensité du soleil. © Théo Garnier

Je me souviens de ces journées d’été passées dans la pénombre, les volets fermés sans espérer jamais pouvoir les ouvrir. À l’extérieur, le soleil tapait fort, il faisait chaud et sec. À l'intérieur, la température semblait supportable, mais j’étouffais. C’est étrange à dire mais c’est peut-être le manque total de luminosité qui me dérangeait le plus, je ne comprenais pas pourquoi ces volets restaient fermés en pleine journée. Vivant dans la pénombre contre mon gré, je pris un jour l’initiative de les ouvrir. Ma mère accourut aussitôt pour les refermer. “Je préfère qu’on les garde fermés pour empêcher le soleil de réchauffer l’air de la pièce, comme ça on utilise moins la climatisation, ça ne te dérange pas ?”, me dit-elle.

Eh bien, si ! Personnellement, j’avais du mal à comprendre un tel raisonnement. Pourquoi s’infliger l’inconfort de vivre dans constamment dans le noir, alors que l’on peut allumer la climatisation d’un bouton et ouvrir les volets pour permettre au soleil d’éclairer la pièce ? Mais cette pratique est plus répandue que je ne le pensais, elle porte même un nom, la mise en cabane. Même si elle est aujourd’hui courante, on la retrouve surtout dans les régions du bassin méditérranén. C’est une tactique d’utilisation des volets extérieurs ou contrevents, afin d’isoler l’air intérieur du réchauffement solaire en journée. Une fois l’aube arrivée, quand la maçonnerie de la maison commence à redistribuer la chaleur accumulée, il s’agit de rouvrir les volets et les fenêtres afin de ventiler la maison, pour permettre l’air de se renouveler. C’est aussi à ce moment que l’on sort à l’extérieur afin de profiter le plus possible de l’air qui se refroidit.


(fig27) Ustensiles de cuisine éclairés par les seuls rayons de soleils qui pénètrent la pièce “en cabane”. Photographie argentique, Mamiya RB67 Ilford HP5+400 © Théo Garnier

︎38︎GAILLARD Clément, Bioclimatique, Terre Urbaine, Paris, 2024. 

Conclusion


En somme, l’acclimatation peut être vue comme une prise de conscience : accepter une part d’inconfort pour mobiliser notre résilience naturelle et notre système de régulation thermique, sophistiqué en tant qu’homéothermes. Cependant, il serait illusoire de penser que l’arrêt total du chauffage central et la seule adaptation individuelle suffiraient à réduire notre empreinte énergétique tout en maintenant un confort acceptable. Comme nous l’avons vu, notre dépendance actuelle aux systèmes externes a affaibli notre capacité d’adaptation.

C’est pourquoi la démarche de Slow Heat ne prône pas une rupture radicale, mais invite à reconsidérer les modalités du chauffage. En dépassant les stratégies de régulation strictement spatiales, il devient nécessaire de penser à une échelle plus intime, celle des corps. Cette approche valorise une relation plus subtile aux variations thermiques, où une part d’inconfort est non seulement acceptée, mais intégrée comme un levier d’adaptation.

Dans cette réflexion, le concept d’alliesthésie thermique ouvre des perspectives prometteuses. Cette notion, qui relie le plaisir thermique à l’état du corps, suggère qu’une fois acclimatée à son environnement, une personne privilégiera spontanément ce qui lui procure du plaisir. Dès lors, comment les objets et les espaces pourraient-ils favoriser cette alliesthésie, tout en conciliant durabilité et bien-être ? Cette question invite à réimaginer nos interactions avec le design, en repensant nos manières d’habiter et de vivre au prisme de ces nouvelles sensibilités thermiques.

Bibliographie


︎Articles et thèses


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︎Ouvrages

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GAILLARD Clément, Bioclimatique, Terre Urbaine, Paris, 2024.

HERDER Johann Gottfried von, Idées sur la philosophie de l'histoire de l'humanité, 1784-1791.

JANDOT Olivier, Les délices du feu : l'homme, le chaud et le froid à l'époque moderne, Champ Vallon, 2017.

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WATSUJI Tetsurō, Fûdo : le milieu humain, traduit et commenté par Augustin Berque, CNRS Éditions, 2011.


︎Sites et podcasts


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Saison Zéro. [en ligne] : https://saisonszero.fr/ (consulté le [25/04/24]).

Zerm Architecture. [en ligne] : https://zerm.org/(consulté le [30/09/24]).


︎Entretiens

GARNIER Théo «  Interview avec Axel Morales », Octobre 2024. 

GARNIER Théo «  Interview avec Clément Gaillard », Septembre 2024.



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