Théo Garnier
Alliesthésie thermique
Le confort thermique, souvent conçu comme un état de satisfaction et de stabilité face à l’ambiance thermique, dissimule une complexité plus vaste. Il résulte de processus physiques, physiologiques et culturels façonnés par plusieurs siècles d’évolutions techniques et sociales. Ce mémoire propose une exploration critique de notre rapport au confort thermique, à travers trois axes : l’attente passive de la régulation externe, l’effort d’acclimatation aux variations, et l’utilisation du plaisir, ou alliesthésie, pour ajuster nos sensations thermiques et penser les objets.
Ces trois axes révèlent des tensions : entre dépendance aux systèmes modernes, redécouverte de nos capacités adaptatives, et perspectives de sobriété énergétique centrées sur le plaisir. En interrogeant ces désaccords, ce texte vise à repenser les pratiques thermiques, entre héritages passés et audaces futures.
1/3 : L’attente
︎ Octobre 2024
2/3 : L’acclimatation
︎ Novembre 2024
3/3 : L’alliesthésie
︎ Décembre 2024
Chapitre 1
L’attente
Le confort thermique moderne, caractérisé par l’usage omniprésent de systèmes tels que le chauffage central ou la climatisation, reflète une posture d’attente passive. Aujourd’hui, l’occupant s’isole dans une bulle thermique, dépendant de régulations externes pour garantir un environnement constant. Cette situation contraste fortement avec les pratiques historiques, où le corps jouait un rôle actif dans la gestion du confort thermique.

(f1) Grande chaise à capuchon en chêne anglais de la fin du 18e siècle, permettait de créer un micro climat à l’échelle de l’objet. Elle était placée devant le feu et permettait de se mettre à l’abri des courants d’air pouvant venir derrière soi. [en ligne] : https://www.1stdibs.com/fr/meubles/si%C3%A8ges/fauteuils/grande-chaise-%C3%A0-capuchon-en-ch%C3%AAne-anglais-de-la-fin-du-18e-si%C3%A8cle/id-f_41259952/?modal=intlWelcomeModal ©Auteur Inconnu
Historiquement, la période préindustrielle est marquée par l’absence de confort thermique. Pourtant elle présente une grande richesse de “tactiques thermiques” qui se basent sur l’autorégulation du corps comme la chaleur des bêtes et la veillée. “Le corps humain dégage déjà de la chaleur, il s’agit plutôt de voir comment l’utiliser”, nous dit Robert Bean︎2 ︎. Au Moyen Âge, par exemple, les habitants se réchauffaient grâce à la chaleur des bêtes dans les étables ou partageaient la chaleur dans des veillées communautaires. Ces tactiques locales et intuitives, bien qu’imparfaites, témoignaient d’une interaction directe avec l’environnement. À l’inverse, les stratégies modernes uniformisent les solutions, créant une dépendance énergétique et une standardisation qui peuvent sembler déconnectées des besoins réels. Le tournant du “choix du confort” à partir du XIXème siècle a induit de nombreux changements dans nos manières de gérer la température dans l’habitat. Ce chapitre s’attache à retracer cette évolution. Comment sommes-nous passés d’un confort construit autour du corps et du collectif à une régulation entièrement déléguée à des infrastructures complexes ? En examinant les contradictions de cette transition, nous interrogerons les implications de l’attente passive sur notre rapport au milieu et à nous-mêmes. Les stratégies thermiques ont-elles imposé une nouvelle définition de l’environnement thermique ?
︎1︎SO 7730 «Ambiances thermiques modérées - Détermination des indices PMV et PPD et spécification des conditions de confort thermique», 1994.
Cette norme internationale est actuellement inactive, toutefois elle présente un modèle de prévision de la sensation thermique et du degré d'inconfort (insatisfaction thermique) des personnes exposées à des ambiances thermiques modérées. Elle a été remplacée par la norme ISO 7730:2005 qui présente des méthodes de prévision plus précises et exhaustives.
︎2︎BEAN Robert, « Différences fondamentales, Le confort thermique doit-il primer sur l’analyse
du bâtiment ? », 2015, [en ligne] : https://www.linkedin.com/pulse/fundamental-differences-should-thermal-comfort-trump-robert/.
Cette norme internationale est actuellement inactive, toutefois elle présente un modèle de prévision de la sensation thermique et du degré d'inconfort (insatisfaction thermique) des personnes exposées à des ambiances thermiques modérées. Elle a été remplacée par la norme ISO 7730:2005 qui présente des méthodes de prévision plus précises et exhaustives.
︎2︎BEAN Robert, « Différences fondamentales, Le confort thermique doit-il primer sur l’analyse
du bâtiment ? », 2015, [en ligne] : https://www.linkedin.com/pulse/fundamental-differences-should-thermal-comfort-trump-robert/.
I. État des lieux du confort thermique
1 - Courte généalogie de la régulation thermique
a) Vivre en l’absence de confort ?
Aujourd’hui, le concept de confort thermique est si intégré à nos manières d’habiter qu'il est intéressant de rappeler qu’il n’a pas toujours existé. Mobilier rudimentaire, chauffage inexistant, le Moyen Âge est une période où les conditions de vie sont bien éloignées de celle du confort moderne. Même si nous avons tous en tête les grandes flambées de bois, les maisons médiévales étaient sans doute très froides. L’historien Siegfried Giedion explique que “Du point de vue moderne, le Moyen Âge ne connaît pas le moindre confort.”︎3︎. Il semble alors que penser la notion de confort thermique c’est avant tout porter un regard moderne, c’est y apposer des standards qui ne sont peut-être pas ceux du contexte étudié.L’historien Olivier Jandot souligne qu’au Moyen-Âge : “les températures qui règnent dans les habitations sont non seulement contrastées mais aussi, et surtout, au vu de nos exigences actuelles, indéniablement basses.”︎4︎. C’est bien parce que nous connaissons les systèmes de régulation externes qu’il est simple d’affirmer que vivre dans un bâti froid en hiver, ou chaud en été, c’est inconfortable. Avec le confort moderne nous avons goûté aux “Délices du Feu” pour reprendre le terme de Jandot.

(fig2) Tableau “Le Dénombrement de Bethléem” de Pieter Bruegel l’Ancien, représentant une scène hivernale animée avec la Vierge Marie et Joseph se dirigeant vers le recensement, entourés de villageois dans un paysage enneigé. ©Musée royal des Beaux-Arts de Belgique
b) Ressources limitées, au Moyen Âge
Une fois que l’on a dit cela, il ne s’agit pas de penser que toute l’époque moderne était marquée par un confort thermique constant. Jandot︎5︎ précise que le début de l’époque moderne est tout d’abord marqué par une gestion de plus en plus rigoureuse des forêts et donc de la ressource en bois de chauffage. Il donne pour exemple l’ordonnance de 1669 de Louis XIV︎6︎. En réponse à ces nouvelles règles modifiant l’accès au confort thermique, de nombreuses “tactiques thermiques” ont été mises en place afin de s’adapter.
(fig3) Tableau “Jeune femme réchauffant ses mains au-dessus d’un brasero : Allégorie de l’Hiver” de Caesar van Everdingen, vers 1650, représentant une jeune femme se tenant près d’un brasero pour se réchauffer, symbolisant la saison hivernale. ©Rijksmuseum, Amsterdam
︎3︎GIEDION Siegfried, La mécanisation au pouvoir, Les Presses du réel, Paris, 2024.
︎4︎JANDOT Olivier, Les délices du feu : l'homme, le chaud et le froid à l'époque moderne, Champ Vallon, 2017, p. 155.
︎5︎Ibid., p.61.
︎6︎L’ordonnance “Sur le fait des Eaux et des Forêts”, rédigée en 1669 sous l’impulsion du ministre Colbert, visait à protéger les ressources forestières. Elle constitue pour Jandot une première atteinte au droit d’accès à la ressource en bois, réduisant de fait l’accès au mode de chauffage le plus répandu de l’époque. ︎7︎Ces abris, de confection simple, étaient composés de poutrelles enfoncées de sorte à former un cercle soutenant des traverses se rejoignant au centre. Cette structure était ensuite recouverte de fumier, de végétaux et de paille compactée afin de créer un toit suffisamment étanche. Les poutrelles étaient ensuite recouvertes de couvertures afin d’abriter du vent, et le sol était recouvert de draps pour permettre de s’asseoir.
︎4︎JANDOT Olivier, Les délices du feu : l'homme, le chaud et le froid à l'époque moderne, Champ Vallon, 2017, p. 155.
︎5︎Ibid., p.61.
︎6︎L’ordonnance “Sur le fait des Eaux et des Forêts”, rédigée en 1669 sous l’impulsion du ministre Colbert, visait à protéger les ressources forestières. Elle constitue pour Jandot une première atteinte au droit d’accès à la ressource en bois, réduisant de fait l’accès au mode de chauffage le plus répandu de l’époque. ︎7︎Ces abris, de confection simple, étaient composés de poutrelles enfoncées de sorte à former un cercle soutenant des traverses se rejoignant au centre. Cette structure était ensuite recouverte de fumier, de végétaux et de paille compactée afin de créer un toit suffisamment étanche. Les poutrelles étaient ensuite recouvertes de couvertures afin d’abriter du vent, et le sol était recouvert de draps pour permettre de s’asseoir.
2 - Pratiques thermiques ancestrales
c) La pratique de la veillée
Dans un monde qui prône l’économie permanente de la chaleur, la veillée est également un moyen économique de se réchauffer. N’ayant pas les moyens d’acheter du bois, les vignerons dijonnais se rassemblaient chaque hiver afin de bâtir des abris thermiques aussi appelés escraignes︎7︎. Ce “taudis” permettait aux plus pauvres de se rassembler pour s’abriter du froid, et pratiquer la veillée.
(fig4) Estampe “Les plaisirs de la veillée”, œuvre anonyme, imprimée par DELATRE, 19e siècle. Scène d’intérieur où une femme, un homme et un enfant partagent un moment de lecture à la lumière d’une chandelle. ©Musée Bonaparte, Auxonne




(fig5, 6, 7, 8) Grande chaise à capuchon en chêne anglais de la fin du 18e siècle, permettait de créer un micro climat à l’échelle de l’objet. Elle était placée devant le feu et permettait de se mettre à l’abri des courants d’air pouvant venir derrière soi. ©Auteur Inconnu [en ligne] : https://www.1stdibs.com/fr/meubles/sièges/fauteuils/grande-chaise-à-capuchon-en-chêne-anglais-de-la-fin-du-18e-siècle/id-f_41259952/?modal=intlWelcomeModal © Auteur Inconnu
d) La chaleur des bêtes
Le recours à la chaleur humaine et animale était une tactique thermique efficace. « Un poêle entretenu à grands frais ne donnerait pas la chaleur que procure dans l’étable cette multitude d’hommes et d’animaux entassés. L’air y devient étouffant, et l’on ne conçoit pas comment ces montagnards peuvent y vivre »︎8︎. Olivier Jandot explique ici que l’étable était un endroit où on était au chaud en hiver et au frais l’été quand les bêtes étaient dehors.Ces tactiques thermiques comprennent également du mobilier contenant directement les animaux. Les lits à moutons : « On a même installé les lits sur des sortes de caisses en bois dans lesquelles sont enfermés les moutons ! ”︎9︎. Cette douce chaleur des bêtes est pour les frileux une véritable bénédiction. On utilise le chauffage comme dernier recours pour se réchauffer, partout où c’est possible, et le maigre feu qui brûle dans la cheminée n’est dédié qu’à la préparation du repas.
Il est intéressant de par ces exemples, cette pratique, bien que rudimentaire, illustre une relation symbiotique entre les corps et leur environnement proche.
︎8︎Ibid., p.108.
︎9︎Ibid., p.146.
︎9︎Ibid., p.146.
3 - Différentes dynamiques de régulation
e) Stratégies et tactiques thermiques
Les termes stratégie et tactique sont intéressants afin de penser l’évolution des dynamiques confort thermique. Ces deux termes proviennent du vocabulaire militaire, et se distinguent par leurs objectifs et méthodes. La stratégie concerne des buts globaux à long terme. Elle est liée au pouvoir et à la maîtrise de l’espace. En revanche, la tactique s’intéresse à des actions immédiates et précises, souvent dans des contextes où l’on n’a pas de pouvoir. Elle se caractérise par la créativité et l’improvisation.
Michel de Certeau︎10︎ explique que la stratégie nécessite un contexte défini, conçu pour organiser ses relations avec l’extérieur. La tactique plus spontanée doit s’adapter aux circonstances du moment, elle saisit les opportunités sur le terrain, naviguant dans l’incertitude. Elle se déploie là où le contrôle est limité, à la manière d’un "braconnage" sur le territoire d’un autre.
L’évolution du confort thermique peut alors être pensée dans cette optique. Les pratiques de régulation thermique à l’échelle du corps du Moyen-Âge peuvent être considérées comme des tactiques, car elles opèrent dans ces interstices de contrôle de l’état monarchique. La chaleur du corps était une source d’énergie disponible en masse, ainsi les manières de l’employer ont été particulièrement diverses. En revanche, le confort thermique que nous connaissons se concentre davantage sur des stratégies architecturales et urbaines, reliant le confort thermique aux infrastructures en réseau.
︎10︎DE CERTAU Michel, L'invention du quotidien, Éditions Gallimard, Paris, 2019, p. 60.
II - Le choix du confort : la régulation thermique moderne
1 - Le confort thermique outil de dressage des classes populaires
Le confort thermique moderne a été forgé par la première révolution industrielle puis mis en œuvre avec le soutien du mouvement moderne en architecture et en design. Le terme de confort renvoie en effet au « bien-être matériel »︎11︎ et par la suite au bien-être du corps.
Au 18ème siècle, la classe dominante répond par des stratégies d’endiguement des maladies, avec le développement de mesures hygiénistes. La grande industrie semble faire des concessions à la classe laborieuse afin de la garder productive. Friedrich Engels︎12︎ explique ainsi que “la grande industrie, dans ses aspects extérieurs, se moralise”. C’est alors que la décision politique et industrielle d'intégrer le confort à la vie des prolétaires, apparaît comme un moyen, celui de permettre aux gens de supporter les conditions de vie imposées par le rythme industriel. Cette augmentation du confort induit simultanément de nouveaux besoins d’intimité, d’hygiène, de sécurité, et de confort thermique︎13︎. Dès lors, ces valeurs originellement bourgeoises deviennent nécessaires à la vie des classes populaires.
L’exemple du bain est intéressant à étudier à cet égard. Vers la fin du 19ème siècle les bains publics étaient encore largement répandus en France. À la suite d’un grand projet de sanitaire et social déployé par l’empire allemand en Alsace entre 1905 et 1908︎1︎, les bains de Strasbourg étaient de véritables espaces de sociabilité pour la population.
En 1915, l’invention du cumulus à eau chaude par l’ingénieur et entrepreneur suisse Fritz Sauter︎14︎ permet d’individualiser la pratique du bain, autrefois collective. On peut enfin profiter d'un bain chauffé, chez soi. Ce nouveau confort thermique quotidien et individualisé va profondément transformer la vie quotidienne.


(fig9, 10) Bain public japonais traditionne du temple Zen Hayashi situé dans la ville d'Eicheng. Le sentō (銭湯) est un bain public japonais traditionnel, où les clients se lavent aux robinets avant de partager un grand bassin. Bien que leur fréquentation ait diminué depuis l’apparition des salles de bains privées dans les maisons, certains continuent d’y aller pour le côté social ou par manque d’espace chez eux. ©Auteur Inconnu
(fig13) Photographie de l’intérieur des bains municipaux de Strasbourg après leur rénovation en octobre 2021 pris par Cyrille Weiner pour Le Monde ©Cyrille Weiner
︎11 ︎CNRTL. Il emprunte à l'anglais comfort qui, avant le XVIIIème siècle, ramenait aux principes moraux de l’encouragement ou de la consolation.
︎12︎ENGELS Friedrich, La Situation de la classe ouvrière en Angleterre en 1844, Éditions Sociales, 1950.
︎13︎GARNIER Théo, « Interview avec Clément Gaillard », Septembre 2024.
L’application de ces normes hygiénistes ont un impact sur le dimensionnement de nos espace, dans une interview Clément Gaillard explique “Je me rappelle avoir visité un hôpital moderne, afin d’assurer la qualité de l’air ils préconisent 30m2 d’air pour une personne, cela donne un bâtiment avec des hauteurs sous plafond et des échelles gigantesques.”.
︎14︎FABRE Clarisse, « Architecture : les bains publics font du bien au corps et à la ville », Le Monde, 21 janvier 2022.
︎15︎Sauter, « Histoire de l’entreprise » [en ligne] : https://www.sauter.fr/entreprise/histoire/
︎12︎ENGELS Friedrich, La Situation de la classe ouvrière en Angleterre en 1844, Éditions Sociales, 1950.
︎13︎GARNIER Théo, « Interview avec Clément Gaillard », Septembre 2024.
L’application de ces normes hygiénistes ont un impact sur le dimensionnement de nos espace, dans une interview Clément Gaillard explique “Je me rappelle avoir visité un hôpital moderne, afin d’assurer la qualité de l’air ils préconisent 30m2 d’air pour une personne, cela donne un bâtiment avec des hauteurs sous plafond et des échelles gigantesques.”.
︎14︎FABRE Clarisse, « Architecture : les bains publics font du bien au corps et à la ville », Le Monde, 21 janvier 2022.
︎15︎Sauter, « Histoire de l’entreprise » [en ligne] : https://www.sauter.fr/entreprise/histoire/
2 - La fraîcheur se vend bien
La climatisation est née en 1902 à New York, quand un directeur d’imprimerie et ingénieur, Willis Carrier, tentait de résoudre un problème de déformation de papier pendant les périodes chaudes. Le designer Paul Emilieu︎15︎ nous rappelle qu’à l’origine ce système répond à un problème de qualité d’air au sein d’une imprimerie. Pourtant l’usage d’un tel système dépassera toutes les attentes de son inventeur. En effet, avec l’apparition de l’air conditionné, les hommes d’affaires américains ont découvert que la fraîcheur pouvait être également une attraction publique. L’architecte américaine Lisa Heschong︎16︎ explique, “Dans les petites villes, le cinéma fut souvent le premier bâtiment à en être équipé. [...] Souvent, on envoyait intentionnellement un peu d’air frais au dehors, devant l’entrée, afin d’inciter les passants à franchir le seuil.” L’attraction thermique permet alors de dynamiser la consommation. Dans notre imaginaire commun contemporain, ajuster son confort thermique en été passe principalement par monter ou baisser la climatisation.

(fig11) Photographie de la chaufferie et de la climatisation de l'immeuble de la société suisse d'assurance Winterthur, prise par François Kollar en 1959. Cette image, issue d'une commande pour la plaquette publicitaire de la société, met en évidence l'architecture technique de cet édifice situé à Paris, dans le 8e arrondissement. Négatif noir et blanc sur support souple acétate. ©Donation François Kollar, Ministère de la Culture
︎16︎TRAMAILLE Anaelle, « Se (ré)chauffer au bureau par le design », Matières Premières, 2023. [en ligne] emilieustudio.com/se-rechauffer-au-bureau-par-le-design/
︎17︎HESCHONG Lisa, Architecture et volupté thermique, Éditions du Moniteur, 2005, p. 55.
︎17︎HESCHONG Lisa, Architecture et volupté thermique, Éditions du Moniteur, 2005, p. 55.
3 - Une nouvelle perception objective du corps
f) L’augmentation de la capacité de contrôle
Avec l'avènement de la société de consommation dans les années 1960, tout s’accélère, l’énergie est de plus en plus sollicitée, alors la recherche s’adapte, la moitié du vingtième siècle a permis d’établir les premiers modèles théoriques du confort thermique︎17︎. La sensibilité thermique individuelle commence alors à poser question dans des espaces de plus en plus uniformisés. C’est dans ce contexte que Michel Cabanac︎18︎publie dans le Journal de Médecine de Lyon un article intitulé “1961 : New Cooling”︎19︎. Il y décrit une méthode de stimulation nerveuse du cerveau pour faire refroidir le corps développée avec L’Institut National d’Hygiène français. Il s’agit d’insérer une sonde à détente gazeuse directement dans l’encéphale. Une fois le gaz injecté, le chien du laboratoire ressent une sensation de froid artificielle, il frissonne.
Cette expérimentation démontre qu'il est possible désormais d’avoir un impact hyper localisé sur la température du corps. Elle fait partie d’une longue série d’expériences, débouchant sur les traitements de l’hyperthermie︎20︎, fréquente chez les personnes âgées. S’il s’agit de ne pas sortir du cadre de l’expérimentation médicale, le contrôle de la température peut passer désormais par la manipulation neurologique. Elle démontre en effet une volonté de mieux comprendre la sensibilité thermique dans le contexte d’une recherche de maîtrise généralisée de la condition thermique.

M. Cabanac dans un article intitulé : “Description and utilization of a new apparatus for localized brain cooling.” © Photopress-Grenoble, 1961.
g) Le “cocooning“
S’isoler du monde extérieur, se divertir en suivant les indications de l’algorithme de Youtube, emmitouflé dans un plaid réchauffé par un air à 22° tout en buvant une tisane doucement parfumée : voilà l’image du cocooning.Ce mot anglais désigne le fait d’habiter un cocon, un espace de confort et de protection. Popularisé en 1987 par la futurologue Faith Popcorn, née Faith Plotkin︎21︎, le concept de cocooning trouve ses racines dans le roman d’anticipation d’Edward Morgan Forster au début du XXᵉ siècle. Forster y décrit “la fabrication d’une sphère d’existence indépendante des rythmes de la Terre et de ses aléas climatiques”︎22︎, une société où l’humanité, isolée par les machines, se retire du monde extérieur. Aujourd’hui, ce mode de vie, devenu banal, reflète une pratique casanière profondément ancrée dans les mœurs contemporaines.
Cette quête excessive de confort engendre un isolement, elle favorise un mode de vie axé sur le “cocooning”, où le bien-être personnel devient prioritaire. Les individus sont invités à rester de plus en plus chez eux, dans un habitat devenu une sorte d’extension du corps, contrôlable à la demande, aggravant les inégalités d’accès au confort thermique. En parallèle de cela, la précarité énergétique︎23︎ est un phénomène grandissant, au cœur de nombreuses préoccupations. Dans un contexte de durcissement des conditions climatiques, le phénomène de précarité énergétique challenge les promesses d’uniformisation généralisées du confort thermique moderne, sont-elles adaptées à la nécessité diversité de réponses nécessaires ?
︎18︎Le modèle PMV/PPD de Fanger (Predicted Mean Vote / Predicted Percentage of Dissatisfied) est une méthode largement utilisée pour évaluer le confort thermique des occupants dans un environnement donné. Développé par P.O. Fanger, ce modèle repose sur un calcul combinant plusieurs variables, telles que la température ambiante, l'humidité relative, la vitesse de l'air et l'activité métabolique. Il estime une évaluation subjective moyenne (PMV) et le pourcentage prédit d'insatisfaits (PPD) dans une population. Bien que ce modèle soit un standard, il a été critiqué pour sa faible adaptation aux divers contextes culturels, climatiques et individuels.
︎19︎Michel Cabanac est un physiologiste et chercheur français naturalisé canadien, spécialisé dans les domaines de la thermorégulation, des émotions et de la prise de décision. Il est connu pour ses travaux sur les mécanismes physiologiques et psychologiques qui sous-tendent la sensation de plaisir et son rôle dans la régulation des comportements humains et animaux. Il a notamment proposé l'idée que le plaisir est un indicateur biologique essentiel, guidant les décisions et les choix pour maintenir l'homéostasie corporelle.
︎20︎CABANAC Michel, « 1961 New Cooling », Journal de médecine de Lyon, février 1961.
︎21︎L’hyperthermie par opposition à l’hypothermie désigne une élévation anormale de la température corporelle au-delà de 38,5 °C, pouvant être causée par une exposition excessive à la chaleur ou une défaillance des mécanismes de thermorégulation.
︎22︎Faith Popcorn, [en ligne] : https://faithpopcorn.com (consulté le [02/09/24]). ︎23︎FOSTER Edward Morgane, La machine s’arrête, L’Échappée, 2020, p. 78.
︎24︎ La loi du 10 juillet 2010, dite loi Grenelle 2, énonce une définition légale de la précarité énergétique : « Est en situation de précarité énergétique [...] une personne qui éprouve dans son logement des difficultés particulières à disposer de la fourniture d’énergie nécessaire à la satisfaction de ses besoins élémentaires en raison de l’inadaptation de ses ressources ou de ses conditions d’habitat ».
︎19︎Michel Cabanac est un physiologiste et chercheur français naturalisé canadien, spécialisé dans les domaines de la thermorégulation, des émotions et de la prise de décision. Il est connu pour ses travaux sur les mécanismes physiologiques et psychologiques qui sous-tendent la sensation de plaisir et son rôle dans la régulation des comportements humains et animaux. Il a notamment proposé l'idée que le plaisir est un indicateur biologique essentiel, guidant les décisions et les choix pour maintenir l'homéostasie corporelle.
︎20︎CABANAC Michel, « 1961 New Cooling », Journal de médecine de Lyon, février 1961.
︎21︎L’hyperthermie par opposition à l’hypothermie désigne une élévation anormale de la température corporelle au-delà de 38,5 °C, pouvant être causée par une exposition excessive à la chaleur ou une défaillance des mécanismes de thermorégulation.
︎22︎Faith Popcorn, [en ligne] : https://faithpopcorn.com (consulté le [02/09/24]). ︎23︎FOSTER Edward Morgane, La machine s’arrête, L’Échappée, 2020, p. 78.
︎24︎ La loi du 10 juillet 2010, dite loi Grenelle 2, énonce une définition légale de la précarité énergétique : « Est en situation de précarité énergétique [...] une personne qui éprouve dans son logement des difficultés particulières à disposer de la fourniture d’énergie nécessaire à la satisfaction de ses besoins élémentaires en raison de l’inadaptation de ses ressources ou de ses conditions d’habitat ».
III - Vivre avec les contradictions du modèle établi
1 - L’individualisation des usages énergétiques
Avec l’avènement du confort dans les foyers, la vie privée prend de plus en plus d’importance et la régulation thermique doit s’adapter. Il ne s’agit plus seulement de s’adapter au climat extérieur mais de recréer un climat intérieur souhaitable. Il s’agit en effet de rendre cette manière bourgeoise d’habiter désirable massivement et rapidement. Dans un entretien réalisé avec Pascal Lenormand︎24︎, il nous éclaire sur le sujet :


(fig14, 15, 16) Extraits de mon interview réalisée avec Pascal Lenormand en Juin 2024
Pascal Lenormand : “C’est un problème qui s’est globalisé. Il existe un mouvement de l'histoire qui tend vers l'individualisation des services, en particulier des services énergétiques. La cuisson, par exemple, est un exemple intéressant. Cuire le pain s’est longtemps fait avec un four commun, mais maintenant chacun a son four. C'est aussi le cas de la piscine qui était collective, et qui devient individuelle, avec tous les problèmes que cela implique.”
Si les systèmes énergétiques sont de plus en plus personnalisés, tout ce déploiement d’énergie serait perdu sans un contrôle rigoureux des flux entrants et sortants. Une solution se dégage : la recherche d’une meilleure isolation.
︎ 25︎Pascal Lenormand est ingénieur et designer spécialisé dans la thermie humaine. Diplômé d’une école d’ingénieur aéronautique en 1999, il a commencé à travailler sur le confort thermique chez Salomon. Il a cofondé Incub’ avec Amélie Maroiller en 2017, un bureau d’étude et d'audit énergétique. Ce “collectif de hackers énergétiques” agit avec comme conviction que créer du confort ne se résume pas à construire de nouveaux bâtiments, mais plutôt accommoder au mieux les personnes qui s’y trouvent.
2 - Une lente évolution des sensibilités
h) L’isolation un prétexte pour s’isoler
L’isolation des logements est un phénomène moderne symbole d’un confort artificiel. Si l’on parle souvent du chauffage central comme caractéristique du mode de vie bourgeois, il s’agit de voir que l’isolation thermique, aujourd’hui encore largement plébiscitée, est également responsable de l’artificialisation du climat intérieur. L’architecte américain Kiel Moe︎25︎ explique à cet égard que l’architecture moderne a été pensée en silo selon des règles prédéfinies, ne prenant pas en compte son intégration dans des systèmes plus larges. L’isolation aurait même été un prétexte justifiant cette conception restrictive de l’architecture. Le titre du magazine Popular Mechanics︎26︎ de 1924 évoque cette tendance : “Les maisons sont transformées en bouteille thermos”. Pour Kiel Moe, l’isolation parfaite, qui forme un océan de chaleur interne dans l’habitat, ressemble à s’y méprendre à un argument marketing. Il explique que les lois de la thermodynamique ne permettent pas la création de véritables îlots thermiques, surtout à l’échelle de l’architecture.Cette quête d’une isolation parfaite n’a pas seulement affecté l’architecture, mais aussi notre sensibilité thermique, en nous habituant à des environnements artificiels et constants.
i) Régulation thermique, la fabrique des sens
Au-delà des mécanismes physiologiques, il semble que notre manière de vivre impacte également notre sensibilité thermique. Le confort thermique moderne, qui nous a habitués à une température uniforme, a donc profondément modifié notre perception de la température. Le sociologue Stefano Boni︎27︎ discute dans analyse des machines contemporaines, de cette érosion de la sensation, avec par exemple la limitation des interactions thermiques aux intérieurs uniformisés : “Aujourd’hui les sens ne dialoguent plus uniquement avec le milieu naturel, avec les autres humains, ni avec leur propre corps. Mais avec des machines et des objets industriels.”︎28︎Cette transformation sensorielle questionne notre capacité à nous adapter à des variations thermiques, révélant une dépendance accrue à des technologies uniformisantes.
j) La sensibilité thermique dépend du mode de chauffe
Le mode de chauffe influe également sur nos sensations : Olivier Jandot explique que les seuils de tolérance à la température sont le fruit d’une construction sociale et culturelle. Parodiant Blaise Pascal︎29︎, il écrit : « Vérité en-deçà des Vosges, erreur au-delà »︎30︎. On ne ressent pas le froid ou la chaleur de la même manière, selon que l’on est habitué au chauffage central, uniforme, ou à utiliser des dispositifs spécifiques, produisant des sensations plus ou moins contrastées.k) La perte de la culture du climat
La standardisation des environnements démontre un éloignement progressif des savoirs locaux, limitant notre capacité à cohabiter avec les climats et à concevoir des solutions thermiques adaptées. Clément Gaillard︎31︎, il explique que nous n’avons plus la culture ni la connaissance du climat qu'avaient les pêcheurs. Au-delà de leur travail, la connaissance du climat était inhérente à leur mode de vie. Selon lui, le modernisme impacte notre culture du climat. Cet éloignement des savoirs traditionnels reflète un phénomène plus global : la domination de systèmes standardisés, comme l’air conditionné, qui rendent les environnements locaux interchangeables. Le Corbusier s’exprimait au sujet de l’air conditionné, en le qualifiant d’“air exact”. “Cet air qui nous permet de vivre à Oslo, comme à Moscou, Berlin, Paris, Alger, Port-Saïd, Rio ou Buenos Aires sans prendre en considération leurs climats respectifs.”︎32︎︎26︎MOE Kiel, Insulating Modernism: Isolated and Non-isolated Thermodynamics in Architecture, New York, Princeton Architectural Press, 2012.
︎27︎ POPULAR MECHANICS, « Innovations technologiques de 1924 », 1924.
︎28︎ BONI Stefano, Homo confort : Le prix à payer d’une vie sans efforts ni contraintes, L'Échappée, Paris, 2022.
︎29︎Ibid.,
︎ 30︎JANDOT Olivier, Les délices du feu : l'homme, le chaud et le froid à l'époque moderne, Champ Vallon, 2017. p.38.
L’auteur parodie Blaise Pascal, en détournant sa célèbre formule : « Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà », utilisée pour illustrer le relativisme culturel.
︎31︎Ibid., p.38.
« Accoutumés à des températures intérieures relativement basses au regard de nos normes actuelles, les corps des hommes et des femmes du passé semblent à l’évidence plus endurcis que les nôtres. [...] La distinction naguère [...] entre l’homme d’aujourd’hui, « produit de serre-chaude », et l’homme du passé, homme « de plein-vent » est ici fondamentale.»
︎32︎GARNIER Théo, « Interview avec Clément Gaillard », Septembre 2024
︎33︎GAILLARD Clément, Bioclimatique, Chapitre 1 « Par-delà les économies d’énergie », Terre Urbaine, Paris, 2024.
︎27︎ POPULAR MECHANICS, « Innovations technologiques de 1924 », 1924.
︎28︎ BONI Stefano, Homo confort : Le prix à payer d’une vie sans efforts ni contraintes, L'Échappée, Paris, 2022.
︎29︎Ibid.,
︎ 30︎JANDOT Olivier, Les délices du feu : l'homme, le chaud et le froid à l'époque moderne, Champ Vallon, 2017. p.38.
L’auteur parodie Blaise Pascal, en détournant sa célèbre formule : « Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà », utilisée pour illustrer le relativisme culturel.
︎31︎Ibid., p.38.
« Accoutumés à des températures intérieures relativement basses au regard de nos normes actuelles, les corps des hommes et des femmes du passé semblent à l’évidence plus endurcis que les nôtres. [...] La distinction naguère [...] entre l’homme d’aujourd’hui, « produit de serre-chaude », et l’homme du passé, homme « de plein-vent » est ici fondamentale.»
︎32︎GARNIER Théo, « Interview avec Clément Gaillard », Septembre 2024
︎33︎GAILLARD Clément, Bioclimatique, Chapitre 1 « Par-delà les économies d’énergie », Terre Urbaine, Paris, 2024.
3 - L’uniformisation une solution souhaitable ?
Même si l’uniformité thermique nous apparaît comme la solution idéale car elle vient lisser notre confort, il s’agit de voir que cette conception de l’environnement thermique pose problème.
Cette sérénité thermique pourra toujours être perturbée à l’échelle individuelle. En outre, des systèmes externes comme la climatisation et le chauffage central ne disposent pas d’une marge d’ajustement précise à l’échelle de l’occupant. Dès lors, il peut être impossible pour un individu de compenser un inconfort personnel vis-à-vis du réglage d’un système externe.
Aussi l’uniformité thermique peut nous habituer une forme de passivité thermique, c’est à dire que l’on est plus en capacité d’exercer nos intentions thermiques, de procéder à nos ajustements, car le bâtiment dispose déjà d’une stratégie de régulation thermique venant lisser les perceptions de tous les occupants.
l) Faut-il arbitrer entre les sensibilités thermiques ?
Cela pose en effet la question de la gestion des sensations thermiques des habitants.Pascal Lenormand︎33︎ explique : “Dans la théorie classique de Fanger, on observe que les différences individuelles ne sont pas prises en compte. Ce n’est pas possible de satisfaire tout le monde alors il faut concevoir avec l’inconfort. Schématiquement, concevoir la thermique d’un bâtiment, c’est avant tout fixer une ambiance, c'est-à-dire établir une température de l’air, une température de paroi et d’humidité. On fixe trois paramètres sur 10, il en reste donc 7 autres à ajuster pour que les gens puissent se sentir bien.”
m) L’impact des hiérarchies sociales sur le confort thermique
Bien qu’aucune étude n’aborde directement la question des inégalités hiérarchiques face au confort thermique, il est reconnu que les employés en bas de la hiérarchie ont souvent moins de contrôle sur leur environnement. En effet, les managers peuvent régler la température dans leur bureau individuel, tandis que les employés dans des open spaces doivent s’adapter à des décisions centralisées. Selon Clément Gaillard︎34︎ : “D’autres sociologues travaillent sur le confort dans les bureaux, par la question de l’organisation du travail. Il apparaît que plus on est bas dans une entreprise, plus on va souffrir du confort thermique qui ne sera pas ajusté.”︎35︎

(fig14, 15, 16) Extraits de mon interview réalisée avec Clément Gaillard en Septembre 2024

(fig17) Photographie de Manuel Valls à son meeting du 30 août 2015 à La Rochelle. On l’y voit en train de parler à sa tribune, la chemise mouillée après s’être mis à transpirer de manière incontrôlable. ©Reuters - Retouche numérique, ©Théo Garnier 2024
Cette impossibilité de satisfaire des sensibilités individuelles à travers des systèmes standardisés reflète une tendance plus large : la déconnexion croissante entre les occupants et les stratégies de régulation thermique universelles.
n) L’adaptation sera d’autant plus difficile que l’on s’habitue au confort thermique
Stefano Boni souligne que le confort, souvent perçu comme trivial et implicite, est rarement abordé par les sciences sociales. Le confort thermique moderne, en produisant une sensation de bien-être constant, est tellement intégré à notre quotidien qu’il échappe souvent à la réflexion critique. Boni décrit une tyrannie du bien-être︎36︎ qui varie selon les cultures et les climats : par exemple, en Europe méridionale, l’habitude de maintenir des températures intérieures très élevées en hiver a significativement réduit la tolérance à l’inconfort thermique.Dans une discussion avec mon directeur de mémoire, Yannis Constantinidès, nous avons abordé les effets du trop de confort. Il m’a raconté l’exemple d’un travailleur haïtien qui préférait travailler dans le bâtiment plutôt que comme chauffeur de taxi. En effet, rester assis dans un siège toute la journée lui causait des douleurs physiques, alors qu’être plus actif réduisait ce type d’inconfort. Cet exemple illustre bien l’idée que, parfois, un excès de confort peut finir par générer son contraire : un inconfort durable.
o) Des plaids contre le froid de la climatisation à Dubaï

(fig18) Influenceuse portant un plaid polaire pour se protéger du froid de sa climatisaiton à DubaÏ. ©TF1, Retouche numérique, Théo Garnier [en ligne] : www.tf1.fr/tmc/quotidien-avec-yann-barthes/videos/ces-influenceurs-qui-vendent-des-grosses-polaires-pour-se-proteger-de-la-clim-a-dubai-60280603.html
Le 6 octobre 2022, le gouvernement Borne annonce un nouveau plan de sobriété énergétique.︎37︎ Pendant ce temps, des influenceuses à Dubaï, dans des appartements hyper-climatisés, promeuvent des plaids destinés à “faire des économies de chauffage”. L’ironie est assumée, l’une d’elles déclarant : “Ici, la clim est à fond, je m’en sers comme pyjama.” Cet exemple︎38︎ illustre l’absurdité d’aborder le confort thermique uniquement par le prisme des systèmes de climatisation, tout en révélant une répartition inégale des efforts. D’un côté, certains respectent des réglementations strictes, tandis que d’autres, dans des pétromonarchies, participent à un gaspillage énergétique flagrant.
L’individualisation des systèmes énergétiques et la personnalisation des services reflètent une quête de confort toujours plus poussée. Cependant, cette logique se heurte à la précarité énergétique, comme en témoignent les vagues de chaleur subies par ceux qui ne peuvent réguler la température de leur logement. L’isolation thermique, souvent vue comme une solution idéale, a favorisé des stratégies centrées sur l’habitat, mais au prix d’environnements artificiels qui exacerbent les contradictions du confort moderne. Finalement, l’efficacité de ces solutions dépend en grande partie de la capacité des individus à s’adapter et à appréhender ces enjeux complexes.
︎34︎GARNIER Théo, « Interview avec Pascal Lenormand », 2024.
︎35︎GARNIER Théo, « Interview avec Clément Gaillard », Septembre 2024.
︎36︎GARNIER Théo, « Témoignage de ma mère, Laurence Derderian », Septembre 2024.
“À l'époque, je travaillais à Nice dans le quartier d’affaire de l’Arénas. Mon bureau se situait dans une de ces grandes tours enveloppée par de grandes surfaces vitrées. Le Soleil qui tapait sur ces vitres et réchauffait l’air ambiant. Nos espaces de travail étaient complètement ouverts, la température était donc uniforme sur chaque étage. Dans ces grandes tours, il n’était pas possible d’ouvrir les fenêtres pour aérer ou créer des courants d’air. Je me souviens que même en hiver il se posait parfois la question d’allumer la climatisation tellement cette chaleur devenait insupportable. Parfois je n’avais pas d’autre choix que de sortir pour respirer de l’air frais. Peut-importe la saison, je suffoquais dans mon bureau.”.
︎37︎BONI Stefano, Homo confort : le prix à payer d'une vie sans efforts ni contraintes, Chapitre 1 « L’asservissement de la nature », L'Échappée, 2022.
︎38︎Vie Publique, discours d’Élisabeth Borne, [en ligne] : https://www.vie-publique.fr/discours/286643-elisabeth-borne-06102022-plan-de-sobriete-energetique (consulté le [25/09/24]).
︎39︎GARNIER Théo, « Interview avec Clément Gaillard », Septembre 2024.
“Je me rappelle qu’il y a deux ans, j'avais vu passer la vidéo d’une influenceuse faisant la pub pour des plaids, parce qu’elle avait trop froid dans son immeuble climatisé”.
︎35︎GARNIER Théo, « Interview avec Clément Gaillard », Septembre 2024.
︎36︎GARNIER Théo, « Témoignage de ma mère, Laurence Derderian », Septembre 2024.
“À l'époque, je travaillais à Nice dans le quartier d’affaire de l’Arénas. Mon bureau se situait dans une de ces grandes tours enveloppée par de grandes surfaces vitrées. Le Soleil qui tapait sur ces vitres et réchauffait l’air ambiant. Nos espaces de travail étaient complètement ouverts, la température était donc uniforme sur chaque étage. Dans ces grandes tours, il n’était pas possible d’ouvrir les fenêtres pour aérer ou créer des courants d’air. Je me souviens que même en hiver il se posait parfois la question d’allumer la climatisation tellement cette chaleur devenait insupportable. Parfois je n’avais pas d’autre choix que de sortir pour respirer de l’air frais. Peut-importe la saison, je suffoquais dans mon bureau.”.
︎37︎BONI Stefano, Homo confort : le prix à payer d'une vie sans efforts ni contraintes, Chapitre 1 « L’asservissement de la nature », L'Échappée, 2022.
︎38︎Vie Publique, discours d’Élisabeth Borne, [en ligne] : https://www.vie-publique.fr/discours/286643-elisabeth-borne-06102022-plan-de-sobriete-energetique (consulté le [25/09/24]).
︎39︎GARNIER Théo, « Interview avec Clément Gaillard », Septembre 2024.
“Je me rappelle qu’il y a deux ans, j'avais vu passer la vidéo d’une influenceuse faisant la pub pour des plaids, parce qu’elle avait trop froid dans son immeuble climatisé”.
Conclusion
Le confort thermique, tel que nous le connaissons aujourd’hui, s’est construit autour de l’attente d’une régulation externe, déléguant aux technologies la responsabilité de notre bien-être. Pourtant, ce confort moderne masque des contradictions profondes. Si les pratiques thermiques anciennes, comme les veillées ou l’utilisation de la chaleur animale, nécessitaient une adaptation corporelle et collective face aux contraintes climatiques, les systèmes centralisés actuels ont uniformisé les attentes tout en limitant nos capacités d’ajustement individuel.
Cette standardisation, bien qu’elle ait apporté une certaine sérénité thermique, a aussi favorisé une position d’attente, nous rendant dépendants de solutions énergivores. Les conséquences en sont multiples : précarité énergétique, artificialisation des environnements, et un éloignement progressif des réalités thermiques naturelles.
Dès lors, comment repenser notre rapport au confort thermique ? Le design peut-il non seulement réduire notre dépendance aux systèmes externes, mais aussi encourager des pratiques qui reconnectent les individus à leur environnement immédiat, conciliant ainsi adaptabilité, sobriété et confort durable ?
Bibliographie
︎Articles et thèses
AFP, « Habiter dans une fournaise, ou la précarité énergétique d’été », 2022, [en ligne] : https://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/habiter-dans-une-fournaise-ou-la-precarite-energetique-d-ete_164265.
AUTEUR INCONNU, « Indice PMV/PPD de confort thermique », BeSWIC, [en ligne] : https://beswic.be/fr/themes/agents-physiques/ambiances-thermiques/indices-de-confort-et-de-contrainte-thermique/indice-pmv-ppd-de-confort-thermique.
BEAN Robert, « Différences fondamentales, Le confort thermique doit-il primer sur l’analyse du bâtiment ? », 2015, [en ligne] : https://www.linkedin.com/pulse/fundamental-differences-should-thermal-comfort-trump-robert/.
CANTIN Richard, Bassem Moujalled, et Gérard Guarracino, « Complexité du confort thermique dans les bâtiments », Conférence au 6ème congrès Européen de Science des Systèmes, Paris, 19-22 septembre 2005.
FABRE Clarisse, « Architecture : les bains publics font du bien au corps et à la ville », Le Monde, 21 janvier 2022.
ISO, ISO 7730 : Ambiances thermiques modérées - Détermination des indices PMV et PPD et spécification des conditions de confort thermique, 1994.
POPULAR MECHANICS, « Innovations technologiques de 1924 », 1924.
︎Ouvrages
DE CERTAU Michel, L'invention du quotidien, Éditions Gallimard, Paris, 2019, p. 60.
ENGELS Friedrich, La Situation de la classe ouvrière en Angleterre en 1844, Éditions Sociales, 1950.
FOSTER Edward Morgane, La machine s’arrête, L’Échappée, 2020, p. 78.
GIEDION Siegfried, La mécanisation au pouvoir, Les Presses du réel, Paris, 2024.
HESCHONG Lisa, Architecture et volupté thermique, Éditions du Moniteur, 2005, p. 55.
JANDOT Olivier, Les délices du feu : l'homme, le chaud et le froid à l'époque moderne, Champ Vallon, 2017, p. 155.
MOE Kiel, Insulating Modernism: Isolated and Non-isolated Thermodynamics in Architecture, New York, Princeton Architectural Press, 2012.
︎Sites et podcasts
CNRTL, [en ligne] : https://www.cnrtl.fr (consulté le [05/09/24]).
Faith Popcorn, [en ligne] : https://faithpopcorn.com (consulté le [02/09/24]).
Sauter, «Histoire de l’entreprise», [en ligne] : https://www.sauter.fr/entreprise/histoire (consulté le [15/09/24]).
Vie Publique, discours d’Élisabeth Borne, [en ligne] : https://www.vie-publique.fr/discours/286643-elisabeth-borne-06102022-plan-de-sobriete-energetique (consulté le [25/09/24]).
Freio, Agence de design climatique [en ligne] : https://freio.fr/ (consulté le [15/09/24]).
Incub’, bureau d’étude du design énergétique [en ligne] : https://www.incub.net/solutions (consulté le [05/08/24]).
︎Entretiens
GARNIER Théo, « Interview avec Pascal Lenormand», Juin 2024.
GARNIER Théo, « Interview avec Clément Gaillard», Septembre 2024.
GARNIER Théo, « Témoignage de ma mère, Laurence Derderian», Septembre 2024.
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