Romane Cougnaud


Hors du cadre


Pourquoi uniformisons-nous nos pratiques, et à quel prix ? Bien que les normes établissent des cadres, pour unifier ce qui nous entoure afin d’éviter les écarts, elles brident aussi nos pratiques. En identifiant les mécanismes de contrôle et les classifications qui façonnent nos comportements, il s’agit d’interroger les rouages de cette uniformité afin d’en explorer de nouvelles possibilités. Au lieu de considérer la norme comme une contrainte immuable, elle devient un point de départ d’où il est envisageable de dévier, d’innover et d’hybrider.

Cette réflexion prend forme à travers l’étude de la matrice, généralement considérée comme un simple moyen de reproduction. Par son empreinte, elle vient cadrer, transformer et ennoblir la matière, ouvrant un espace où structure et ornementation dialoguent. En hybridant l’univers du textile avec celui de l’aluminium, des matériaux aux caractéristiques apparemment opposées, je m’interroge sur la capacité de la matrice à modeler la matière, révélant des textures et des formes inédites.


1/3 : Diriger, encadrer, unifier
︎ Octobre 2024
2/3 : Identité déviante
︎ Novembre 2024
3/3 : Empreintes textiles
︎ Décembre 2024



Chapitre 2

Identité déviante



Ce chapitre vise à examiner les mécanismes de normalisation pour mettre en lumière le potentiel de l’hybridation, en tant que moyen d’échapper aux contraintes des normes.

En confrontant le concept de norme et de mélange, je cherche à envisager une rencontre dynamique entre différentes entités et disciplines.



100 Chairs in 100 Days, Martino Gamper





Afin de restaurer une vision du monde plus ouverte et nuancée, il peut être intéressant de contester aujourd’hui les structures normatives mises en place dans notre société. En effet, ces classifications cherchent à structurer chaque aspect de la vie humaine, par des catégories qui ne se contentent pas seulement d’être des repères ; elles façonnent et influencent nos comportements, notre perception de nous-mêmes et du monde qui nous entoure.


1. Remise en question des normes


La norme comme mécanisme de contrôle


La norme n’est pas un simple ensemble de règles imposées passivement ; elle est un instrument actif de surveillance et de discipline, modelant et contrôlant les individus dès leur enfance. D’après Michel Foucault︎1︎, les institutions disciplinaires comme les écoles ou les prisons mettent en place des dispositifs qui exercent un contrôle direct sur le corps et l’esprit, en instaurant des environnements normatifs où les individus sont incités à se conformer à des règles sociales prédéfinies. Par exemple, l’école occupe une place prépondérante dans ce processus d’éducation : elle ne se limite pas à enseigner, mais influence également le comportement, inculquant dès l’enfance des attitudes conformes aux attentes sociales. En effet, la norme ne s’impose pas par contrainte directe mais par une incorporation délicate, à travers des discours qui forgent une perception de la normalité au sein de l’individu. Ce processus de normalisation opère grâce à des méthodes comme les examens, que ce soit dans le domaine scolaire ou médical, qui ont pour objectif non seulement de contrôler mais également de sanctionner. L’école, comme espace de surveillance, se transforme en un lieu hiérarchisé caractérisé par une organisation rigoureuse de la place de chaque individu. Dans ce cadre de contrôle, la sanction prend une dimension éducative : rectifier les écarts, minimiser les différences, pour finalement transformer l’individu en un être conforme aux normes sociales. Selon Foucault, l’anormal devient un aspect à redresser, un trouble à discipliner.

Nous pouvons rapprocher ces processus de normalisation aux méthodes du design hostile. Le design hostile est une stratégie d'aménagement dans laquelle des dispositifs vont être utilisés pour empêcher certaines activités ou restreindre l'utilisation de ces espaces par certaines personnes. Cet aménagement intentionnel de l’espace oriente les comportements vers une conformité sociale sans contrainte directe. Par exemple, certains bancs inclinés ou avec l’insertion d’accoudoir central deviennent volontairement inconfortables pour dissuader les sans-abri de s’y installer.


 

(1) Bancs devant la gare de l'Ouest à Vienne avec supports métalliques pour éviter que les gens ne s'allongent
(2) Des piquets ont été placés pour empêcher les gens de dormir à l'extérieur des commerces

Le design hostile impose une fonction à des dispositifs pour supprimer certains comportements en se concentrant sur les corps ; un processus proche de ce que Foucault appelle le « quadrillage pédagogique ». Ce concept est un système de discipline qui contrôle les corps et leurs assignent des emplacements par une organisation spatiale rigoureuse. Cette structuration que l’on retrouve dans les écoles guide les corps vers des postures et des comportements valorisés, sanctionnant chaque déviation, qu’il s’agisse d’un retard, d’un bavardage ou d’une conduite jugée inappropriée. En réalité, cette sanction ne se limite pas à réprimander, elle vise à instruire en répétant des exercices correctifs qui conduisent à l’intégration inconsciente de la norme. L’école devient un lieu d’apprentissage permettant de prévenir et de rectifier ce qui pourrait apparaître comme une défaillance, qu’elle soit physique ou comportementale, en utilisant des discours qui fabriquent une normalité.




(1) Plans du rez-de-chaussée et du premier étage du projet-type de maison d'arrêt, de justice et de correction pour 250 détenus.
(2) Intérieur de l'École d'enseignement, située rue du Port-Mahon, au moment de l'exercice de l'écriture.  Lithographie de H. Lecomte, 1818.
︎1︎Bernard Vandewalle, L'école et les enfants « anormaux ». L’analyse de Michel Foucault. Expressions, 2002, pages 81-96

Bien que Foucault montre le rôle des institutions dans la normalisation des comportements, l’esprit des individus participe également de manière inconsciente à l'incorporation des normes. L’individu s’auto-discipline en adoptant des comportements conformes sans y être directement contraint, résultat d’une influence sociale qui modèle notre vision de nous comporter, sans jamais contester cette conformité. Ces normes découlent de notre propre raisonnement et nous les adoptons par un besoin de stabilité et de cohérence au sein de notre société.

En effet, l’esprit humain a besoin de classifier, nommer les choses et c’est pour cela qu' il définit des lois, des catégories lui permettent de classer le monde qui l’entoure et ainsi réprimer les aspects qui lui échappent. Cette catégorisation garantit une place claire et déterminée à chaque chose : l’individu peut ainsi rejeter ce qui lui semble flou, ambigu ou contradictoire. Par cette catégorisation il est possible de se réfugier dans une masse homogène nous préservant de la confrontation avec la diversité. Comme l’a souligné Roland Gori ︎2︎ dans sa critique du DSM (manuel diagnostique des troubles mentaux), ce type de catégorisation, aussi structurée soit-elle, comporte des risques. Une catégorisation rigide enferme les individus dans des cases préétablies, limitant considérablement la singularité et la diversité des expériences humaines. Ainsi, certaines personnes se trouvent exclues ou réduites à une étiquette qui ne reflète pas leur complexité : ces individus se situent soit hors de ces cases ou bien à cheval entre plusieurs d’entre elles ︎3︎. La nécessité de tout ordonner par cohérence devient alors paradoxale : elle instaure évidemment un cadre stable mais restreint aussi la diversité des identités incitant les individus à dissimuler ou refouler ce qui ne correspond pas aux standards.

Aujourd’hui, nous pouvons observer la limite de cette catégorisation excessive. Notre société se renouvelle et révèle des identités multiples qui rendent notre réalité inclassifiable, indéfinissable, inqualifiable ︎4︎.

︎2︎ Roland Gori, La Fabrique des imposteurs, Les Liens qui Libèrent, 2013.

︎3︎  Selon Gabrielle Halpern dans Tous Centaures ! Éloge de l’hybridation (2023), « ces êtres hybrides que la société adore détester ne sachant où les ranger ni sous quelle étiquette » (p. 9).

︎4︎ Selon Gabrielle Halpern dans Tous Centaures ! Éloge de l’hybridation (2023), « Toutes ces choses, tous ces êtres, tous ces lieux, toutes ces activités débarquent dans nos vies et nous n'arrivons pas à les ranger dans une catégorie ou dans une autre. Notre réalité est devenue inclassifiable, indéfinissable, inqualifiable » (p. 10).

Rejeter ou dépasser les normes


En catégorisant les individus de cette manière, la société procède à un rejet profond de l’altérité qui se manifeste par l’incompréhension de ce qui est différent : cela se traduit par une inquiétude face à tout ce qui va dévier et par conséquent menacer l’ordre instauré. L'évolution et la diversité, éléments inhérents à la réalité humaine, incitent naturellement certaines personnes à transgresser les règles fixées : des individus jugés déviants et que la société essaie d’exclure ou de marginaliser.

Pour saisir comment certaines variations sont admises ou écartées, nous pouvons faire référence au travaux classiques d’Erving Goffman, qui aborde la déviance sous l’angle du stigmate ︎5︎. A l’image du stigmate, marque qui révèle une dégradation, la déviance agit comme marquage social au sein de la société, modifiant la perception que l’on se fait d’un individu. Selon Goffman, le stigmate est un marquage plus ou moins visible qui relègue l’individu hors de la catégorie de ce qui est normal : il peut affecter le corps (malformations, handicaps), le caractère (comportements jugés immoraux) ou les caractéristiques sociales et culturelles (nationalité, religion). Le stigmate ne se limite pas à la simple constatation d’une différence ; il discrimine l’individu comme déviant et le contraint d’adopter des stratégies visant à minimiser ou à masquer sa différence. Or, la déviance dépend certes de la nature de l’acte mais surtout de la manière dont les autres vont l’interpréter. En effet, selon Howard Becker dans Outsiders, la déviance n’est pas seulement une caractéristique individuelle mais également un processus de catégorisation sociale. L'individu outsider est exclu du groupe car il s’écarte de la norme. Malgré cette transgression, il reste dans la société mais marginalisé. On peut donc dire que ce sont les groupes sociaux homogènes qui fabriquent la déviance : ce sont les insiders qui voient le déviant comme un outsider, comme un individu hors normes qui dévie des attentes sociales.

C’est l’idée que soulignent aussi les textes de Georges Canguilhem ︎6︎. Pour lui, la déviance se définit non pas comme une absence de normalité mais plutôt comme une variation de la norme. Autrement dit, une déviation n’exprime pas un dysfonctionnement, mais peut témoigner de la consolidation de nouvelles normes, soumises aux changements sociétaux. De surcroît, Canguilhem suggère qu’une variation ne doit pas être systématiquement interprétée comme une condition pathologique en faisant la distinction entre l’anomalie et l’anormalité. En effet, l'anomalie est une déviation descriptive, un simple écart ou singularité qui ne provoque pas de souffrance. L’anomalie se distingue ainsi de la norme mais n’est pas jugée problématique en soi. Par ailleurs, l'anormalité est perçue comme une transgression de la norme, souvent associée à une pathologie. L’anormalité est donc une anomalie, un écart par rapport à ce qui est attendu ou souhaitable, qui est liée à des conséquences jugées néfastes. Canguilhem souligne que la mesure statistique ne permet pas d’établir un état pathologique. Il est préférable d’interpréter une mesure rare dans un cadre plus large, en tenant compte du ressenti et de la qualité de vie de l’individu, plutôt que d’établir une norme de l’état déviant. En définitive, Canguilhem considère la déviance comme une manifestation potentielle de diversité et de capacité d’adaptation aux normes, plutôt qu’un défaut ou une pathologie.

Si la norme instaure un cadre structurant, la déviance est en revanche considérée comme une fracture, une tentative d’émancipation qui doit être corrigée ou rendue acceptable. Logiquement, la norme est première mais sur le plan existentiel, c’est l'irrégularité qui est première. Il n’y a pas besoin d’organiser le réel, d’introduire des normes s’il n’y a pas de transgression ; la norme existe donc par contraste avec l’anormalité. Mais alors pourquoi avons-nous tant peur de l’altérité ? La peur de ce qui est différent découle du besoin humain d’anticipation. Un individu est naturellement plus à l’aise lorsqu’il évolue dans un milieu familier où les comportements sont prévisibles. Dans un tel contexte, l’individu se sent en maîtrise, entouré d’éléments qui correspondent à ses habitudes et à ses attentes, ce qui intensifie son instinct grégaire. Par exemple, c’est le cas de l’impact des réseaux sociaux, qui, par leurs algorithmes, ont tendance à enfermer les utilisateurs dans une pensée homogène. Ces algorithmes tirent parti de notre biais de confirmation en nous proposant du contenu qui reflète nos préférences et nos opinions. L’individu se retrouve progressivement dans un univers virtuel où il n’est confronté qu’à des idées et des images qui retracent ses propres goûts, créant une représentation de la réalité biaisée qui ne fait qu’accentuer sa peur de l’altérité ︎7︎. On peut donc voir cette peur comme une menace pour notre identité qui pourrait être modifiée, chamboulée. En limitant l’accès à des perspectives différentes, les médias renforcent une méfiance envers ce qui échappe à ce cadre étroitement familier. Face à cette tendance à l’homogénéisation, une vision fondée plutôt sur le mélange ou l’hybridation se présente comme une réponse possible aux normes rigides.
︎5︎ Erving Goffman, Stigmate. Les usages sociaux des handicaps. Les éditions de minuit, collection « Le sens commun », 1975.

︎6︎ A. Labarre-Vila, E. Fournier, J.F. Jabre, P. Soichot, M.R. Magistris, F.C. Wang, Le Normal et le pathologique. Compte-rendu de la table ronde des XVème Journées francophones d’électro-neuromyographie (15-17 mars 2006, Grenoble), 2009


︎7︎ Gabrielle Halpern, Tous Centaures ! Éloge de l’hybridation. Le Pommier, 2023, p. 106 à 108.

Vers un monde hybride : repère ou chaos


L’hybridation va bien au-delà d’une simple fusion d’éléments distincts, elle mène à une identité complexe où des formes opposées cohabitent. L’image du centaure, mi-homme mi-animal, incarne cette dualité : il est à la fois repère et désordre, équilibre et rupture. Le concept d’hybridation questionne la structure normative conventionnelle et invite à envisager une société qui, à l’image du centaure, n’est plus centrée sur un unique repère fixe. Toutefois, envisageant une société hybride, dépourvue de standards communs, pouvons-nous imaginer un monde où chaque entité cohabite librement sans cadre ? Peut-on réellement se passer de tout cadre ?



Le Centaure et l'Amour.  Gravure de Simon Thomassin (1655-1733)
Le centaure est alors une figure qui interroge la possibilité d’une coexistence harmonieuse entre des identités multiples : un questionnement abordé par Gabrielle Halpern concernant le rôle de chaque identité dans ce modèle de cohabitation.


« Quel est le bon centaure?

Est-ce le centaure dans lequel l'homme et l'animal sont complètement mêlés l'un dans l'autre au point que l'on ne les distingue plus?

Est-ce le centaure, dont les deux parties coexistent sans jamais se rencontrer?

Est-ce le centaure, dont chacune des deux parties tente de s'imposer à l'autre au point de la faire disparaître? » ︎8︎


Gabrielle Halpern met en lumière une tension concernant la façon dont des éléments opposés peuvent cohabiter au sein d’un même individu autour de trois hypothèses. La première est une fusion totale, une hybridation complète sans hiérarchie ni division. La seconde proposition est une coexistence dans laquelle les deux entités restent juxtaposées mais isolées sans réelle interaction. La troisième hypothèse suggère une lutte entre les deux identités, où l’une cherche à effacer l’autre, illustrant les tensions possibles au sein de l’hybridité. Il est donc nécessaire de réfléchir à la nature même de l’hybridation : s’agit-il d’une harmonie limpide, d’une simple juxtaposition ou d’un affrontement ? 

Chaque hybridité introduit des identités plurielles, complexes, en perpétuelle redéfinition, qui représente une forme d’individualité inclassable. Le corps hybride refuse de se conformer à une définition unique de l’identité, se présentant comme une alternative à la marginalisation des identités mixtes.

En définitive, la question du bon centaure souligne la recherche complexe d’une hybridité équilibrée. L’hybridation peut effectivement proposer une échappée par rapport aux normes strictes; cependant, cette liberté est conditionnée par son application mesurée. Si elle est poussée à l’extrême, l’hybridation pourrait provoquer une perte excessive de repères, voire des pratiques dangereuses. Bien que souvent perçue comme contraignante, la norme joue ainsi un rôle stabilisateur : elle offre des cadres qui permettent de maintenir une cohérence dans nos pratiques et rapports sociaux. C'est cette tension entre la liberté de l’hybridation et nos repères standard qui caractérise le véritable enjeu de l'incorporation de l'hybride dans la société.
︎8︎ Gabrielle Halpern, Tous Centaures ! Éloge de l’hybridation. Le Pommier, 2023, p. 160.

2. Hybridation, vers la libération des normes


La transdisciplinarité


Par nature, l’hybridation repose sur une dualité, sur la rencontre de deux entités distinctes qui créent une nouvelle réalité, généralement plus complexe et plus riche. Au cœur de ce processus d’hybridation se trouve une tension entre des éléments apparemment opposés, qui paraissent initialement inconciliables. Cette dynamique, illustrée par l’image du centaure, ne se limite pas à une simple juxtaposition mais crée une entité inédite alimentée par la rencontre de ses composants. Dans le domaine du design, cette dualité devient un levier pour revisiter nos objets, nos matériaux et nos disciplines afin d’explorer de nouvelles synergies.

Aujourd’hui, la transdisciplinarité s’étend au-delà de la simple juxtaposition de matériaux ou de techniques, par l’apparition de nouvelles démarches intégrant le vivant à la conception. Par exemple, la designer Suzanne Lee, pionnière de la biofabrication, crée des textiles à partir de cultures de bactéries et de levures. Dans sa démarche, elle intègre la biologie au cœur du processus de création transformant la matière textile en un produit biodégradable qui se cultive. D’autres projets explorent la manière dont le vivant peut participer à la création. C’est le cas de Slow Devored qui incorpore des insectes dans un processus d’ennoblissement textile. Dans ce projet, le vivant participe activement à la création en étant guidé par les dispositifs mis en place par l’homme. Au lieu de considérer les insectes comme de simples outils ou matériaux, Slow Devored leur confère un statut d’artisans, faisant d’eux des acteurs essentiels du projet. Ces projets illustrent la manière dont la transdisciplinarité peut générer des démarches porteuses pour le design.


 
Slow Devored, Atelier Sumbiosis

Si la transdisciplinarité ouvre la voie à la réinvention de certaines pratiques, la fusion de ces disciplines aux méthodologies, langages et objectifs parfois divergents peut générer des obstacles, notamment en milieu académique. En effet, de nos jours, on observe une multiplication de la pluridisciplinarité dans les établissements scolaires et universitaires. Des parcours fusionnant divers domaines apparaissent, comme le commerce et le design, le journalisme et l’histoire de l’art et le droit. Néanmoins, ces formations ne représentent pas encore de véritables diplômes hybrides, mais relèvent plutôt d’une juxtaposition de disciplines qui ne favorise pas forcément une véritable fusion des compétences︎9︎.

En adoptant une perspective transdisciplinaire, le design permet de créer un espace d’interaction où la création s’enrichit de différents savoirs et pratiques. La transdisciplinarité va au-delà de la simple fusion de compétences, elle cherche à bâtir des liens profonds entre les domaines. Cependant, cette hybridation ne risque-t-elle pas de générer des incompréhensions liées aux interactions entre entités trop différentes ?


Deconstruction de l’objet type


L’équilibre entre hybridation et standard dépend de notre aptitude à accueillir l’altérité, sans la réduire ou l’effacer. Loin de rejeter le modèle standard (l’archétype), l’hybridation nous permet d’envisager l’exploration de nouvelles combinaisons hétérogènes réexaminant ainsi l’objet et ses applications.

En s’appuyant sur la définition de Jung ︎10︎ , l’archétype est un modèle d’objet universel ancré dans notre inconscient collectif, c’est une représentation qui sert de référence dans notre perception des objets. Par exemple, une tasse, par sa forme avec une anse, la lie immédiatement à une fonction précise : c’est un contenant tenu à la main pour boire. Cependant, cette typification restreint notre rapport aux objets en l’enfermant dans une fonction spécifique définie par son archétype. La nomination de l’objet suggère également des caractéristiques premières que ce dernier devra posséder. C’est précisément cette déconstruction de l’objet-type que Marcel Duchamp à déstabilisée avec le mouvement des ready-mades de Marcel Duchamp. En arrachant à un objet sa fonction utilitaire classique et en l’exhibant comme pure forme, Duchamp remet en question l’identité des objets ordinaires. Le spectateur est donc conduit à s’intéresser à l’objet lui-même. Dans ce contexte, les ready-mades modifient notre perception de l’objet comme entité figée en interrogeant sa capacité à adopter un nouveau statut.


 
(1) Roue de bicyclette, Marcel Duchamp - Centre pompidou
(2) Fontaine, Marcel Duchamp - San Francisco Museum of Art

Alors que le ready-made déconstruit la fonction de l’objet, le concept d’objectile élaboré par Bernard Cache et Patrick Beaucé transforme l’objet en une entité dynamique et paramétrique. En effet, ce concept repense la conception de l’objet par le biais d’une hybridation entre certaines disciplines, telles que l'ingénierie, le design et les mathématiques. En utilisant des outils numériques, comme les modeleurs CFAO, l’objet se compose d’un ensemble de courbes contrôlées par des paramètres, qui s'influencent logiquement entre eux lors d’une modification. L’objectile se caractérise par la création d’objets non-standards, soumis à de multiples reconfigurations. Ce concept contribue à l’évolution de notre perception de la série, qui n’est plus considérée comme une simple reproduction mécanique, mais comme un processus de variation continue. On peut définir l’objectile comme un système évolutif où chaque variation trouve sa place au sein d’un tout cohérent.

 
Recherches de 1997 autour de formes calculées par ordinateur et fabriquées par des machines à commandes numériques dans du bois contreplaqué. Objectile, Patrick Cache & Philippe Beaucé

La matrice peut alors prendre un nouveau sens. Initialement pensée et conçue pour assurer une régularité au sein de la série, la matrice pourrait être réinterpréter comme un outil modulable et évolutif. En l’introduisant alors au sein d’une production en série, il serait possible de produire des pièces singulières provenant néanmoins d’une matrice commune. Par conséquent, une question se pose : la matrice peut-elle intégrer, dès sa conception, des logiques de variations et d’hybridité, ou est-ce dans son application que ces transformations se manifestent ? Dans ce contexte, la matrice devient un point de départ pour introduire des irrégularités intentionnelles pouvant générer des interactions inédites. Chaque itération acquiert alors une identité propre par sa structure ou son esthétique. La matrice devient un outil permettant de transformer et d’ennoblir la matière.
︎9︎ Selon Gabrielle Halpern dans Tous Centaures ! Éloge de l’hybridation. (2023) « Il s'agit de “pluridisciplinarité”, d' ”interdisciplinarité”, et non encore de “transdisciplinarité”. C'est comme s'il y avait le cheval d'un côté, l'homme de l'autre, et qu'ils se contentaient d'exister, côte à côte. C'est une juxtaposition.» p. 29.

︎10︎ « Archétypes (philosophie) » cf. https://fr.wikipedia.org/wiki/Arch%C3%A9type_(philosophie) [consulté le 31/10/2024]

Ennoblissement de la matière


Est-il possible d’imaginer un potentiel mélange entre des techniques textiles et un matériau comme le métal ? Dans cette dernière sous-partie, je souhaite développer une réponse à ce questionnement en me concentrant sur deux types de matériaux, le métal et le textile. Ces derniers me semblent constituer un champ d’exploration intéressant pour la suite de mes recherches. En m’appuyant sur le projet Pressure Stool de Tim Teven, j’approfondis le rôle de la matrice comme outil qui magnifie la matière.

Dans son projet Tim Teven déforme des tôles d’aluminium de 2 mm d’épaisseur dans l’objectif d’apporter de nouvelles qualités haptiques et optiques à la matière.




(1) Tim Teven - Pressure Stool, Aluminium pressé annodisé noir, 2023
(2) Aluminium pressé sur une tôle standard

En partant de ce cadre, analysons les caractéristiques de la tôle d’aluminium : c’est un matériau rigide reconnu pour son éclat métallique et sa surface plane couramment employée dans des domaines variés comme le secteur de l’automobile, l’architecture ou la production d’objets. L’aluminium, matériau à la fois flexible et robuste, peut être laminé, embouti, découpé et même cintré. Cependant, malgré ses caractéristiques techniques, l’aluminium est fréquemment associé à une image industrielle. C’est un matériau qui est considéré comme froid et lisse. Pour sortir ce matériau de son statut standard Tim Teven explore avec son projet Pressure Stool une hybridation possible du métal avec une autre discipline : le domaine textile. A la différence de l’aluminium, le textile est une matière souple qui se caractérise par des motifs, des textures et des finitions qui varient en fonction de la technique utilisée. C’est par le matelassage, une technique qui consiste à structurer le textile, que Tim Teven explore le potentiel de cette hybridation. D’un point de vue technique, le matelassage confère au tissu un volume spécifique offrant un aspect de profondeur à la matière par ces ombres et ces reliefs. En appliquant un motif matelassé à une fine tôle d’aluminium, par pression directe sur le métal, Tim Teven crée des reliefs et des textures similaires à ceux obtenus sur le textile. Non seulement cette tessellation structure l’aluminium en lui apportant une certaine rigidité, mais elle transforme également son apparence. Le motif matelassé ajoute des reliefs à la surface d’aluminium donnant lieu à une nouvelle interprétation de celle-ci, enrichi par sa capacité à prendre la lumière. Grâce à ce jeu de motifs, l’aluminium passe du statut de simple plaque industrielle à une matière plus ornementée.

Cette hybridation génère un espace de perception ambigu : la surface en aluminium fait référence à la souplesse et au volume propres aux textiles. Les motifs qui perturbent sa perception rendent la lecture initiale de l'aluminium moins évidente. Est-ce toujours du métal ou bien a-t-on affaire à un tissu structuré ? Cette tromperie visuelle stimule notre interprétation de la matière faisant appel à l’art du trompe l'œil, de l’illusion. Par conséquent, cette matière capitonnée se métamorphose en un objet de tension, ni entièrement métal, ni totalement textile, formant une combinaison hybride entre deux univers, où chacun enrichit l’autre. En incorporant des éléments ornementaux provenant d’univers formels spécifiques, la matrice dépasse sa simple fonction reproductrice pour devenir un outil capable de générer des objets qui oscillent entre différents langages. Traditionnellement perçue comme un ajout superflu ou un simple élément décoratif, l’ornementation joue ici un rôle central : elle contribue à la structuration de l’objet tout en rendant la matière plus captivante par un processus d’ennoblissement.





L'analyse de l’hybridation met en lumière un processus de libération des normes capable de redéfinir l’objet-type par l’incorporation de nouvelles variables. L’hybridation engendre une dynamique qui dépasse la simple addition de formes, de matériaux ou de disciplines éloignés. L’objectif de ce processus n’est pas de diluer les différentes identités, mais plutôt de les transformer pour qu’elles s’enrichissent mutuellement. Par conséquent, l'interaction entre le métal et le domaine textile crée un environnement propice à l'expérimentation. Chaque entité, par ses propres caractéristiques, participe à alimenter et modifier l’identité de l’autre.

C’est dans cette perspective que je situe mon projet, en imaginant un dialogue hybride entre des matériaux provenant de processus industriels standardisés, généralement considérés comme sans valeur esthétique, et des pratiques ornementales visant à ennoblir la matière. Cette approche pose plusieurs interrogations : Jusqu’où peut-on enrichir un objet sans compromettre sa nature standard ?

Pour cette recherche, des techniques telles que le gaufrage ou l’emboutissage permettent de faire émerger des itérations, où chaque pièce consolide la relation entre l’objet et la matrice initiale. La matrice ne serait plus considérée comme un moule rigide et immuable, mais plutôt comme un outil de conception technique capable d’évoluer pour intégrer des variations. Est-il alors possible de concevoir un objet dans lequel chaque pièce qui le compose est singulière par son esthétique mais s’inscrit dans un ensemble standardisé ? 


Bibliographie


︎Articles et thèses


ANDRIEU Bernard, L’hybridation est-elle normale ? Chimères, 2011, N° 75, p. 17-32 : https://doi.org/10.3917/chime.075.0017 [consulté le 31/10/2024]

︎Ouvrages

FOUCAULT Michel, Les Anormaux, Gallimard, 1999, p. 46. (citer par Roland Gori)

GOFFMAN Erving, Stigmate. Les usages sociaux des handicaps. Les éditions de minuit, collection « Le sens commun », 1975.

GORI Roland, La Fabrique des imposteurs, Les Liens qui Libèrent, 2013.

HALPERN Gabrielle, Tous Centaures ! Éloge de l’hybridation. Le Pommier, 2023

VANDEWALLE Bernard, L'école et les enfants « anormaux ». L’analyse de Michel Foucault. Expressions, 2002


︎Sites et podcasts


« Archétypes (philosophie) » cf. https://fr.wikipedia.org/wiki/Arch%C3%A9type_(philosophie) [consulté le 31/10/2024]

« Le Normal et le pathologique. Compte-rendu de la table ronde des XVème Journées francophones d’électro-neuromyographie (15-17 mars 2006, Grenoble) » cf. https://orbi.uliege.be/bitstream/2268/114743/1/Normal%20et%20patho.pdf [consulté le 31/10/2024]


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