Romane Cougnaud


Hors du cadre


Pourquoi uniformisons-nous nos pratiques, et à quel prix ? Bien que les normes établissent des cadres, pour unifier ce qui nous entoure afin d’éviter les écarts, elles brident aussi nos pratiques. En identifiant les mécanismes de contrôle et les classifications qui façonnent nos comportements, il s’agit d’interroger les rouages de cette uniformité afin d’en explorer de nouvelles possibilités. Au lieu de considérer la norme comme une contrainte immuable, elle devient un point de départ d’où il est envisageable de dévier, d’innover et d’hybrider.

Cette réflexion prend forme à travers l’étude de la matrice, généralement considérée comme un simple moyen de reproduction. Par son empreinte, elle vient cadrer, transformer et ennoblir la matière, ouvrant un espace où structure et ornementation dialoguent. En hybridant l’univers du textile avec celui de l’aluminium, des matériaux aux caractéristiques apparemment opposées, je m’interroge sur la capacité de la matrice à modeler la matière, révélant des textures et des formes inédites.


1/3 : Diriger, encadrer, unifier
︎ Octobre 2024
2/3 : Identité déviante
︎ Novembre 2024
3/3 : Empreintes textiles
︎ Décembre 2024



Chapitre 1 

Diriger, encadrer, unfier



Dans ce chapitre, j’explore le concept de norme et son influence dans la structuration de la société, en analysant son rôle sur la production et les comportements.

Cette première partie met en lumière l’ambivalence des normes : essentielles pour structurer la société, mais parfois inadaptées face à la diversité et l’évolution des pratiques.  L’objectif est de se projeter sur la manière dont les normes pourraient être réinterprétées.


Image extraite du catalogue de la manufacture française d'armes et cycles de saint-étienne, 1910


La norme est un ensemble de caractéristiques qui régissent un domaine, un produit ou même un individu.

Cette notion, présente partout dans notre vie quotidienne, structure aussi nos pratiques et nos comportements. C’est le cas dans le domaine du design, où la norme a une influence directe sur la conception, la production et l’utilisation de nos objets. De prime abord, les normes établissent ce qui est souhaitable, admissible ou interdit. Elles représentent les valeurs et les attentes d’une époque donnée, comme un arrêt sur image, mais aucune époque n’est figée, et les comportements sociaux évoluent avec les progrès techniques.



1. Un quête d’uniformité


Le pouvoir de la norme


Les normes sont des règles formelles et codifiées édictées par des organismes de normalisation mandatés ︎1︎ (comme l’ISO au niveau mondial ou l’AFNOR en France).

De manière générale, elles suggèrent ce qui est obligatoire ou interdit. Malgré sa “prétention de pouvoir” ︎2︎ , on peut repérer une certaine ambiguïté dans le caractère obligatoire de la norme. Si l’on s’intéresse à la norme comme règle à exécuter, on ne parlera pas de norme mais plutôt de réglementation : selon l’AFNOR, « elle est l’expression d’une loi, d’un règlement et son application est imposée » ︎3︎ . A la différence, certaines normes n’ont pas de caractère obligatoire, nous pouvons donc refuser de nous soumettre à ses exigences. Dans ce cas précis, on parle de normes  volontaires.



Organisme de normalisation reconnu au niveau national, européen et mondial. 


Les normes volontaires constituent des points de repère pour éviter les écarts ︎4︎ aux usagers qui vont s’y référer. Leur rôle laisse entendre l’idée d’un redressement, un “principe de correction” ︎5︎ afin de ne pas dévier de la ligne de conduite attendue. On retrouve cette idée dans l’étymologie même du mot norme (norma en latin, équerre), un outil utilisé comme guide pour s’assurer de la conformité de nos tracés. La norme volontaire offre un cadre de référence qui prend une dimension décisionnaire ; on s’y rapporte pour agir sans différencier nos devoirs de nos pouvoirs ︎6︎ : malgré le caractère facultatif des normes, elles seront en général respectées par les entreprises dans l’objectif de répondre à un certain niveau de qualité et de sécurité ︎7︎ .

La norme encourage une « posture passive d’obéissance » ︎8︎ . L’usager se conforme aux règles sans réellement s’interroger sur leur raison d’être. En se soumettant à ces normes, il se plie à ce qui est généralement attendu. La norme fixe des principes qui éliminent ou favorisent certaines conduites pour éviter toute exception et proscrire ce qui s’écarte du champ du normal.


︎1︎ « Espace : des normes à l’humanisation ». Cf. https://issuu.com/julielangrognet/docs/impression_m_moire/s/10925383 [consulté le 06/09/2024].

︎2︎ Michel Foucault, Les Anormaux, Gallimard, 1999, p. 46.

︎3︎ « Quelle est la différence entre normalisation et réglementation? ». Cf. https://www.afnor.org/normes/faq/#normalisation-reglementation [consulté le 06/09/2024].

︎4︎ Roland Gori, La Fabrique des imposteurs, Les Liens qui Libèrent, 2013.

︎5︎ Michel Foucault, Les Anormaux, op. cit.

︎6︎ « Norme (A) ». Cf. https://encyclo-philo.fr/normes-a [consulté le 06/09/2024].

︎7︎ « Quelle est la différence entre normalisation et réglementation ? ». Cf. https://www.afnor.org/normes/faq/ [consulté le 06/09/2024].

︎8︎ Marc Maesschalck, « Le rapport aux normes aujourd’hui : continuités et/ou changements ? », Revue d’éthique et de théologie morale, 2018, n° 300, p. 25-40.

Création d’un langage universel


Les normes, omniprésentes, unifient notre société par la mise en place d’un langage universel. On retrouve les premières formes de normalisation avec l’apparition du système métrique, où le mètre est utilisé pour la longueur, le gramme pour la masse et le litre pour le volume ︎9︎ - des mesures communes qui permettent aujourd’hui de nous représenter toute chose avec précision. Cette normalisation des systèmes assure le développement de l’existant autour d’un langage commun, par exemple pour les formats de papier, la taille des vêtements jusqu’aux pictogrammes de sécurité.





Affiche de 1850 sur l’enseignement des poids et mesures.


Le secteur industriel est lui aussi organisé selon des méthodes communes et des standards internationaux, en particulier pour le métal (propriétés physiques, chimiques et mécaniques des métaux et alliages). Ces normes assurent d’une part la sécurité et la performance des infrastructures métalliques mais elles participent également à la mondialisation des échanges. Par la mise en place de ces standards communs, il devient possible de produire, échanger et utiliser des pièces métalliques à l’international sans redouter les incompatibilités techniques (nécessiter de recalibrage ou d’adaptation des procédés de fabrication). Ce qui est normalisé l’est dans une exigence d’amélioration permanente ︎10︎ et de performance ; par exemple, avec l’apparition de pièces semi-finies métalliques (barres, plaques, tubes, fils, billettes) qui facilitent le travail des industries, leur offrant des matières à l’état intermédiaire, déjà conformes à des caractéristiques précises.


︎9︎  « Le système métrique, fruit de la révolution française ». Cf.  https://www.nationalgeographic.fr/histoire/le-systeme-metrique-fruit-de-la-revolution-francaise [consulté le 06/04/2024].

︎10︎  « Que peut-on normaliser ? ». Cf. https://www.afnor.org/normes/faq/#normalisation-reglementation [consulté le 06/04/2024].


Le standard comme modèle de référence


C’est au cours de la révolution industrielle que les premiers standards matériaux apparaissent par besoin de leur garantir des propriétés uniformes : l’interchangeabilité (pièces compatibles sans besoin d’ajustements supplémentaires), la sécurité (réduire les accidents industriels des projets de construction) et la qualité (tester et évaluer les propriétés des matériaux ︎11︎ ). Ces standards servent d’exemple, de support de références qui permettent d’évaluer un produit, définir une méthode de travail ︎12︎ …

Le concept de standard renvoie à un ensemble de préconisations, il « ne fait pas l’objet d’un référentiel publié, mais plutôt d’une convention adoptée par une bonne proportion d’utilisateurs et de producteurs » ︎13︎ . A la différence de la normalisation, où l’on pensera davantage à la définition et à l’application des normes, la standardisation vise à une mise aux normes par étalonnage ; par comparaison avec un type. En tant qu’adjectif, le standard s’entend comme un modèle, un gabarit. On peut rapprocher le type standard du lit de Procuste, qui en est la parfaite illustration. Procuste possédait un lit dans lequel il forçait ses voyageurs à s’allonger. Lorsque l’individu était trop grand ou trop petit, Procuste lui coupait ou lui étirait les membres afin qu’il corresponde parfaitement à la taille de son lit. Ce mythe grec illustre l’injonction à se conformer à des règles rigides et uniformes, le moindre écart étant sanctionné. L’individu est réduit à un seul modèle, à une seule façon d’agir ︎14︎ .


Le lit de Procuste,  Bibliothèque nationale de France

S’appuyer sur des standards entraîne une production plus rapide et à plus grande échelle, et une coordination des échanges au sein de l’industrie afin de réduire l’entropie d’un système. Mais l'abondance de standards ne risque-t-elle pas de rendre caduque le concept même de standard ? En effet, la multiplicité de standards auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui nous offre une grande variété de choix. Cela vient dissoudre peu à peu le concept même de standard, car comment sommes-nous censés nous conformer à un type universel avec la diversité de modèles dont nous disposons aujourd’hui ?

Prenons l’exemple de la connectique dans l'industrie de l’électronique. Pendant des années, des standards universels comme le port USB ou HDMI ont rendu possible une compatibilité à large échelle entre les appareils. Cependant, l’émergence de nouvelles versions (USB 3.0, Type-C, etc) a généré une confusion. Plutôt que de faciliter les connexions et de normaliser les interactions entre appareils, cette diversité de formats rend plus complexe le choix de la connectique appropriée. On observe alors un paradoxe : plus il y a de normes, plus ce concept perd de sa force, rendant finalement la diversité de choix contre-productive dans certains contextes.

Évolution des différents modèles de connectique externe

︎11︎  C’est l’ASTM (American Society for Testing and Materials), aux États-Unis, qui a commencé à établir ces standards.

︎12︎  « Principes, normes, standards : glossaire ». Cf. https://www.eval.fr/gouvernance-de-levaluation/principes-normes-standard-glossaire/ [consulté le 06/09/2024].

︎13︎  Marc Banik, « Normes et standards », Sciences, technologies et sociétés de A à Z, 2015, p. 158-160.

︎14︎  « Un lit de Procuste : origine et signification ». Cf. https://abcdufrancais.com/2023/06/24/un-lit-de-procuste-origine-et-signification/ [consulté le 06/09/2024]

2. La maîtrise du multiple

       

Normaliser pour maîtriser


Les normes jouent un rôle dans la structuration et le bon fonctionnement de notre société en cristallisant les bonnes pratiques et le savoir : elles contribuent à définir un matériau, un produit, un procédé à partir d’un ensemble de données pour le rendre plus efficace, rationnel ou économique ︎15︎ .

C’est notre obsession de produire plus et donc d’accélérer la production qui engendre un besoin de normalisation pour corriger les problèmes répétitifs et dans la finalité de maîtriser la production. Le taylorisme  participe justement à cette maîtrise par une forme d’organisation et de division du travail rigoureuse. En analysant précisément les modes et techniques de production (gestes, rythmes, cadences), le taylorisme a déterminé des conditions propres à un rendement maximum dans un cadre où chaque tâche est délimitée et séquencée pour optimiser la production selon une cadence mesurée. Dans cette volonté d'accélération, la machine a pris une place prépondérante en reproduisant et en amplifiant le geste humain, pour que la machine et l’homme puissent travailler selon un effort coordonné. Ces gestes standardisés seront transmis plus aisément car devenus plus mécaniques et serviront à reproduire, imiter ︎16︎ .  




(1) Travail à la chaîne en 1966 au Japon
(2) La chaîne de montage de la traction avant en 1934
(3) Plan de l’organisation des usines du quai de Javel en 1920 (Archives privées)


Cependant, comme l’a relevé le philosophe allemand Ludwig Klages, toute production mécanique manque d’une qualité inhérente au geste humain : une variation perceptible, « un pouls ondulatoire », qu’aucune machine, malgré une mesure équivalente, ne peut reproduire ︎17︎ . Le geste de l’homme, même lorsqu’il est standardisé, reste habité par des « oscillations rythmiques ». C’est cette absence de variation dans la production mécanique qui en fait un acte dépourvu de cette singularité qui caractérise le travail humain.

︎15︎  Source : CNRTL

︎16︎  Pierre Charrié, La Beauté du geste et la machine, Ensci-Les Ateliers, 2008. Cf. https://www.ensci.com/file_intranet/evenements_creation_industrielle/memoire_pierre_charrie.pdf [consulté le 06/09/2024]

︎17︎  « Tout produit fait main dépasse du point de vue du rythme le même objet fabriqué à la machine : aucune batteuse, même en travaillant avec une mesure équivalente, ne produira le même effet rythmique qu’un fléau tenu par quatre fois deux bras » (cité par Olivier Hanse dans « Rythme et mesure chez Ludwig Klages avec un extrait de La Nature du rythme »)


Sérialité, production de copie conforme


Les normes définissent des méthodes pour obtenir une reproductibilité technique, condition primordiale à la production industrielle en série. D’un point de vue industriel, la série évoque la production de répliques, de copies d’un type prédéfini et qui ne présente pas de défaut perceptible. Chaque objet produit en série s’appuie sur un modèle référent pour copier ces caractéristiques. La série est une conséquence directe de l’application des normes ; elle repose sur une trame constante, sur l’idée de produire par répétition. Elle fait appel à notre faculté de deviner ce qui va se produire, réduisant à néant toute forme d’improvisation ︎18︎ .

Historiquement, le pantographe est l’une des premières méthodes de reproduction mécanique. Ce dispositif permettait de copier des dessins de manière réduite ou agrandie avec une précision remarquable. La production de ces répliques ouvre la voie à une standardisation de la représentation. Cet art du multiple permet de reproduire à l’infini, le travail de la main étant mécanisé pour obtenir une régularité permanente ︎19︎ .


Le pantographe

La production en série consiste en l’exécution d’un modèle en grande quantité, ce qui anéantit la singularité de l’objet. Néanmoins, lorsque que l’on s’intéresse à la très petite série ou à la série limitée, la numérotation des objets réintroduit une notion d’authenticité. La numérotation établit une classification entre les différentes pièces, hiérarchisant la place de chaque réplique par rapport à la matrice initiale. La numérotation indique donc le degré de proximité de ces pièces par rapport au modèle référent. A l’inverse, la production en grande série annule cette distance à l’objet référent ︎20︎ . La production en série vient lisser la singularité des pièces, elle élimine toute défectuosité, toute imperfection ou toute anomalie matricielle. Cela oblige à s’interroger sur la place de l’unicité dans une production industrialisée.
︎18︎ Umberto Eco, Innovation et répétition : entre esthétique moderne et post-moderne, Daedalus, 1994, p. 9-26. Cf. https://www.persee.fr/doc/reso_0751-7971_1994_num_12_68_2617 [consulté le 06/09/2024].

︎19︎  Cyril Lécosse, « Portrait en série et reproduction mécanique des traits à l’âge des Lumières et sous la Révolution : entre idéal démocratique et stratégies commerciales », Perspectives, 2019, n° 2. Cf. https://journals.openedition.org/perspective/15521 [consulté le 06/09/2024].

︎20︎  Cécile Dazord, « De la main à la production industrielle en série», Techniques & Culture, 2015, n° 64. Cf. https://journals.openedition.org/tc/7574 [consulté le 06/09/2024].


Contrôle de la production


Pour garantir la reproductibilité au sein de la production, des méthodes de diagnostic sont établies pour faire disparaître le moindre défaut des pièces.

C’est généralement les opérateurs de production, premiers témoins visuels, qui réalisent une première évaluation pour contrôler la qualité de ces pièces. Mais sur quels critères s’appuient-ils ? L’opérateur base son évaluation sur un ensemble de critères préalablement définis par l’entreprise de production en s’abstenant d’intervenir dans la prise de décision. Par cette « manière de ne pas penser », l’opérateur tolère l’avis d’une institution comme jugement de référence et l’applique sans remettre en question la raison réelle de ce choix ︎21︎ . S’accorder à ces règles instaure une certaine neutralité dans la réalisation des tâches de diagnostic ainsi qu’une rapidité d’exécution car les choix et opinions individuels ne sont pas invoqués à tout instant.


 
Contrôlee qualité mécanique à l’aide d’outils de mesure

Les systèmes d’évaluation opèrent eux aussi un premier tri en se basant sur des critères précis sans porter réellement un regard sur la chose évaluée. Cette mise en conformité agit comme un filtre sélectif qui écarte les choses qui ne rentrent pas dans ce premier barème de sélection. Par exemple, lors de certains recrutements, certains dossiers sont mis de côté très tôt car ils ne correspondent pas à une première attente. Sans forcément prendre le temps de regarder les autres caractéristiques que contient ce dossier; il sera écarté en fonction d’un seul critère et non jugé par rapport à l’ensemble qui le compose.

︎21︎  Mickaël Labbé, Le Corbusier et le problème de la norme, HAL open science, 2015.

3. Se conformer à la moyenne

      

Établissement des normes par la moyenne


Comme évoqué auparavant, les normes volontaires n’ont pas de caractère obligatoire car elles ne font pas l’objet d’une loi. Nous pouvons donc choisir si nous voulons ou non nous y soumettre. Pour comprendre leur élaboration, il faut s’intéresser aux concepts de moyenne et de valeur qu’elles convoquent.

Ces normes se construisent à partir de l’analyse statistique de l’existant, à partir d’une moyenne des mesures réalisées sur certaines caractéristiques d'une population. La moyenne, comme le souligne Canguilhem, résume ce qui est considéré comme normal. Par exemple, en médecine, le taux normal de glycémie chez un individu en bonne santé est défini par une échelle de valeurs observées chez la majorité de la population. C’est lorsque l’on observe des écarts significatifs (par rapport à cette norme) chez un individu, comme dans le cas du diabète, que l’on considère ces variations comme pathologiques. Cependant, ces décalages sont souvent de simples variations quantitatives, démontrant que la distinction entre le normal et le pathologique peut être particulièrement vague.



Analyse qui mesure la quantité de certaines substances présentes dans le sang (enzymes, électrolytes, lipides, hormones, glucoses, protéines, minéraux ...).

Cette tension entre la norme et la réalité est également mise en évidence par Claude Bernard qui écrit que « la vérité est dans le type, mais (que) la réalité se trouve toujours en dehors de ce type et en diffère constamment » ︎22︎ . Il constate qu’il n’y a jamais de type idéal, de norme parfaite dans la réalité car si elle existait, tout serait homogène et il n’y aurait plus d’individus distincts. Cette remarque souligne que la norme est une moyenne statistique qui ne reflète jamais entièrement la diversité individuelle. Considérons le cas de la conception des objets. Les données anthropométriques de la population sont souvent utilisées dans l’élaboration du mobilier, que ce soit pour la hauteur d’une chaise, d’une table ou encore la taille d’une poignée de porte pour garantir une accessibilité de ces objets pour la majorité des utilisateurs. Toutefois, cette approche pose problème lorsqu’on considère la variété des morphologies humaines, illustrant la manière dont la norme, qui est fondée sur une moyenne, peut être déconnectée de la réalité individuelle.
(1-2)Bertillon, identification anthropométrique (1893)
(3)Guide pour concevoir à partir de données anthropométriques 


Cette idée s’inscrit dans ce que Canguilhem qualifie d'objectivation de la subjectivité : la moyenne est une théorie statistique qui quantifie des éléments subjectifs, comme l’état de santé des individus. Bien qu'elle soit calculée de façon objective, cette moyenne n’est jamais entièrement représentative de la réalité vécue par chaque personne. Pour une analyse sanguine, par exemple, on compare les résultats à des barèmes statistiquement établis, permettant de situer un individu dans une norme préétablie. Cette normalité est basée sur une moyenne qui ne reflète qu’un cadre général, ignorant les variations individuelles.
︎ 22︎ Georges Canguilhem, La connaissance de la vie, Vrin - Bibliothèque des Textes philosophiques - Poche, 1992, p. 197.

Un cadre pour une société en constante évolution


Par l’instauration de règles collectives, les normes favorisent une cohabitation harmonieuse entre les individus et rendent possible l’organisation de la société. Cependant, les normes ne sont pas figées : elles évoluent en fonction des changements sociétaux et des progrès technologiques. Elles peuvent être contestées, modifiées, voire disparaître si elles ne répondent plus aux attentes de la société. Toutefois, si les normes évoluent constamment, comment savoir quelle norme suivre ? Dans sa tendance à se soumettre sans réflexion critique, l’individu est souvent gouverné par les normes établies.

L’expérience du conformisme d’Asch illustre parfaitement cette influence inconsciente des normes sur nous. Dans cette expérience, des participants sont interrogés sur des comparaisons visuelles, mais au sein d’un groupe où tous les autres membres donnent une mauvaise réponse de manière intentionnelle. On constate que l’individu, bien qu’il sache que l’opinion du groupe est fausse, se conforme souvent à la majorité, de crainte d’être marginalisé ︎23︎ . Ce phénomène démontre combien la conformité à la norme peut entraver le libre-arbitre, conduisant ainsi l’individu à adopter des comportements prévisibles.


Les deux cartes mises à disposition des cobayes : sur celle de gauche, la ligne de référence ; ssur celle de droit, les trois lignes sont les lignes de comparaison.


Images extraites d’une caméra cachée qui démontre la pression qu’un groupe exerce sur un individu, ce qu’on appelle l’effet grégaire : parmi les personnes présentes, seul celui qui porte un chapeau ignore qu’il s’agit d’une mise en scène.
Selon Klages, la norme est associée à la mesure et tend à reproduire des actions identiques, répétant des modèles de manière stable et prévisible. Le rythme, au contraire, relève de la vie, renouvelle sans cesse les actions sans jamais les reproduire à l’identique. Ce décalage reflète la difficulté de vouloir réguler un monde en constante métamorphose à l’aide de normes ou de mesures fixes : les besoins humains, eux aussi, évoluent de manière rythmique et fluctuante, et c’est justement là que se situe la limite ultime des normes︎24︎. Si une norme universelle était pleinement réalisée, la diversité des individus disparaîtrait︎25︎. La norme doit donc prendre en considération les singularités afin de ne pas exclure l’exception.
︎ 24  ︎ Olivier Hanse, « Rythme et mesure chez Ludwig Klages avec un extrait de La Nature du rythme », Rhuthmos, 28 février 2016 : https://www.rhuthmos.eu/spip.php?article636 [consulté le 30/09/2024]

︎ 25  ︎ Georges Canguilhem, La connaissance de la vie, Hachette, 1952.




La norme exerce une influence majeure dans la structuration de notre société, que ce soit au niveau industriel ou même comportemental. Les normes définissent des cadres communs pour garantir une cohérence dans la production et faciliter les échanges à l’échelle mondiale. Cependant, cette tendance à l’uniformisation pose des questions sur ses limites, notamment face à la complexité croissante des besoins individuels. Les normes, bien qu’indispensables, sont également contestables. Une approche non-standard peut-elle vraiment répondre aux exigences d’une société qui a besoin de se conformer à un type?

En confrontant la norme à ce qui s’en écarte volontairement, nous sommes invités à envisager des détournements par rapport aux cadres préétablis et de questionner les critères de sélection de ce qui est acceptable ou non. Cela soulève un certain nombre d’interrogations : est-il réellement possible de s'éloigner des standards traditionnels et attendus dans la conception de nos objets ? Peut-on réinvestir et réinterpréter certains standards de nos manufactures pour explorer de nouvelles méthodes de conception ? Cette réflexion sur le hors standard, loin de rejeter les normes existantes, suggère plutôt de les réinterpréter pour enrichir notre pratique du design. Il s’agira de proposer une exploration qui valorise l’anomalie, l’exception.


Bibliographie


︎Ouvrages

CANGUILHEM Georges, La connaissance de la vie, Librairie Hachette, 1952.

GORI Roland, La Fabrique des imposteurs, Les Liens qui Libèrent, 2013.

FOUCAULT Michel, Les Anormaux, Gallimard, 1999, p. 46 (cité par Roland Gori)

LABBÉ Mickaël, Le Corbusier et le problème de la norme, Unité de Strasbourg, 2015.



︎Articles et thèses

BANIK Marc, « Normes et standards », Sciences, technologies et sociétés de A à Z, 2015, p. 158-160.

CHARRIÉ Pierre, La Beauté du geste et la machine, Ensci-Les Ateliers, 2008 :
https://www.ensci.com/file_intranet/evenements_creation_industrielle/memoire_pierre_charrie.pdf [consulté le 06/09/2024]


DAZORD Cécile, « De la main à la production industrielle en série», Techniques & Culture, 2015, n° 64 :
https://journals.openedition.org/tc/7574 [consulté le 06/09/2024].


ECO Umberto (traduit par Marie-Christine Gamberini), Innovation et répétition : entre esthétique moderne et post-moderne, Daedalus, 1994, n° 12, p. 9-26 : https://www.persee.fr/doc/reso_0751-7971_1994_num_12_68_2617


HANSE Olivier, « Rythme et mesure chez Ludwig Klages avec un extrait de La Nature du rythme », Rhuthmos, 28 février 2016 :
https://www.rhuthmos.eu/spip.php?article636 [consulté le 30/09/2024]


LECOSSE Cyril, « Portrait en série et reproduction mécanique des traits à l’âge des Lumières et sous la Révolution : entre idéal démocratique et stratégies commerciales », Perspectives, 2019, n° 2 :
https://journals.openedition.org/perspective/15521 [consulté le 06/09/2024].

MAESSCHALCK Marc, « Le rapport aux normes aujourd’hui : continuités et/ou changements ? », Revue d’éthique et de théologie morale, 2018, n° 300, p. 25-40.





︎Sitographie
« Espace : des normes à l’humanisation » cf. https://issuu.com/julielangrognet/docs/impression_m_moire/s/10925383 [consulté le 06/09/2024].


« Le système métrique, fruit de la révolution française » cf. https://www.nationalgeographic.fr/histoire/le-systeme-metrique-fruit-de-la-revolution-francaise [consulté le 06/04/2024].


« Norme » cf. https://www.cnrtl.fr/definition/norme//0 [consulté le 06/09/2024].


« Norme (A) » cf. https://encyclo-philo.fr/normes-a [consulté le 06/09/2024].


« Principes, normes, standards : glossaire » cf. https://www.eval.fr/gouvernance-de-levaluation/principes-normes-standard-glossaire/ [consulté le 06/09/2024].


« Qu’est ce que la traçabilité industrielle ?» cf. https://zozio.tech/fr/tracabilite-industrielle-enjeux/ [consulté le 06/09/2024].


« Qu’est-ce que la traçabilité ? », cf. https://www.keyence.fr/ss/products/marking/traceability/basic_about.jsp [consulté le 06/09/2024].


« Quelle est la différence entre normalisation et réglementation? » cf. https://www.afnor.org/normes/faq/#normalisation-reglementation [consulté le 06/09/2024].


« Que peut-on normaliser ? » cf. https://www.afnor.org/normes/faq/#normalisation-reglementation [consulté le 06/04/2024].


« Quelle est la différence entre une norme et un standard ? » cf. https://www.afnor.org/normes/faq/#normalisation-reglementation [consulté le 06/09/2024]


« Standards, normes, et processus concurrentiels. » cf. https://moodle.luniversitenumerique.fr/pluginfile.php/3180/mod_resource/content/1/L10.pdf [consulté le 06/09/2024]


« Un lit de Procuste : origine et signification » cf. https://abcdufrancais.com/2023/06/24/un-lit-de-procuste-origine-et-signification/ [consulté le 06/09/2024]
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