Patrice Lortz

Faire son poids



Le poids est indissociable de notre expérience du monde, aussi il inspire à la fois tout et rien. Une chose lourde est naturellement contraignante tandis qu’un objet léger est agréable à transporter, de telle manière qu’alléger est devenu l’essence même de l’innovation. La société du spectacle dématérialise les produits et les services, avec lesquels désormais, seule la vue peut entrer en relation. Le toucher semble obsolète. Rechercher aveuglément la performance pour accéder au rêve ultime de légèreté nous prive de ce qui fait le monde, à savoir son poids, sa matérialité. Ce mémoire réévalue notre relation au poids des choses, qui ne va pas de soi. Faut-il de nouveau alourdir les objets ?



1/3 : Omettre le poids
︎ Octobre 2024
2/3 : Erreur de tare
︎ Novembre 2024
3/3 : Connaissance par le corps
︎ Décembre 2024



Article 3 

Connaissance par le corps



L’expérience du poids permet l’expérience du monde. Seul le toucher éprouve la réalité des objets. Les alléger nous éloigne de leur essence matérielle. Dès lors, une part de leur réalité échappe à nos mains, comme elle échappe classiquement à nos yeux, trop vifs pour les contempler subjectivement. 
Ce dernier chapitre interroge donc comment se perdent les valeurs de la lourdeur lorsqu’on allège ? Transmettre ses valeurs à la vue peut-il la rendre plus contemplative et moins vorace ?
Comment le design peut-il rendre compte du poids des choses pour différents sens ?


René Magritte, Golconde, 1953

L’idée de poids n’est pas neutre, mais demeure enfouie sous la pensée rationnelle à laquelle on la ramène. Chargé de sens, le poids a une capacité narrative qui reste à définir. Que nous dit un objet lorsqu'on le prend en main ? L’humanité aura-t-elle un jour un rêve de pesanteur ? Icare pourrait-il renoncer à ses ailes de titane, quand bien même elles l’emporteraient haut dans le ciel, et choisir délibérément le plancher des vaches ?

Si voyager dans l’espace n’est pas encore à la portée de tout le monde, la sensation de flotter l’est. Le poids relève du passé ; l’Occident est en train de réaliser son rêve de se libérer de toute charge, y compris mentale. Depuis longtemps, nous ne cherchons plus l’eau au puits. Bientôt, il est possible que nous nous ferons tout livrer à domicile. Les choses deviennent plus accessibles et nos vies gagnent toujours plus en confort. Peut-être qu’un jour nous n'éprouverons même plus le poids de nos propres corps. Lorsqu’il est poussé à son paroxysme, le rêve d'impesanteur devient une dystopie. Réhabiliter la pesanteur relève d’un enjeu de bien-être et de reconnexion au réel. Dans ce cas, quel rôle donner au poids ? Lorsqu’elle est vertueuse, la lourdeur n’est pas une contrainte. Dans ce cas, elle engage un retour à une vie plus pleine, moins virtuelle. 

Le design s'illustre dans sa capacité à faire émerger les qualités essentielles des choses. Aussi, peut-il donner tout son relief au sens latent du poids ? Telle est la question abordée dans ce troisième chapitre. En quel sens le contact des choses permet-il de faire l’expérience du monde ? Pour enfin redonner du poids au poids, peut-on se passer du toucher ?

1. Les multiples expressions du phénomène

 
Enfant, nos parents nous ont appris à regarder sans toucher, ou à toucher avec les yeux, pour ne pas risquer d’abîmer les choses. Leur préservation l’emporte sur le besoin de les comprendre pleinement. Néanmoins, dans quelles mesures la vue est-elle contemplative et le toucher est-il un acte de connaissance ? Comment le contact des choses permet-il de faire l’expérience des objets et du monde ?

Toucher avec les yeux


Toucher est rare
Vitesse et allégement vont de pair. L’accélération du monde appauvrit le sens du toucher. Dès le XIXe siècle, sous l'impulsion de la mondialisation et de la production à la chaîne, le besoin d’alléger s’est accentué. Chaque gramme retiré réduit les coûts, et par là même réduit la valeur sensible des objets.

« quand on passe du modèle à la série, les qualités sensibles de l'objet diminuent en même temps que les qualités techniques. [...] Avec la matière, c'est le poids, la résistance, le grain, la chaleur dont la disparition dans des proportions variables marque la différence. Ce sont les valeurs de contact proches des qualités profondes qui distinguent éminemment le modèle »︎1︎  

Peu compatibles avec la production en série, les objets lourds sont désormais plus rares. Les opportunités de les prendre en main le sont encore plus. Exemptés du besoin d’être allégé car étrangers à la production à la chaîne, les objets d’art et les ornements sont les seuls pouvant se permettre d’être beaucoup plus lourds que l’impose leur usage. Intouchables, ce sont des fétiches et des objets de contemplation. Leur mise en scène, souvent sous cloche et dans des vitrines, les élève au rang de symboles. On voit l’objet, mais on ne peut pas mettre la main dessus.  

« Emballage, fenêtre, ou paroi, le verre fonde une transparence sans transition : on voit, mais on ne peut toucher. La communication est universelle et abstraite. Une vitrine, c'est féerie et frustration, c'est la stratégie même de la publicité. » ︎2︎
 
Le toucher est proscrit, pas seulement car il porte atteinte physiquement à l’objet, mais aussi car il le désacralise. Une chose intouchable est nécessairement précieuse et symbolique. « Face au sublime, nous reculons avec respect. Quand nous prions, nous joignons les mains. »︎3︎. Protéger les objets du toucher préserve leur valeur physique et symbolique. Le toucher et le soupèsement sont précieux car seul posséder un objet nous permet d’éprouver ses qualités tactiles. Roland Barthes disait que le toucher est « le plus démystificateur de tous les sens, à la différence de la vue, qui est le plus magique »︎4︎. Démystifier les objets sous verre est réservé à certains privilégiés. Le commun des gens n’a accès qu’au rêve haptique des objets que véhicule la vue. Soupeser un objet est d’autant plus magique que sa scénographie efface son poids. Un objet en suspension au-dessus d’un grand piédestal blanc, installé de manière à surplomber le visiteur, peut en effet produire un effet d’impesanteur. Lorsque l'œil échoue à saisir la pesanteur d’un objet, la féérie de sa prise en main est intensifiée.

Toucher sans peser
Au même titre que la vitrine, la digitalisation nous déshabitue du contact du réel. Le digital est la réinvention de la vitrine et le paroxysme du désenchantement car l’écran tactile engage un toucher profane dénué de tout poids.  

« L’index qui tapote rend tout consommable. L’index qui commande des marchandises ou de la nourriture transpose inévitablement son habitus consumériste à d’autres domaines. Tout ce qu’il touche prend la forme d’une marchandise. »︎5︎
 
La société de consommation ancrée dans les médias digitaux reconfigure le poids et le toucher en les rendant abstraits. En plus de générer un toucher compulsif, la consommation digitale rend les objets de plus en plus virtuels. La dématérialisation des biens restreint notre champ d’action. La matérialité est la garantie de la possession de l’objet. Or en étant hors de notre portée, on ne peut plus agir sur lui, ou le réparer. L’objet perd alors en fiabilité. En voulant accélérer notre rapport au monde, nos interactions avec les choses sont réduites au strict nécessaire. Le toucher n’est pas efficace car il nécessite de la proximité. Ainsi, il perd son contact direct avec le monde.

« le travail accompli par la main a laissé place au glissement des doigts sur l’écran du smartphone et à une “intelligence” artificielle »︎6︎  

On ne prend plus en main le bras de lecture pour le déposer sur le disque vinyle, bientôt on ne fera plus glisser nos doigts sur l'écran tactile, mais on dira uniquement Alexa Lance la musique. La domotique permet l’action à distance dans laquelle le toucher n’a plus sa place. On utilise de moins en moins les manettes, trop limitantes, au profit de technologies de réalité virtuelle. En cherchant à étendre notre potentiel d’action, on s’éloigne de ce qui fait le monde, à savoir son poids. Les choses sont plus rapides, mais moins sensibles. La technologie est un moyen d'évasion pour l’homme lesté par son corps.

« D’abord instrument d’optimisation, le numérique nous incite maintenant à entrer dans le monde digital, au risque de devenir nous-mêmes des informations si la conscience de notre matérialité [corps et objets] disparaissait progressivement. »︎7︎  

Le toucher n’a pas accès au métavers, car comment éprouver le poids d’un monde qui n’en a pas ? Pourtant, le toucher a des usages polyvalents. En 1993, Lederman et Klatzky étudient le spectre des gestes exploratoires haptiques permettant d’identifier les propriétés d’un objet. Ils en ont répertorié six : le frottement latéral pour la texture, le contact statique pour la température, la pression pour la dureté, le soulèvement pour le poids, l’enveloppement pour le volume, le suivi des contours pour la forme exacte. C’est le toucher dynamique : l’action rend possible la perception. Or quand l’action haptique est pauvre, comme c’est le cas des écrans tactiles, « l’usage d’objets connectés nous mène vers une forme d’appréhension venant de notre incapacité de véritable préhension. »︎8︎. En nous habituant aux médiums numériques, nous nous déshabituons du poids du réel. Ainsi baisse la conscience de notre propre matérialité. Loin de l’idée de combattre le digital, il s’agit de trouver la juste place du corps et de prendre durablement conscience de l’essence pondérante des choses.

« Il nous faut nous rebeller, réveiller notre capacité d’étonnement face aux manifestations de notre environnement. »︎9︎  

︎1︎
Jean Baudrillard, Le système des objets, Gallimard, Saint-Amand, 1968, p.205.

︎2︎
Ibid, p. 58.

︎3︎ 
Byung-Chul Han, La Fin des choses. Bouleversements du monde de la vie, traduis de l’allemand par Olivier Mannoni, Actes Sud, 2022, p.30.

︎4︎ 
Roland Barthes, cité par Byung-Chul Han.

︎5︎ 
Byung-Chul Han, La Fin des choses. Bouleversements du monde de la vie, traduis de l’allemand par Olivier Mannoni, Actes Sud, 2022.

︎6︎ 
Ibid.

︎7︎
Christine Browaeys, La matérialité à l’ère digitale, L’humain connecté à la matière, PUG, p.121.

︎8︎ 
Ibid, p.119.

︎9︎
Christine Browaeys, La matérialité à l’ère digitale, L’humain connecté à la matière, PUG, p.121.


Poids du monde


Surprendre la vue
Ce que ressent la main semble étranger au sens de la vue, en particulier le poids. L'œil ne peut que deviner l’équilibre, la distribution des pleins et des vides, la densité des matériaux, leur adhésion les uns aux autres. Seul le toucher donne accès à la vérité d’un ballon de football rempli de béton ou celle d’une pièce de monnaie collée au sol. Néanmoins, puisque la vue semble montrer l’essentiel, notre interaction avec les objets est pensée pour une ergonomie visuelle. Dans L'œil et l'esprit, Merleau-Ponty fait le constat de cette rationalisation du monde dans laquelle la vision scientifique prime sur le sensible. Dans la recherche de concepts universels, la science perd de vue le réel. Les phénomènes tels que le poids font la richesse du monde sensible auquel ils permettent un accès direct.

« La science manipule les choses et renonce à les habiter. Elle s'en donne des modèles internes et, opérant sur ces indices ou variables les transformations permises par leur définition, ne se confronte que de loin en loin avec le monde actuel. Elle est, elle a toujours été, cette pensée admirablement active, ingénieuse, désinvolte, ce parti pris de traiter tout être comme « objet en général », c'est-à-dire à la fois comme s'il ne nous était rien et se trouvait cependant prédestiné à nos artifices. »︎10︎  

Bien que le phénomène de poids soit trouble, il ne s’agit pas de l’interpréter comme un obstacle à la vérité. Il incarne la réalité et permet d’habiter pleinement le monde. Dans L’Oeil et l’Esprit, Merleau-Ponty parle des peintures de la montagne Sainte-Victoire de Paul Cézanne, dont l’essence réside dans la sensation intime et subjective que le paysage imprime en l’artiste. Le ressenti prévaut sur la réalité physique. C’est également ce dont traite Heinrich Wölfflin en parlant du développement du linéaire au pictural, à savoir le triomphe du visuel sur le tactile. Il soutient que par nature, le toucher est moins disposé à émerveiller, car il est trop profondément ancré dans le réel. Toutefois, en véhiculant la sensation de poids, le toucher est empreint d’une subjectivité similaire à celle de la vue. Bien que la sensation de poids connaisse moins d’illusions que la vue, elle n’en est pas moins trouble et fluctuante selon le contexte. Le spectre du toucher n’est pas monotone, comme ce que semble suggérer Heinrich Wölfflin. C’est un moyen d’habiter subjectivement la réalité et de contempler son poids. La danse est la manière la plus subjective d’éprouver un poids, à savoir celui de nos propres corps.

La danse
Percevoir la pesanteur des choses passe par une action dynamique et orientée. La danse est souvent interprétée comme un jeu avec la gravité. Nietzsche, pour exprimer la notion de frivolité, parle de l’esprit de danse, en opposition à l’esprit de pesanteur, rigide et limitant. En effet, la chorégraphie, en impliquant le saut, l’envol et la chute, est une interprétation abstraite de la gravité avec laquelle le danseur joue.

« La danse est à la fois une lutte contre la gravité destinée à nous en affranchir, et la résultante esthétique de notre échec, spectacle de notre humanité. Aussi consiste-t-elle en un jeu entre matérialité terrestre et apesanteur céleste »︎11︎

Au lieu d’interroger l’esprit, la danse questionne la sensation du corps. C’est particulièrement le cas de la danse-contact. L’action dynamique dévoile notre propre nature pesante. Elle est un moyen de connaissance de soi, des autres et des objets que l’on côtoie. Le réel se donne à voir par son poids.



Rudolf Noureev, Le saut vers la liberté, 1961


Dialoguer avec le poids
Le monde ne s'offre pas qu’à la vue. Avant l'âge de deux ans, nous goûtons et touchons car la vue est mauvaise. Autrefois, il était d’usage de toucher les objets exposés aux musées, en particulier dans les classes aisées en Angleterre au XVIIe et au XVIIIe siècle. Soupeser les artefacts met la vue à l’épreuve.

« Celia Fiennes wrote that the cane on display in the Ashmolean looked heavy, but when she picked it up she found that it was light. Touch functioned to correct the misconceptions of sight. »︎12︎  

Le poids montre la substance de l’objet. Cependant, il ne s’agit pas uniquement de récolter des informations, mais aussi de les interpréter. « Que pourrait-on apprendre des rites d’interaction sociale en regardant dans une lorgnette du XVIIIe siècle ou de la guerre et de ses tactiques en tirant avec un mousquet ? »︎13︎. Le poids d’un objet est une connaissance empirique mettant en place une représentation imaginaire de ce que son usage impliquait.

« Ce mode affectif d’appréhender le monde par les sens qui nous permet de nous mettre, au figuré, dans la peau des individus qui ont commandé, fait, utilisé, apprécié ces objets, de voir par leurs yeux et de toucher avec leurs mains, de nous identifier à eux par empathie, est clairement une autre manière de dialoguer avec le passé. »︎14︎  

En supposant une certaine manipulation, le poids fait la médiation entre différentes époques. L’accès à l’intimité de l’objet donne l’impression de comprendre son utilisateur initial ainsi que son essence, et pas simplement de trouver le matériau qui le constitue.

︎10︎
Maurice Merleau-Ponty, L’Oeil et l’Esprit, Gallimard, 1964, p.9.

︎11︎ 
Christine Leroy, Phénoménologie de la danse : De la chair à l’éthique, Hermann, Paris, 2021, p.65.

︎12︎ 
Constance Classen, The Deepest Sense: A Cultural History of Touch, Studies in Sensory History, University of Illinois Press, 2012, p.141.

︎13︎
Gianenrico Bernasconi, L’objet comme document, Culture matérielle et cultures techniques, in L’Europe technicienne, XVe -XVIIIe siècle, revue Artefact, n°4, PUR, 2016.

︎14︎ 
Jules David Prown, “Style as evidence”, in Winterthur Portfolio, vol. 15, n°3, 1980, p. 208.


Les pratiques de préservation sont d’autant plus légitimes que le nombre de visiteurs augmente avec la mondialisation. Néanmoins, l'impossibilité de tenir entre nos mains les artefacts, d’en éprouver la pesanteur, nous prive de certains aspects essentiels. Notre compréhension demeure incomplète.

Bien que le toucher soit classiquement renvoyé à la connaissance incorruptible et palpable, le toucher peut être contemplatif, en progressant aveuglément, dans une attitude exploratoire et silencieuse. Il demande de s'approcher et de s’impliquer subjectivement. Son manque d'efficacité fait sa préciosité.




Jusepe De Ribera, L’allégorie du toucher, 1630

2. Voir le poids dans la matière


La forme que prend la matière est étroitement liée à son poids. La gravité orchestre le monde. Elle seule empêche les nuages de tomber du ciel ou l’eau de ruisseler vers le sommet des montagnes. Lorsque la matière est assez mol pour succomber à son propre poids, il devient concret pour l'œil. Voir le poids du monde n’est pas réservé au toucher. Cependant, la vue peut-elle le considérer comme le fait la main ?
Cette seconde partie questionne dans quelles mesures le design a les moyens de retranscrire le potentiel narratif et la préciosité du poids, malgré sa familiarité. Comment partager aux autres sens ce qu’interprète la main peut-il les rendre plus contemplatif à l'égard du poids ?
  

À la fois familier et étranger


L’empathie envers les objets dont parle Merleau-Ponty rejoint la notion de Senseware développée par Kenya Hara. Dans Designing design, il développe une vision sensible des objets, dont la valeur se situe dans leur capacité à éveiller humblement les sens.

« Si je tiens dans ma main une hache de pierre d'une période éloignée de nous de 400 000 ans, il devient évident pour moi pourquoi les êtres humains utilisaient des objets en pierre. Le poids, la dureté et la texture de la pierre nous attirent, nous les humains, [...] nous savons intuitivement avec nos êtres pourquoi le poids, la dureté ainsi que la texture palpable de la pierre ont inspiré les sens humains [...] Aujourd'hui encore, je me sens heureux de manier ces outils. »︎15︎

Le sens du toucher qui habite la main ne perçoit pas uniquement les qualités ergonomiques d’une forme; elle saisit aussi l’histoire et les valeurs qu’inspirent ses propriétés tactiles.

« People imagine the world and interpret it when outside stimuli awaken the mountain of their internally stored memories. »︎16︎  

La notion de Senseware symbolise la capacité d’un objet à intriguer les sens︎17︎. Une chose est d'autant plus intrigante qu’elle présente un rapport antinomique. Lorsqu’un objet familier, voire pauvre, est qualitatif et imprime une sensation en l’usager, il gagne en valeur, non pas pour sa réalité physique, mais pour ce qu’il produit. C’est la philosophie que suit la marque Muji. Selon Kenya Hara, il y a de la valeur dans l’inconnu. Nous invisibilisons fatalement ce que nous connaissons entièrement. Dès lors, plus un objet est ordinaire, plus son redesign a le potentiel d’intriguer car nous le voyons sous un nouveau jour. Ceci est vrai pour les objets familiers comme pour les phénomènes physiques évidents comme le poids. « The more firmly we’re convinced that we’ve identified an object, the less precisely we understand it. »︎18︎  

En renouvelant notre regard sur l'objet, cette démarche nous permet de nous émerveiller sur des choses pourtant banales comme la pesanteur. En brouillant les frontières identitaires entre les objets, le redesign met au défi nos connaissances déjà établies. Et si notre perception du poids était incomplète, comme si c’était la première fois que nous l’expérimentons, quelle expérience cela pourrait-il générer ? 



Shunji Yamanaka, Boussole, réalisé exposition HAPTIC,
papier hydrophobe et aimant, 2004


C’est en extrayant des idées étonnantes des choses banales de la vie que le redesign souligne l'essence des choses. « Design is the provocation of the senses and a way of making us discern the world afresh » ︎19︎.Lorsqu’il surprend, le poids donne un aperçu de sa dimension miraculeuse. Troubler ce que la main pense savoir questionne notre propre individualité et nos souvenirs tactiles. Ainsi, il semblerait qu’une part du charme des vieilleries réside dans leur poids.︎20︎  

︎15︎
« If I grip in my hand a stone axe from a period removed from us by 400,000 years, it becomes obvious to me why human beings used stone objects. The weight, the hardness and the texture of stone all appeal to us humans. [...] we intuitively know with our very beings why the weight, hardness and palpable texture of stoneware inspired the human senses [...] Even today I myself feel thrilled to handle these tools », Kenya Hara, Designing Design, Lara Müller Publishers, 2003, p.152, je traduis.

︎16︎
Kenya Hara, Designing Design, Lara Müller Publishers, 2003.

︎17︎ 
Dans Designing Design, pour illustrer l’idée de Senseware, Kenya Hara prend l'exemple du papier. Sa blancheur, sa finesse et sa fragilité ne sont pas des qualités anodines. Toutefois, nous nous y sommes familiarisés. Au XXIe siècle, le papier est aussi banal que l’était les pierres à l'âge de pierre.

︎18︎  
Kenya Hara, Designing Design, Lara Müller Publishers, 2003, p.21-22.

︎19︎ 

Ibid.

︎20︎
Quand modernité et allégement vont de pair, l'objet de brocante, généralement ancien, est plus lourd que la moyenne.

Matière pesante ou impondérable


Les formes de la matière
Difficile à partager, la sensation de poids est une expérience individuelle. La vue semble plus adaptée à une expérience collective de la pesanteur. L’enjeu est de trouver comment transférer aux autres sens les valeurs que la main voit dans le poids des objets. Tromper les sens n’est pas une piste, bien au contraire. Il s'agit d'interroger les autres sens que le toucher dans la perception du poids, sans impliquer l’esprit. Pour ce faire, avoir recours à la capacité narrative de la matière semble essentiel.

En impression 3D, l’une des principales contraintes se situe dans le poids de la matière. Sans supports d’impression, les faces surplombant un vide s’écroulent sous leur propre poids. Des alternatives remèdes à la gravité se développent. L'impression 3D gel ou l’impression 3D 6 axes permettent une fabrication affranchie des contraintes de la pesanteur. Toujours est-il qu’il existe des recherches mettant la chute au service de la forme. Parmi elles, la collection Poilu de Bold design. Imprimée en 3D, la céramique chute momentanément avant de retrouver un point d’accroche sur la pièce. La forme qui en résulte révèle la nature malléable de la matière avant sa cuisson. Le poids est plus démonstratif que performatif. Atelier FIG s'inscrit également dans cette démarche. Après avoir trempé une mousse sculptée dans de la barbotine, les designers laissent la forme suspendue se rigidifier avant la cuisson. Les lignes de l’objet montrent comment la matière est attirée vers le bas. Ils mettent également à profit l’effet de capillarité permettant à un liquide de s'opposer à la gravité. Ce principe de moulage par trempage crée une fine couche de matière sur une forme brièvement immergée dans un bain de matière (polymères, céramique, cires, etc). Utile à la création de revêtement, ce processus, lorsqu’il est répété une dizaine de fois, peut former des objets. C’est ainsi que sont fabriquées traditionnellement les chandelles.




Bold design, Collection POILU, 2023


Atelier FIG, Gravity collection, 2022



D’autres matières subissent visiblement les effets de la pesanteur, parmi lesquelles la mousse lorsqu'elle est compressée, le tissu lorsqu’il est lesté ou l’azote liquide dont la vapeur est si lourde qu’elle ne peut s'élever du sol. Plus globalement, l’effet de pesanteur est évident lorsque la matière est malléable. Tout comme l’action de la main rend possible la perception, une vision dynamique du poids est possible lorsque la matière change d’état. Quoi de plus évident que l’eau. À l’état liquide, elle forme des océans, mais à l’état gazeux, l’eau vogue sur les courants aériens sous forme de nuage. Quelque chose de plus lourd que la vapeur d’eau semble se trouver sous eux.

Poids aérien
En dépit de son apparente vacuité, l’air est une substance pesante. Bien que l’homme soit accommodé au poids que l’atmosphère fait peser sur ses épaules, elle exerce inconsciemment une pression de 15 à 20 tonnes à la surface de sa peau. En 1644, Evangelista Torricelli, en décrivant dans une lettre le fonctionnement d’un baromètre de mercure, a écrit :

« We live submerged at the bottom of an ocean of the element air, which by unquestioned experiments is known to have weight. »

Envisager un vide pondéré est déconcertant. À l’état gazeux, la matière semble échapper à la gravité, comme le fait une bulle de savon assez légère pour naviguer sur le souffle du vent. Permis par un changement d’état de la matière, la perception du poids glisse du palpable à l’évanescent. Tout comme la ruine s’écroule sous le poids du temps, et les grains du sablier s’écoulent irrémédiablement, la cire, sous l’effet de la flamme, se déverse ou remonte sur la mèche pour se volatiliser.

J’envisage donc la piste d’une bougie, lourde et imposante dans sa taille, dont l’utilisation fait disparaître la matérialité. Le poids accablant de la cire se dissipe en un parfum impondérable ou se déverse, déchue, au sol. Il s’agit d’une interprétation du poids rendant compte du pesant et de l’impondérable. Le poids est uniquement tangible au cours du bref instant d’existence de la flamme, faisant figure d’intermédiaire entre la physicalité des choses et le poids éthéré de l’air.

Conclusion 


Retirer aux objets leur poids revient à les désamarrer du réel. Dès lors, ce sont des mirages dont le poids apparent s'évanouit sous la main. L’essence de la matière ne se situe pas dans son apparence mais dans sa pesanteur. Nos yeux ne captent que 5 % de la masse de l’univers. Quand on éteint la lumière, ce chiffre tombe à zéro. À cet égard, Jacques Lacan disait que « la réalité c’est quand ça cogne ». Faire l’expérience du monde, c’est faire l’expérience de son poids. La balance est l’épreuve de la réalité.

C’est parce qu'il nous est profondément familier que le poids ne nous saute pas aux yeux, d’où sa capacité si forte à intriguer. Toutefois, l’intention de ce dernier chapitre n’est pas de rendre stupéfiante l’expérience de la pesanteur, bien qu’elle soit susceptible de nous interpeller. Hermann von Helmholtz disait « Everything is an event on the skin ». La peau anticipe, ressent et interprète le poids, mais qu’en est-il de l'œil ? Comment le poids s'adresse-t-il à la vue ? L’enjeu relève de l’harmonie entre l’homme et son environnement. 

Au fil de ce mémoire, nous avons alternativement exploré les biais perceptifs et la symbolique forte associée au poids, dont la simplicité apparente éclipse la complexité réelle. C’est parce qu’il nous impose des limites que le poids est déprécié, et que l’innovation tend à nous en libérer. Par conséquent, le troisième chapitre célèbre une vision plus engageante et désirable de l’action du poids sur l’homme et sur le monde.

Bien que ce mémoire propose une réhabilitation du poids des choses, il ne se leurre pas sur sa capacité à changer nos habitudes, d’autant plus lorsqu’elles sont légitimes. Contempler n'est pas toujours la finalité. Ce n’est donc pas une invitation à lester gratuitement son sac pour en envisager différemment le poids car on n’y trouverait certainement aucun intérêt. Je souhaite convier le lecteur à une contemplation consciente et éphémère du phénomène de pesanteur par différents sens, pour atténuer le rapport consumériste et compulsif aux choses, favorisé par la modernité qui allège et accélère. Pour que le corps s’interroge sur les raisons de la chute des corps, il ne faut pas qu’il transporte l’objet, il faut qu’il le porte.




Bibliographie


BAUDRILLARD J., Le système des objets, Gallimard, Saint-Amand, 1968.

BERNASCONI G., “L’objet comme document, Culture matérielle et cultures techniques”, in L’Europe technicienne, XVe -XVIIIe siècle, revue Artefact, n°4, PUR, 2016.

BOLENS G., L'haptique en art et en littérature : Ovide, Proust et Antonello de Messine. In: Le Toucher. Prospections médicales, artistiques et littéraires, Paris, Le Manuscrit, 2019.

BROWAEYS C., La matérialité à l’ère digitale, L’humain connecté à la matière, PUG, p.121

CLASSEN C.,The Deepest Sense: A Cultural History of Touch, Studies in Sensory History, University of Illinois Press, 2012.

DECLERCK G., L’insoutenable pesanteur de l’être. Pesanteur physique et pesanteur ontologique dans la pensée de Heidegger, Revue Philosophique de Louvain, 2011, p.489-525.  https://www.persee.fr/doc/phlou_0035-3841_2011_num_109_3_8189[consulté le 20.11.2024].

HAN B.-C., La Fin des choses. Bouleversements du monde de la vie, traduis de l’allemand par Olivier Mannoni, Actes Sud, 2022.

HARA K., Designing Design, Lara Müller Publishers, 2003.

LEROY C., Phénoménologie de la danse : De la chair à l’éthique, Hermann, Paris, 2021.

LOUPPE L., Poétique de la danse contemporaine, Hors collection, Contredanse, 2004, p. 95-104.

MARIN C., “L'Œil et la main : la « métaphysique du toucher »”, in La philosophie française, de Ravaisson à Derrida, Les Études philosophiques, PUF, 2003/1, n° 64, p.99-112.

MARTIN-JUCHAT F., L'aventure du corps. La communication corporelle, une voie vers l'émancipation, Rien d’impossible, PUG, 2020.

MERLEAU-PONTY M., L’Oeil et l'Esprit, Gallimard, 1964. https://litterature924853235.wordpress.com/wp-content/uploads/2018/06/oeil_et_esprit.pdf [consulté le 22.11.2024].

PROWN J. D., “Style as evidence”, in Winterthur Portfolio, vol. 15, N°3, 1980.




Contact ︎

︎  patrice.lortz1@gmail.com
︎  @patricelortz