Patrice Lortz

Faire son poids



Le poids est indissociable de notre expérience du monde, aussi il inspire à la fois tout et rien. Une chose lourde est naturellement contraignante tandis qu’un objet léger est agréable à transporter, de telle manière qu’alléger est devenu l’essence même de l’innovation. La société du spectacle dématérialise les produits et les services, avec lesquels désormais, seule la vue peut entrer en relation. Le toucher semble obsolète. Rechercher aveuglément la performance pour accéder au rêve ultime de légèreté nous prive de ce qui fait le monde, à savoir son poids, sa matérialité. Ce mémoire réévalue notre relation au poids des choses, qui ne va pas de soi. Faut-il de nouveau alourdir les objets ?



1/3 : Omettre le poids
︎ Octobre 2024
2/3 : Erreur de tare
︎ Novembre 2024
3/3 : Connaissance par le corps
︎ Décembre 2024



Article 2 

Erreur de tare



Le rêve d’impesenteur symbolise le désir humain de se libérer des entraves du monde matériel et de transcender ses propres limites. Il témoigne de la dépréciation du poids des choses. Toutefois, la lourdeur renferme des symboles essentiels. Ce chapitre interroge les valeurs subtiles que véhicule le poids, et s’interroge sur les raisons pour lesquelles nous devrions alourdir les objets. 


Haus-Ruckers-Co, Gelbes Hertz (1968)

Le poids est une qualité fondamentale de la matière. Il est l’essence des choses physiques et tangibles. Optimisé, il sert à lester, contrebalancer ou équilibrer. Cette vision cartésienne du phénomène rejoint les enjeux de durabilité, de praticité et de réduction des coûts. Perçu comme contraignant, on aspire à s'en délivrer, d’où le rêve d'impesanteur, un idéal de liberté. Bien que l’idée d’un corps délesté paraisse séduisante, elle est utopique et peut être même dangereuse.

Au-delà de son action physique, le poids est aussi un repère ordonnant le monde. La gravité permet aux notions de haut et de bas d’exister. Les contraintes et les symboles que le poids véhicule façonnent notre regard sur le monde. La richesse sémantique ainsi que la notion de confort dérivant du poids sont étouffées par des considérations plus pragmatiques.

Ce chapitre montre que considérer pleinement le poids des objets peut défaire la vision utilitariste que l’on peut en avoir. Quels effets sensibles le poids peut-il produire ? Comment pouvons-nous interpréter différemment notre relation au poids ?


1. Un poids limitant


Lever les yeux vers les étoiles semble depuis longtemps incarner le rêve de s’élever, motivant de ce fait l’homme à dépasser ses limites. Au cours de l’histoire, l’absence de poids a inspiré des évolutions clés. La gravité est un défi. Le poids contraint notre capacité d’agir et encombre notre esprit ; il est oppressant, alors même que la légèreté incarne la liberté. En quoi est-elle le standard, et pourquoi la lourdeur est-elle dépréciée. Dans quelles mesures avons-nous une conception limitante du poids ?

Le rêve d’impesenteur


Une histoire de gravité

Le rêve d'impesanteur est propre à l’homme. Nous en faisons l’expérience avant notre naissance, dans le giron maternel, et à l'heure de notre mort, lorsque l’âme est censée quitter le corps pour s’élever. Il est le sceau de la condition terrestre de l’homme. Peter Sloterdijk mentionne à cet égard une histoire hindoue qui explique la verticalité de l’homme :

« Les garudas sont immortels, et une fois qu’ils prennent leur envol, ils sont libérés de l’emprise de la gravité. [...] Ils ne se posent jamais sur terre [...] Le seul moment de la vie des garudas où cette existence détachée risque d'être perturbée, c'est au tout début. En tant qu'êtres détachés, les garudas pondent leurs œufs en l'air. Pendant que l’œuf tombe d’une grande hauteur vers la terre, le soleil sert à le couver. Si la mère a volé suffisamment haut, alors le temps avant l'éclosion est suffisant pour que l'œuf qui tombe soit encore au-dessus du sol lorsque la coquille se brise [...] Mais tous les petits ne sont pas si chanceux [...] Il arrive plus d'une fois que le temps ne suffit pas à l'enfant divin pour se libérer de sa coquille. La pesanteur est trop forte, la chute trop rapide, et la forme comprimée de l'oiseau reste captive dans sa prison de calcium, tandis que la terre se précipite dangereusement vers lui. [...] l'œuf s’écrase sur le sol. Étourdi, l'enfant resté coincé dans la coquille brisée, ne se rend même pas compte qu'il a échoué à s'envoler à temps. Il gît sur le sol, ses ailes paralysées, frappé par la foudre, écrasé par la luminosité et la pesanteur. Désormais, il n'apprendra jamais à voler. [...] Habituellement, cela réussit. Certains de ces dieux déchus évoquent parfois dans leur vie ultérieure combien une posture droite est importante pour eux. Cependant, aussi verticalement qu’ils marchent sur la terre, ils ne pourront jamais se défaire du sentiment que quelque chose en eux n’est pas tout à fait normal. Une infime partie de leurs souvenirs laisse entrevoir qu'il fut un temps où les opportunités qui s'offraient à eux étaient bien différentes, mais qu'on les empêchait de les saisir. »︎1︎

S’affranchir de la gravité est antinomique avec la physicalité du corps. Les choses terrestres ne semblent pas avoir accès à cet état de plénitude, matérialisation de l’anagogie spirituelle à laquelle aspirent les hommes. Seuls les sujets divins semblent être en mesure d’accéder à cette forme suprême de liberté. Les talaria d’Hermès, le cheval ailé Pégase et les anges dans la tradition chrétienne sont tous dotés d’ailes, symboles de leur essence divine. « Ménestrel éthéré! pèlerin du ciel! Ne méprises-tu pas la terre où les soucis abondent? »︎2︎. Voler est le moyen d’échapper à nos entraves terrestres ; une manière spirituelle de s’évader de laquelle provient l’analogie classique entre le ciel et le paradis, décrite par ailleurs dans La Divine Comédie de Dante Alighieri :

« O souci insensé des mortels, que fautifs sont les syllogismes qui te font battre en bas les ailes ! Qui suivant le droit, qui les aphorismes et qui le sacerdoce, s’en allait, et qui à régner par force ou par sophismes, qui à voler, qui aux affaires civiles, qui enfoncé dans les plaisirs de la chair, se fatiguait, et qui se plongeait dans l’oisiveté, tandis que moi, dégagé de toutes ces choses, en haut avec Béatrice j’étais si glorieusement accueilli dans le ciel. »︎3︎

Des pouvoirs surnaturels de Superman au tapis volant d’Aladdin, et de la cité volante dans Le Château dans le ciel de Hayao Miyazaki à l'imaginaire des soucoupes volantes, voler incarne tout ce qui fait défaut à la condition humaine. Tendre vers cet état nourrit des démarches à la fois personnelles et collectives, visant à délester notre existence sur Terre.


Une charge mentale et symbolique

Le poids est une propriété intrinsèque de la matière : on se sépare d’objets encombrants pour se libérer de leur poids physique et mental. C’est la beauté du vide, centrale dans de nombreux courants de pensée, parmi lesquels le minimalisme (« Less is more ») proposé par Mies van der Rohe. Dans la quête de sérénité, cette fascination pour l’immatériel appelle à s’alléger. La visée est double : le bien-être physique comme psychique.

La doctrine gnostique ne se limite pas à la fascination pour l’immatériel ; elle exprime un profond dégoût pour la matérialité. Pour les Gnostiques, « l'homme est un esclave, emprisonné, enchaîné. Il souffre dans la prison de la chair »︎4︎. La matière est un obstacle à l’élévation de l'âme, dont la lumière est souillée par un mélange avec le monde physique. Seuls les initiés aux préceptes de la Gnose peuvent s’élever au moment de leur mort.

« par son corps, par ses besoins physiques, l’homme participe à la nature de ce monde, où l’a jeté le dieu mauvais [...] Son âme recèle une parcelle de la lumière - de la bonté du Dieu vrai. Cette lumière est endormie, ensevelie sous l’ombre et le poids des choses. La Gnose vient révéler à l’homme la présence en lui-même de cette lumière éternelle. »︎5︎

Bien que cette doctrine n'exprime pas un dégoût explicite pour le poids lui-même, sa symbolique n’est pas neutre. Bardesane, un philosophe et poète chrétien de Syrie, né en 154 à Édesse, dans sa classification hérétique des choses dans l‘univers, s’appuie sur le poids : « So again he put the Darkness because of its weight the lowest of all of them [...] Light is lighter than Wind it is manifest that it is above the Wind. »︎6︎. Le poids est à nouveau associé aux ténèbres et au Diable.︎7︎

Le lien symbolique entre la lumière et la légèreté est révélé par leur étymologie dans les langues germaniques. En anglais et en néerlandais, le même terme est utilisé pour dire léger et lumière : light en anglais, licht en néerlandais. En allemand, les deux mots sont identiques à une lettre près : leicht signifie léger tandis que licht signifie lumière. En anglais, light est issu de la racine proto-germanique leucht (lumière) et leuchtwaz (poids). Tout comme la lumière, la légèreté semble être associée au divin.

Bien que la doctrine gnostique méprise la nature physique, elle n’évoque pas l’importance d’alléger le corps︎8︎. Ce besoin est propre à notre époque, moins spirituelle ou symbolique que scientifique. Le poids est devenu un marqueur social et culturel que l’on veut contrôler au travers de programmes fitness et de régimes alimentaires. Dans une société vouant un culte au corps, le poids répond à une norme et à des codes de beauté qui semblent s’aligner sur un idéal de santé. Mais contrairement à ce que suggèrent certains magazines, la bonne santé physique ne rime pas nécessairement avec la minceur. Poussé à son paroxysme, ce rêve de légèreté devient pathologique. L’anorexie trahit ainsi le dégoût d’être incarné, c’est-à-dire d’être rivé au sol. Cela n’est pas sans rappeler la quête de perfection et de performance symptomatiques de notre époque. On aspire à être plus léger pour aller plus haut.

︎1︎    
« The garudas are immortal, and once they are aloft they are freed from the power of gravity. [...] They never land on earth [...] The only moment in the life of the garudas when this detached existence is in danger of being disturbed is at the very beginning. For as detached beings the garudas lay their eggs in the air. While the egg falls from such a great height toward earth, the sun serves to hatch it. If the mother has flown high enough then the time until the baby birds hatch is just sufficient for the plummeting egg to still be above the earth when the shell breaks open [...] But by no means all the young ones are so happy [...] At any rate it happens more than once that time does not suffice for the divine fledgling to liberate itself from its shell. Gravity is too strong, the descent too rapid, and the compressed form of the bird remains captive in its calcium prison, as the earth comes rushing toward it so dangerously. [...] the egg smashes on the ground. Stunned, the infant remains stuck in the broken shell, does not even realize that it has failed to fly upwards in time, lies on the ground, its wings stuck, hit by lightning, crushed by brightness and heaviness. Now it will never learn to fly. [...]  Usually it succeeds, some of those fallen gods repeatedly speak in later life of how important for them an erect stance is. Yet however much these vertical animals walkaround on earth they will never shake the feeling that something about them is not completely normal. In a tiny cranny of their memories an intimation remains that once upon a time the opportunities open to them were quite different, but that they were prevented from seizing them. » Peter Sloterdijk, Zur Welt kommen, zur Sprache kommen. Frankfurter Vorlesungen, Edition Suhrkamp 1505, Berlin, 1988, cité par Manfred Wakolbinger, je traduis. https://manfredwakolbinger.at/texts/peter-sloterdijk-poetics-of-detachment/ [consulté le 15.11.2024]

︎2︎    
« Ethereal minstrel! pilgrim of the sky! Dost thou despise the Earth where cares abound? », Wiliam Wordsworth, To a Skylark, 1825, je traduis.

︎3︎    
Alighieri Dante, La Divine Comédie, traduction par Félicité Robert de Lamennais, Flammarion, 1910, p.295.

︎4︎    
Jean Doresse,  Les livres secrets de l'Égypte : les gnostiques, Payot & Rivages, 2e éd., 2003, p.125.

Moteur d’innovation


Machines volantes
Par la chute libre ou simplement par l'absence de sol sous nos pieds, l'impression d'impesanteur suppose un état d'harmonie avec la gravité. Voler est un moyen de se soustraire à la matière. Investir le ciel, espace classiquement inaccessible à l’homme, a été la quête d’innombrables inventeurs au fil de l’histoire. Le père de l’aéronautique, Konstantin Tsiolkovsky, a ainsi écrit que « La Terre est le berceau de l'Humanité, mais [qu’]on ne passe pas sa vie dans un berceau. »︎9︎. Des machines volantes de Léonard de Vinci aux frères Montgolfier, des aéronefs de Ferdinand von Zeppelin au saut de la « chauve-souris » humaine de Franz Reichelt, voler a toujours représenté l’ultime liberté. La course à l’espace est la concrétisation du rêve de voyager parmi les étoiles. Les machines volantes ne sont pas nées du besoin de faire un Paris-New-York en moins de 3 heures, mais de l’ambition de s’élever toujours plus haut, de se défaire de la chaîne de la gravité.



Ronald Kennedy, Bill Suitor “Rocket Man”, cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Los Angeles, 1984



Peter Thys, Icare et Dédale, vers 1650.



Néanmoins, à voler trop près du soleil, on finit par se brûler les ailes. Malgré l’avertissement que constitue le mythe d’Icare, la catastrophe du Hindenburg et la chute de Reichelt ont amèrement révélé l’inhospitalité de cet espace pour l’homme. Dans le film de science-fiction Gravity, qui met en scène l'explosion d’une station spatiale, Matt Kowalsky, dans une ultime tentative de sauver le Dr Ryan Stone, détache son câble, se condamnant à dériver sans fin dans le vide spatial. Bien que l'impesanteur évoque un sentiment de puissance, à la façon d’un personnage de Marvel, être déconnecté de la matérialité du monde entraîne la mort.

L’homme, par sa nature matérielle, n'est pas fait pour cet environnement extrême, comme en témoignent les recherches sur la gravité artificielle. L’impesenteur peut ainsi être une véritable torture, tant sur le plan corporel que psychologique, comme le décrit très bien George MacDonald dans The Light Princess and Other Fairy Tales en 1864. Dans ce conte, une princesse est frappée par un mauvais sort : une sorcière l'a privée de toute gravité. En plus de limiter son rapport physique au monde, ce châtiment l’empêche de prendre quoi que ce soit au sérieux. Elle est insensible aux réalités de la vie, comme l’amour ou la mort. Aussi, lorsqu’un prince tombe amoureux d’elle, la princesse est incapable de vivre son amour. Ce n’est qu’une fois libérée de la malédiction qu’elle parvient à se reconnecter avec ses sentiments et avec le monde physique. Ce conte met en scène l’impesanteur comme une souffrance aussi bien mentale que physique. L’aspiration à ne plus se soucier des vicissitudes du monde est tout aussi peu enviable que la réalité physique de l’impesanteur.

Dans les années 60, la course à l’espace véhicule des imaginaires nouveaux illustrant la possibilité pour l’homme de se libérer de la matérialité de son corps. L’impesanteur semble alors accessible, il ne suffit plus que de voyager en orbite. À cette époque, c’est un idéal de liberté constituant l'imaginaire du futur. Des groupes d’architectes radicaux comme Haus-Ruckers-Co et Archigram proposent des visions utopistes de ce à quoi pourraient ressembler les habitats du futur :

« s’affranchir de la pesanteur pour créer des constructions mobiles et flexibles, telle était la promesse de l’architecture gonflable, en vogue dans les années 1960. [...] À l’origine, un rêve, celui de s’élever dans les airs, de s’arracher à la pesanteur. [...] Du point de vue de l’architecture, le gonflable permet de quitter la permanence, de quitter le bâtiment qui s’enracine dans la terre pour tendre vers le ciel. »︎10︎

Ces architectes proposent des cellules d'habitation gonflables. Grâce à leur taille et à leur poids réduits, certaines peuvent être transportées sur le dos. Bientôt, vivre dans les nuages ne sera plus réservé aux dieux.

Ce désir de surmonter la pesanteur s’exprime désormais sous diverses formes comme le vol zéro-G, le tourisme spatial, la plongée sous-marine et le wingsuit. À l'heure actuelle, voler est devenu un plaisir coupable car c’est le moins écologique des modes de transport. Néanmoins, des alternatives se profilent. Dans le cadre du projet Aerocène de Tomas Saraceno, Leticia Noemi Marquès est parvenue en 2022, à s’envoler d’une traite à une distance de 667,85 mètres en 16 minutes, à une hauteur de 272,1 mètres, au moyen d’un ballon gonflable n’ayant recours qu’à l'énergie du soleil réchauffant l’air. Néanmoins, le rêve d’impesanteur tel qu’envisagé par le NewSpace s’apparente plus à une issue de secours dédiée aux élites plutôt qu’à un rêve de liberté. Biosphère II semblait déjà l'envisager de la sorte en regroupant sous un dôme de verre plus de 3800 espèces animales et végétales, comme une arche de Noé de l’espace.

Porté par le rêve d'impesanteur, nous repoussons les frontières du savoir et faisons évoluer les techniques qui nous libèrent de la sensation désagréable de poids. L’impesanteur est un idéal, mais alléger relève moins de la diminution du poids que de la maîtrise du geste de porter.


Porter mobilise plus de technique que de force

Soulever un poids ne repose pas uniquement sur de la force brute ; la technique de portage et la maîtrise du geste peuvent transformer l’expérience du poids. Dans le cas du Mudgal, ou Indian Club, il ne s’agit pas uniquement de porter une masse, mais aussi de savoir comment la manier. Cet entraînement fitness traditionnel indien consiste à jouer avec le point d’équilibre et l'inertie de lourdes battes en bois ne pouvant être tenues que par l’une de leur deux extrémités. De façon semblable, tenir un pack d'eau à bout de bras, le hisser sur ses épaules ou le poser sur la tête suppose des efforts différents. Face à la diversité des charges, une riche variété d’outils, fruits de l’innovation frugale, est apparue comme autant de réponses à des problématiques de transport parfois très spécifiques. Parmi eux, la hotte, le baluchon, la courge, le jouquet, le cerceau et le paufourche sont utiles pour porter des seaux d’eau, du bois de chauffage, des pierres, du linge, de la paille ou des fruits et des légumes. Chaque outil répartit l’effort pour rendre la charge la moins lourde possible.


John Thomson, Une femme portant des seaux de matières fécales, Chine, 1869
Source : Wellcome Collection



Le poids de la couronne

L’homme a toujours fait en sorte de se soustraire à l’effort de porter. Autrefois, transporter de lourdes charges incombait aux esclaves et aux animaux. Désormais, cette tâche revient aux machines. L’usage d’exosquelettes nous permettant de porter des choses plus lourdes sans le moindre effort se développe. Néanmoins, tout le monde c’est pas destiné à éprouver le poids. Plus le statut social d’une personne est élevé, moins elle est amenée à porter, car cette action symbolise une entrave à sa liberté. Celui qui porte, par essence, est disqualifié, comme le sont les grooms dans les hôtels et les gares, les sherpas au pied du mont Everest, ou les livreurs ou porteurs. Cette action caractérise les métiers dévalorisés par un rapport hiérarchique. Ils portent pour quelqu’un d’autre.


André Salles, Le photographe, dans sa chause à poretur, au col des Nuages, Vietnam, 1898
Source : Gallica


Néanmoins, porter peut aussi être un honneur. Porter une médaille, des alliances, un objet de collection ou hérité, un défunt ou un drapeau a une portée symbolique. Porter n’est alors plus un fardeau mais un privilège et une responsabilité. Le peuple porte l’eau, l’élite porte la couronne.

L’action est d’autant plus oppressante que la responsabilité est grande. Dans le film Spider-Man réalisé par Sam Raimi en 2002, l’oncle Ben dit à Peter : « un grand pouvoir implique de grandes responsabilités ». En effet, la capacité d’agir peut être un fardeau et une responsabilité. Le père porte son enfant sur ses épaules, et plus tard, c’est à l’enfant de porter le père. Les rôles s'inversent, et l’action aussi. Cela traduit notre organisation sociale dans laquelle l’adulte doit prendre en charge à la fois l'enfant et la personne âgée. Toutefois c’est rare que porter soit un honneur ; c’est généralement une corvée. Le poids établit des limites que l'homme veut repousser.

Évider la matière
Étudier le poids étend notre capacité à projeter notre fascination pour la légèreté dans l’architecture et dans le design d'objets. D'innombrables constructions, en intégrant un système de porte-à-faux, défient notre perception instinctive de ce qui est lourd ou léger. L’illusion de lévitation ou de chute imminente donne aux formes une dynamique opposée aux formes pétrifiées des pyramides de Gizeh. S’élever du sol requiert des structures défiant la gravité, dont les ponts et les cathédrales sont les illustrations les plus immédiates. Les uns s’étirent à l’horizontal tandis que les autres s'élancent verticalement. Au fil du temps, l’évolution des techniques d'empilement a peu à peu permis de construire des édifices jusqu’aux nuages et de tisser des liens entre les rives des continents.

Ces constructions sont fidèles aux mécanismes qui les font tenir en place. Formellement, elles transmettent une vision technicienne. Leur composition dérive de leur structure et du besoin de stabilité. La longévité des pyramides tient entre autres à leur forme, un pentaèdre stable et impossible à faire basculer ; son intégrité n’est assurée que par son poids. De façon similaire, une cathédrale est pensée pour être le plus stable possible tout en s’élevant le plus haut possible. L’esthétique, pourtant essentielle, ne prend pas le pas sur la fonction. C’est le sens de ce que dit Marcel Breuer à propos de la démarche de l’architecture brutaliste :

« Breuer fit remarquer que dans les églises gothiques, l'architecture et l’ingénierie étaient intégrales ; la forme du bâtiment dérivait de la manière dont son poids était soutenu. L’architecture «démontre ainsi l’ingénierie», dit-il. Lorsqu’on l’interrogea sur son intérêt pour le béton, Breuer répondit que «l’architecture moderne n’a pas encore exploité le béton armé comme forme »︎11︎

Je reviendrai plus tard sur la façon dont cette critique est représentative de la pratique de Marcel Breuer dans la seconde moitié du XXe siècle.

Bon nombre de pièces de design produisent aussi des effets semblant défier la gravité. La Less Table de Jean Nouvel, dénuée de tout artifice ornemental ou technique, pousse l’observateur à s’interroger, à la vue de sa finesse, pourquoi elle ne fléchit pas sous son propre poids.

« J’ai voulu réaliser l’archétype de la table mais je voulais que l’on se demande « comment c’est fait ? comment ça tient ». Sa finesse devait relever de l’impossible, comme un effet de miracle. »︎12︎


Jean Nouvel, Less less, 1994
Source : Jean Nouvel Design



Initialement conçue en acier puis en aluminium, cette table aurait été difficile à fabriquer avant le développement de la métallurgie au XIXe siècle. L’aluminium est le métal léger par excellence. Son prix, sa durabilité, son rapport poids/résistance et sa recyclabilité en ont fait un matériau symbole de modernité au XXe siècle. À son image, d'innombrables nouveaux matériaux ont été mis au point depuis la Révolution industrielle. Il est essentiel de minimiser leur poids pour maximiser leur efficacité, en particulier dans une société vouée au culte de la performance : voler toujours plus haut, rouler toujours plus vite. Perçu comme un frein à l’innovation, le poids est plus pénible que jamais. Sous l’impulsion d’industries telles que l’automobile et l’aérospatial, on développe des matériaux composites, des nanomatériaux, des métamatériaux et des aérogels, recherchant un rapport poids-résistance aussi élevé que possible. Dès le XVIIIe siècle, nous inventons le carton-pierre pour rendre plus mobile le mobilier du garde-meuble royal. Chaque année, nous semblons découvrir une nouvelle matière révolutionnaire, à chaque fois plus légère que la précédente. Gloire à celui qui découvre une matière presque dénuée de tout poids ! Pour optimiser davantage le poids, des outils informatiques comme le design génératif réduisent drastiquement les volumes au strict nécessaire. L’objet dont on ne perçoit plus le poids semble alors à portée de main. Cette manière algorithmique d’alléger manifeste une approche économique de la matière privée de tout ornement ; chaque volume doit répondre à un besoin pratique.




Coperni, sac Air Swipe, 2024
︎5︎    
Marie-Madeleine Davy, Encyclopédie des mystiques, Paris, Robert Laffont, 1972, p.136.

︎6︎    
Ephraem, Syrus, Saint, S. Ephraim's prose refutations of Mani, Marcion, and Bardaisan (IV s. ap. J.-C.),  Farnborough, Gregg International Publishers, 2009.

︎7︎    
Ephrem exploite cette idée pour souligner une contradiction dans le discours gnostique. En effet, si l'univers était organisé ainsi, comment se pourrait il que les ténèbres et la lumière puissent cohabiter et s’équilibrer pour former l’humain ?

︎8︎    
Bien au contraire, la Gnose demande à ses fidèles d’épuiser la matérialité, à la fois mentalement et sexuellement.

︎9︎    
« Earth is the cradle of humanity but one cannot live in the cradle forever », Konstantin Tsiolkovsky, Lettre de Konstantin Tsiolkovsky, 1911, je traduis.

︎10︎    
Jean-François Lasnier, Architecture gonflable : histoire d’un rêve devenu réalité, Connaissance des Arts, 2021.

︎11︎   
« When asked to elaborate, Breuer noted that in Gothic churches the architecture and engineering were integral: the form of the building derived from the ways in which its weight was supported.  The architecture thus “demonstrated the engineering,” he said. When asked about his interest in concrete, Breuer replied that “modern architecture has not yet exploited reinforced concrete as a form.” ». Barry Bergdoll, Marcel Breuer and the Invention of Heavy Lightness, Places Journal, 2018, je traduis.

︎12︎    
Jean Nouvel, Less, bureau unifor, 1994. https://jeannouveldesign.fr/produit/less/

Le poids comme outil 


La performativité du poids
Notre rapport au poids repose sur son utilité. Alors même qu’il est essentiel dans l’étude des lois de la nature, il s’efface au quotidien, lorsque ses effets tombent sous le sens. Lester, contrebalancer, compresser, bloquer, équilibrer, stabiliser, amortir, etc. L’homme veut anticiper ses effets, utiles du moment qu’il n’a pas à les éprouver. On leste un meuble, un presse-papier, une pendule, mais jamais une montre-bracelet, un sac à main ou un smartphone. Francis Ponge, en parlant de l’ustensile de cuisine, relève le lien entre praticité, légèreté et faible valeure :

« C’est un objet modeste, léger, nettement spécialisé dans son utilité, assez peu brillant, un peu clinquant toutefois, de petite envergure et qui tient en main sans leur peser beaucoup. Il est d’ailleurs entendu qu’il ne présente rigoureusement aucun intérêt en dehors de son utilité précise. » ︎13︎

La valeur du poids se perd dans son action mécanique et dans le caractère impalpable de sa valeur numérique. En dessinant la Studebaker Avanti dans les années 1960, Raymond Loewy, ingénieur de formation, a pris pour devise « Weight is the enemy » :

« Tout ce qui économise du poids économise des coûts. La voiture doit avoir l'air rapide, qu'elle soit en mouvement ou immobile. [...] Si elle a l’air « arrêté », c’est un pigeon mort... J'en veux un qui ait l'air vivant comme un lévrier qui saute. » ︎14︎

Ce discours est en phase avec le mouvement streamline dont Loewy est l’une des figures de proue. La vitesse et le poids vont de pair. Pour qu’une voiture ait l'air rapide, elle doit paraître légère. Le poids est en ce sens une mesure de la performance, mais il indique aussi une quantité de matière.



Studio de design de Studebaker, années 1940. De gauche à droite : A. Baker
Barnhart, Raymond Loewy, Dorothy (nom de famille inconnu), Gordon Buehrig et Robert Bourke
Source : Studebaker national museum archives



Raymond Loewy et Sherwood Egbert avec la Studebaker Avanti, 1960
Source : Studebaker national museum archives




Quantifier l’abstrait
Le poids évalue la quantité de matières et la valeur d’objets. Ces usages tangibles font du poids un bon indicateur de données abstraites. Bien que parler du poids d’un gaz puisse sembler étrange, exprimer l’impact écologique abstrait d’une activité par une mesure de poids, en tonnes d’émissions de CO2, rend les chiffres plus concrets qu’un pourcentage d’azote dans l’atmosphère. L’invisibilisation du Cloud︎15︎, qui repose sur d'innombrables Data Centers à l’impact environnemental démesuré, passe entre autres par son identité, un nuage, une incarnation de légèreté. 

De façon similaire, Mathilde Pellé mène depuis 2016 une démarche de recherche soustractive : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que moins ? »︎16︎. En 2018, la designer du Deep design lab de la Cité du design de Saint-Étienne a imaginé la mise en place d’une taxe. Cette dernière lui imposerait de « fournir à l’État 9 kilos de matériaux quelconques issus de son habitation ». Pour ce faire, elle débarrasse les objets de leur matière superflue. En partant de son environnement domestique, elle explore les notions de confort et de consommation dans un futur proche, en proie à une sobriété forcée par une « baisse des moyens matériels ». En 2022, pour l’exposition Maison soustraire, a posteriori, la designer s'est lancé le défi de diviser le poids des objets par trois.

« Afin d’interroger les objets qu’une société contemporaine occidentale propose [...], l’exposition partage les méthodes, résultats et développements interdisciplinaires du projet Maison soustraire – 8 semaines pour retirer deux tier de la matière des 112 objets d’un habitat. » ︎17︎

Le poids définit à la fois la quantité et la valeur de la matière. Dans le scénario de rationnement imaginé par Mathilde Pellé, le kilogramme semble être l’euro du futur. Cela semble faire écho au quota d’émission carbone exprimé en unité de poids, proposé par les défenseurs de la décroissance. ︎18︎

Ordinairement, le poids sert à la mesure de l’impact environnemental d’une industrie en rendant compte de la quantité de déchets qu’elle génère. Buckminster Füller, pour le compte du marketing de Dymaxion house, s’est interrogé sur le poids qu’on économise : « How much does your house weigh? ». Aussi, il met en perspective la quantité de ressources économisées.

« The same question should be asked about today’s buildings — for environmental reasons, since each additional pound of material requires more energy and resources to manufacture, transport and assemble, not to mention to heat, cool, clean and maintain after construction ». ︎19︎

Plus un objet est lourd, plus il semble coupable. Il nécessite plus de ressources pour sa fabrication et lors de son usage. Plus nos valises sont lourdes, plus l'avion consomme de kérosène.

Le poids quantifie la matière, estime sa valeur, communique son impact environnemental, en plus d’être une mesure de performance. Cette perception cartésienne du poids prédomine, aux dépens d’une considération plus symbolique et sensible.
︎13︎    
Francis Ponge, “L’ustensile”, dans Le grand recueil, Méthodes, Paris, Gallimard, 1961, p.219.

︎14︎  
«Whatever saves weight saves cost. The car must look fast, whether in motion or stationary. [...] If it looks ‘stopped’ it is a dead pigeon… I want one that looks alive as a leaping greyhound.», Modern Living : Up from the Egg, Magazine Time, 31 octobre 1949, je traduis.


︎15︎    
Le Cloud (nuage en anglais) désigne l’ensemble des moyens de stockage de données à distance.

︎16︎    
PELLÉ M., Soustraire, 2016-24, http://mathildepelle.fr/soustraire [consulté le 12.10.2024].

︎17︎  
Ibid.


︎18︎    
Cela rejoint les idées proposées par les adhérents à la décroissance. Timothé Parrique, chercheur en économie écologique à l’Université de Lund, propose dans son ouvrage Ralentir ou périr l'idée de quotas : “La deuxième solution consisterait à rationaliser l’usage des énergies fossiles à travers un système de “carte carbone” ou bien  des quotas plus ciblés comme l’octroi de droits de voler limités” , à la façon des mesures de régulation des vols de l'aéroport d’Amsterdam Schiphol le gouvernement néerlandais.

︎19︎    
William W. Braham, How much does your household weigh? Today, the ecological footprint of an architectural design is almost too complex to calculate, Places Journal, 2009.

2. Animer le monde


En cherchant à se délester physiquement et mentalement, on relègue au second plan la dimension symbolique et subjective de la lourdeur et de la légèreté, or elles demeurent des notions riches de sens. Ainsi, cette partie questionne comment il est possible de s’écarter de cette conception rationnelle et limitante.


La porté du poids


Le poids des mots
Qu’il soit physique ou mental, le poids est souvent oppressant. Dans le langage courant, on qualifie de lourde une personne qui s’impose excessivement. Une démonstration dite lourde est si étoffée d’arguments qu’elle en devient encombrée, alambiquée et difficile à suivre. À l’inverse, une argumentation légère est peu convaincante. Agir avec légèreté désigne une façon irresponsable d’agir.

Dire d’un objet qu’il est chargé renvoie à un excès d'ornements ou à un effet kitsch. L’expression familière c’est lourd marque quant à elle l'aspect remarquable de l’objet. Pour désigner l’importance d’une chose, on dit notamment qu’elle est prépondérante, c’est à dire qu’elle a du poids. Le poids est une métaphore de l’importance. Néanmoins, les significations plus essentielles que véhicule le poids, parmi lesquelles la temporalité, l’authenticité et la préciosité, n’émergent pas dans le langage, signe de leur invisibilisation.




Gilbert Gracin, La précarité, 2005



Au creux de la main
Le poids évoque également l’importance lorsqu’il est au creux de la main. Il influence la prise en main d’un objet ainsi que la manière de le percevoir. Plus un objet est lourd, plus il impose un toucher et une manipulation consciente. Une étude en sciences cognitives intitulée Weight as an Embodiment of Importance suggère ainsi que :

« de même que le poids incite les gens à investir davantage d’efforts physiques dans le traitement d’objets concrets, il les incite également à investir davantage d’efforts cognitifs dans le traitement de questions abstraites [...] tenir un objet lourd entraîne une réflexion plus profonde se manifestant par une plus grande cohérence entre jugements, un contraste plus marqué entre les jugements d’arguments forts et faibles, ainsi qu'une plus grande confiance en son opinion ».︎20︎

Ces significations se révèlent uniquement lorsque l’objet repose dans nos mains. Nos expériences sensorielles passées nous ont appris à associer au pesant les qualités de robustesse et de bonne facture, synonymes de valeur et de préciosité. Si la prise en main d’un objet révèle un poids inférieur à celui anticipé, l’objet peut paraître creux ou abîmé. Toutefois, si la perception haptique et visuelle correspondent, le poids peut inspirer la confiance et l'authenticité. 

Si l'on compare la valeur monétaire des métaux et celle de leur masse volumique, on observe une corrélation imparfaite mais indéniable. Plus un métal est lourd, plus il a tendance à être cher. Cette tendance du prix à suivre le poids est d’autant plus surprenante que la valeur d’un métal dépend de facteurs d’apparence étrangers à sa masse volumique. L’or est-il cher parce qu’il est lourd ? Pour d’autres matières, la tendance est plus discrète. Pourtant, le platine, le marbre et l’ébène figurent parmi les matières les plus lourdes et les plus chères. À l’inverse, le balsa, la perlite et la fonte︎21︎ sont les matériaux les plus légers et les moins chers de leur famille︎22︎. Ainsi, alléger un objet réduit-il réellement sa valeur perçue ? Un objet léger est-il par essence moins estimable, et donc plus facilement jetable qu’un objet lourd; car potentiellement moins précieux ?

Les nouveaux matériaux brisent peu à peu le lien classique entre le poids, la valeur et la qualité. Si l’on compare le mobilier IKEA, léger, bon marché et éphémère, avec les pièces d’artisanat plus lourdes, plus chères mais durables, on note que le poids est là encore un indice de qualité. Toutefois, lorsque la légèreté est essentielle à l’usage, notamment dans le trekking ou l’automobile, un équipement lourd est généralement moins coûteux et moins performant que son équivalent léger, car il incorpore des technologies plus avancées. Ajouter du poids est un luxe que l’on ne se permet pas, par souci de performance. Aujourd’hui, certains des matériaux les plus légers sont le fruit de recherches poussées, expliquant leur prix parfois supérieur à celui de métaux précieux. Ainsi, le poids est de moins en moins un indice fiable de qualité ou de valeur. Un objet lourd n’est plus intuitivement plus cher qu’un objet léger.

Malgré l’affaiblissement de sa sémantique, s’approprier la lourdeur reste possible, notamment en architecture.

︎20︎    
«Such as dealing with heavy objects is associated with greater physical or mental effort than dealing with light objects, dealing with important abstract issues is associated with more elaborate thinking than dealing with unimportant issues[...] In our studies, weight led to greater elaboration of thought, as indicated by greater consistency between related judgments, greater polarization between judgments of strong versus weak arguments, and greater confidence in one's opinion.», NILS B. J., SCHUBERT W. T., LAKENS D., “Weight as an Embodiment of Importance”, in Psychological Science, vol. 20, n°9, 2009, p. 1169-1174, je traduis.

︎21︎    
 À l’exception de la pierre ponce et de l’aluminium.

︎22︎    
Il convient de nuancer cette observation car il existe des contre-exemples. Cette réflexion fonctionne très bien pour les métaux mais presque pas pour les roches.

S’emparer du poids


Breuer et l’architecture brutaliste
Considérer le poids comme une propriété dont la forme doit suivre la fonction limite sa portée sensible et sémantique. C’est pourtant ainsi que, par habitude, nous le percevons. Lester le pied d’une lampe tire parti de son action mécanique ; alléger un bâton de marche facilite son usage et réduit son coût. Penser le poids ainsi fait abstraction de son potentiel expressif.

C’est cette approche pragmatique que Marcel Breuer a adoptée au début de sa carrière, comme l’analyse Barry Bergdoll dans Marcel Breuer and the Invention of heavy Lightness. Encore étudiant au Bauhaus de Weimar, Breuer s’attache aux principes de légèreté et de confort. C’est avec ces notions qu’il développe ses fameuses chaises tubulaires en porte-à-faux. Pour son film fictif, il pousse l’idée de dématérialisation à son extrême, en imaginant le remplacement de toutes les chaises par des coussins d’air. En interprétant la légèreté comme une expression du fonctionnalisme, voire du futurisme, il projette un lien fort avec les idées de confort et de modernité.

Cependant, en 1950, lorsqu’il est appelé à mener des projets avec des complexes institutionnels tels que l’UNESCO, l'ambassade des États-Unis en Australie et la communauté bénédictine, sa vision n’est plus la même :

« Perhaps none was more iconic than the Whitney Museum of American Art (1964–66), described repeatedly in the press as a kind of “fortress” for art. From “floating on air” to a “fortress” — how can one address this radical reversal, the seeming paradox of a career with such a profound change of heart? » ︎23︎


Marcel Breuer, Whitney Museum of American Art, 1966


La transformation du contexte sociopolitique semble constituer un élément de réponse. En effet, la Seconde Guerre mondiale laisse derrière elle une société instable en quête des valeurs de stabilité, de confiance, de sécurité et de durabilité :

« La seule solution qui apparaît pour éviter le retour d’une telle catastrophe planétaire est de souder les peuples par la culture, la science et l’éducation » ︎24︎

La lourdeur intègre naturellement ces notions. Breuer répond à ce besoin en proposant une nouvelle monumentalité, une architecture reflétant les aspirations sociales et politiques de son époque. Les constructions doivent être aussi symboliques que fonctionnelles. Sa démarche dépasse le fonctionnalisme pur qui caractérisait le mouvement moderne. Son hypothèse passée considérant la légèreté comme synonyme de progrès semble alors erronée. C’est une considération très fonctionnelle et détachée du besoin humain de symboles, comme il le résume lui-même : 

« l'homme moderne en général a une grande soif d'œuvres de contenu, si vous voulez, de spiritualité. Il cherche quelque chose qui exprime plus que le simple fonctionnalisme » ︎25︎

Dès 1950, l’architecture de Breuer prend une tournure brutaliste et plus démonstrative. Il met à profit les avancées du savoir-faire du béton armé pour produire des effets de porte-à-faux spectaculaires :

« Les bâtiments ne reposent plus sur le sol. Ils sont en porte-à-faux à partir du sol. La structure n'est plus un empilement, aussi ingénieux et beau soit-il - elle ressemble beaucoup à un arbre, ancré par des racines, poussant avec des branches en porte-à-faux, peut-être plus lourdes en haut qu'en bas. »︎26︎

En 1964, Breuer confie à Peter Blake que :

« La structure d’aujourd’hui, dans sa forme la plus expressive, est creuse au-dessous et substantielle au-dessus — juste le revers de la pyramide. Il représente une nouvelle époque dans l'histoire de l'homme, la réalisation de ses plus anciennes ambitions: la défaite de la gravité »︎27︎

C’est cette nouvelle forme de liberté expressive en architecture, symbolique et démonstrative, que Barry Bergdoll appelle légèreté.


Marcel Breuer, Université Saint-John, bibliothèque Alcuin, 1966
Source: collection Hedrich-Blessing, musée d’histoire de Chicago



Marcel Breuer, Ein Bauhaus-Film, fünf Jahre lang, 1926


Le poids comme expérience ludique
Dans sa dimension démonstrative, le poids peut également être ludique, à l’image du principe du culbuto. Le laboratoire de recherche Matter design, dans son projet Walking assembly, questionne notre interaction avec les objets lourds et inanimés et crée une préhension, presque divertissante d’objets au poids écrasant. Fonctionnant comme un puzzle, des modules en béton de 700 kg aux formes complémentaires forment une structure architecturale. Grâce à leur conception ingénieuse, l’installation peut être mise en place à force de bras, sans avoir recours à quelque moyen extérieur. La forme et la distribution du poids de chaque module sont pensés pour permettre à une personne seule de déplacer l’objet. Inspirées des techniques de construction passées, ses formes aux allures monumentales sont déplaçables à force de rotations et de basculements.

« If a brick is designed for a single hand, and a concrete masonry unit (CMU) is designed for two, these massive masonry units (MMU) unshackle the dependency between size and the human body. »︎28︎

Mobiliser le corps tout entier permet d’amorcer le mouvement du module autour de son centre de gravité. L’implication gestuelle relève de la danse, rendant la manœuvre presque poétique. Les mouvements mettent en jeu une certaine appréciation de son poids corporel en interaction avec un objet qui lui résiste à moitié. L’objet en béton prend vie sous l’action du corps tout entier. Son apparence colossale est trompeuse, car le déplacer est bien plus facile que ce que la vue pourrait laisser penser.



Matter design, Légende des différentes géométries qui composent un élément. Projet Walking Assembly, 2019

︎23︎    
Barry Bergdoll, Marcel Breuer and the Invention of Heavy Lightness, Places Journal, 2018.

︎24︎    
Dominique AMOUROUX, Marcel Breuer, un architecte du Bauhaus en France, Radio france, épisode 2/4, 22min11s, 2017.

︎25︎    
The modern man in general has a great thirst for works of content, if you want, for the spiritual. He is looking for something that expresses more than pure functionalism, for a deepening of content.“ Marcel Breuer cité par Barry Bergdoll.


︎26︎    
«Buildings no longer rest on the ground. They are cantilevered from the ground up. The structure is no longer a pile, however ingenious and beautiful,  it is very much like a tree, anchored by roots, growing up with cantilevered branches, possibly heavier at the top than at the bottom», ibid, je traduis.

︎27︎    
«Today’s structure in its most expressive form is hollow below and substantial on top, just the reverse of the pyramid. It represents a new epoch in the history of man, the realization of his oldest ambitions: the defeat of gravity», ibid, je traduis.

︎28︎    
MATTER DESIGN, Walking Assembly, 2019. https://www.matterdesignstudio.com/#/walking-assembly/ [consulté le 18.10.2024].

Une manifestation de la matérialité



Sentir le plein et le vide
La vue, en révélant l’essentiel instantanément, est le sens le plus riche. Néanmoins, la main est plus adaptée pour percevoir le relief et le volume d’objets à sa portée. Cette modalité est intimement liée à la perception du poids, qui matérialise l’essence de l’objet à laquelle l'œil n'a pas accès :

« La main sait que l’objet est habité par le poids, qu’il est lisse ou rugueux, qu’il n’est pas soudé au fond de ciel ou de terre avec lequel il semble faire corps. L’action de la main définit le creux de l’espace et le plein des choses qui l’occupent. Surface, volume, densité, pesanteur ne sont pas des phénomènes optiques. C’est entre les doigts, c’est au creux des paumes que l’homme les connut d’abord. L’espace, il le mesure, non du regard, mais de sa main et de son pas. Le toucher emplit la nature de forces mystérieuses. Sans lui elle restait pareille aux délicieux paysages de la chambre noire, légers, plats et chimériques. »︎29︎

En donnant à sentir le volume et la matérialité, le poids se différencie de l’abstraction de la vue et de la superficialité du toucher. Percevoir un objet à travers son poids suppose en effet de le prendre en main et ne pas se contenter de l’effleurer.

Le poids du réel est apaisant
Le poids évoque le réel, l’enracinement dans le concret, le fiable et l’inaltérable. Comme le fait remarquer David Le Breton, nous utilisons classiquement un vocabulaire haptique pour nous ancrer dans des concepts abstraits et les décrire. On « touche la réalité du doigt. Par métaphore, on touche même au sublime ».︎30︎

De la même façon, on parle du poids du passé, du poids de la responsabilité, du poids des remords ; autant de concepts abstraits rendus palpables par la référence à ce qui est pesant. À l'inverse de la vue, le toucher et le poids sont très peu sujets aux illusions, faisant d’eux des indices certains de l’existence des choses :

« La parole de Thomas, dans L'Evangile, est claire [...] : “Les autres disciples lui dirent donc : “Nous avons vu le Seigneur !’ Mais il leur dit : “Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas ma main de côté, je ne croirai pas (Jean, 20, 25). [...] Si elles ne sont pas palpables, les choses sont irréelles. »︎31︎

Ce n’est pas un hasard si « le rêveur cherche à se pincer pour se convaincre de son état » ︎32︎. Semblant infaillibles, le toucher et le poids font office de repères pour la visualisation d’un concept difficile, incarnant ainsi « la limite radicale entre le sujet et son environnement » ︎33︎. Par ailleurs, ils servent de point d’accroche matériel lorsque le monde nous échappe. Déjà en Grèce antique, il était d’usage de porter autour du cou une pierre polie, comme on tiendrait aujourd’hui une balle antistress entre les mains. La gestuelle inconsciente peut trahir un malaise intérieur. Dans un moment de stress, nous cherchons parfois à nous raccrocher à ce qui est tangible par le contact physique avec un objet à proximité.

Sous l’effet de pression profonde, le poids peut avoir un effet calmant. Il a été démontré que le deep touch a un effet apaisant sur le système nerveux, tandis qu’un contact léger le stimule. « Chez les animaux, le chatouillement d'une mouche qui atterrit sur la peau peut provoquer des coups de pied, mais le contact ferme des mains du fermier la calme »︎34︎. C’est en observant les animaux que Temple Grandin a développé la squeeze machine, une machine à faire des câlins. Dans la même optique, les couvertures pondérées développées dans le milieu médical soulagent les troubles mentaux, les symptômes liés à la maladie d’Alzheimer ou de Parkinson, ou simplement remédient au stress ou aux troubles du sommeil. Le toucher et le poids nous permettent ainsi de nous concentrer sur l’essentiel en rendant les choses concrètes et connues. Dans Phénoménologie de la perception, Merleau-Ponty dit :

« Les psychologues disent souvent que le schéma corporel est dynamique. [...] Ramené à un sens précis, ce terme veut dire que mon corps m'apparaît comme posture en vue d’une certaine tâche actuelle ou possible. [...] Si je me tiens debout devant mon bureau et que je m'y appuie des deux mains, seules mes mains sont accentuées et tout mon corps traîne derrière elles comme une queue de comète. Ce n'est pas que j'ignore l'emplacement de mes épaules ou de mes reins, mais il n'est qu'enveloppé dans celui de mes mains et toute ma posture se lit pour ainsi dire dans l'appui qu'elles prennent sur la table. »︎35︎

Le poids qu'éprouve les mains enveloppe le corps tout en entier. Un poids est d'autant plus enveloppant qu’il est patent et qu’il produit un effet de pression profonde. À l'échelle du corps, du câlin ou la couverture lestée semblent estomper la perception tactile. Cela réduit les contrastes que perçoit le toucher, induisant une situation de repos.



    
                                                 Cage de contention portable pour bovin.                                                 Alexia Audrain, OTO Le fauteuil à étreindre,  2020
︎29︎    
Henri Focillon, Éloge de la main (1934), in La vie des formes, Paris, PUF, 7e éd., 1981.

︎30︎    
David Le Breton, “Pour une anthropologie des sens”, in VST - Vie sociale et traitements, 2007, n° 96, p. 45-53.

︎31︎    
David Le Breton, “L’existence comme une histoire de peau : le toucher ou les sens du contact”, in La saveur du monde, Éditions Métailié, p.181, 2006.


︎32︎    
Ibid.

︎33︎    
Ibid.

︎34︎    
“In animals, the tickle of a fly landing on the skin may cause a cow to kick, but the firm touch of the farmer's hands quiets her.”, Temple Grandin, “Calming Effects of Deep Touch Pressure in Patients with Autistic Disorder, College Students, and Animals”, in Journal of Child and Adolescent Psychopharmacology, 2(1), 63-72, 1992, je traduis.

︎35︎    
Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception (1945), Gallimard, 1979, p.116.

Conclusion 


La réduction matérielle va de pair avec la transition actuelle vers un mode de vie plus nomade. Alléger se justifie toujours pour des raisons pratiques. En étant intimement lié à notre mobilité et à notre liberté d’action, le poids est naturellement contraignant. Le rêve de s’extirper de la gravité n’est donc pas récent. De grandes innovations ont été guidées par le souhait de s’alléger et de s’envoler. La roue en est la première des manifestations. Elle facilite le transport de lourdes charges en nous délivrant partiellement de leur poids. Alors que la performance est essentielle aujourd’hui, la lourdeur semble être plus déconsidérée que jamais. Les produits sont aussi légers que le permet le budget. Le poids n’a sa place que lorsqu’il a une fonction tangible ou lorsque l’on ne doit pas l’éprouver. Notre prise en charge classique du poids est globalement plus performative que démonstrative ou sensible. Ajouter du poids doit être justifié, tandis que alléger est la solution par défaut. Cela remet en cause les valeurs véhiculées par la lourdeur. Cette indifférence appauvrit le dialogue avec les objets, alors limités à une perception optique. Néanmoins, alléger induit une peur de l’intangible et du manque de repères. Ainsi, les valeurs véhiculées par ce qui est pesant revêtent un rôle essentiel. En étant indéniablement tangible, le poids rend les idées moins abstraites, il peut conférer une symbolique aux choses, tout en générant une expérience singulière du monde et procurer du réconfort. Il s’agit donc de promouvoir un idéal où le poids n'a aucune connotation performative, mais inspire plutôt une manière de se laisser bercer par les effets sensibles que la lourdeur procure; en somme, une manière phénoménologique de ressentir la pesanteur.  

Bibliographie


︎Ouvrage

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︎Sites et podcasts

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︎Film
Alfonso Cuarón, Gravity, 2013.


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