Patrice Lortz

Faire son poids



Le poids est indissociable de notre expérience du monde, aussi il inspire à la fois tout et rien. Une chose lourde est naturellement contraignante tandis qu’un objet léger est agréable à transporter, de telle manière qu’alléger est devenu l’essence même de l’innovation. La société du spectacle dématérialise les produits et les services, avec lesquels désormais, seule la vue peut entrer en relation. Le toucher semble obsolète. Rechercher aveuglément la performance pour accéder au rêve ultime de légèreté nous prive de ce qui fait le monde, à savoir son poids, sa matérialité. Ce mémoire réévalue notre relation au poids des choses, qui ne va pas de soi. Faut-il de nouveau alourdir les objets ?



1/3 : Omettre le poids
︎ Octobre 2024
2/3 : Erreur de tare
︎ Novembre 2024
3/3 : Connaissance par le corps
︎ Décembre 2024



Article 1 

Omettre le poids




Le poids est un phénomène flou. La perception et la définition que nous en avons semblent continuellement imcomplètes car saisir tout ce que la gravité englobe n’est pas aisé. Ce chapitre donne une vue d’ensemble de ce qui fait du poids un phénomène aussi sujectif qu’objectif. Comment le percevons-nous ? 
 

Tomás Saraceno, On Space Time Foam, 2012. Membrane transparente en PVC, velcro, bois. 20,5x24x24m. Hangar Biocca, Milan, Italie.

Chaque virée en moto m’a étonné dans la façon dont la vitesse modifie mon expérience du poids, que ce soit celui de mon corps ou celui de la machine à l'arrêt, qui semble indomptable. L’épisode le plus éprouvant d’une sortie en bécane, c’est sans doute lorsqu’il faut la reculer à force de bras, surtout si le terrain n’est pas plat et qu’on ne peut pas monter dessus. Sans l’élan du moteur, chaque mouvement devient laborieux; il se fait à une lenteur extrême, comme si la machine refusait consciemment de bouger. Puisqu’elle peut dépasser allègrement les 200 kilos, l’équilibre précaire d’une moto est difficile à garder. Si elle se met à basculer, on ne peut pas la redresser. C’est pourquoi on apprécie le dénivelé. Mais cette contrainte ne reflète évidemment pas le souvenir que l’on garde d’une balade en moto. Une fois installé dessus, garder l’équilibre est un jeu d’enfant. À l’arrêt, les jambes du motard font office de béquilles ; les 200 kg de la bécane semblent alors légers. Ce n’est plus le pilote qui porte la moto, mais la moto qui porte le pilote.

Tourner l’accélérateur fait évoluer une nouvelle fois notre rapport au poids. Par effet gyroscopique, la moto trouve son équilibre toute seule et le guidon devient presque impossible à braquer. Plus on roule vite, plus cet effet s'intensifie au point de pouvoir presque rouler sans les mains. Le guidon étant difficile à mouvoir, l’unique moyen de ne pas faire de sortie de route est de jouer avec son poids en le transférant d’un côté ou de l’autre, autrement dit de “se coucher”. Cela compense la force centrifuge qui tire vers l'extérieur de l’épingle. L'enjeu réside donc dans la juste estimation de la position de son corps par rapport à la vitesse de la moto. La sensation de ce transfert devient plus évidente quand plusieurs virages se succèdent rapidement, obligeant le pilote à se coucher alternativement à droite et à gauche. À chaque virage, la sensation de poids s’intensifie. En contraste, entre deux virages, quand la moto est redressée et que le corps accompagne son basculement, la sensation de poids semble s'évanouir le temps d’un instant. Les centres de gravité de la moto et du motard se croisent, rendant possible le sentiment de légèreté. En cela réside une part de l’adrénaline du fait de rouler en moto.

À la différence des routes sinueuses, de longues lignes droites rendent le poids plus perceptible. Ne pouvant vraiment bouger, c’est à ce moment-là qu'on éprouve un peu de gêne à rester assis. Contrairement à la moto, la relation qu’on a habituellement avec le poids des objets est constante. La rare variation de poids que l’on perçoit lorsqu’on en fait usage est presque toujours insignifiante. Le poids est donc une notion objective, mesurable, mais son ressenti peut varier.

Les effets du poids tombent sous le sens. Lorsqu’on lâche un objet, il est évident qu’il chutera. Cela attire l’attention mais n’interpelle pas. Bien que le poids soit chargé d’une importante sémantique, il n’en reste pas moins invisibilisé. Ses causes et ses effets sont aujourd’hui conscientisées. Néanmoins, la diversité des formes qu’il prend fait obstacle à une vue d’ensemble de ce qu’est ce phénomène. Par conséquent, nous en avons une conception partielle et abstraite. Afin de reconsidérer notre rapport à ce qui est léger ou lourd, ce premier chapitre analyse la façon dont nous percevons le poids. Comment cela a-t-il évolué au fil du temps ? Comment les biais perceptifs et la subjectivité de nos expériences sensorielles agissent-ils sur la façon dont nous éprouvons ce qui est pesant ?




1. Les expressions multiples du phénomène


L’origine de la masse et du poids


Poids ou masse ?
Dans le langage courant, nous confondons sans cesse les notions de poids et de masse.  Le kilogramme est une unité de masse, c’est-à-dire une quantité de matière, tandis que le poids se mesure en Newton, et représente la force d’attraction d’un corps. Contrairement au poids, la masse est absolue ; elle ne dépend d’aucun référentiel. La notion de masse englobe deux manifestations de la quantité de matière : la résistance qu’un corps offre à toute variation en grandeur ou en intensité de sa vitesse, et la propriété qu’un corps a d’attirer les autres corps à lui.︎1︎
Cela va sans dire que la masse d’un objet équivaut à la somme de la masse de ses atomes, or cela n’est plus vrai à l’échelle subatomique. En effet, les atomes tiennent seulement 1% de leur masse des particules élémentaires qui les composent.︎2︎ Les 99% restants proviennent de l’énergie de liaison entre ces particules élémentaires.︎3︎ De fait, la célèbre équation E=m.c² montre que la masse est une conséquence de présence locale d’énergie.︎4︎


Ce n’est pas nécessairement la masse des objets qui les font chuter, c’est la gravité.
Elle est une manifestation de la courbure de l’espace-temps, étant elle-même une conséquence de présence locale d’énergie, généralement sous forme de masse. Le principe d’équivalence avance que les objets ne tombent pas, mais que c’est le sol qui accélère vers les objets en suspension.

À l'échelle quantique, ce concept évolue au fil de théories abstraites et éloignées de notre expérience du monde. Toutefois, elles font évoluer la compréhension populaire du phénomène, à cheval entre expériences empiriques et connaissances scientifiques.



W.H. Pyne, Balance de précision, 1780-1800
Source: Swedish National Museum of Science and Technology







︎1︎  Il s’agit respectivement de la masse inertielle et de la masse gravitationnelle.

︎2︎  Les atomes constituant la matière ordinaire ont une structure composée d’un champ d’électrons en mouvement autour d’un noyau constitué de protons et de neutron, étant eux même fait de quarks. Ses particules élémentaires tiennent leur masse de leur interaction avec le champ de Higgs.

︎3︎  Cette énergie est appelée “interaction forte”. C’est l’énergie liant les quarks entre eux, ainsi que le proton aux neutrons. Elle est véhiculée par des gluons.

︎4︎  Cela ne signifie pas que la masse est une forme d’énergie. La masse n’est qu’une propriété de l'énergie.





Comprendre les effets de la quantité de matière


La pratique de la pesée
De nombreuses théories ont tentés d’expliquer pourquoi les objets tombent. Pour appréhender le phénomène, comparer les poids entre eux coule de source. La première balance a certainement été un homme comparant deux objets, l’un dans chacune de ses mains. L’unique moyen tangible de parler de poids était de procéder par comparaison et déduction logique. «Combien pèse la fumée ? [...] Retranchez du poids du bois le poids de la cendre qui reste, vous avez le poids de la fumée».︎5︎Pourtant, comparer une denrée à un poids étalons met en relation des objets étrangers les uns aux autres. Comparer le blé à un étalon en fer n’inspirait pas confiance. Inverssement, mesurer le grain par son volume en utilisant le boisseau comme unité de mesure était plus motivé car une relation contenant-contenu existe déjà. Avant l’unification des poids et mesures, utiliser une balance était souvent un acte non motivé et contraignant. Une enquête menée par la révolution en 1796, portant sur le changement des pratiques de mesure, receuillit la réponse suivante :

«District de Vézelise, Lorraine : « Nous pensons qu'on parviendra difficilement à substituer dans les marchés des poids aux mesures de capacité pour les grains, à cause de la difficulté de se procurer les poids et balances et que d'ailleurs on est d'usage de vendre à la mesure de capacité du pays.»».︎6︎

Bien que de nombreux dirigeants aient tenté d’unifier les poids et mesures, le système métrique ne s'est diffusé qu'à partir du XIXe siècle.︎7︎

W.H. Pyne, Inspecteurs, échelles et poids. Le premier système
d'inspection  systématique avec les officiers salariés
, 1795.
Source: Science Museum Group Collection



Croyances et méfiances
Déjà fastidieuse à bien des égards, la pesée n’était pas perçue comme innocente. En effet, elle renvoyait au désir de possession. À la fin du 19e siècle en Macédoine, il était prescrit de ne pas manger ce qui a été pesé, au risque d’avoir un goître. C’est un péché de compter car il ne nous appartient pas de vérifier les desseins de la Providence. Ce n’est pas bien vu d’inspecter la bonne volonté de Dieu.︎8︎ Peser est un acte de méfiance envers ce qui nous est attribué, et un acte qui suscite la méfiance car c’est une pratique trouble et potentiellement frauduleuse. Sans une théorie valable du poids, une balance peut facilement tromper un acheteur non initié. Son usage se limitait donc aux matières précieuses. Souvent c’est un acte plus symbolique que pratique. Michèle Bompard-Porte soutient que «peser avec une balance et des poids est un pur acte conceptuel». ︎9︎

Les techniques de mesure
L’évolution des techniques de mesure du poids reflète notre éloignement du monde matériel. Alors que la pesée au jugé, premier moyen pour l’homme de mesurer le poids, mobilise le corps et l’esprit, la balance romaine dont on tient le système à bout de bras, ne demande plus au corps de s'interroger. Apparues plus tard, les balances à plateaux︎10︎ ne mobilisent plus le corps. Finalement, les pesons et les balances électroniques ne procèdent plus par comparaison. En astronomie, on ne mesure pas la masse, on la calcule. La quête de l’exactitude et de l’universalité des mesures a nourri, quoique modestement, notre incapacité à estimer le poids de ce qui nous entoure. C’est ce dont parle David Enon dans La vie matérielle, mode d’emploi, en soulignant l’exclusion du consommateur, par la société de consommation, de son environnement matériel. En effet, nous nous sommes détachés de la valeur des choses. Il évoque notre incapacité à estimer le poids de choses pourtant primaires, telle que celui d’un mètre cube de bois ou celui d’une vache.

Depuis 2019, les balances électroniques ne comparent plus nos aliments à l’étalon international du kilogramme, mais à une constante mathématique︎11︎, nous éloignant ainsi encore davantage de la matérialité et de la concrétude d’un phénomène dont nous avons pourtant une perception subjective et intime.




Ensemble de balances avec poids, Iran, boîte en laiton, en bois et en verre, 1801-1900
Source : Science Museum Group Collection



Grand K, Prototype internatonal du kilogramme, 2019
Source : NIST




︎5︎  Emmanuel Kant, La raison pure, Textes choisis. Presses universitaires de France, 2024, p.107.

︎6︎  Michèle Bompard-Porte, Mémoire de la science. Le Dix-septième siècle - II - Deux Récits : Mesurer : des particularismes au système - Le Vide et l’Un, Mémoire de la science. Le dix-septième siècle. Volume II : La naissance du mètre - L'invention du vide, 1988, ENS Edition Les Cahiers de Fontenay, p. 40.

︎7︎  L’unification des poids et mesures est une quête que bon nombre de dirigeants ont mené sans succès jusqu’à la Révolution Française. “En 1788, l'Assemblée d'élection de Sens, interrogée au sujet de l’unification des mesures répond : "[...] les différences [...] dans les mesures sont devenues l’attrait le plus séduisant du commerce en grain [...] Une quantité de négociants et particulièrement ceux [connus] sous le nom de blathers ne sont portés que par la seule différence de mesure à ce genre de commerce [...] Ces différences sont telles qu'elles compensent les frais de transport et même les droits de minage. Or, l'établissement d’une mesure uniforme anéantirait ce genre de commerce, détruirait même une infinité de petits marchés qui ne subsistent que grâce aux différences". » (Kula, p.103). Les poids ont été unifiés après la révolution française sous le système métrique. Aujourd'hui nous utilisons le SI (système international d’unité), une version plus complète et moderne adoptée en 1960.

︎8︎  Il convient cependant de nuancier ce propos. «Nous pouvons risquer l'hypothèse que cette méfiance [...] a caractérisé de nombreuses sociétés rurales, [...] Néanmoins nous sommes loin d’en être sûr. Il ne suffit pas de citer les exemples nombreux mais éparpillés, recueillis en Europe centrale, méridionale et orientale, que nous trouvons dans les notes souvent prises au hasard par les anciens ethnographes. Dans les sociétés commerçantes, marchandes et pastorales, les choses sont différentes.», Kula Witold, Les Mesures et les hommes (1970), traduis du polonais par Joanna Ritt, ed. de la Maison des sciences de l’homme, 1984.

︎9︎  «la balance est précisément l'instrument conceptuel et réel qui met en relation des choses qui n'ont rien à voir entre elles [...] relation non nécessaire et non-motivée entre des objets. Aussi longtemps que la théorie de la gravitation universelle ne sera pas devenue un lieu commun de la culture, la pesée entrera dans le domaine des relations symboliques.» Michèle Bompard-Porte, Mémoire de la science. Le Dix-septième siècle - II - Deux Récits : Mesurer : des particularismes au système - Le Vide et l’Un, Mémoire de la science. Le dix-septième siècle. Volume II : La naissance du mètre - L'invention du vide, 1988, ENS Edition Les Cahiers de Fontenay, p.42.

︎10︎  Balance à fléau, balance à bras égaux, balance de Roberval.

︎11︎  Dans un souci d’universalité et d’exactitude, le grand K, étalon international du kilogramme, a été remplacé en 2019 par la constante de Planck.

Discerner les effets tangibles du poids


Personne n’a jamais été surpris de voir un verre poussé du bord d’une table tomber et se briser au sol. L’évidence du poids le rend invisible. À l’inverse, son absence suscite la réflexion. Le poids accompagne et constitue notre expérience du monde. La chute et tout ce qui s’y oppose sont les manifestations les plus évidentes du poids des choses ; la gravité est d’autant plus marquante lorsque l’objet est suspendu ou lorsqu’il se balance autour de son point d’équilibre. Plus l’effet paraît précaire, plus il intrigue. Mettre au défi le poids d’un objet le détache du fond. Une table posée au sol interroge moins sur la nature de sa masse, qu’un lustre d’un mètre de diamètre suspendu à trois mètres de haut.

De nombreux mécanismes naturels relfètent l’effet du poids sur la matière : la chute, la déformation, la ruine, l’effondrement, l’étirement, l’arrachement, l’écrasement, la flottabilité, la marque et le cratère d’un astre tombé du ciel. Le plus célèbre des objets en suspension est certainement la Lune, maintenue à portée de vue par l’action de la Terre sur elle. La course éternelle du soleil et de la lune dans le ciel soulève des questions sur les rouages qui les suspendent à la voûte céleste.  
À rebours de cet émerveillement presque universel pour le ciel, la senstation du phénomène l’emêchant de nous tomber sur la tête relève  de notre intimité la plus profonde.

2. Disparités de perception

   

La sensation subjective de poids


Ensemble, le sens cutané, les informations kinesthésiques et la proprioception permettent à la main de percevoir le poids. Bien qu’à ce jour, nous avons des unités de mesure communes, cela n’a pas toujours été le cas, notamment car le poids est une grandeur intensive︎12 . L’impression de poids est subjective et difficile à partager, d’autant plus qu’elle est variable selon les individus. Cela limite son pouvoir évocateur, à l’inverse d’une musique ou d’un feu d’artifice. De cette subjectivité résulta une grande diversité d’unités de mesures, constitutives d’identités. La mesure et la perception du poids sont les signes de l’appartenance à un groupe. Quoique aujourd’hui, nous comprenons les effets du poids, cette notion demeure abstraite car elle est complexe et sujette aux illusions.

La plus connue est l’illusion taille-poids ou l’illusion de Charpentier-Koseleff. Elle consiste en une surestimation ou sous-estimation du poids d’un objet en fonction de sa taille. Cette illusion nous fait sous-estimer le plus volumineux de deux poids égaux, et inversement, car nous considérons le poids en relation avec un volume. Cela signifie que si nous anticipons l’objet le plus grand comme étant le plus lourd, et qu’il ne satisfait pas notre anticipation, nous le percevons comme plus léger d’un objet plus petit ayant pourtant le même poids. Cette illusion fonctionne à l’opposé de l’intégration bayésienne︎13︎ en ne correspondant pas à nos attentes initiales produites par nos connaissances sensorielles passées. Elle crée une rupture dans laquelle les perceptions s’opposent aux attentes. L’illusion taille-poids est la plus persistance des illusions du poids, mais il en existe d’autres.

L’illusion poids-matériaux se produit quand on manipule deux objets de même taille, forme et poids, mais habillés de matériaux de densités très différentes. L’objet semblant être fait du matériau le plus dense paraît plus léger que l’autre et inversement. Ensuite, en comparaison avec un objet identique de même poids mais aux caractéristiques inverses, un objet froid semble plus lourd et un objet foncé paraît plus léger. De même, une sphère paraît plus lourde qu’un cube, et un livre dont le contenu est jugé plus important semble lui aussi plus lourd. ︎14︎

Le poids perçu par la main est une mesure trompeuse, car le toucher est couramment précédé par la vue. Or, même lorsque ce n’est pas le cas, la mesure du poids n’est pas absolue.
︎12︎  La masse est une grandeur intensive, à l’inverse de grandeurs extensives telles que la distance.

︎13︎  En psychologie, la théorie bayésienne dit que notre cerveau utilise des “priors”, c'est-à- dire des connaissances préalables ou des attentes, et les met à jour en fonction des nouvelles informations sensorielles pour ajuster et produire une estimation ou une perception. C’est la situation dans laquelle les attentes et les perceptions se combinent harmonieusement.

︎14︎  Gavin Buckingham, Getting a grip on heaviness perception : a review of weight illusions and their probable causes, 2014.  

Une impression évolutive


La singularité de nos corps
Pour une multitude de raisons, le poids réel et le poids perçu divergent. D’un individu à l’autre, le ressenti que l’on a d’un même poids dépend de la condition physique, comme si l’on est épuisé après un autre effort, de la taille, dans le cas d’un enfant pour lequel tout paraît plus grand et plus lourd, du sexe. Les hommes et les femmes expérimentent leur poids différemment. En effet, à taille égale, le centre de gravité des hommes est généralement situé plus haut que celui des femmes. Une expérience empirique simple fait parfois office de contenu de divertissement intriguant sur les réseaux sociaux. Elle consiste simplement à se mettre sur les genoux, les coudes au sol. Tandis que les femmes peuvent généralement retirer leurs bras puis se redresser sur les genoux, la même tentative chez les hommes se solde souvent par une chute en avant.

Le contexte dans lequel se fait l’effort compte aussi. Lorsque l’on s’ennuie, le temps semble plus long que lorsque notre esprit est occupé. De façon similaire, porter peut être un fardeau ou un plaisir, selon si l’action est contrainte ou volontaire. Pour un haltérophile, soulever 80 kilos à la salle de sport pour se muscler relève du plaisir car il en tire de la satisfaction personnelle. C‘est également le cas lorsque l’on porte des charges lourdes en randonnée ou lorsque l’on fait un déménagement. L’effort est récompensé socialement. À l’inverse, un esclave devant porter les mêmes 80 kilos, sous forme de pierres, pour satisfaire son maître n’y prend certainement pas autant de plaisir. Cela tient aussi au caractère répétitif de l’action, comme c’est le cas de certains métiers manuels épuisants où porter ne se conjugue pas avec un but personnel.
Le poids est considéré comme un fardeau car il exige plus d’efforts. En ce sens, il limite nos mouvement et constitue une contrainte.


Agence Rol, Ernest Cadine, épaulé du jeté d’un bras, 1920
Source : Gallica

Une loi naturelle immuable


Le poids des objets nous entrave quotidiennement, que ce soit en limitant ce que nous emportons en voyage, en lestant au retour des courses la montée au dernier étage, ou en nous empêchant de déplacer seul les objets trop lourds. De même, notre poids propre est considéré comme une limite matérielle et une entrave à nos mouvements. Une course hippique à handicap qualifie l’ajout de poids aux chevaux pour équilibrer leurs performances. Le poids est non seulement handicapant physiquement, mais aussi psychologiquement. Familièrement, nous parlons du poids du passé, du poids de nos responsabilités, du poids de nos regrets. Le poids renvoit à quelque chose d’oppressant.

«J’avais alors enfin atteint ce but tant désiré et tout ce que je sentais, c’est [...] que j’avais la mémoire chargée d’un poids tellement pesant qu'auprès de lui, l’enclume n’était qu’une plume.»︎15︎

Par ailleurs, un fardeau désigne à la fois une chose lourde et une chose pénible. C’est le lest qui s'oppose à l'aspiration intellectuelle et spirituelle à s'élever au-delà des difficultés physiques et psychologiques, nous rappelant notre incapacité à transcender notre nature matérielle. Il est le sceau de la condition humaine.

Des récits mythologiques utilisent la force de pesanteur comme châtiment. Atlas a été condamné à porter la voûte céleste. Il subit à la fois le poids du ciel et celui de l’énorme responsabilité qui l’incombe. L’analogie entre le poids et le châtiment ne s’arrête pas à la mythologie. Bon nombre de condamnations à mort pratiquées par le passé impliquent ses effets. La pendaison, la noyade lestée, le supplice du pal et la guillotine en font partie. D’autre part, la justesse et la force d’un jugement résident dans la balance, symbole de neutralité d’irrévocabilité. La chute produit un effet dramatique car inéluctable.

«Il s’arrêta, il haletait. Il resta debout pour voir s'il arrivait à reprendre son souffle ou bien s’il devait poser la bête pour récupérer ses forces. [...] Il resta debout, la bête sur le dos, pour sentir si son corps se ressaisissait. Un papillon blanc vola à sa rencontre et autour de lui. Il dansa devant les yeux de l’homme, dont les paupières s’alourdirent. [...] Le poids des années sauvages lui apporta sa note sur les ailes d’un papillon blanc. Le vol alla se poser sur la corne gauche. [...] Ce fut la plume ajoutée au poids des ans, celle qui l’anéantit. Sa respiration s’assombrit, ses jambes se durcissent, le battement des ailes et le battement du sang s'arrêtent en même temps. Le poids du papillon avait fini sur son cœur, vide comme un poing fermé. Il s’effondra, le chamois sur le dos, face contre terre.»︎16︎

À l’inverse, la mort vécue comme la libération de la souffrance est souvent imagée par une âme en impesanteur qui s'envole. La pesanteur a une signification opposée à celle de son absence.


               
                           Pierre Lepautre, Énée portant son père Anchise                                                                     Frederick de Wit, Atlas, 1697
                                   lors de la fuite de Troie
, muée du Louvre, 1697
                                                              Source : Gallica

︎15︎  Dickens, Charles. Les grandes espérances, trad. de l’anglais par Charles Bernard-Derosne, 2005 (1861).

︎16︎  De Lucas Erri, Le poids du papillon, 2011 (2009), trad. de l'italien par D. Valin, Gallimard.

Conclusion 


Ce premier chapitre montre l’hétérogénéité des façons dont nous percevons le poids. L’intérêt que nous lui portons décroît avec la technicité du contexte dans lequel nous l'envisageons. Bien que le concept de masse soit essentiel en physique quantique et en astronomie, il peut sembler insignifiant, simpliste et neutre dans nos activités quotidiennes.

Néanmoins, il est source de confusion et a le pouvoir d'intriguer. Cela s'explique par la complexité des théories qui l’exposent et par les phénomènes physiques et psychologiques qu’il englobe. En cela réside la subjectivité de la sensation de poids. Tandis que l’œil n’est que l’observateur de ses effets, seul le corps est en mesure de saisir le poids, de même que le vent n’est perçu que par ses effets. La connexion que l’on a avec le poids est infime car il mobilise tout le corps.

Incarnant la matérialité, le poids impose nécessairement une limite physique. Loin d’être uniquement la prison de l’esprit, il définit aussi le cadre dans lequel l’homme évolue et innove. Son pouvoir limitant a depuis longtemps poussé l’homme à vouloir le défier.



Bibliographie



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