Juliette Nobile
Mouler la pierre
Caractérisation des matériaux composites à base minéraleet de leur emploi dans le design et l’architecture
En partant de l'identification d’une problématique majeure dans les domaines de la création : celle de la disponibilité des ressources, cet écrit introduit dans un premier temps, par le chapitre ex materia, des recherches autour de la mise en œuvre de matières recomposées et agglomérées. Celles-ci témoignent d’une nécessité croissante de réemploi de leurs matières originelles souvent altérées et qualifiées d’ “abjectes”. Nous introduisons des exemples historiques, tels que le carton-pierre, et contemporains, comme le procédé de lithosynthèse.
Ces matières composites sont présentées sous le prisme de leur histoire, de leurs propriétés et de leurs perceptions, en tant que sous-matériaux et matières factices. Depuis toujours, elles suscitent des réactions ambivalentes, entre admiration et rejet.
Dans un second temps, cet écrit met en lumière les qualités performantes, esthétiques, sensorielles, techniques et formelles de ces matériaux composites, en s’appuyant sur des projets de design contemporains, qui témoignent d’un intérêt pour leur emploi aujourd’hui. Soulevant ainsi des questionnements autour d’une néo-matérialité, ces projets et cet écrit tentent de définir un nouveau rapport à la matière minérale : en laissant place à une matière naturelle mise en morceaux.
Dans le dernier temps d'écriture de ce mémoire, nous nous pencherons sur l’emploi de ces matériaux composites minéraux dans l’architecture. Nous nous intéresserons à la notion d’enveloppe, qui représente la surface d’application majeure de ces matières. Pour préciser cette réflexion, nous nous concentrerons sur un composite minéral : la terre chamottée. Cette terre augmentée réunit les propriétés thermiques naturelles de l’argile et par l’ajout de chamottes (terres réfractaires inertes concassées incorporées au mélange) une résistance aux chocs thermiques.
Ce chapitre s’ouvrira sur un projet annexe, qui portera sur la conception d’éléments d’architecture en terre chamottée. Ces objets d’architecture seront étudiés à travers leurs formes, leurs surfaces, leurs propriétés, leurs modes d’assemblage et leurs systèmes de fixation.
1/3 : Ex materia
︎ Octobre 2024
2/3 : Le composite minéral en surface et en profondeur
︎ Novembre 2024
3/3 : Enveloppes minérales composites
︎ Décembre 2024
Chapitre 1
Ex materia
Au cours de l’histoire, la création, confrontée au manque de ressources et, aujourd'hui, aux défis écologiques, s’est tournée vers des matériaux de substitution. Bien que souvent perçus comme moins authentiques, ces matériaux offrent de nouvelles expériences sensorielles. Le chapitre "Ex materia" explore comment ces matières, malgré leur caractère parfois “abject”, peuvent acquérir une profondeur et une sensibilité inédites.

Dessin d’un échantillion de carton pierre, mai 2024
Alliage de carton bouilli, de colle animale, de poudre de pierre, d’argile et d'huile de lin.
Dans notre monde, la problématique de la gestion et de la disponibilité des ressources naturelles donne le tempo au domaine de la création.
Dans quelle mesure pouvons-nous continuer de créer dans un monde aux ressources limitées ? Pouvons-nous transformer notre réalité matérielle et transformer notre rapport à la création ex nihilo ︎1︎ en une création ex materia ︎2︎?
Si nous regardons autour de nous, divers procédés de fabrication et matières ont été mis en place afin de réagir aux alertes lancées. On peut constater par exemple, l’emploi généralisé de matières similis ︎3︎ et de recompositions. Malgré leur valeur inférieure au matériau initial, naturel et historique, elles prennent davantage de place dans les projets de création et pour cause, elles sont généralement disponibles en quantité et sont plus accessibles financièrement. On pourrait penser que ces matières factices ︎4︎, de remplacement, ont toujours eu comme intention de nous tromper, qu’il est impossible de fabriquer, de créer quelque chose d'intéressant en singeant la matière, en présentant un ersatz ︎5︎ du matériau.
Seulement, si nous anticipons la modification de notre rapport à ces dernières, la matière ex materia peut être comprise comme une recherche de nouvelles sensations, de nouvelles expériences et de nouvelles formes. Ce premier chapitre tente d’identifier ces possibles et de répondre à l’interrogation suivante :
En quoi donner chair à de l’abject ︎6︎ accorde-t-il une âme et une sensibilité aux matériaux de substitution ?
Dans quelle mesure pouvons-nous continuer de créer dans un monde aux ressources limitées ? Pouvons-nous transformer notre réalité matérielle et transformer notre rapport à la création ex nihilo ︎1︎ en une création ex materia ︎2︎?
Si nous regardons autour de nous, divers procédés de fabrication et matières ont été mis en place afin de réagir aux alertes lancées. On peut constater par exemple, l’emploi généralisé de matières similis ︎3︎ et de recompositions. Malgré leur valeur inférieure au matériau initial, naturel et historique, elles prennent davantage de place dans les projets de création et pour cause, elles sont généralement disponibles en quantité et sont plus accessibles financièrement. On pourrait penser que ces matières factices ︎4︎, de remplacement, ont toujours eu comme intention de nous tromper, qu’il est impossible de fabriquer, de créer quelque chose d'intéressant en singeant la matière, en présentant un ersatz ︎5︎ du matériau.
Seulement, si nous anticipons la modification de notre rapport à ces dernières, la matière ex materia peut être comprise comme une recherche de nouvelles sensations, de nouvelles expériences et de nouvelles formes. Ce premier chapitre tente d’identifier ces possibles et de répondre à l’interrogation suivante :
En quoi donner chair à de l’abject ︎6︎ accorde-t-il une âme et une sensibilité aux matériaux de substitution ?
︎1︎Création partant de rien, du néant. Elle est souvent rattachée aux créations divines (CNRTL).
︎2︎ Création partant de l’existant (CNRTL).
︎3︎Issu du latin similis « semblable », exprime l'idée de ressemblance, d'imitation par rapport à ce qui est désigné (CNRTL).
︎4︎Valérie Nègre, “Transformer la matière : la vogue du carton et le gout du factice”, L’art et la matière. Les artisans, les architectes et la technique, Classiques Garnier, coll. “Histoire des techniques”, 2016.
︎5︎Produit de remplacement, employé à défaut du produit normalement ou traditionnellement employé.
William Morris écrit en 1894 l'âge de l'ersatz “De même que l'on nomme certaines périodes de l'histoire, l'âge de connaissances, l'âge de la chevalerie, l'âge de la foi, etc. ainsi, pourrais-je baptiser notre époque « l’âge de l'ersatz ».
︎6︎Qui est méprisé par sa bassesse et par sa dégradation morale (CNRTL).
︎2︎ Création partant de l’existant (CNRTL).
︎3︎Issu du latin similis « semblable », exprime l'idée de ressemblance, d'imitation par rapport à ce qui est désigné (CNRTL).
︎4︎Valérie Nègre, “Transformer la matière : la vogue du carton et le gout du factice”, L’art et la matière. Les artisans, les architectes et la technique, Classiques Garnier, coll. “Histoire des techniques”, 2016.
︎5︎Produit de remplacement, employé à défaut du produit normalement ou traditionnellement employé.
William Morris écrit en 1894 l'âge de l'ersatz “De même que l'on nomme certaines périodes de l'histoire, l'âge de connaissances, l'âge de la chevalerie, l'âge de la foi, etc. ainsi, pourrais-je baptiser notre époque « l’âge de l'ersatz ».
︎6︎Qui est méprisé par sa bassesse et par sa dégradation morale (CNRTL).
1. Réhabiliter “l’abject”
Abject est un mot tiré du latin abjectus, qui veut dire « abaisser, rejeter, mépriser ». Dans cet écrit, nous l’entendons comme qualificatif d’un corps “délaissé et peu valorisé”.
François Dagognet, philosophe français du XXIe siècle, a consacré une grande partie de ses écrits à la réhabilitation de la matière. Il a fait le constat de désaffections ︎7︎ de l’homme pour certaines de ses conditions et états physiques ︎8︎. Cet ensemble d'entités qu’il énumère et nomme “matières abjectes” ︎9︎ne sont plus présentées comme des ressources adulées mais seulement comme des tas amassés qui s'accumulent et nous dérangent.
Dans cet ouvrage de référence et qui a grandement influencé cet écrit, Dagognet ne s’avise pas seulement de relater ce désintérêt constaté, il présente ce qu’il nomme une “philosophie écologique”, une réflexion qui engage à la reconsidération de ces matières pour un monde de créations prospères.
Sa remarque est d’autant plus portée par l’absurdité de continuer aujourd’hui à utiliser des matières “nobles”. Avec du recul, nous pouvons déjà constater les dégâts causés par nos actions au sein de ressources naturelles. En étudiant ces sous-matériaux ︎10︎ déconsidérés pour cause de leur dégradation, Dagognet expose leur dualité de matières rejetées mais aussi sensibles. Il redéfinit leur intérêt en présentant leurs histoires et leurs qualités intrinsèques, non valorisées de manière poétique. Par conséquent, remises en avant, ces matières représentent des possibilités créatives et des sujets à étudier et à rééditer.
A. RUDYTES LUTYTES (de rudus : le gravier et lutum : la boue)
On notera, deux matières abjectes qui habitent en majorité les pensées de Dagognet. Ce sont les matières en grain et les matières molles. La poussière et la matière en grain sont introduites comme des matières témoins : “Le moindre fragment, la plus fine particule conserve des liens, si ténus soient-ils, avec ce dont ils ont été détachés, c’est pourquoi nous sommes sensibles aux disciplines qui apprennent à examiner ou à reconnaître cette relation persistante” ︎11︎ “La pierre pulvérisée est-elle encore la même pierre ou est-elle encore une pierre ? Descartes le pense ; il la tient probablement pour une agglutination d’éléments semblables et donc il ne la réduit pas à ses grains.” ︎12︎
Ces fragments ︎13︎ habituellement perçus tels des particules infimes, envahissantes, sales et à bannir, se voient alors obtenir une nouvelle entité, un nouveau caractère d’archive. Dagognet propose une nouvelle lecture de ces entités qu’il rapproche à leur corps premier, unique et complet. Le grain n’en faisant plus partie, il gagne en importance : par son détachement, il raconte aussi sa propre histoire, celle d’entité libre.






Les oubliés de la roche, série de photographies argentiques personnelles
réalisée dans une carrière abandonnée de Moca au Portugal (39.461877, -8.814818), février 2024
Elle met en avant les vestiges d’une production d'extraction, les amas de matières non valorisées
︎7︎ Perte ou diminution de l'affection, de l'intérêt que l'on éprouvait pour quelqu'un ou quelque chose (CNRTL).
︎8︎ Cf. François Dagognet, Des détritus, des déchets, de l’abject, coll. “Les empécheurs de penser en rond”, 1998.
︎9︎ Ibid.
︎10︎ Inspiré de la définition de sous-produit : “Produit secondaire obtenu au cours de la fabrication du produit principal. Mauvaise imitation”. Les sous-matériaux sont des matières secondaires obtenues au cours de dégradation de la matière première, principale. Ils peuvent être perçus comme des imitations.
︎11︎ François Dagognet, Des détritus, des déchets, de l'abject, une philosophie écologique, op. cit., p. 13.
︎12︎ François Dagognet, Corps réfléchis, Éditions Odile Jacob, 1990, p. 174.
︎13︎ Dans Des choses et d’autre de Bruno Munari, le mot fragment est défini comme des morceaux encore (ou pour toujours) non identifiés. Un fragment est quelque chose d’inconnu, un corps fantastique et imprévu. Chap. Reconstitution théorique d’objets imaginaires. p. 234.
B.
L’AGGLOMÉRAT
Dagognet reprend sa posture de matériologue et dresse aussi le portrait des matières pêle-mêle, des agglomérats, des matières molles aux charges hétérogènes qu’il qualifie “de mixte d’ordre et de désordre”. ︎14︎
Il les définit ainsi comme étant “apparemment neutres et inertes, mais qui s'accrochent à nous, s'agrippent à nos doigts, de même qu'elles s'accrochent à nos vêtements, qu’elles salissent. On ne peut plus s’en détacher facilement.” ︎15︎En les présentant ainsi, Dagognet souligne un rapport au dégoût et à l'ennui mais il soutient également, une sorte d’impossibilité affective de s’en détacher.
Jean-Paul Sartre et Gaston Bachelard, écrivains et philosophes majeurs du XXe siècle, font eux aussi des éloges de la viscosité et des matières colloïdales ︎16︎, qu’ils décrivent comme s’adaptant à nos désirs de mise en forme et présentant des caractéristiques remarquables : “Le pâteux s’offre de lui-même à nos opérations, sorte de gélatine ou de purée frappée d’inconsistance et donc non résistante. On sent qu’on pourra la plier ou la façonner dans tous les sens.” ︎17︎ “Comment oublier… l’huile silencieuse, le miel adhérent, les pâtes, les boues, les glaises…? Toutes choses qui reviennent vers le solide sans doute, mais qui en contredisent certains caractères primordiaux”. ︎18︎
Ainsi, Dagognet, Sartre et Bachelard requestionnent tous les statuts de plusieurs états de matières abjectes. Les pâtes visqueuses qui font se rencontrer des particules et des liants d’origines diverses deviennent un champ d'écriture et de remarques pertinentes dans un monde qui se voit contraint de faire avec.
Ces matières colloïdales peuvent-elles représenter un terrain d'enquête dans la valorisation de matières abjectes ? Peuvent-elles faire la démonstration d'une matérialité composée ? Peuvent-elles accorder à leurs composants une nouvelle identité ?
Dagognet reprend sa posture de matériologue et dresse aussi le portrait des matières pêle-mêle, des agglomérats, des matières molles aux charges hétérogènes qu’il qualifie “de mixte d’ordre et de désordre”. ︎14︎
Il les définit ainsi comme étant “apparemment neutres et inertes, mais qui s'accrochent à nous, s'agrippent à nos doigts, de même qu'elles s'accrochent à nos vêtements, qu’elles salissent. On ne peut plus s’en détacher facilement.” ︎15︎En les présentant ainsi, Dagognet souligne un rapport au dégoût et à l'ennui mais il soutient également, une sorte d’impossibilité affective de s’en détacher.
Jean-Paul Sartre et Gaston Bachelard, écrivains et philosophes majeurs du XXe siècle, font eux aussi des éloges de la viscosité et des matières colloïdales ︎16︎, qu’ils décrivent comme s’adaptant à nos désirs de mise en forme et présentant des caractéristiques remarquables : “Le pâteux s’offre de lui-même à nos opérations, sorte de gélatine ou de purée frappée d’inconsistance et donc non résistante. On sent qu’on pourra la plier ou la façonner dans tous les sens.” ︎17︎ “Comment oublier… l’huile silencieuse, le miel adhérent, les pâtes, les boues, les glaises…? Toutes choses qui reviennent vers le solide sans doute, mais qui en contredisent certains caractères primordiaux”. ︎18︎
Ainsi, Dagognet, Sartre et Bachelard requestionnent tous les statuts de plusieurs états de matières abjectes. Les pâtes visqueuses qui font se rencontrer des particules et des liants d’origines diverses deviennent un champ d'écriture et de remarques pertinentes dans un monde qui se voit contraint de faire avec.
Ces matières colloïdales peuvent-elles représenter un terrain d'enquête dans la valorisation de matières abjectes ? Peuvent-elles faire la démonstration d'une matérialité composée ? Peuvent-elles accorder à leurs composants une nouvelle identité ?
︎14︎ Ibid., p. 99.
︎15︎ Ibid, p. 98.
︎16︎Particules dispersées dans un fluide ou encore un solide de type visqueux. CNRTL.
︎17︎Jean-Paul Sartre, L'Être et le Néant, Gallimard, 1943, p.683.
︎18︎Gaston Bachelard, Les intuitions atomiques, Boivin, 1933, p. 23.
2. Composer avec l’abject :
définition de nouvelles propriétés
Ainsi, la matière molle et celle en grain, deviennent lors de leurs agglomérations des matières colloïdales : des composites ︎19︎. Dès le début du XIXe siècle, époque où l'on se doit d’investir dans les matériaux de construction, de fabrication et d’ornements moins onéreux, on constate un intérêt grandissant pour ses sous-matériaux. Grâce à leur grande disponibilité, de nombreuses recherches de pâtes et de matières agglomérées ont été engagées. Ces dernières, et leurs potentiels formels, ont représenté une quête et un tournant dans l’histoire des techniques.
A. PIERRE EN CARTON
On notera par exemple la mise en place du carton-pierre ︎20︎. Ce matériau est un alliage de carton bouilli, de colle animale, de poudre de pierre, d’argile et d'huile de lin. Sa composition fait se rencontrer la matière cellulose et le minéral ; et pour cause, parce qu’on cherche à utiliser majoritairement les chutes des carrières de calcaire et celles des imprimeurs. Cette composition particulière accorde au carton-pierre son nom oxymorique, qui fait également écho à ses propriétés physiques : il est reconnu pour sa légèreté qui lui a permis d'être employé massivement dans la décoration de bas-reliefs à grande échelle ainsi que pour sa dureté et sa résistance aux intempéries, qui rappellent la pérennité de la roche.


1/ À gauche : modèles de chapiteaux en carton-pierre, Romagnesi (vers 1825)
2/ À droite : Catalogue Virebent, pilastres moulurés mécaniquement et chapiteaux moulés
en carton-pierre (vers 1836)︎21︎
2/ À droite : Catalogue Virebent, pilastres moulurés mécaniquement et chapiteaux moulés
en carton-pierre (vers 1836)︎21︎
︎19︎Un matériau composite peut être défini d'une manière générale comme l'assemblage de deux ou plusieurs matériaux, l'assemblage final ayant des propriétés couplant les propriétés de chacune des phases. Les renforts de fibres dans une matrice constituent un exemple où les fibres sont utilisées en renfort de la matrice. La matrice assure la cohésion et l'orientation des fibres, elle permet également de transmettre les sollicitations auxquelles sont soumises les pièces. Les matériaux ainsi obtenus sont très hétérogènes et anisotropes. Glossaire des matériaux composites, CARMA, 2006.
︎20︎ Première présentation du procédé « carton-pierre» par Louis-Alexandre Romagnesi à l’Exposition nationale des produits de l'industrie agricole et manufacturière française de 1823.
Un matériau servant à faire des ornements de moulures ou décors de plafonds, constitué d’un mélange de papier de soie bouillie, de colle de peau versée à chaud et de craie ayant, avant séchage, la consistance d’une pâte homogène. Récompensé par une médaille de bronze en 1823 et médaille d’argent en 1827.
︎21︎ Valérie Nègre, L’ornement en série. Architecture, terre cuite, carton-pierre, Sprimont, Mardaga, 2006.
Dagognet fait remarquer la contemporanéité de ce genre de matériau, qui ouvre à l'homme de nouvelles pistes créatives : “Hier : on ne pouvait pas disjoindre, en effet, le lourd et le solide, le léger et le mince, le dur et le rebondissant, l’épais et l’isolant : or les associations minérales-organiques créent à profusion des substances déroutantes et quasi surréalistes.” ︎22︎
B. LA PIERRE MOLLE
C’est également d’un point de vue physique et de mise en forme que ces matériaux composites permettent aux créations un champ d’application plus large et surprenant.
Tout comme les composants du carton-pierre qui une fois pétris font place à une pâte molle et plastique, un autre procédé nommé lithosynthèse ︎23︎, développé par l’entreprise Minéalithe permet d'agglomérer des rebuts et poudres de pierres sans passer par la calcination de ces dernières. Cette agglomération est rendue possible par l’ajout d’un liant, un “inducteur bi-composant à base de minéraux naturels liquides” ︎24︎ comme nous le précise François Waendendries, son fondateur.
Procédé de lithosynthese, série de photographies argentiques personnelles
réalisée dans le laboratoire de Minéalithe (Sissy, France), octobre 2024
B. LA PIERRE MOLLE
C’est également d’un point de vue physique et de mise en forme que ces matériaux composites permettent aux créations un champ d’application plus large et surprenant.
Tout comme les composants du carton-pierre qui une fois pétris font place à une pâte molle et plastique, un autre procédé nommé lithosynthèse ︎23︎, développé par l’entreprise Minéalithe permet d'agglomérer des rebuts et poudres de pierres sans passer par la calcination de ces dernières. Cette agglomération est rendue possible par l’ajout d’un liant, un “inducteur bi-composant à base de minéraux naturels liquides” ︎24︎ comme nous le précise François Waendendries, son fondateur.













Procédé de lithosynthese, série de photographies argentiques personnelles
réalisée dans le laboratoire de Minéalithe (Sissy, France), octobre 2024
︎22︎ François Dagognet, Corps réfléchis, op. cit., p.65.
︎23︎Réaction chimique qui recrée, en accéléré, les processus de formation des pierres et des roches. Site de Minéalithe, https://minealithe.com/
︎24︎ François Waendendries, fondateur de Minéalithe, interview réalisée le 9/10/2024.
︎23︎Réaction chimique qui recrée, en accéléré, les processus de formation des pierres et des roches. Site de Minéalithe, https://minealithe.com/
︎24︎ François Waendendries, fondateur de Minéalithe, interview réalisée le 9/10/2024.
Ce procédé breveté donne place à des “pâtes de pierre molle” ︎25︎, qui se rapprochent dans leurs manipulations et leur mise en forme à celles de l’argile ︎26︎, du papier mâché ou du plâtre.
Comme ces autres matières comparables, le carton-pierre et la matière lithosynthétisée sont alors utilisés estampés ︎27︎aux doigts ou coulés dans des moules en résine souple, en plâtre ou en cuivre, qui passeront ou non sous l’action d’une presse. Ces pâtes de poudres minérales agglomérées ont été et sont aujourd'hui appréciées pour “la netteté des contours et des surfaces : sans réparage” ︎28︎ qu'elles permettent.
Ces composites montrent alors des qualités inégalables et paradoxales de la pierre originelle : celle-ci ne se taille et ne s’usine plus ; elle se moule et se modèle.
Ces pierres artificielles impliquent une redéfinition possible de la matière noble à notre époque, qui se voit avec un peu de patience ou de chimie être recomposée, voire améliorée. Cette nouvelle définition est soutenue par Dagognet, qui voit en elle une identité sensible et philosophique : “Nous pensons que ces produits du monde moderne transforment les travaux et l’environnement. Nous entrons dans l’ère des ingrédients moulables, à la fois souples, légers, minces et durs. Il convient d’ajuster la sensibilité et la culture à ces “nouveaux envahisseurs” ︎29︎ “L’artificiel est devenu notre monde : apprenons à le reconnaître”. ︎30︎
D’autres exemples de sous-matériaux agglomérés sont aujourd’hui ancrés dans nos pratiques, au-delà de toute quête d'imitation et de réduction des coûts ; ils ont tous su améliorer et mettre en avant les qualités des matériaux originaux. On peut énumérer les cuirs recomposés et végétaux qui s’engagent dans des démarches écologiques et de protection animale. Les bois agglomérés, issus des filières de valorisation des déchets de l’industrie de bois, ont pour leur part su répondre aux problématiques de déformation des bois massifs à l’occasion de changements de températures. Les grès chamottés, qui permettent à l’argile encore crue, une qualité structurelle fortifiée, une amélioration de son comportement au séchage et à la cuisson. La chamotte diminue les risques de fissures et d’affaissements. De plus, elle accorde à la terre un grain perceptible à l'œil et au toucher.
Comme ces autres matières comparables, le carton-pierre et la matière lithosynthétisée sont alors utilisés estampés ︎27︎aux doigts ou coulés dans des moules en résine souple, en plâtre ou en cuivre, qui passeront ou non sous l’action d’une presse. Ces pâtes de poudres minérales agglomérées ont été et sont aujourd'hui appréciées pour “la netteté des contours et des surfaces : sans réparage” ︎28︎ qu'elles permettent.
Ces composites montrent alors des qualités inégalables et paradoxales de la pierre originelle : celle-ci ne se taille et ne s’usine plus ; elle se moule et se modèle.
Ces pierres artificielles impliquent une redéfinition possible de la matière noble à notre époque, qui se voit avec un peu de patience ou de chimie être recomposée, voire améliorée. Cette nouvelle définition est soutenue par Dagognet, qui voit en elle une identité sensible et philosophique : “Nous pensons que ces produits du monde moderne transforment les travaux et l’environnement. Nous entrons dans l’ère des ingrédients moulables, à la fois souples, légers, minces et durs. Il convient d’ajuster la sensibilité et la culture à ces “nouveaux envahisseurs” ︎29︎ “L’artificiel est devenu notre monde : apprenons à le reconnaître”. ︎30︎
D’autres exemples de sous-matériaux agglomérés sont aujourd’hui ancrés dans nos pratiques, au-delà de toute quête d'imitation et de réduction des coûts ; ils ont tous su améliorer et mettre en avant les qualités des matériaux originaux. On peut énumérer les cuirs recomposés et végétaux qui s’engagent dans des démarches écologiques et de protection animale. Les bois agglomérés, issus des filières de valorisation des déchets de l’industrie de bois, ont pour leur part su répondre aux problématiques de déformation des bois massifs à l’occasion de changements de températures. Les grès chamottés, qui permettent à l’argile encore crue, une qualité structurelle fortifiée, une amélioration de son comportement au séchage et à la cuisson. La chamotte diminue les risques de fissures et d’affaissements. De plus, elle accorde à la terre un grain perceptible à l'œil et au toucher.
Chamottes urbaines, série de photographies personnelles
qui retrace des observations quotidiennes de matières agglomérées dans les villes, septembre 2024
qui retrace des observations quotidiennes de matières agglomérées dans les villes, septembre 2024
︎25︎Ibid.
︎26︎ Un nouvel artiste en 1844, Camaret, mérite d’être cité pour sa « pâte ductile comme la terre glaise qui acquiert une grande dureté au séchage et peut être vernie ». Isabelle Parizet, “Méthodologie de la prosopographie à l’époque contemporaine”, Annuaire de l'École pratique des hautes études, 2011, paragraphes 13. https://journals.openedition.org/ashp/1182
︎27︎ Procédé qui consiste à imprimer en creux ou en relief des lettres, des ornements, des figures sur un corps résistant.
︎28︎ Ibid., paragraphe 10.
︎29︎ François Dagognet, Corps réfléchis, op. cit., p. 209.
︎30︎ Ibid., p. 182.
︎26︎ Un nouvel artiste en 1844, Camaret, mérite d’être cité pour sa « pâte ductile comme la terre glaise qui acquiert une grande dureté au séchage et peut être vernie ». Isabelle Parizet, “Méthodologie de la prosopographie à l’époque contemporaine”, Annuaire de l'École pratique des hautes études, 2011, paragraphes 13. https://journals.openedition.org/ashp/1182
︎27︎ Procédé qui consiste à imprimer en creux ou en relief des lettres, des ornements, des figures sur un corps résistant.
︎28︎ Ibid., paragraphe 10.
︎29︎ François Dagognet, Corps réfléchis, op. cit., p. 209.
︎30︎ Ibid., p. 182.
3. L’abject appliqué : entre possibles et critiques
Malgré tous les bienfaits constatés de ces sous-matériaux, composites, il a été difficile à l'heure de leur création d'assumer leur légitimité. Dans leurs premières ambitions de réemploi et de mise en valeur des possibles de ces rebuts, les matières agglomérées ont aussi représenté pour certains une dégradation et une dépréciation de leur corps originel, défini et perçu comme corps lisse, pur et naturel. Si l’on remonte au XIXe siècle, le carton-pierre est développé et exporté en province et à l’étranger. Nous avons retrouvé des traces de son passage à la première Exposition universelle de 1851, en Angleterre. Ce nouveau matériau, aux composants naturels mais à l’association et propriétés artificielles, ne passe pas inaperçu pour le courant Arts and Crafts de William Morris ︎31︎et John Ruskin ︎32︎. Ces derniers postulent en effet, une vérité du matériau. Gottfried Semper ︎33︎, qui soutient cette même vision des Arts and Crafts, théorise le “principe d’ornement” et le “principe de revêtement de surface”, qu’il qualifie de “sortes d’habillages du mur porteur en maçonnerie, qui masquent l’expression pure des matériaux de construction. Ils soutiennent tous une “vérité constructive””︎34︎.
Selon eux, le camouflage des matières et la simulation sont des tromperies, qui n'ont pas lieu d'être. George Gilbert Scott, l’un des architectes anglais les plus prospères du XIXe siècle, qui a lu Ruskin et lui emprunte ses arguments moraux, va encore plus loin : selon lui, “confectionner de grands blocs équivalents aux blocs de pierre est une “pure honte”, une manière non “honorable”, “insultante et dégradante” de traiter le matériau.” ︎35︎
Toutefois, quel est aujourd’hui le statut de ces matières agglomérées, composites ?
Ne représentent-elles pas de nouvelles pistes de recherches possibles ? De nouvelles propriétés à exploiter ?
A. DEVELOPPER L’IMAGINAIRE PAR LE FACTICE
Comme nous l’avons vu dans le sous-chapitre précédent, les matières agglomérées sont parvenues à mêler des textures, des procédés de fabrication et des techniques propres aux différents arts appliqués et matériaux. Lorsque certains définissent ces possibles de “dépréciations” ︎36︎des matériaux, d’autres les emploient et les perfectionnent, c’est le cas de Éloise Richard Marschal, co-créatrice de l’Édition D'Offard, le pôle R&D de l’Atelier D’Offart, une maison de papier peint pionnière dans la revalorisation du carton-pierre. Lors d’une interview réalisée au cours de mes recherches, elle m’a énuméré les propriétés plastiques et esthétiques remarquables de la matière : “ Présentant à la fois un aspect très brut, il se travaille dans une finesse et permet des détails minutieux. C’est alors un matériau qui se prête à toute mise en forme et il le fait très bien. Il permet aussi une palette d'esthétiques : selon ce que l’on broie, le papier, les pigments, la charge minérale qui diffère, tous teinteront dans la masse la matière, permettant de travailler ses sous tons.” ︎37︎



Série de photographies argentiques personnelles
réalisée dans le pôle recherches et developement de l’atelier Doffart, mai 2024
réalisée dans le pôle recherches et developement de l’atelier Doffart, mai 2024
︎31︎ Fabricant, designer textile, imprimeur, écrivain, poète, conférencier, peintre, dessinateur et architecte britannique du XXe siècle. Il est célèbre pour ses œuvres littéraires et son engagement politique dans le courant socialiste de l’époque. Celui-ci prône l'amélioration de la qualité de vie des travailleurs manuels et de la classe ouvrière et ce, grâce à l'éducation et aux loisirs, et notamment à l'enseignement des arts appliqués.
︎32︎ Écrivain, poète, peintre et critique d'art britannique. Ses idées et ses préoccupations sont largement reconnues comme ayant anticipé l'intérêt pour l'environnementalisme, la durabilité et l'artisanat.
︎33︎ Architecte et professeur d’architecture du XIXe siècle.
︎34︎ Philippe Rahm, Histoire naturelle de l’architecture, comment le climats, les épidémies et les énergies ont façonné la ville et les bâtiments, 2020, p. 99.
︎35︎Valérie Nègre, L'ornement en série: architecture, terre cuite et carton-pierre, op. cit., p. 120.
︎36︎ Gottfried Semper, Science, industrie et art, 2012.
︎37︎ Éloïse Richard Marschal, créatrice de l’Édition D’offart, le département R&D de l’Atelier D’Offart, interview réalisée le 19/03/2024.
François Waendendries, fondateur de Minéalithe est un autre acteur de ce perfectionnement des possibilités de la matière composite à base de poudre de pierre. Son procédé de lithosythèse et principalement son “inducteur” permet d'agglomérer n’importe quelles charges minérales réduites en poudre et de lui accorder toutes ces propriétés naturelles. Ses composites de minéraux viennent jusqu'à imiter les impuretés de surface de la vraie pierre naturelle.
C’est d’ailleurs ces aspérités qui, pour Quatremère de Quincy, architecte, archéologue, philosophe, critique d'art du XIXe siècle, explique l'enchantement ressenti face à ces matières agglomérées. Il met en lumière dans son ouvrage, Le Jupiter olympien, le “charme” des mélanges des matières qu’il oppose à “l'unité de la matière monochrome”, qu’il décrit comme n’ayant “jamais offert à l’art ni de quoi captiver au même degré les sens, ni de quoi charmer autant les yeux”. ︎38︎
Dans le cas de ces deux matériaux, leur teinture et leur marbrage naturel, apportés par les pigments et charges minérales incorporés dans les mélanges, les rapprochent esthétiquement de leurs matériaux “originels” et “d’inspiration”. Les charges minérales et/ou autre corps réduit en poudre accordent une densité et un grain aux matières. Les liants naturels et/ou d’origine animale, agglomèrent, rigidifient et lustrent l’ensemble, ce qui rappelle le polissage du marbre. Ces matières plastiques, pouvant prendre l’empreinte parfaite des plus complexes décors, rivalisent alors avec les plus beaux ouvrages de pierre de taille.
Grâce à cette dernière caractéristique, l’homme parvient ainsi à satisfaire un rêve : « “Marboriser le plâtre”, “fondre le marbre”, “mouler la pierre” et tout cela à grande échelle. » ︎39︎
B. FASCINATION OU REJET
Ce jeu effréné d’amélioration des matériaux induit par une quête de création de matière à la hauteur de celle produite par la nature engage une fascination chez les artisans et la clientèle : celle de l’effet du simili, la contemplation de l’imitation.
C’est ce que souligne Bernard Barbier, professeur à l'école d’Art Mural de Versailles, enseignant en spécialité faux marbre et effets de matière : “il y avait au XIXe un goût et une intrigue de l’homme de vouloir tromper l'œil, il y a quelque chose de satisfaisant, mais c’est bien évidemment dans une dimension technique que s’élabore au départ ces matières d'imitation, le similaire était une réponse aux envies irréalisables par la matière naturelle”. ︎40︎
En revanche, comme dit précédemment, cet avis n’est pas partagé par tous. Les matériaux factices ︎41︎ relevant des agglomérats et des composites démocratisent l’utilisation des matières à caractère “nobles” et “précieux” tant bien en ornements ︎42︎que dans le bâti même de l’architecture. Ces dernières dans l’histoire détournent et contrent les pensées anciennes d’une architecture marqueuse sociale.
On compte cependant à l’époque, certains grands courtisans attirés par ces matériaux nouveaux et ingénieux qui éveillent des idées et rendent possibles des travaux originellement irréalisables. On n'hésitera donc pas à jouer du carton-pierre, que l’on retrouve à Versailles, “en lambris de toute hauteur de la salle du Sacre, traité en faux marbre pour garder la continuité avec la salle des Gardes de la Reine, située à côté”. ︎43︎ Dans son Opéra Royal, le carton-pierre recouvre les murs où il est peint afin d’imiter le bois et moulé pour présenter des décors de boiseries historiques. Il sera donc utilisé partout en marqueterie ou comme panneau décoratif pour imiter ces matériaux tant convoités dans les intérieurs de l’époque.
Ainsi, ces matières composites, agglomérées ︎44︎ et leurs mises en forme représentent un symbole de la culture qui les produit ; ils sont marqueurs d’une époque d’innovation dans laquelle apparaît le potentiel du réemploi de matières abjectes, réduites en poudre et sont ainsi porteurs d’un message pour l’avenir. Témoignant des avancées techniques et d’une considération des difficultés d'approvisionnement, les sous-matériaux séduisent par leur possibilité formelle et esthétique, leur nouveauté et leur caractère économique. Leur appropriation et emploi quotidiens par les industries et les artisans attestent d’une véritable révolution.
C’est d’ailleurs ces aspérités qui, pour Quatremère de Quincy, architecte, archéologue, philosophe, critique d'art du XIXe siècle, explique l'enchantement ressenti face à ces matières agglomérées. Il met en lumière dans son ouvrage, Le Jupiter olympien, le “charme” des mélanges des matières qu’il oppose à “l'unité de la matière monochrome”, qu’il décrit comme n’ayant “jamais offert à l’art ni de quoi captiver au même degré les sens, ni de quoi charmer autant les yeux”. ︎38︎
Dans le cas de ces deux matériaux, leur teinture et leur marbrage naturel, apportés par les pigments et charges minérales incorporés dans les mélanges, les rapprochent esthétiquement de leurs matériaux “originels” et “d’inspiration”. Les charges minérales et/ou autre corps réduit en poudre accordent une densité et un grain aux matières. Les liants naturels et/ou d’origine animale, agglomèrent, rigidifient et lustrent l’ensemble, ce qui rappelle le polissage du marbre. Ces matières plastiques, pouvant prendre l’empreinte parfaite des plus complexes décors, rivalisent alors avec les plus beaux ouvrages de pierre de taille.
Grâce à cette dernière caractéristique, l’homme parvient ainsi à satisfaire un rêve : « “Marboriser le plâtre”, “fondre le marbre”, “mouler la pierre” et tout cela à grande échelle. » ︎39︎
B. FASCINATION OU REJET
Ce jeu effréné d’amélioration des matériaux induit par une quête de création de matière à la hauteur de celle produite par la nature engage une fascination chez les artisans et la clientèle : celle de l’effet du simili, la contemplation de l’imitation.
C’est ce que souligne Bernard Barbier, professeur à l'école d’Art Mural de Versailles, enseignant en spécialité faux marbre et effets de matière : “il y avait au XIXe un goût et une intrigue de l’homme de vouloir tromper l'œil, il y a quelque chose de satisfaisant, mais c’est bien évidemment dans une dimension technique que s’élabore au départ ces matières d'imitation, le similaire était une réponse aux envies irréalisables par la matière naturelle”. ︎40︎
En revanche, comme dit précédemment, cet avis n’est pas partagé par tous. Les matériaux factices ︎41︎ relevant des agglomérats et des composites démocratisent l’utilisation des matières à caractère “nobles” et “précieux” tant bien en ornements ︎42︎que dans le bâti même de l’architecture. Ces dernières dans l’histoire détournent et contrent les pensées anciennes d’une architecture marqueuse sociale.
On compte cependant à l’époque, certains grands courtisans attirés par ces matériaux nouveaux et ingénieux qui éveillent des idées et rendent possibles des travaux originellement irréalisables. On n'hésitera donc pas à jouer du carton-pierre, que l’on retrouve à Versailles, “en lambris de toute hauteur de la salle du Sacre, traité en faux marbre pour garder la continuité avec la salle des Gardes de la Reine, située à côté”. ︎43︎ Dans son Opéra Royal, le carton-pierre recouvre les murs où il est peint afin d’imiter le bois et moulé pour présenter des décors de boiseries historiques. Il sera donc utilisé partout en marqueterie ou comme panneau décoratif pour imiter ces matériaux tant convoités dans les intérieurs de l’époque.
Ainsi, ces matières composites, agglomérées ︎44︎ et leurs mises en forme représentent un symbole de la culture qui les produit ; ils sont marqueurs d’une époque d’innovation dans laquelle apparaît le potentiel du réemploi de matières abjectes, réduites en poudre et sont ainsi porteurs d’un message pour l’avenir. Témoignant des avancées techniques et d’une considération des difficultés d'approvisionnement, les sous-matériaux séduisent par leur possibilité formelle et esthétique, leur nouveauté et leur caractère économique. Leur appropriation et emploi quotidiens par les industries et les artisans attestent d’une véritable révolution.
︎38︎ Antoine Chrysostome Quatremère de Quincy, Le Jupiter olympien, Didot, Paris, 1814, p. IX.
︎39︎Valérie Nègre, L’ornement en série. Architecture, terre cuite, carton-pierre, op.cit., p.9.
︎40︎Bernard Barbier, interview réalisée le 13/03/2024
︎41︎Valérie Nègre, “Transformer la matière : la vogue du carton et le goût du factice”, L’art et la matière. Les artisans, les architectes et la technique, Classique Garnier, coll. Histoire des techniques, Paris, 2016, p. 105.
︎42︎Du latin ornare, ordinare et qui signifie, mettre en ordre, introduire une logique dans ce qui était initialement le chaos.
“L'ornement est affaire de surface et de visibilité, donc de communication et de sensibilisation”. Marie José Mondzain, “Questionner l’ornement”, colloque MAD, 2011.
︎43︎Cyril Dericou, “La salle du Sacre tout en nuances”, Les carnets de Versailles, 2019, Chap. Transformations entremêlées.
︎44︎Amas naturel ou artificiel d'éléments divers. Dans le domaine de la minéralogie Amas de substances minérales hétérogènes, naturellement agglomérées. CNRTL
︎39︎Valérie Nègre, L’ornement en série. Architecture, terre cuite, carton-pierre, op.cit., p.9.
︎40︎Bernard Barbier, interview réalisée le 13/03/2024
︎41︎Valérie Nègre, “Transformer la matière : la vogue du carton et le goût du factice”, L’art et la matière. Les artisans, les architectes et la technique, Classique Garnier, coll. Histoire des techniques, Paris, 2016, p. 105.
︎42︎Du latin ornare, ordinare et qui signifie, mettre en ordre, introduire une logique dans ce qui était initialement le chaos.
“L'ornement est affaire de surface et de visibilité, donc de communication et de sensibilisation”. Marie José Mondzain, “Questionner l’ornement”, colloque MAD, 2011.
︎43︎Cyril Dericou, “La salle du Sacre tout en nuances”, Les carnets de Versailles, 2019, Chap. Transformations entremêlées.
︎44︎Amas naturel ou artificiel d'éléments divers. Dans le domaine de la minéralogie Amas de substances minérales hétérogènes, naturellement agglomérées. CNRTL
Conclusion
Depuis le XIXe siècle, une démarche de revalorisation des sous-matériaux est alors engagée par de nombreux créateurs. En se rattachant aux effets et qualités esthétiques des ressources nobles ainsi que par leurs propriétés physiques qui ont édifié notre monde, ces matières ont été et sont toujours au cœur de vifs débats, vacillant entre rejet et fascination.
En revanche, le fait de recourir aujourd’hui à l’agglomérat et aux matières composites se comprend comme un engagement des créateurs pour la pérennisation des composants. Leur assemblage reflète une nouvelle exploration du sensible, ce qui en fait à proprement parler des matières témoins.
En s’appuyant sur l’histoire de leur création et de leur emploi, il s’agira de démontrer dans la suite de cet écrit le renouveau des applications de ces matières ainsi que les qualités, les formes et les paramètres avec lesquels nous pouvons les composer.
Par quels moyens, procédés techniques et de fabrication pouvons-nous concevoir une expérience de l’agglomérat ?
Bibliographie
︎Ouvrages
BACHELARD Gaston, Les intuitions atomiques, Boivin, 1933.
CAILLOIS Roger, SCHUBNEL Henri-Jean, PARODI Gian Carlo, La lecture des pierres, Xavier Barral, 2014.
CHABAT Pierre, Dictionnaire des termes employés dans la construction, Ve A. Morel et cie, 1881.
CHARPIER Ambre, CHOMARAT-RUIZ Catherine, FÉTRO Sophie, GUÉGAN Victor, LAUDOUX Margot, et al.. “ 3. Les grands combats ”, Collectif DAM, Matérialité. 2022.
DAGOGNET François, Des détritus, des déchets, de l'abject, une philosophie écologique, éditeur, coll. “Les empêcheurs de penser en rond”, 1998.
DAGOGNET François, Corps réfléchis, Éditions Odile Jacob, 1990.
LATOUCHE Serge, L’Âge des limites, Éditions Mille et une nuits, 2012.
LEBRUN, Nouveau manuel complet du mouleur, Librairie encyclopédique de Roret, Paris, 1875.
LOOS Adolf, Parole dans le vide, Ivrea, 1994.
MORRIS William, L’âge de l’ersatz et autres textes contre la civilisation moderne, Éditions de l’encyclopédie des nuisances, 1996.
MUNARI Bruno, Des choses et d’autres, Éditions Pyramyd, 2016.
NÈGRE Valérie, L’ornement en série. Architecture, terre cuite, carton-pierre, Sprimont, Mardaga, 2006.
NÈGRE Valérie, “Transformer la matière : la vogue du carton et le goût du factice”, L’art et la matière. Les artisans, les architectes et la technique, Classique Garnier, coll. Histoire des techniques, Paris, 2016, p.105 - 118.
POUILLON Fernand, Les pierres sauvages, Éditions Seuil, 1964.
QUATREMÈRE DE QUINCY Antoine Chrysostome, Le Jupiter olympien, Didot, Paris, 1814.
RAHM Philippe, Histoire naturelle de l’architecture, comment le climats, les épidémies et les énergies ont façonné la ville et les bâtiments, Points, 2023.
RUSKIN John, Les sept lampes de l’architecture, L’esprit et les formes, 1849.
SARTRE Jean-Paul, L'Être et le Néant, Gallimard, 1943.
Sitographie
︎Articles de recherches
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CASCIARO Raffaele, “Entre stuc et papier mâché : sculptures polymatérielles de la Renaissance italienne”, cf. https://journals.openedition.org/techne/8689 [consulté le 02/09/2024].
ELIE-LEFEBVRE Delphine, HARTMANN Daniel et BALCAR Nathalie, « L’envers de la marqueterie Boulle : analyse des matériaux de collage », Technè [En ligne], 2020, cf. http://journals.openedition.org/techne/5982
GOLSENNE Thomas, « L’ornement aujourd’hui », Images Re-vues [En ligne], 2012, 10, cf. http://journals.openedition.org/imagesrevues/2416 [consulté le 02/09/2023].
GONIN PEYSSON Dominique, “Ce qui nous touche, ce que nous touchons : les matériaux émergents à l'épreuve de l'art contemporain : de nouvelles formes de rencontre des sensibilités entre l'homme et la matière” cf. https://ecm.univ-paris1.fr/nuxeo/site/esupversions/a35020d0-e306-41f7-a35b-2372eaac5838, [consulté le 12 mars 2024].
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︎Articles de presse
DERICOU Cyril, “Sous les ors, plâtre et carton”, Les Carnets de Versailles, 2019.
DERICOU Cyril, “La salle du Sacre tout en nuances”, Les Carnets de Versailles, 2019.
Podcast et vidéo
“Les coulisses de la plus célèbre carrière de marbre du monde” vidéo en ligne : URL https://www.youtube.com/watch?v=5yXBGirGPEI [consulté le 12 mars 2024].
“Pierre et architecture”, Podcast du fond de dotation verrecchia, émission du 18/09/2023
“La pierre”, vidéo en ligne : URL https://www.youtube.com/watch?v=0G9Dva8ZkpY&list=PLuz7h3sCakg_Thdig8tTtGOn7CNImjdfW&index=2 [consulté le 12 mars 2024].
“Portrait de PRÌA”, vidéo en ligne : URL https://www.youtube.com/watch?v=oGKIYzX5RZw [consulté le 12 mars 2024].
“Tracer, Tailler, Poser”, vidéo en ligne : URL https://www.youtube.com/watch?v=rDcnpn_0jsU [consulté le 12 mars 2024].
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