Juliette Nobile 



Mouler la pierre

Caractérisation des matériaux composites à base minérale
et de leur emploi dans le design et l’architecture


En partant de l'identification d’une problématique majeure dans les domaines de la création : celle de la disponibilité des ressources, cet écrit introduit dans un premier temps, par le chapitre ex materia, des recherches autour de la mise en œuvre de matières recomposées et agglomérées. Celles-ci témoignent d’une nécessité croissante de réemploi de leurs matières originelles souvent altérées et qualifiées d’ “abjectes”. Nous introduisons des exemples historiques, tels que le carton-pierre, et contemporains, comme le procédé de lithosynthèse.

Ces matières composites sont présentées sous le prisme de leur histoire, de leurs propriétés et de leurs perceptions, en tant que sous-matériaux et matières factices. Depuis toujours, elles suscitent des réactions ambivalentes, entre admiration et rejet.

Dans un second temps, cet écrit met en lumière les qualités performantes, esthétiques, sensorielles, techniques et formelles de ces matériaux composites, en s’appuyant sur des projets de design contemporains, qui témoignent d’un intérêt pour leur emploi aujourd’hui. Soulevant ainsi des questionnements autour d’une néo-matérialité, ces projets et cet écrit tentent de définir un nouveau rapport à la matière minérale : en laissant place à une matière naturelle mise en morceaux.

Dans le dernier temps d'écriture de ce mémoire, nous nous pencherons sur l’emploi de ces matériaux composites minéraux dans l’architecture. Nous nous intéresserons à la notion d’enveloppe, qui représente la surface d’application majeure de ces matières. Pour préciser cette réflexion, nous nous concentrerons sur un composite minéral : la terre chamottée. Cette terre augmentée réunit les propriétés thermiques naturelles de l’argile et par l’ajout de chamottes (terres réfractaires inertes concassées incorporées au mélange) une résistance aux chocs thermiques.

Ce chapitre s’ouvrira sur un projet annexe, qui portera sur la conception d’éléments d’architecture en terre chamottée. Ces objets d’architecture seront étudiés à travers leurs formes, leurs surfaces, leurs propriétés, leurs modes d’assemblage et leurs systèmes de fixation.



1/3 : Ex materia
︎ Octobre 2024
2/3 : Le composite minéral en surface et en profondeur
︎ Novembre 2024
3/3 : Enveloppes minérales composites
︎ Décembre 2024






Article 3 

Enveloppes minérales composites





Le composite minéral, mis en forme par le modelage et adaptable dans sa composition aux divers besoins de propriétés, représente un matériau incontournable dans la production de modèles techniques et fabriqués en série. 
En architecture, l’enveloppe en composite s’est largement developpée au cours des dernières années, dans la recherche d’une amélioration du confort thermique. Cette surface isolante, visible et caractéristique de l’oeuvre architecturale, a su employer et perfectionner le composite minéral pour qu’il devienne vecteur de performances pour le bâti. 





Studio KO, enveloppe du musée Yves Saint Laurent, Marrackech, Maroc, 2017.
L’ensemble de la façade est composée de briques de terre cuites et de granito. Ces deux materiaux sont issus de carrières situées à proximité de Marrackech.

    Dans le prolongement de notre exploration des composites minéraux, ce chapitre s’attarde sur leur application à l’architecture, en mettant en lumière leurs potentiels esthétique et technique.

    Appliqués principalement au bâti en tant qu’enveloppe, les composites deviennent les éléments centraux de l'esthétique et de la protection de l'œuvre architecturale.

    En effet, l'enveloppe, exposée aux diverses intempéries et changements climatiques, permet de pérenniser les fondations. De surcroît, en ajoutant une épaisseur ︎1︎ au mur porteur, l’enveloppe en composite permet de renforcer l’isolation et/ou d’apporter davantage de confort dans les intérieurs.

    Les composites minéraux présentent une densité, une granulométrie, une réflectivité et un ancrage au sein de l’environnement qui influent directement sur les performances thermiques de l'œuvre architecturale. On considère leur forte inertie thermique ︎2︎comme leur atout majeur. À l'ère de la sobriété énergétique, cette propriété du composite minéral est à considérer grandement.

    L’enveloppe minérale renvoie aussi à l’accès à une ambiance caractéristique marquée par une dualité entre liberté et enfermement. Intrinsèquement liée à la terre ︎3︎, elle s’inscrit dans une vision de l’architecture qui conjugue expérience du sensible et contraintes techniques. Ces édifices visent en effet un équilibre entre l’imaginaire produit par la matière et les propriétés réelles de cette dernière.

    Le premier temps de ce chapitre portera donc sur cette notion d’enveloppe en composite minéral.

    A partir de là, nous nous concentrerons sur ses éléments composants. Les matériaux composites, appliqués à l'architecture, prennent la forme d’objets d'architecture tels que des tuiles, des briques et des carreaux. Nous mettrons en avant, dans un deuxième temps, leur rôle primaire dans la conception d’une œuvre architecturale et leur rôle concret dans son amélioration et sa sophistication.

    Pour conclure ce mémoire, nous nous pencherons sur un composite minéral spécifique : la terre chamottée︎4︎, qui fait l'objet d’un projet annexe. Il s’agit de s’appuyer sur ce matériau pour concevoir une collection d’objets d’architecture qui font preuve à la fois de leurs qualités thermiques, liées aux propriétés de l’argile et de leurs capacités structurelles et de résistance, acquises par l’ajout de la chamotte.


︎1︎ “Les systèmes : enveloppes, peaux, multiples peaux relèvent d’une analogie au vêtement et à ses épaisseurs textiles protectrices et superposables”, Reflexion sur l’enveloppe du bâtiment, Jean pierre Campredon, Daniel Croci, Marie-Juliette Verga, p. 7.

︎2︎ Définition : L’inertie thermique d’un bâtiment ou d’une pièce de ce bâtiment est sa capacité à amortir les variations de température intérieure. Un bâtiment à forte inertie thermique aura une température intérieure naturellement stable, malgré de fortes variations des gains de chaleur qui pourraient résulter de gains solaires par les vitrages. Cette inertie dépend de plusieurs caractéristiques : les possibilités d’échanges thermiques des matériaux avec l’ambiance intérieure, leur capacité de stockage de la chaleur et d’isolation thermique du bâtiment.

︎3︎“Malgré l’importance des phénomènes de transfert, il paraît difficile de concevoir l’architecture en dehors d’un milieu. Dans ses formes originales, l’art est fortement attaché à la terre, soumis à la commande, fidèle à un programme. Il élève ses monuments sur un sol qui fournit ses matériaux et d'autres. La brique, la pierre, le marbre, les matériaux volcaniques ne sont pas purs éléments de couleur, mais éléments de structure”, Vie des formes, Henri Focillon, p. 91.

︎4︎ Définition : Matériaux calciné et/ou refractaire réduit en grains plus ou moins fins et incorporés à l’argile. La chamotte est obtenu généralement à partir de débris de pièces cuites.

1. Une masse polylithique



 
    Au vu des possibilités thermiques et de l'apport sensible de l’enveloppe minérale définie en introduction, l’architecture contemporaine préconise largement son emploi aujourd’hui. Souvent réduite à une apparence simplifiée : des surfaces planes, blanches et lisses. Le mur et son enveloppe sont en réalité des entités composites complexes. Ils forment ensemble une masse polylithique︎5︎ : une stratification de matériaux, qui témoigne de la nécessité de convoquer divers savoir-faire et matières afin de former un projet architectural. Ces stratifications, tout comme celles des couches terrestres, fournissent des informations précieuses sur l’ensemble sédimenté ou cimenté. À travers la lecture des couches murales, nous pouvons déterminer et pointer l’âge du bâti grâce aux techniques employées et nous pouvons aussi identifier les conditions climatiques de la zone construite︎6︎par les composants sélectionnés et leur épaisseur.


Schéma de mur polylithique composé d’une structure métallique et de parements L’ossature métallique permet d’alléger l’ensemble appareillé

    Cette structure interne et stratifiée peut prendre de multiples formes dans l’architecture contemporaine. Aujourd’hui, le système le plus efficace est celui de l’ossature qui combine une structure métallique sur laquelle sont disposés des parements. Une autre forme d’enveloppe composite, historique cette fois, est celle en terre crue renforcée par des fibres naturelles et des structures en bois. Chacune de ces enveloppes minérales polylithiques incarne donc une union de matériaux associés pour produire une enveloppe performante. Cette collaboration justifie ainsi l’emploi des composites, capables de s’adapter et de répondre aux exigences fonctionnelles.


                A. L’ENVELOPPE PERFORMANTE


    Nés de l’artifice humain, les composites minéraux mêlent des matériaux naturels et des charges performantes pour répondre à une grande diversité de besoins. Leur composition variée (terre crue, mortier, terre cuite, chamottée ou autres) leur confère des propriétés spécifiques. Ces dernières, héritées de la pierre et de la terre, incluent l’absorption thermique, la conduction contrôlée de la chaleur, la régulation hygrométrique, la robustesse et la résistance au feu. Principalement accordées par la matrice, ces caractéristiques sont améliorées, optimisées ou renforcées par les charges ajoutées.

    Dans leur rôle d’enveloppe, les parois et murs en composites minéraux, tout comme ceux en pierre ou en terre, influent sur les conditions de vie intérieure. En fonction des climats, ces matériaux jouent un rôle de régulateurs qui limitent la déperdition thermique, captent et stockent l’énergie solaire, ou encore modulent la ventilation, la luminosité et l’humidité.

    Les entreprises spécialisées dans la fabrication d'éléments de construction en terre crue, telles que Amàco, Cycle Terre et CRAterre, tâchent à valoriser cette matière minérale composite (argiles, sables et paille) à travers des projets de construction fonctionnels et efficaces. Ce matériau composite y est employé comme mur porteur grâce aux techniques vernaculaires︎7︎ du pisé︎8︎ et de l’adobe︎9︎, ainsi qu’en tant qu’enveloppe isolante à travers la technique du torchis︎10︎.



                B. L’ENVELOPPE SYMBOLIQUE


    Au-delà de ses qualités techniques, l’enveloppe est un objet profondément symbolique ︎11︎. Les corps enveloppés sont magnifiés et protégés par cet élément rajouté qui les entoure en s'adaptant à leurs formes. Le mur accueille et favorise leur installation. Il les laisse prendre place sur toute sa hauteur et leur confère un statut d'œuvre monumentale.

    Cette idée du mur symbolique et support d’expression est une notion que développe Evelyne Père-Christin : “Quand le mur, si souvent et injustement associé à l'idée d’obstacle et d’enfermement, se donne comme support à l’expression des hommes, quand il s’offre pour être décoré, détourné, gravé, traversé, quand il se fait porte-parole, il peut devenir symbole de liberté”. ︎12︎

    Cette nouvelle lecture du mur comme objet ambivalent, qui oscille entre renfort de protection et surface d’expression, ouvre une réflexion sur ses éléments constitutifs et leur dessin. Les tuiles, les briques et les carreaux sont depuis toujours des objets d’architecture issus de l’expression plastique de l’homme. L’art des azulejos en est un exemple concret. Les azulejos sont des carreaux de faïence, traditionnellement ornés de couleur bleu cobalt, qui décorent les façades de nombreux bâtiments au Portugal, en particulier dans la région de Lisbonne. Au-delà de leur apport esthétique, les azulejos ont joué un rôle-clé dans la reconstruction de la ville après le grand séisme de 1755. Les bâtiments, fissurés et endommagés par la catastrophe, ont été renforcés par le pavage de leurs murs porteurs avec ces carreaux.

    La manufacture historique d’azulejos portugais, Viúva Lamego, s’engage dans la pérennisation de cet art. Elle collabore avec de nombreux designers et artistes pour démontrer que cet artisanat, en plus de ses qualités techniques, constitue également un support de création artistique. Ces carreaux historiques, qui ont permis de reconstruire les murs d’une ville, deviennent alors des tableaux.

    L’une de leurs récentes collaborations à été réalisée avec Noé Duchauffour-Lawrance. Il a employé des carreaux en terre brune chamottée pour monter des panneaux séparateurs, dont les ornements en émail proviennent des paysages houleux de la ville voisine de Nazaré.

Un véritable objet-tableau ! 




Noé Duchauffour-Lawrence et Viúva Lamego
Lisbonne, Portugal, 2022






︎ 5 ︎ Le terme polylithique fait opposition à celui de monolithique qui définit un mur fabriqué en un seul bloc. Cf. Evelyne Père-Christin, Le mur, un itinéraire architectural, collection lieux-dits, Editions Alternatives, 2001, p. 35

“À l'inverse de ces autres façades historiques homogènes, les composites ont un squelette et une chair dont la nature est différente : ce sont des murs ossaturés. Du plus élémentaire, constitué d’une armature en branchages et d’un remplissage en feuilles ou en terre, au plus sophistiqué réalisé à partir de calculs structuraux fait sur ordinateur, les exemples une fois encore sont nombreux et traversent les siècles”.

︎ 6︎ Cf. Ibid., p. 111 : “Le mur est à proprement parler, un artifice c’est-à-dire ce qui est fait par l’art, par la technique humaine et non par la nature (idée que le mot anglais “artefact” rend plus visible). Il exprime donc toutes les dimensions de l’homme : ses modes de vie, ses savoir-faire, ses croyances et ses aspirations. Les murs, leur matière, leur mise en forme, leur représentation, sont les témoins de la complexité de la vie et de l’histoire. Vouloir faire le tour du mur s’avère être une ambition folle et inutile”.

︎ 7︎ Cf.  Ivan Illich, Le genre vernaculaire, Seuil, 1983, : “Était vernaculaire tout ce qui était confectionné, tissé, élevé à la maison et destiné non à la vente mais à l'usage domestique.”.

︎ 8︎ Technique qui consiste à la construction de mur massif en compactant par ajout continu de la terre humide et pulvérulente dans des coffrages. Les différentes teintes des terres utilisées créent des lignes parallèles et horizontales qui rappellent les strates terrestres sédimentaires.

︎ 9︎ Technique qui consiste à empiler des briques de terre crue, façonnées à la main ou moulées à l'état plastique puis séchées à l’air libre. La terre ne doit pas contenir de cailloux ou de gravier, elle ne doit pas non plus être trop argileuse sinon elle fissure au séchage. On y ajoute pour y remédier des fibres végétales et du sable.

︎ 10︎ Technique qui consiste en l'élaboration d’une structure porteuse en bois qui est ensuite garnie de terre. Cette dernière est souvent mélangée à de la paille.

︎ 11︎ Cf. Nadia Hoyet, Conception de la matérialisation en architecture : l’expérimentation  comme facteur d’innovation industrielle, p. 57. : “Le mur doit s’inscrire dans un courant esthétique et affirmer sa présence par sa dimension symbolique. C’est un objet de culture. Cette dimension se manifeste notamment par la forme et les matériaux de l’objet architectural.  L’édifice à construire doit être solide en toutes circonstances et sa technicité doit être apte à répondre aux aspirations de la société pour laquelle il est construit.”.

︎ 12︎ Le mur, un itinéraire architectural, Evelyne Pere-Christin, op.cit. p.110.




   

2. Tuiles, briques et carreaux : objets d’architecture et de composition





Extrait de l’ouvrage Terres du sud, notes de voyages de Camille Virot 
Collection Dossier d’Argile (4), édition Argile, France, 1989.

“Meule” four de briques à ciel ouvert, architecture éphémère

    Le mur et l’enveloppe, issus de multiples combinaisons, convoquent donc des matériaux qui prennent majoritairement la forme d’éléments sériels : des tuiles, des briques ou des carreaux︎13︎. Ces objets d’architecture constituent un vocabulaire de formes propices à la composition et à la conception modulaire de l'architecture. L’usage de ces systèmes d’assemblage renforce davantage l’identité du bâti en composite. Ils incarnent l’essence d’un art à la fois technique et systémique. Leur considération constitue une étape cruciale du projet, car leur caractérisation détermine simultanément l’apparence esthétique et les performances fonctionnelles de l’enveloppe.

    En raison de leur nature systémique et composite, ces objets d’architecture engagent le designer et le bâtisseur dans une réflexion en deux temps. D’une part, l’objet doit être pris en compte individuellement : il est un objet autonome, dessiné pour exister en tant que tel. D’autre part, il s’inscrit comme élément d’un ensemble. Ces étapes créent alors, un constant va-et-vient entre l'unité et le tout, la singularité de la pièce et l'harmonie de l’ensemble. À l’image des charges disparates réunies dans la fabrication de matières composites, les objets d’architecture s’associent pour former une enveloppe cohérente et systémique dans sa composition.


                A. APPAREILLAGE  


    Lorsque cette composition systémique est envisagée dans son agencement et la juxtaposition de ses modules, on parle d’appareillage.


TILT, Marco Zito et Terraformae, 2024

    Evelyne Père-Christin, retrace l’histoire de cette notion. Ce terme n’apparaît en maçonnerie qu’au XVIIᵉ siècle ; à l’époque il désignait “l'action de préparer, d'apprêter quelque chose, et en conséquence, l'apparat ou la magnificence d'un dispositif”︎14︎. Cette définition, appliquée à l'architecture, démontre la volonté, dans l’édification d’un bâti, d’allier fonction et esthétique. 

    L’appareillage serait donc apparenté au mur apprêté. Ses constituants, lorsqu’ils sont composites, connaissent alors un grand renversement. Passant de matériaux perçus avec méfiance pour leur caractère imitatif et trompeur, ils deviennent grâce à leur mise en appareillage, la source d’enveloppes “en majesté”︎15︎. 

    De surcroît, l’appareillage ne se réduit pas à une simple juxtaposition magnifiante. Une enveloppe composée de fragments relève aussi d’un choix en matière de performance︎16︎. Les tuiles, les briques et les carreaux sont des ornements performatifs. Cette approche modulaire permet de mieux maîtriser les contraintes physiques, telles que la dilatation︎17︎des matériaux.



                B. FAÇONNAGE  


    Objets de design, les tuiles, les briques et les carreaux ont su s’implanter dans les domaines de la production artisanale, manufacturière et industrielle. Mis en forme par le mou, ces objets sériels, moulés à partir de matériaux composites, sont considérés à la fois comme des éléments ordinaires et comme des objets techniques, parfois même comme des œuvres d’art. 

    La polyvalence de ces éléments repose sur une maîtrise technique et scientifique des matériaux. Par exemple, une brique peut servir de mur porteur, de cloison ajourée, ou d’élément de toiture. Pour chacune de ces fonctions, elle peut adapter sa forme primaire, standardisée : un rectangle plein de 54 x 105 x 220 mm grâce à son procédé de fabrication qui fait appel à l’emploi d’une extrudeuse︎18︎.




Extrait de l’ouvrage Terres du sud, notes de voyages de Camille Virot
Collection Dossier d’Argile (4), édition Argile, France, 1989.
Fiche technique 20, “Petite machine à fabriquer des tuyaux”

    Cette machine compresse la terre à l’aide d’un vérin ou d’une vis sans fin, la contraignant à passer à travers un profil métallique. Agissant comme un emporte-pièce, le profil façonne l’argile molle, qui sortira de l’extrudeuse sous forme de moulure continue de plusieurs centimètres. Cette extrusion est ensuite découpée en modules aux dimensions souhaitées.

    Le processus sériel engendré par cette méthode assure la répétition parfaite des reliefs, des motifs et des courbes. Toutefois, seule la texture du mélange composite extrudé demeure un paramètre aléatoire. Malgré un pétrissage de la matière au préalable et/ou lors de son passage dans l’extrudeuse, les aspérités présentes dans le mélange accordent à chaque pièce une singularité, un caractère unique, même dans la production en série.

    Dans ce cadre de production mécanisée, les possibilités de mise en forme se sont considérablement élargies. Les objets d’architecture, libérés des coffrages traditionnels en bois, gagnent en finesse : ils peuvent être évidés, agrémentés de bas reliefs réguliers ou façonnés avec des contours adoucis et des lignes courbes.

    La préfabrication des objets d’architecture en atelier a également permis de les     optimiser et de les améliorer au niveau matériel et chromatique. Sur le plan esthétique, les palettes de teintes et de finitions se sont considérablement diversifiées. Les tuiles et briques en composites offrent désormais un large spectre de coloris, allant des nuances naturelles à des rendus blancs, noirs, mats ou brillants, transparents ou opaques.

    En revanche, la taille des pièces reste souvent peu modifiée. La standardisation des dimensions favorise la manipulation et assure un meilleur contrôle de la qualité finale du produit. Pour autant, elle n’est pas un paramètre arrêté. Les nouvelles propriétés des composites rendent possible l’exploration de changement d'échelle. En permettant de réduire le poids des modules ou en renforçant leur structure, les pièces composites peuvent résister à ces variations de dimensions.







︎13︎ “Le matériau de construction est abordé comme un élément de la conception du projet : la conception d’un ouvrage du bâtiment ne s’opère plus seulement selon des principes constructifs mais par rapport à des matériaux aux performances identifiées. Ces performances maîtrisées par la science des matériaux sont parfois décrites en termes appropriables par l’architecte (fonctions constructives, esthétiques, perceptives…) la présentation du matériau de construction atteste de sa nature. L’organisation sectorielle par filière induit une information spécialisée et approfondie par type de matériau. L’accès à la connaissance physique et matérielle s’affirme de plus en plus par sorte de matériau, déclinant ses capacités à réaliser l’ouvrage. Cet état de fait est-il à rapprocher du développement de plus en plus concurrentiel des matériaux de construction dont les caractéristiques sont par ailleurs de plus en plus polyvalentes, l’un pouvant souvent se substituer à l’autre sans incidence fondamentale sur la conception globale ?” Conception de la matérialisation en architecture : l’expérimentation  comme facteur d’innovation industrielle, Nadia Hoyet, p.35.


︎14︎ Le mur, un itinéraire architectural, Evelyne Pere-Christin, op.cit. p.15.

︎15︎Ibid.

︎16︎Cf. Nadia Hoyet, Conception de la matérialisation en architecture : l’expérimentation  comme facteur d’innovation industrielle, op. cit., p. 132 :“La technique constructive étant pour l’essentiel fondée sur l’assemblage d’éléments hétérogènes, la conception a aussi pour effet de définir d’une part les modes d’assemblages des éléments entre eux, et d’autre part la mise en relation d’éléments dans un dispositif pour créer une fonction particulière (paroi absorbante, complexe d’isolation, système de rafraîchissement de l’air…)”.

︎17︎Ibid, p.115.

︎18︎Ibid., p. 124 : “La brique n’est plus moulée mais extrudée « à cru », fabrication rendue possible grâce aux innovations techniques de l’industriel qui jouent sur le double registre de la maîtrise des matières premières et des phases de transformation. Dans ce cas, on comprend de façon évidente que l’expérimentation effectuée à l’occasion de l’opération d’architecture a conduit à une innovation importante chez l’industriel.”.

3. La chamotte



    La chamotte est un exemple de charges composites qui permet le renforcement et la structure de matrices modelables. Il s’agit d’une matière calcinée ou réfractaire︎19︎, réduite en poudre ou en grains et incorporée dans une matière malléable, le plus souvent de l’argile ou du plâtre. Cette intégration améliore considérablement les propriétés mécaniques et thermiques de l’ensemble.


CRUMBLES, Sveva Bizzotto et Terraformae, 2024 Terres chamottées,
chamottes extraites des rebuts de fabrication de la manufacture de Terraformae.

    Dans le cadre du projet annexé à ce mémoire, nous portons une attention particulière à la terre chamottée : un matériau composite et modelable issu de l’association d’argile et de granulats de terre réfractaire concassée. Cette combinaison associe les propriétés de l’argile, telles que sa plasticité, son isolation phonique, son inertie thermique et sa capacité hygrométrique︎20︎, à celles de la chamotte, notamment sa faible porosité, sa grande densité, son excellente stabilité thermique et sa haute résistance mécanique. Ainsi, ce matériau s’avère donc être une ressource précieuse pour relever les défis d’une architecture composite et durable. En employant des débris de l’industrie céramique et autres industries réfractaires, la terre chamottée stabilise et augmente les qualités intrinsèques de la matrice dans laquelle elle est incorporée.

    En somme, la chamotte, au-delà de ses propriétés mécaniques et thermiques, offre aussi une grande richesse esthétique, qui se traduit par des textures variées et un aspect brut qui fait écho au monde minéral dont elle provient. Ses granulométries variées permettent d’explorer des rendus visuels et tactiles qui enrichissent la conception et la perception de l'enveloppe minérale composite.






︎19︎   Matières portées à très haute température pour devenir inertes. C'est-à-dire stabilisés même face à diverses contraintes : résistantes aux chaleurs élevées  et au gel.   

︎20︎ Capacité d’un corps à absorber et  à restitution l’eau sous forme gazeuse dans un environnement. Cette capacité équilibre les potentiels variations d’humidité et ainsi accorde à l’Homme un confort thermique dans l’espace. 




Conclusion



    Ainsi, l’enveloppe architecturale minérale et composite représente une véritable fusion entre la technique et la créativité. Elle s’affirme comme un champ d’expérimentation où convergent les enjeux thermiques, esthétiques et écologiques. Plus qu’un simple revêtement, l’enveloppe incarne une architecture au service de l’efficacité énergétique et de la valorisation des perceptions sensorielles.

    Cette attention portée à la surface de l’édifice oriente désormais la conception des volumes architecturaux vers un perfectionnement de leurs effets visuels : au niveau de la matière et de la texture. Les matériaux composites, par leur origine hybride et leur capacité d'adaptation, sont la promesse d’une architecture sensible et performante.

    Dans une volonté d’éloge de ces matériaux, ce mémoire est associé à un projet de design de parements muraux en terre chamottée. Ces parements appliqués à l'échelle de l’architecture et/ou du mobilier encouragent à l’emploi d’une matière performante mais aussi sensible par son esthétique brute. 

    Les matériaux composites minéraux, une fois mis en forme deviennent des objets visibles, vecteurs de dialogue entre matière, espace et utilisateur. Les notions de modularité, de texture, de grains et de transformation ouvrent sur des horizons où l’architecture ne se contente plus de répondre à des besoins utilitaires mais s’élève à l’expression d’un art du parement et de la composition.






Bibliographie


︎Ouvrages

CAMPREDON Jean pierre, CROCI Daniel, VERGA Marie-Juliette, Reflexion sur l’enveloppe du bâtiment - Enveloppes et Murs - EDISUD - les cahiers de cantercel, 2002.

CRATerre, HUGO HOUBEN, HUBERT GUILLAUD et al., Traité de construction en terre, Édition Parenthèses, Marseille, 2006.

FOCILLON Henri, Vie des formes, PUF, Quadrige, 2013.

FOURNIER Karl, MARTY Olivier, Studio KO, Rizzoli, 2017.

GUIHEUX ALAIN, L’ordre de la brique, Collection Architecture + recherches, édition P.Mardaga, Bruxelles, 1987.

IVAN ILLICH, Le genre vernaculaire, Seuil, 1983.

JACQUET Hugues, La Terre : Savoir & Faire, Collection académie des savoir faire, Coédition Actes Sud / Fondation d’entreprise Hermès, Paris, 2015.

PÈRE-CHRISTIN Evelyne, Le mur un itinéraire architectural, collection lieux-dits, Editions Alternatives, 2001.

RAHM Philippe, Histoire naturelle de l’architecture, comment le climats, les épidémies et les énergies ont façonné la ville et les bâtiments, Points, 2023.

WINGENDER JAN PETER, Brick, and exacting material, Édition Architectura & natura press, Amsterdam, 2016.


︎Articles de recherches

HOYET Nadia, conception de la matérialisation en architecture : l’expérimentation comme facteur d’innovation : l’expérimentation comme facteur d’innovation industrielle, 2007, cf.
https://theses.hal.science/tel-00274184/file/theseN.Hoyet.pdf



Remerciements


Un grand merci à Yannis Konstantinidis et Camille Bosqué, professeurs à l’École Boulle et directeurs de cet article pour leurs orientations et conseils au cours de l’écriture de ce mémoire.  

Un grand merci également aux professionnels qui m’ont acceuilli dans leurs ateliers et/ou m’ont accordé de leurs temps pour mieux comprendre et diriger mes recherches. Merci à Éloïse Richard Marschal (pôle R&D de l’Atelier Doffart), à François Waendendries (directeur de Minéalithe), à Bernard Barbier (professeur à l'école d’Art Mural de Versailles, enseignant en spécialité faux marbre et effets de matière) et à Paul Émilieu (designer et directeur du studio Emilieu).  

Merci également à mes proches et à mes camarades de classe pour leurs conseils et leur constant soutien.



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