Favre
Juliette



HUMIDAÉ



Ce recueil de trois écrits relate le rapport que nous, individus, avons avec l’eau, ainsi que mon lien presque charnel avec la beauté de cet élément.

Fasciné par les usages, parfois rudimentaires, et par la valeur de l’eau dans les pays du Maghreb, je me suis penché sur le caractère pur, voir sacré de cette denrée précieuse qui a guidé mon travail de recherche et est devenue une source d’inspiration.

À la suite d’une résidence à Marrakech, au Maroc, j’ai eu l’opportunité de mieux comprendre la culture de l’eau. Je me suis appliqué à explorer la pérennisation et la ritualisation des objets dans le contexte du hammam marocain. Cette approche a été à l’origine d'une réflexion sur les objets en relation avec un habitat humide.

Dans le Maghreb, les pratiques ancestrales liées à certains lieux ou domaines, comme les hammams, restent imprégnées d’une culture et d’un savoir-faire à préserver, malgré le risque que certaines de ces pratiques se perdent.

J’aborde le rapport entre l’eau et la matière à travers le prisme du tadelakt, un enduit à base de chaux originaire de Marrakech, utilisé pour imperméabiliser les surfaces murales des bains au Maroc.






1/3 : La peau de l’eau
︎ Octobre 2024
2/3 : Empreintes humides
︎ Novembre 2024
3/3 : Dalaka
︎ Décembre 2024




Chapitre 2 

Empreintes humides







Dans ce texte, le lien entre l’eau et la matière se dessine. L’eau n’est plus autonome : elle interagit avec une surface afin de faire corps avec elle. Je me suis penchée sur le cas des matières hydrofuges et sur l’utilisation vernaculaire des enduits à base de chaux. Ces derniers, consistent en une couche de mortier appliquée sur un mur pour le protéger. Ils sont depuis longtemps utilisés pour étanchéifier les citernes d’eau potable, en Europe comme au Maghreb. On les retrouve également dans l’architecture et dans ses techniques de restauration pour admettre ces qualités à l’édifice. Les enduits recouvrent et protègent les structures internes, ils enveloppent tout en conservant leurs brutalités tactiles et sémantiques. J’enquête alors sur le tadelakt, un enduit à base de chaux spécifique à la région de Marrakech. Ce dernier, appliqué sur les sols et les murs des hammams marocains, guide alors mes recherches vers l’exploration des objets présents dans ces lieux traditionnels. Ces pièces chaudes, à l’humidité omniprésente, accorderaient-elles à ces objets un statut d’objets humides ?

                                            

G. Camps, Citerne à Jerba. Au premier plan l’impluvium recouvert de chaux




AVANT PROPOS


“L’eau gonfle les germes et fait jaillir les sources. L’eau est une matière qu’on voit partout naître et croître.La source est une naissance irrésistible, une naissance continue.” ︎



Introduction



L’eau et la matière définissent un lien entre un corps et une surface en contact. La réflexion autour de cette tension entre ce qui se passe sur une surface en contact avec un élément aqueux ou amener à être dans un climat humide, nous amène à matérialiser ce parcours de l’eau sur une surface. Toutes les surfaces ne répondent pas à cette poétique de l’eau. L’utilisation de matières intègres, que l’on retrouve dans l’architecture vernaculaire︎1︎, est une bonne alternative du fait de leurs propriétés et de leur potentiel esthétique sans artifices. 

Les qualités hygrométriques des matières naturellement hydrofuges m’ont immédiatement interpellée, car elles établissent un lien unique entre l’eau et la matière. Dans cette recherche sur les surfaces qui repoussent l’eau ou permettent à celles-ci de dialoguer avec la matière sans l’altérer, j’ai entrepris d’explorer les pratiques passées et les contextes dans lesquels une telle interaction a pu être mise en œuvre.

Dans un environnement humide, les revêtements de sol et muraux font corps avec l’eau et l’habitat. En s'intéressant plus particulièrement à l’architecture en Europe et au Maghreb, on observe que le rapport entre le sol et les murs, en contact avec l’humidité de l’habitat, crée une matérialité spécifique. L’utilisation d’enduits, et plus particulièrement ceux à base de chaux, comme le tadelakt au Maroc, présente un potentiel exploratoire à investiguer sur une échelle qui diffère de celle architecturale.





                                                                                                       
(1) Application du qadâd, arrosage, (2) étendage, (3) pénétration (avec feuille de palmier) de la chaux, toits en terrasse restaurés du mafraj ardî, Sanaa, Yémen.



Cela soulève des questions sur le rapport entre la matérialité du tadelakt, son application et son support. Ici, l’humidité n’est pas simplement repoussée pour rester au sec : l’eau devient un médium exploratoire, autant par sa sémantique que par le mouvement qu’elle dessine sur une surface hydrofuge.

Dans un premier temps, nous explorerons la manière dont un enduit entre en résonance avec l'âme de l'objet, dans une cohabitation entre son noyau interne et son enveloppe externe. Nous verrons ensuite en quoi recouvrir la surface pour créer une “peau” pour l’objet suppose des vertus spécifiques. Et pour finir, nous aborderons le rôle du designer, fil d'Ariane de cette réflexion, dans la création d’objets qui incarnent la sensation d’humidité

︎GASTON BACHELARD, L’eau et les rêves, Essai sur l’imagination de la matière (1942), Le livre de poche, coll. “Biblio Essais”, 1993.


︎1︎ Cf.  chap 1, “Une rétro-innovation frugale dans la construction occidentale”.
























MATIÈRE APPLIQUÉE SUR UNE ÂME︎2︎



Les enduits à la chaux : Marrakech et Fès, anciennes capitales de la chaux



L'utilisation de matières intègres dans une pratique de conception mobilise une forme de rétro-innovation s’appuyant sur une pratique ancestrale. En quoi l’utilisation d’un matériau, qui s’applique à un savoir-faire bien spécifique, peut-il être exploitable de façon contemporaine ? Ce principe de rétro-innovation︎3︎  est conscientisé par les designers aujourd’hui de manière à chercher dans le passé des procédés techniques ou esthétiques qui pourraient avoir un potentiel novateur combiné aux problématiques ou aux concepts actuels.

Dans le cas des enduits à la chaux, le processus d’enduction d’une surface est une pratique utilisée depuis longtemps dans les pays occidentaux, mais surtout dans les pays orientaux. Géographiquement dispersés aux quatre coins du monde, ces peuples ont progressivement maîtrisé l’utilisation de ce matériau dans le bâtiment, développant des techniques avancées de revêtements à base de chaux et créant des chefs-d'œuvre architecturaux tels que le Pont du Gard près de Nîmes.

La recherche de nouveaux matériaux et les expérimentations menées par les ingénieurs au XIXe siècle provoquent le déclin de la chaux, qui cède progressivement sa place à un matériau industriel conçu en 1824 à Portland (Angleterre) : le ciment. Plus rapide à mettre en œuvre, le ciment est plus résistant et imperméable. Ce nouveau matériau, qui répondait aux impératifs de la modernité, devient progressivement l’alternative dominante, notamment dans l’urgence de la reconstruction de logements après la Seconde Guerre mondiale. Les qualités pratiques du ciment et sa capacité à répondre aux exigences d’efficacité ont contribué à évincer la chaux des mémoires collectives. La maîtrise de cette matière noble a ainsi commencé à sombrer dans l’oubli.








B.Bussard, H.Dubois, Plan de coupe d’un four à chaux, leçons élémentaires de chimie , 1906



Toutefois, les années 1960 marquent un tournant décisif : la prise de conscience croissante de l’importance de la préservation des édifices anciens, impulsée par la loi Malraux︎4︎, réintroduit la chaux dans les pratiques de restauration patrimoniale. Peu à peu, elle retrouve sa place parmi les matériaux de construction, en raison de ses qualités intrinsèques, qui la rendent compatible avec les bâtis traditionnels en pierre, brique, terre et bois. Le ciment, trop rigide et trop imperméable, s’avère inadapté pour ces structures, tandis que la chaux, avec son élasticité, sa capacité d’isolation et sa porosité, répond aux exigences de « respiration » des murs anciens.

Au-delà de ses qualités techniques, la chaux offre une esthétique unique et traditionnelle qui valorise les anciens édifices. Sa réhabilitation dans le bâtiment révèle plus qu’un simple usage d’un matériau : elle témoigne d’un retour à des principes de durabilité, d’harmonie avec le milieu et la transmission de savoirs artisanaux anciens. La redécouverte des enduits à base de chaux invite à une réflexion sur notre rapport au temps et à la matière, où l'authenticité prime sur la performance immédiate. La chaux nous rappelle que bâtir ne consiste pas seulement à ériger, mais aussi à dialoguer avec le passé, en préservant le lien entre la créativité individuelle, la nature et l’ouvrage.

L’utilisation de la chaux se décline sous diverses formes, un exemple frappant étant celui de la reconstruction de la Chapelle Notre-Dame-du-Haut par Le Corbusier entre 1950 et 1955. Il recouvre les pierres (essentiellement du grès) d’un crépi projeté au canon, blanchi à la chaux, conférant à l’édifice un aspect immaculé sans effacer le cachet de l’ancien bâti. Ce blanc pur évoque la propreté et la pureté de la structure.






Le Corbusier, La chapelle catholique Notre-Dame du Haut sur la colline de Bourlémont à Ronchamp en Haute-Saône, 1953 à 1955



Dans l’architecture contemporaine, la chaux est employée dans la masse, notamment pour les enduits et mortiers. Un projet de grande envergure en fait la démonstration, c’est celui de Ricardo Bak Gordon. L’architecte portugais a conçu une maison entièrement à base de chaux. Cette approche répond aux défis du climat aride de Lisbonne : la chaux permet aux murs de respirer et régule le taux d’humidité entre l’extérieur et l’intérieur.






Ricardo Bak Gordon, Casa Azul, 2023 


L’utilisation de l’enduit à base de chaux renvoie à la matérialisation d’une enveloppe faussement uniforme ; les façades sont en constante transfiguration︎5︎avec des éléments extérieurs comme les reflets de l’eau de la piscine, le soleil, etc. Ce type d’enduit ennoblit la construction et apporte une réelle valeur ajoutée à l’ouvrage grâce aux qualités uniques de cette matière.



Transposer les pratiques constructives architecturales à l’échelle de l’objet



Le tadelakt dans le dialecte berbère vient de “ta” (“ta” est un verbe d’action, il est apparu pour la première fois via le terme « étaler » ou masser « dalaka”). À l’époque, nous pouvions enduire un mur tel que le pisé de tadelakt. Le mot avec le temps fait référence à une seule matière à base de chaux et non plus juste au mode opératoire ”, me confiait Mohamed El Harouchi, étudiant en école d’architecture et des Beaux-Arts et habitant de Marrakech. Cette matière est comme une pommade qui invite à être malaxée, modelée et travaillée par le dalak︎5︎. Cela laisse penser que l’enduit agit comme un bienfait, venant parfaire, lisser et rétablir une harmonie entre les tensions des fondations et les différentes formes de parois d’un habitat.

Le tadelakt︎7︎est pour moi bien plus qu’un simple revêtement mural traditionnel. Issu du savoir-faire des maâlmin︎8︎, il incarne à la fois la beauté et l'ingéniosité de pratiques millénaires. Originellement, il servait à étanchéifier les citernes d’eau, mais il a rapidement trouvé sa place dans l’architecture, notamment pour embellir les façades des bâtiments officiels et réaliser des espaces de vie tels que les bassins et les hammams.
Ce qui me frappe le plus, ce sont ses qualités d’imperméabilité et de résistance à l'eau. Dans les pièces humides, le tadelakt transforme les sols, murs et plafonds, parfois sous forme de voûtes ou de coupoles︎9︎, en surfaces d’une grande douceur. Sa texture lisse et sensuelle laisse glisser l'eau de condensation le long des murs, épargnant le corps des gouttes froides. Avec ses tons naturels, ses variations de couleurs et sa douceur au toucher, le tadelakt est une matière vivante et accueillante, sensuelle et authentique.








La Qoubba Almoravide de Marrakech ou Qoubba al-Bu’diyyin
Place Ben Youssef - Médina de Marrakech, 1040-1147



Ce savoir-faire ancien remonte à des siècles au Maroc, il a été développé par les dynasties almohade et almoravide︎10︎. On  trouve encore cette technique au Maroc, dans les riads de Marrakech, en Andalousie, ou encore appliquée au pavillon des jardins de la Ménara. La beauté du tadelakt réside aussi dans sa capacité à s’adapter et à se marier avec d’autres matériaux : les zelliges︎11︎, le plâtre sculpté, la terre cuite, ou encore des motifs sgraffités ︎12︎viennent souligner son caractère unique, créant des espaces visuels singuliers.

La technique du tadelakt exige une préparation minutieuse, presque rituelle. Chaque étape suit un protocole précis, avec des outils spécifiques qui accompagnent la main dans le façonnage de la matière. Le support doit être solide, stable, propre, rugueux, non humide et légèrement poreux, puis un gobetis︎13︎est appliqué à la base.







Guerba (réservoir d’eau) en tadelakt, fabriqué artisanalement à Marrakech. 



Dans une démarche où l’on viendrait décontextualiser la matière, par exemple dans le fait de trouver une autre manière d’appliquer cet enduit sur un support non plus lisse comme un mur mais trouver une volumétrie nouvelle. Des questions de contraintes de mise en forme se posent, mais peuvent aussi être source d’une nouvelle esthétique dans l’architecture moderne. Par exemple, l’application du tadelakt fait référence à un glossaire d’outils propres à la construction, au bâtiment. Le passage de l’échelle architecturale à l’échelle de l’objet contraint l’outil utilisé. Les outils peuvent être un moyen de repousser les frontières entre l'espace et l’objet. Ou un moyen d’établir une nouvelle forme d’application de la même matière sur une autre échelle, l’outil doit être amené à être repensé, adapté. 














  •   Taloche* en bois de cèdre [1]
  •   Galet de granit bien poli [21]
  •   Spatule en plastique souple [31]
  •   Bout de plastique [41]
  •   Langue de chat* en inox [51]
  •   Truelle de maçon ronde en inox [6]
  •   Éponge [71]
  •   Brosses [8]
  •   Chiffon en coton non pelucheux [9]
  •   Gants [10]
    Tyrolienne* [11]
  •   Lustreuse* [12]
  •   Seau [13]
  •   Auge* rectangulaire [14]
  •   Bidon ou grande poubelle [15]
  •   Pulvérisateur [15]
  •   Lunettes [17]
  •   Masque [18]
  •   Bétonnière [19]
  •    Malaxeur électrique (vitesse lente) [20]


Scan outillages tiré de l’ouvrage Jamal Daddis, Le tadelakt, une technique millénaire d’enduit à la chaux, Edisud, 2011 



Le processus de création du projet Craving for crépi de la designer Léa Mestres est une bonne illustration de l’émancipation de l’outil par rapport à l’objet créé. La collection contient des lampes archétypales et disproportionnées. On retrouve deux matériaux de prédilection : la mousse et le crépi. Elle façonne ses lampes à l’aide d’un pistolet à crépir, utilisé habituellement pour crépir les murs extérieurs des maisons. Le crépi est projeté avec plus ou moins de précision selon la distance et la rapidité d’application. L’outil décide d'une certaine manière aussi des aspérités rendues sur la surface. On obtient une surface poreuse et aléatoire dégageant une liberté formelle et d’échelle grâce au matériau utilisé et à l’outil déplacé de son contexte d’utilisation habituelle : comme le sablon, qui est un pistolet à projeter sur les façades murales dans le domaine du bâtiment. Ces créations évolutives de recouvrement font écho aux anciennes maisons des banlieues parisiennes, là où le crépi peut avoir ce côté sale.






Léa Mestres, Craving for crépi, collection sisters, 2022 


Les textures habituellement réservées aux surfaces murales, qu'elles soient extérieures ou intérieures, sont souvent perçues comme des matières inertes, limitées à un usage de parement mural. Pourtant, l’enjeu est de redéfinir le contexte et la fonction de ces enveloppes murales à l’échelle de l’objet, permettant ainsi une nouvelle lecture, tant sur le plan technique qu’esthétique.
︎2︎  L'âme, en architecture, est la pièce de fer ronde ou carrée dont on arme l'intérieur d'une colonne creuse, pour en augmenter la stabilité et la résistance. Chez les sculpteurs ou les fondeurs, l'âme est la structure massive à l'intérieur d'une figure ou l'armature de fer destinée à soutenir les parties délicates d'une statue. On appelle aussi cette âme "noyau" lorsqu'il s'agit de statues destinées à la fonte, et armature lorsqu'on veut préciser le bâti intérieur qui doit soutenir la terre pendant l'opération du modelage ou le plâtre pendant le moulage.


︎3︎  Réactiver des modes de production et des savoir-faire du passé pour les réutiliser à des fins d’innovation. 

︎4︎  Dispositif d’investissement mis en place pour le maintien d’un patrimoine immobilier (ex : Versailles et ses toitures en ardoise clouées, Avignon et ses tomettes en terre cuite ) afin de ne pas faire disparaître des matériaux caractéristiques ou des pratiques traditionnelles au profit de la construction neuve.


︎5︎  Changer le caractère, la nature de quelque chose en exaltant, en sublimant. cnrtl.


︎6︎  Le Dalak est le masseur kinésithérapeute, artisan applicateur de l'enduit tadelakt (en berbère).

︎7︎  Obtenue à partir du calcaire extrait dans la région du Tansfit, qui est une région connue pour ses palmiers dont les feuilles alimentent les fours à chaux.

︎8︎  Maîtres-artisans marocains : “ils ont compris l'importance de l'union entre l'homme et la matière, leurs mains ont « caressé» la chaux et fait corps avec le règne minéral”. DADDIS JAMAL, Le tadelakt une technique millénaire d’enduit à la chaux, édisud, 2011.

︎9︎  Coupoles des Almoravides, XIe siècle.


︎10︎  Jamal Daddis, Le tadelakt, une technique millénaire d’enduit à la chaux, Edisud, 2011.

︎11︎  Petite pièce de céramique émaillée servant au décor monumental dans l’art maghrébin.


︎12︎  Motifs incisés sur la surface du tadelakt.

︎13︎  Première couche d’accrochage au support

RECOUVRIR 



Guérir le mobilier



Le traitement de surface, c’est bien plus qu’une simple technique. C’est une manière d’intervenir directement sur la matière, de la transformer à la fois chimiquement et mécaniquement pour en révéler tout le potentiel. Je pense, par exemple, à des procédés comme la galvanisation ou l’anodisation : ils transforment l’apparence et les propriétés d’un matériau, le rendant non seulement plus beau, mais aussi plus performant.

Cette pratique, qui crée une nouvelle surface ou transforme l’existant, peut être perçue comme une forme de « médecine » pour les objets. Elle vise à la fois un effet thérapeutique et esthétique, offrant aux matériaux une seconde peau qui les ennoblit et prolonge leur vie.

Le traitement de surface, c’est un véritable soin apporté aux meubles. Il ne se contente pas de les protéger, il émet aussi en valeur leur ajoutée en leur donnant une allure raffinée. C’est une façon de répondre à la création d’objets de court terme en réaffirmant l’importance de la durabilité.

Dans la restauration de mobilier ancien, cette approche prend tout son sens. Trois principes essentiels me semblent illustrer parfaitement cette démarche presque thérapeutique : la réversibilité, pour permettre des interventions sans altérer l’original. Tout traitement appliqué doit pouvoir être retiré ultérieurement, conformément aux codes de déontologie, qui interdisent les adjuvants irrémovables. La lisibilité, pour que chaque modification reste identifiable. Dans un meuble du XVIIe siècle, par exemple, il est crucial de distinguer les matériaux d’origine des ajouts récents, assurant ainsi transparence et honnêteté à l’égard de l’acquéreur. Des outils comme la lumière UV, caméras IR, rayons X, permettent de rendre visibles ces interventions. Enfin, la compatibilité des matériaux, pour préserver l’intégrité de l’objet à travers les siècles. Il est essentiel que les matériaux employés soient compatibles, afin de garantir la stabilité chimique et la cohésion de l’objet restauré︎15︎. Ces principes sont pour moi une manière de donner une seconde vie aux meubles tout en respectant leur histoire.









Les coupes tomographiques réalisées grâce aux rayons x permettent de visualiser de façon très précise toutes les interventions internes dans des sculptures en bois ou en céramique


Le traitement de surface habille par extension l’objet, recouvrant sans masquer ni altérer son essence. Recouvrir, en effet, évoque l’idée de cacher, de protéger ou d’envelopper une structure interne qui conserve sa propre identité. Enduire, c’est à la fois ajouter de la texture et envelopper l’objet d’une manière malléable. Mais cette peau supplémentaire est-elle simplement un artifice ?







Juliette Favre, Recouvrir, expérimentations de collage de surface en tadelakt vert sur des structure, modélisation et traitement de l’image grain, noir et blanc, 2024 




Fabriquer la “peau finale” de l’objet



Fabriquer la peau de l’objet, c’est en façonner l’esthétique finale. Dans une démarche où cette peau est une fin en soi, elle devient une composante essentielle agissant sur le principe constructif de la création de l’objet, au lieu d'être une étape finale du cycle de production. On parle alors de cohabitation des matériaux, d’une harmonisation entre le corps interne et externe de l’objet. Ce qui rend cette nouvelle peau fascinante, c’est qu’elle pourrait assurer non seulement une intégrité structurelle si la formulation de la matière le permet, mais qu’elle permet aussi d'explorer des textures et des qualités visuelles qu'une matière autonome pourrait offrir vue de l'extérieur.

La peau devient bien plus qu’un revêtement︎16︎: elle se fond avec l’objet jusqu’à devenir un élément intrinsèque. Comme une greffe d’organe ︎17︎, ces deux entités se lient au cours du processus de fabrication, s’hybrident pour ne plus former qu’un tout. Ce procédé permet de combiner les propriétés techniques de matériaux complémentaires. Par exemple, l’âme de l’objet, sa structure interne, peut être travaillée en bois léger, comme le MDF︎18︎, ce qui réduit le poids de la pièce. C’est un avantage notable pour des objets volumineux comme des tables, surtout si l’on souhaite intégrer des matériaux naturels comme la pierre ou des métaux lourds tels que l’acier ou la fonte. La contrainte de l’échelle est alors drastiquement réduite.

La création de cette nouvelle peau autour du squelette de l’objet ouvre un large champ pour l’imaginaire. Cette démarche est au cœur du travail de la designer lituanienne Barbora Žilinskaite. Dans une ère marquée par l’industrialisation de la production, la similitude des produits, la monotonie de l’expérience quotidienne tend à effacer le lien émotionnel entre l’objet et la personne qui le possède, les objets étant souvent remplacés avant même d’avoir vieilli. Le projet Roommates explore une nouvelle approche, ajoutant une dimension émotionnelle aux objets, pour voir s’ils peuvent influer sur la routine ou les habitudes de consommation. Chaque pièce est fabriquée à partir d’un mélange de poussière de bois, de pigments et de colle, ce qui permet d’obtenir des formes organiques, teintes et sculptées à la main.






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Barbora Žilinskaite, Storyteller, 2021



Cette peau est une enveloppe que le designer vient déposer et façonner. Mais le designer n’est pas un chirurgien esthétique de l’objet : il ne modifie pas l’existant, ne lisse pas les imperfections pour magnifier ce qui est déjà là. Il est plutôt semblable à une génitrice, créant la peau d’un nouveau-né. Il est aux prémices de la création de cette peau, une enveloppe qui se révélera pérenne et évolutive au gré des modes de création.

Entre la rigueur d’un protocole strict, dans l’élaboration de la matière et la volonté de laisser libre court à l’expression de formes libres, une tension créative émerge. C’est cette tension que je cherche à mettre en avant par le biais des enduits. En façonnant cette « peau », le designer prend le rôle d’un plasticien de la matière. 
︎15︎  Entretien avec Pierre-Alain Lecousin, professeur de restauration de mobilier ancien à l’École Boulle.

︎16︎  Dans le domaine du bâtiment, le revêtement est un élément de nature diverse (ardoise, brique, carrelage, ciment, enduit, marbre, plâtre, peinture, stuc, etc.) dont on recouvre les murs ou les parois d'une construction à l'extérieur ou à l'intérieur pour consolider, pour protéger ou pour orner.

︎17︎  Procédure thérapeutique qui vise à suppléer le fonctionnement défaillant d'un organe. Ici, la transplantation est comparée au fait d’enduire.

︎18︎  Medium Density Fiberboard (panneaux de fibres à densité moyenne).


L’OBJET HUMIDE



Sculpter le corps de l’eau



Les qualités hygrométriques du tadelakt ont été le déclencheur de mon exploration du lien entre matière et eau. Je cherche à comprendre comment un objet peut évoquer, représenter, ou magnifier cet élément. Comment un objet peut-il transmettre une perception personnelle de l’eau ? Le lien entre une matière solide mais malléable peut ouvrir la voie pour représenter un aspect visuellement humide, tout en restant techniquement sec. Ce potentiel sculptural de l’eau questionne à la fois la matière utilisée et le dessin de l'objet.









Jólan van der wiel  et J. & L. lobmeyr, Water Vases free, 2017   



L’eau, en tant que source d’inspiration, montre comment les principes naturels peuvent nourrir des avancées techniques, l'usage de matériaux nouveaux et des outils innovants. Cette approche se retrouve chez des designers comme Jólan van der Wiel, qui utilise des forces naturelles pour créer des formes fluides. Le studio Wowt, en collaboration avec le fabricant de cristaux J. & L. Lobmeyr, exprime cette idée avec la gamme Water Vases free. Ces vases capturent l’eau sans en contenir, la forme étant sculptée par la gravité. L'artiste contemporain Anish Kapoor explore également cette dimension dans Descension, une œuvre où un vortex d'eau simule un mouvement hypnotique et abstrait, suggérant un symbolisme social d’ordre mythique.








Anish Kapoor, Descension, 2015


Cette évocation de l’eau peut également apparaître dans des objets ayant une apparence humide tout en restant secs. Par exemple, les matériaux poreux, comme certaines pierres, peuvent suggérer des réseaux d'écoulement. Le studio Nendo exploite ce principe avec sa collection Junwan (bol saturé), où des bols en argile poreuse absorbent et laissent transparaître des motifs aléatoires, imitant l'humidité dans les canaux souterrains. La porosité du matériau devient un support visuel pour évoquer l'infiltration d'eau.







Studio Nendo, Junwan (bol saturé), 2022



Un revêtement inspiré de la surface de l'eau, tel qu'un émaillage translucide, peut également renforcer cet effet visuel. Nicolas Verschaeve explore cette voie dans sa collection Substrat, où l’émaillage coloré de l’argile confère à l’objet un éclat semblant mouillé. En jouant sur la réflexion de la lumière, la surface semble humide mais est sèche au toucher. Ce type de finition, au-delà de l'effet esthétique, offre une protection, tout comme un traitement hydrofuge.






Nicolas Verschaev, Substrat, 2023



Enfin, les formes libres permettent de renforcer cette sensation d'humidité. Des formes organiques et des lignes informelles peuvent évoquer un monde onirique, dépassant la simple couleur. Yasmina Bawa explore ce potentiel dans son travail avec le béton de chanvre, habituellement perçu comme un matériau industriel. Elle le sculpte en créant des lignes douces et des volumes asymétriques qui flirtent avec la sculpture. Son travail interroge la durabilité et la matérialité en utilisant un matériau brut et naturel, montrant que même des matières dites rigides peuvent incarner la fluidité.








Yasmina Bawa, Species of the space, asagi,  2021 





La finition : exploiter l’imprévu dans la matière



La finition est l’étape ultime destinée à parfaire une fabrication, et elle peut donner à une pièce tout son raffinement. Ces procédés visent à conférer un aspect esthétique distinct, à améliorer la fonctionnalité, mais surtout à affirmer la singularité de l’objet. Dans la construction, la finition valorise aussi bien l’intérieur que l’extérieur, offrant aux édifices une allure esthétique et une protection contre les agressions extérieures susceptibles d’altérer leurs surfaces.

La réflexion autour des enduits met en avant l’importance de la finition. Une fois maîtrisées, les techniques pour façonner la surface offrent une multitude de textures et de déclinaisons. Pour créer des effets décoratifs, des pigments colorés sont incorporés dans la masse de l’enduit, tandis que des colorants sont appliqués en surface pour des nuances uniques. La couleur devient alors une valeur ajoutée, une identité pour l’objet. Le badigeon, par exemple, est une peinture à base de chaux mélangée à des pigments et de l’eau, appliquée pour générer des variations, des dégradés, des effets de fumée rappelant la peinture sur toile. La surface s’inscrit ainsi dans une continuité entre le créateur et son œuvre.

Le geste, associé à l’outil, joue un rôle central dans l’exécution de la finition. Il détermine la tonalité, le degré d’altération de la matière. Les variations tactiles et visuelles ne reposent pas uniquement sur le geste final, mais peuvent aussi résulter de la matière ou de la volumétrie des éléments. Ronan Bouroullec explore cette idée avec le projet Adagio, qui repose sur l’accumulation et l’agencement de modules au design minimaliste, libérés des contraintes fonctionnelles classiques. Ces modules proposent des configurations infinies, structurées ou ouvertes, évoquant une tridimensionnalité presque sculpturale sur une surface plane. La finition brillante des carreaux en céramique, obtenue par double cuisson et finition à la main, accentue cette profondeur visuelle. La glaçure appliquée garantit une couverture uniforme des surfaces verticales, apportant une prise à la lumière sur tous les plans de l'objet.










Ronan Bouroullec, Adagio, Mutina, 2024



Le travail de finition ne se limite pas à ajouter de la valeur ; il révèle parfois la matière dans toute sa brutalité. Qu'en est-il de l’aléatoire, de l’intervention, de la détérioration ou des modifications chimiques et physiques ? Des défauts de surface apparus en cours d’application ou par la suite, comme les surépaisseurs, cloquages, fissures, nuances de couleur, traces d’outil, faïençage, farinage, surfaces grattées ou texturées.  Pourraient-ils eux-mêmes devenir des éléments exploitables pour l’art de l’enduit ?



 Conclusion 



Nous avons exploré trois principes pour objectiver et matérialiser l’eau. L'enduit, en tant que matière malléable appliquée sur une structure, apparaît comme une voie pertinente pour exprimer la relation étroite entre l’eau et la matière.
L’utilisation d’enduits à base de chaux prend alors tout son sens, car la chaux est un matériau traditionnellement utilisé dans la construction des bâtiments anciens. Re-vitaliser ce matériau et cette pratique ancestrale permet d'explorer le potentiel d’un enduit marocain. Le tadelakt est intéressant parce que fort de ces qualités d'imperméabilité de l’eau. Quelles promesses structurelles et sémantiques portent cet enduit en lien avec un support bien spécifique ? Les enduits à la chaux sont en effet issus du bâti et cantonnés à une forme de planéité, mais ils poussent à être envisagés dans une nouvelle volumétrie via cette pratique .  

Le tadelakt, on l’a vu, est un enduit très prisé dans l'architecture maghrébine, mais également apprécié en Europe. Ce savoir-faire se perpétue principalement en Italie et au Maghreb, mais sa popularité a décliné au fil des années, malgré une forte présence dans l'architecture internationale il y a une quinzaine d’années. Réintroduire aujourd’hui le tadelakt à l’échelle de l’objet me paraît pertinent, car il s'agit d'une pratique de niche à l’esthétique singulière, encore peu explorée dans le design d’objet.
Dans le dernier chapitre, j’aimerais par la création de cette seconde peau rechercher une correspondance formelle et sémantique entre l’objet et les qualités hygrométriques du tadelakt. L’eau est une grande source d’inspiration, autant par ses formes analogiques, ses principes naturels que par sa place dans l’imaginaire collectif. Je pense que le designer est invité à sculpter l’empreinte de l’eau à travers des formes libres. La recherche d’une apparence humide dans l’objet exige une attention minutieuse aux détails, aux finitions et à la volumétrie, qui sont des facteurs de singularité.

Les contraintes de mise en forme du tadelakt supposent des enjeux énergétiques optimisés et de nouveaux usages. Le support faisant corps avec l’enduit est ici tout l’enjeu de la prochaine étape de recherche. Comment ce support peut-il conditionner la création d’un nouveau volume dans l’espace ? La question de la nature de la relation entre le support et l’enveloppe se pose. Le support devient en fin de compte une matrice brute de l’architecture du bâti qui met en avant les caractéristiques physionomiques du produit fini. Et si l’habitat lui-même devenait une ressource pour la création d’objets ? L’idée d’extraire des fragments issus de bâtiments déjà en ruine pour les transformer en supports pour le tadelakt pourrait ouvrir de nouvelles perspectives. Une telle démarche ne constituerait-elle pas une forme d’ennoblissement ? En donnant une seconde vie à des matériaux dégradés, on les sublime, en leur insufflant une dimension esthétique et fonctionnelle nouvelle.




Références



︎Bibliographie

ABDUL-MASSIH Jeanine, CHAHINE Nathalie, KASSATLY Houda, LABAK Raaja, La chaux au Liban. Histoire et pratiques, édition Al Ayn, 2022.

CHASTEL Philippe, Les enduits décoratifs - Plâtre et Chaux, éditions Dessain et Tolra, 2005.

DADDIS Jamal, Le tadelakt, une technique millénaire d’enduit à la chaux, Edisud, 2011.

DAGOGNET, François, La Peau. Étude philosophique et pratique, Paris, 1982.

DELAHOUSE Solène, Le tadelakt, un décor à la chaux, éditions MASSIN, 2018.

HASSAN, M. & ALLAM, M., Sustainable Lime Plasters in Traditional and Contemporary Architecture. Rapport de recherche, Université de Casablanca, 2018.

TRIPARD Vincent, Ocres et finitions à la chaux enduits décoratifs stucs et tadelakt, édisud,  2011.

MERLEAU-PONTY, Maurice, Phénoménologie de la perception. Paris, Gallimard, 1945

PALLASMAA, JUHANI, "The Eyes of the Skin: Architecture and the Senses", The Architectural Review, 2009-2013.






︎Iconographie et projets


AUGUSTIN ROSE PIERRE, Suspension Eole, design objet, 2022.

BOUROULLEC RONAN pour Mutina, Adagio, design objet & archi, 2024.

BAWA Yasmina, le béton chanvre, design objet, 2023.

CLARK Lily, Dew point, design objet, 2023.

DUPLEXE Studio, Blue Stone 01, design objet, 2024.

VAN DER WIEL JOLAN (Studio WOWT) & J.J LOBMEYR Manufacture de cristal, Water Vases Free, design objet, 2017.

KAPOOR Anish, Descension, scénographie, 2015.

LUTZ Estrid pour Cirva, Poumon de mer, design objet, 2023.

MARIE & ALEXANDRE, Arts de la table et table en verre, design objet, (sortie 2025).

MESTRES Léa, Craving for crépi, design objet, 2022.

NENDO Studio, Junwan (saturated bowl)” collection, design objet, 2022.

PELLOTTIERO Géraud & THIBAULT Céline, ZOÙ MAË !, design objet & archi, 2019.

PEDROSA Victor, Utilisation de marc de café usagé dans la céramique : permet de rendre hydrofuge la surface, recherche matière.

VERSCHAEVE Nicolas, Substrat, design objet, 2023.

WITTER Emma, Merman’s Goblets, design objet, 2023.

RIBON Felip, Another bathroom, design objet, 2008












︎Ouvrages, articles et podcast

Collection sur l’eau et la matière de la designer Lily Clarck. 
https://lily-clark.com/Projects


Interview de Juliette Sebille sur l’artiste et designer Yasmina Bawa.
https://www.juliettesebille.com/yasmin-bawa-sculpture-chanvre


Goodmoods, Newsletters : Blanc plâtre, depuis quelques temps, les pièces des créateurs revêtent des formes irrégulières et des teintes blanches pures comme si elles étaient enduites de gypse ou de kaolin.
https://www.goodmoods.com/fr/news/blanc-platre


Olivier Sévère, projets sur l’objet et la sémantique de l’eau :
https://www.oliviersevere.com/


Note sur la fabrication du qadâd Anita Sutter.
https://journals.openedition.org/cy/111

EB, N., & Rebuffat, R. (1994). Citernes. Encyclopédie Berbère, 13, 2014‑2027. 
https://doi.org/10.4000/encyclopedieberbere.2296




︎Expositions

BAUDO Lillia (Maître artisan d'art fresquiste), Artisans d'excellence - Salon des métiers des arts décoratifs, Paris, 2024.

GRAMAZIO KOHLER RESEARCH, Material acts experimentation in architecture and design, Los Angeles, 2024-2025.



Contact ︎

︎ juliettefavre1106@gmail.com
︎o__diapason

Le projet de diplôme ︎


(Résumé projet en cours 2025)






(PHOTO PROJET)