Juliette
Favre 



HUMIDAÉ



Ce recueil de trois écrits relate le rapport que nous, individus, avons avec l’eau, ainsi que mon lien presque charnel avec la beauté de cet élément.

Fasciné par les usages, parfois rudimentaires, et par la valeur de l’eau dans les pays du Maghreb, je me suis penché sur le caractère pur, voir sacré de cette denrée précieuse qui a guidé mon travail de recherche et est devenue une source d’inspiration.

À la suite d’une résidence à Marrakech, au Maroc, j’ai eu l’opportunité de mieux comprendre la culture de l’eau. Je me suis appliqué à explorer la pérennisation et la ritualisation des objets dans le contexte du hammam marocain. Cette approche a été à l’origine d'une réflexion sur les objets en relation avec un habitat humide.

Dans le Maghreb, les pratiques ancestrales liées à certains lieux ou domaines, comme les hammams, restent imprégnées d’une culture et d’un savoir-faire à préserver, malgré le risque que certaines de ces pratiques se perdent.

J’aborde le rapport entre l’eau et la matière à travers le prisme du tadelakt, un enduit à base de chaux originaire de Marrakech, utilisé pour imperméabiliser les surfaces murales des bains au Maroc.





1/3 : La peau de l’eau 
︎ Octobre 2024
2/3 : Empreintes humides 
︎ Novembre 2024
3/3 : Dalaka 
︎ Décembre 2024




Chapitre 1

La peau de l’eau







Dans le premier chapitre je présente l’eau comme une denrée rare. J’analyse, de manière pratique mais surtout sensible, l’eau comme une peau, avec ses bienfaits, ses imperfections et, surtout, son caractère vital. Les tirages photographiques de William Betsch, dans l’édition Le Bain de Carole Naggar, genèses de mes recherches, font l’éloge de cet élément aqueux et présentent des habitats au climat humide, brumeux et flou dans lesquels stagne et s’évapore l’eau. De mes admirations pour ces espaces, où l'eau prend place comme maître des lieux, à suivi une réflexion inverse, là où elle vient de manquer. Rendu progressivement accessible dans le monde, l’eau dans certains cas est restée une source précieuse et difficilement consommable. Là où l’eau devient une ressource abondante et déconsidérée, elle est dans certaines cultures et croyances un bien fertile et sacré. Entre aduler et repousser, ce chapitre ouvre donc sur les qualités de certaines surfaces à capter, stocker ou repousser l’eau.






Favre Juliette, Dermatoglyphe microscope noir&blanc, 2024

AVANT PROPOS


“ C’est près de l’eau que j’ai le mieux compris que la rêverie est un univers en émanation, un souffle odorant qui sort des choses par l’intermédiaire d’un rêveur. Si je veux étudier la vie des images de l’eau, il me faut donc rendre leur rôle dominant à la rivière et aux sources de mon pays.” ︎


"Tu ne bois pas assez d'eau !" Ma mère répétait sans cesse cette phrase, m'encourageant à boire plusieurs fois par jour pour rester hydratée et éviter des problèmes rénaux. Je fonctionnais comme l’un de ces mammifères du désert, les camélidés, capables de résister à la déshydratation, réussissant à tenir sans difficulté plus de deux jours avec seulement deux verres d’eau par jour. C’est assez fascinant quand on y pense, surtout en tant que résidente d’un pays occidental, où l'accès à l’eau potable est facile.

L’adaptation de l’humain dépend profondément du lieu dans lequel il évolue. L’humain entretient un rapport à l’eau variable selon le contexte social et les croyances culturelles. Mon pays natal est l’Éthiopie, et c’est à travers cet ancrage culturel que mon rapport et ma sensibilité à l’usage de l’eau se sont constitués. Là-bas, comme dans d’autres pays, l’accès à l’eau est limité. L’eau est en effet une ressource vitale et précieuse, répartie de manière inégale dans le monde.
Face aux enjeux actuels, notre lien avec l’environnement naturel devrait nous inciter à trouver des solutions pour repenser notre rapport à l’eau. Cette ressource devient un nouveau médium de création et un univers d’inspiration.

Dans cette réflexion, l’enjeu est de concevoir des solutions créatives et durables en explorant le lien entre l’eau et la matière au sein d’un habitat.
Mon approche est centrée sur le potentiel réactif entre matière et l’eau. Je prends le parti de questionner la dualité entre matières poreuses et hydrofuges. L’eau est donc un enjeu d’avenir, une ressource naturelle dotée d’un potentiel immense pour la création ; les designers peuvent s’en inspirer et créer un lien avec la matière. 


︎GASTON BACHELARD, L’eau et les rêves, Essai sur l’imagination de la matière (1942), Le livre de poche, coll. “Biblio Essais”, 1993.






À LA RECHERCHE DE L’EAU



L’eau, une bénédiction mais aussi une malédiction selon les contextes



L’eau est une ressource qui relie l’humain à l’environnement auquel il habite. C’est un élément plurisensoriel, qui évoque de façon poétique l’émerveillement, la rêverie, mais il traduit aussi de manière plus tangible le calme, la plénitude, d’un confort ou d’un inconfort thermique.

En passant de la poésie à la science, l’eau est devenue objet d’étude, réduite à une formule (H₂O)︎1︎. Ce processus de désenchantement, tout en ouvrant la voie à la compréhension scientifique, écarte l’aspect mystérieux de l’eau. Cette transition symbolise le passage d’une perception mystique de l’eau à une approche pragmatique, mesurable, quantifiable.
L’eau est objectivée, devient un simple bien. Un bien collectif qui s’est ensuite individualisé grâce à la démocratisation des propriétés privées et des systèmes de canalisations. Mais c’est avant tout une grande ressource libre avec une dimension sémantique manifeste.






Louis Figuier, Appareil de Lavoisier et Meusnier pour la décomposition de l'eau par le fer chauffé au rouge, gravure tirée des Merveilles de L'industrie, 1877



Cette ressource constitue plus de 70 % de la surface du globe terrestre, mais le rapport à l’eau entre les historiques de chaque civilisations diffère. On distingue deux types de climats et donc deux rapports contraire à l’eau : les climats arides et les climats humides︎2︎.
Il y a d’un côté le surplus d’eau. Des communautés subissent des fléaux climatiques comme les inondations, des pluies torrentielles qui dévastent les champs et les cultures causant de grandes pertes en constructions matérielles︎3︎.
On retrouve cette notion du surplus d’eau dans “Le déluge”. Le déluge se traduit par la surabondance d’un élément aqueux. Les pluies torrentielles, le vent, l’eau devient dévastatrice, elle emporte tout sur son passage. L’eau n’est plus un élément qui fait corps avec l’homme, l’eau vient à repousser l’homme. Le “Mythe du déluge”︎4︎ est un mythe biblique renvoyant à une croyance transversale entre les civilisations religieuses ou non-religieuses. L’homme peut agir sur la nature mais reste souverain et ne peut pas domestiquer un évènement ou une catastrophe naturelle. Le déluge est une fatalité infligée par la nature.





John Martin, Le Déluge, Gravure par William Miller, 1796-1882

︎1︎Appareil de Lavoisier et Meunier pour la décomposition de l'eau par le fer chauffé au rouge», gravure tirée des Merveilles de l'industrie, de Louis Figuier, 1877.

︎2︎Au Brésil, pendant la saison sèche qui s'étale de mai à novembre, les températures atteignent fréquemment 40°. De plus, certaines années, l'absence totale de
précipitations provoque de grandes  sécheresses. Pour pallier la déshydratation nasale, des humidificateurs en céramiques sont utilisés.

︎3︎Le Bangladesh pourrait perdre 40 % de ses terres agricoles d'ici à 2050. Ils travaillent sur l’exploitation d’une variété de riz résistante à la salinité des eaux et aux inondations, le monde.fr, 2013.

︎4︎Inondation cataclysmique de toute la surface de la terre. Ce cataclysme est souvent orchestré par un être supérieur pour “laver” la terre des hommes corrompus pour faire table rase du passé.





























Le dérèglement du climat s'intensifie, l'apparition de l’eau est manifestée de manière plus violente. Les villes côtières au bord du rivage subsaharien sont un bon exemple de territoires où convergent ces deux tendances que sont l’urbanisation rapide et les changements climatiques. Ces villes subissent des dommages en raison d’une augmentation importante du niveau de la mer, des précipitations et des inondations. Des infrastructures adaptées sont donc pensées pour répondre à un nouveau besoin :
« habiter sur l’eau ». La surface de l’eau devient un médium d’urbanisme face aux aléas climatiques.





Iwan Baan, Une banlieu sur l’eau, Lagos - Makoko, 2015

                      
Mais cette ressource est aussi épuisable voire manquante sur certains territoires. Notamment dans la situation où le climat est aride, il est nécessaire de s’acclimater. L’eau devient alors un élément qu’il faut capter, irriguer, stocker. 

Les Touaregs sont des nomades qui arpentent les déserts du nord de l’Afrique dans une démarche de transhumance︎5︎. Cette communauté est à l’origine de nombreuses innovations par le biais de pratiques frugales qui permettent d’économiser l’eau tant sur le plan de l’agriculture que sur celui de l’habitat ou du corps humain︎6︎. L’eau est ici interprétée comme une ressource commune et de même valeur que l’argent.
On peut voir qu’ils utilisent des techniques agricoles durables et économes en eau (via la rotation des cultures︎7︎), ils optimisent les ressources locales, exploitent des matériaux naturels pour la construction et l’artisanat. Leurs techniques d’optimisation de l’eau, de stockage de l’eau de pluie, de purification de l’eau potable sont efficaces. Ces savoir-faire permettent d’imaginer des produits mieux adaptés au sein d’un climat aride. 




Les instruments de la cueillette : 1 - billan, battoir, 2 - diringi, pilon, 3 -daji, balai, 4 - ekayenkay, panier 5 - etawel, van, Touaregs nigériens - unité culturelle et diversité régionale d’un peuple pasteur, Edmond Bernus, 1993




Capter l’humidité ou retenir l’eau



L’eau agit de manière différente selon la surface qu’elle rencontre. Les matières naturelles ou artificielles ont des capacités de réaction à l’eau qui diffèrent selon les aspérités de surface. L’eau traverse la matière selon des principes actifs tels que :  la porosité (passer au travers), la capillarité (capter), l'absorption (retenir), la déperlance (glisser, ne pas pénétrer).





Conduite d’eau en bois, comté de weber dans l’utah au États-Unis, 1987


                
La capillarité d’une matière est un principe de captation de l’eau. L’eau est attirée et dirigée dans un corps. Ce principe se traduit par la capacité de l’eau et de certains liquides à s’élever naturellement malgré la force de gravité le long de tubes ou canaux très fins (de l’ordre parfois du microscopique). On observe de nombreuses matières qui exécutent ce principe chimique et physique telles que les éponges synthétiques, le papier buvard, les cristaux (comme le sucre ou le sel), les cheveux, les pierres poreuses, permettant l’irrigation de l’eau d’un point A à un point B d’une matière en perdant le moins d’humidité possible.

Par principe, l’eau, une fois captée, irriguée, finit soit par passer au travers d’une surface afin d’être rejetée, soit pour être retenue à l’intérieur de la matière.

Les matières qui attirent l’eau sont dites hydrophiles. L'eau s'infiltre et s'adapte selon la structure géométrique à l’intérieur du matériau. Dans le domaine de la construction on retrouve la brique, le mortier, les pierres volcaniques, les céramiques, les fibres synthétiques artificielles, les cristaux, qui sont des matières poreuses. Il existe à contrario des matières non poreuses que l’on nomme les matières hydrofuges. C’est un principe de surface qui ne laisse pas entrer l’eau. L’eau est préservée, elle reste en surface. Elle est amenée à stagner ou déperler le long d’un canal qui dirige son extraction. Le verre, les métaux, le plastique, le polystyrène, les corps gras et minéraux, les résines, sont des moyens d’exécuter ce phénomène physique.

La bio-inspiration est fondamentale pour le designer. Le principe de capillarité se traduit aussi bien au sein de la faune que de la flore. Le cactus par exemple est adapté aux environnements arides et aux conditions désertiques. Dans un environnement aride, chaque gouttelette d’eau est vitale pour les formes vivantes. Telle une poche d’eau d’un réservoir, le tissu externe du cactus stocke l'eau pour la conserver en période de sécheresse. À l’image d’une pompe, sa tige flexible vient se gonfler et aspirer l’eau. L’aspect épais et cireux de sa surface réduit l’évaporation de l’eau. Quant à ses aiguilles, elles agissent comme un capteur d’humidité de la brume du désert.

La couche épidermique est également une belle illustration de la  bio-inspiration. Le scarabée de Namibie, par exemple, est un insecte qui vit dans les dunes arides de Namib. Il détient la capacité de capter l’eau grâce à la géométrie de surface de sa carapace (petites bosses pentues). Pour s’hydrater, son dos est incliné de manière à capter les gouttes d’eau de la brume matinale du désert. Les parties de cette surface sont alternativement constituées de zones hydrophobe et hydrophile. Les canaux où l’eau n’est pas retenue, déperle jusqu'à son orifice buccale. Grâce à cette prouesse naturelle, l’eau est récupérée de manière efficace.





Dans une situation de pénurie d’eau, pour récupérer de l’eau, la notion de capillarité peut être
ré-exploitée via des dispositifs construits sur des échelles spatiales beaucoup plus grandes comme l'architecture. L’ Architecte italien Arturo Vittori en 2015 s'est penché sur le sujet afin de créer “Warka Water”, une tour en bambou conçue pour pallier le manque d'eau en Éthiopie. Le prototype consiste en un cadre triangulaire élégant, réalisé avec du bambou produit localement, sur lequel est installé un treillis en fibre polyester capable de retenir l’humidité de l’air. La structure haute de 9,50 mètres, et malgré tout légère (80 kg), est facile à transporter, monter et entretenir. Plus important encore, elle collecte jusqu’à 100 l d’eau potable par jour. L’objectif est d’aider à maintenir une agriculture autogérée sur les hauts plateaux.







Arturo Vittori, Warka Water, Bahar Dar (Éthiopie), 2015



L’eau est indocile, mais elle peut être guidée, absorbée et retenue au sein du corps interne de la matière. La diatomite ︎8︎(terre de diatomée ou d’herbe de la mer) est une roche d’une extrême légèreté, c’est ce qui en fait la vertu. La colorimétrie de cette roche varie du gris au blanc au bleu-vert︎9︎. Mais elle est aussi très friable en fonction des altérations, des impuretés qui y sont contenues et du degré d’humidité. Sa fonction principale est l’absorption des corps aqueux, la filtration et la contenance de l’eau au travers de sa structure siliceuse. Tel un barrage hydraulique, l’eau est retenue dans cette matière mais son poids n'impacte pas celui de la pierre, elle reste légère. Cette pierre est utilisée dans des usages plus contemporains comme alternative au textile pour les tapis de douche. Une plaque de pierre de diatomite permet de rester au sec lorsque celle-ci rentre en contact avec la peau mouillée. La trace humide laissée par le passage du corps disparaît de manière diffuse laissant la surface inerte comme si le contact n’avait jamais été fait entre le corps poreux et le corps humide.









Carole Naggar, Le bain - Cité du sang, Pierre Fanlac, 1988





︎5︎Transhumance : système d’élevage fondé sur le déplacement de troupeaux de régions vers d’autres dont les périodes de végétation sont décalées en fonction des saisons ou en raison de climats différents.

︎6︎L’ajout de graisses dans les récipients annule la tension de surface » et donc la perte d’humidité sur les parois. Les vases sont remplis de grains en plastique produisant de la rosée par condensation. Les pièges à vent qui récupèrent l’eau atmosphérique. Les tenues teintées d’indigo sont flottantes, couvrantes, et fonctionnent comme un processus de convection de l’air, l’individu transpire du au vêtement sombre mais l’air ambiante remonte par les ouvertures.

︎7︎Succession périodique sur une même parcelle de terre de plantes ayant des besoins différents, afin de ne pas épuiser le sol, cnrtl.

︎8︎Roche sédimentaire composée de micro-organismes aquatiques fossilisés dans les gisements d’Ardèche dans les carrières de Saint-Bauzile.

︎9︎Thomas Pierre, La diatomée : pierre volcanique filtrante, 2019 - Laboratoire de géologie de Lyon / ENS de Lyon”.






REPOUSSER L’EAU



Protéger le corps et l’habitat de l’eau


Pourquoi a-t-on inventé les matières hydrophobes︎10︎ ? Pourquoi en sommes-nous arrivés à repousser l’eau alors que certains en sont à la recherche telle une denrée rare ?



                               
     Moon Seop Seo, Passage to the lake, 2021
                                                                           


L'eau au contacte d’une surface hydrophobe prend une forme sphérique, glisse comme des billes en verre. Dans une matière hydrofugée, l’étanchéité n’est pas totale. Selon les facteurs de contact entre l’eau et la matière, l’eau peut être retenue au sein d’une structure.

Protéger l’eau du corps. Cette notion de “repousser l’eau” reste intrinsèque chez une personne qui souffre d’aquaphobie︎11︎. Avons-nous tous contracté cette pathologie ? Se faire mouiller est une sensation pas ou peu agréable, pourtant la peau humaine protège naturellement de l’eau. Cette enveloppe corporelle a pour fonction d’être naturellement hydrofuge pour protéger tous les organes internes. Malgré cela, le corps, par confort thermique, par volonté de rester au sec, à tenue à se vêtir pour se couvrir avec des couches supplémentaires. L’habit est passé du perméable à l’imperméable. De nouvelles matières se sont développées pour répondre à de nouveaux besoins avec l'émergence de nouvelles activités extérieures, sportives et extrêmes.

Les pêcheurs, dans l’univers marin, ont été précurseurs dans l’utilisation des matières imperméables. Le ciré, ancêtre du k-way, il était composé de coton et d’huile de lin protégeant les marins sur leur bâteau pour le pêche en haute mer︎12︎.






Le Norvégien Helly Hansen sur un bâteau à voile, 1952



La sédentarisation en Occident pousse les populations à se protéger au-delà de leur corps, l’habitat. Le toit est un élément essentiel de la maison et du sentiment d'être à l'abri, de sécurité, de repousser toutes les intempéries possibles. La protection de l’habitacle est un automatisme. Venir protéger l'espace de vie de l’eau, de l’air, du feu est une façon de sécuriser l’espace habité, d’augmenter la longévité structurelle de l’habitat et de diminuer l’itinérance de l’homme au regard de la viabilité de son habitat. Les dégâts engendrés par la stagnation de l’eau sur une surface est quelque chose que l’on repousse. Éviter la corrosion, la moisissure sur des surfaces comme un témoin visuel d’une matière abîmée du temps, défaillante, non esthétique, à cacher ou réparer. Les enduits, les peintures et les procédés chimiques ont été pensés pour répondre à la volonté d'optimiser le gain ou le rejet d’humidité dans une pièce.


Une rétro-innovation frugale dans la construction occidentale



Les pratiques actuelles de conception effrénée en Occident véhiculent leur lot de contradictions. La pertinence d’une pratique contemporaine amène à chercher dans ce qu’il y avait par le passé des idées applicables aux besoins actuels.

Nous sommes allés jusqu'à conceptualiser des systèmes d'humidificateur d’air ou même des déshumidificateurs d’air pour permettre aux différentes pièces (sèches ou humides) de faire varier le climat interne.

Une prise de conscience chez les architectes et les designers se met en place et accroît autour du transfert de modes de fabrication et de matériaux vernaculaires afin de les transférer à nos modes de construction contemporains. Cette rétro-innovation démontre une façon de ne pas dépendre des moyens technologiques et de ne pas s’en contenter. Cela permet d’utiliser pleinement le potentiel de certains matériaux afin de débloquer de nouvelles esthétique et d’optimiser le coût, l’énergie, etc.

Les constructions naguère permettaient de maintenir un habitacle ambiant avec peu de matériaux hétéroclites. C’est l’idée d'utiliser les capacités d’un seul matériau agissant de manière auto-suffisante pour répondre à plusieurs fonctions dans une pièce. De nombreuses matières sont ré-exploitées au sein de l’habitat tel que la terre crue, la chaux, les fibres végétales, la pierre brute, les enduits (plâtre, stuc).

A l’image de la terre crue qui est un matériau que l'on utilise depuis des millénaires et qui est encore utilisé dans les modes de fabrication contemporaine. C'est un matériau pauvre qui est fortement utilisé de manière locale en Afrique. Grâce à des savoir-faire ancestraux : le pisé (ancêtre du béton), le torchis, l'adobe, la bauge, nous avons su exploiter et appliquer la terre crue à l'architecture occidentale pour créer des édifices. Le transfert des savoir-faire de la terre crue dans le domaine de la construction actuelle est un enjeu pour les architectes et les designers à la recherche d'optimisation thermique, hygrométrique, sensorielle. La mise en forme de ce matériau vertueux et sans ciment est un travail d'étude mené par l’Atelier Aïno, Franck Boutté Consultants et Amàco. Pour améliorer le confort thermique dans un bâtiment, ils ont travaillé sur le prototypage de Blocs de Terre Compressée (BTC) ornementés. Leur questionnement est très intéressant, car ils se sont penchés sur la problématique actuelle de réfraction des ressources, d’une recherche de frugalité et d'économie de procédés, en interrogeant l'ornementation comme incubateur de performance dans un matériau. Ce postulat à l'échelle de modules architecturaux a été vecteur d'une multiplicité d'hypothèses de mise en forme graphique et technique de la matière. C'est par ce biais de la rétro-innovation que tendent les concepteurs aujourd'hui, afin de faire la démonstration d’anciens processus corrélés à ceux, industriels, venant magnifier sous tous les angles un matériau oublié. 
︎10︎Hydrofuge : qui élimine l'eau, l'humidité ou qui en préserve, cnrtl.

︎11︎Aquaphobie : peur morbide, crainte de l’eau, cnrtl.

︎12︎[Photo] : Le Norvégien, Helly Hansen.





SURFACE HUMIDES



La trace de l’eau 



L’eau renvoie à une poétique de mouvement. Le relief sur la surface d’une matière est un facteur de la modification physionomique de l’eau. L’eau va agir, réagir, ou laisser une trace après son passage.

Une goutte d'eau, toute seule, est comme un échantillon prélevé de l’élément constituant 71 % de la surface du globe︎13︎. Elle est une enveloppe difforme qui se modifie avec la gravité, la vitesse, et le support sur lequel elle tombe. La goutte peut être bruyante ou assourdissante. Elle peut être seule ou multiple.

Quand la goutte tombe, elle éclabousse, elle crée des ondes, s’infiltre, glisse, s’agglomère. Comme la surface de la peau du gecko︎14︎, l’eau déperle, roule. Les gouttes d’eau rassemblée, accumulent leur énergie de surface et jaillissent comme du pop-corn rissolé dans une poêle chaude. Plusieurs gouttes sont déposées de part et d’autre d’un espace, elles offrent le tableau d’un voilage fin et blanchâtre. À l’image de la rosée du matin, lorsque l’eau arpente telle une toile d’araignée fixée le long des feuillages de l'extérieur. La toile d’araignée attrape l’eau de cette brume. L’eau se fige sur cette toile aux filaments infinis. Les gouttes restent prisonnières de la structure géométrique créée par les araignées. L’eau devient comme un élément de jointure scintillant entre ces fils de soie. La toile agit comme un élément d’irrigation, de canaux, dessine une cartographie pour diriger l’eau le long de la toile.

Arrivée au sol, elle ruisselle, laisse une trace derrière elle. Elle creuse, scie, dissout, la matière. Parfois elle se mélange à elle-même, transportant tout sur son passage, ne faisant pas le tri. Sa trajectoire vacille, elle ne ruisselle pas tout droit ; l’eau crée des sortes de racines, de digressions formelles, des réseaux impossible à démêler.

Mais l’eau, en laissant sa trace, modifie l’aspérité, enlaidit le matériau. La corrosion est un phénomène de dissolution de la matière et de coloration. Les tâches, les moirures de l’eau sont le résultat d’une accumulation maligne de l’eau. La transparence laisse place à des moirages colorimétriques, des tâches, des dégradés, comme la rouille (vert de gris), la moisissure, etc.






Favre Juliette, La peau de l’eau, série de traitement graphiques en négatifs sur la trace de l’eau, 2024



Matières hydrofuges : le cas de l’enduit



L’enduit︎15︎est un principe de revêtement qui permet de finir ou décorer un support. Il a comme principe d’action de venir recouvrir. L’intérêt de l’enduit décoratif est de servir de surface pour révéler une matière.
Enduire, c’est mettre en forme : il s’agit d’un travail de modelage, où l’état de surface et la couleur contribuent à la création d’un bien-être et d’une identité d’espace. C’est avec les matières brutes, et non les produits constitués, que les possibilités de création se dévoilent et se multiplient. Le travail de matière naturelle impose un rythme, et un temps d’observation aux différentes possibilités d’agencement décoratif via le type d’enduit créé. Un enduit va être utilisé pour être appliqué sur un support plus ou moins poreux︎16︎qui permet à celui-ci de s'agripper et de permettre une accroche mécanique. Certains enduits détiennent une microporosité, donc une respiration des surfaces (la chaux) et d’autres peuvent être rendus hydrophobes à l’aide de savon noir, d’un serrage des pores (galet en granite). L’utilisation de l’eau est centrale, tant dans la matière présente que dans celle apportée au procédé de fabrication. L’eau est un élément qui métamorphose les matières sèches en pâte. Elle a une action physique, chimique sur le sable (silice non absorbante). Elle solidifie et hydrate la matière. Dans l’élaboration d’un enduit il faut considérer l’eau interne de l’habitacle, là où l'humidité peut être, captée, mobile, absorbée. Et considérer l’eau interne au mortier.

Dans les différentes formes de plâtre (fin, à modeler, à bâtir : gypse ou stuc), il est possible d’adjoindre des adjuvants permettant de faire varier les actions et les utilisations de celui-ci. Les charges additives sont intéressantes à prendre en compte car elles influent sur le comportement physique et/ou chimique des mortiers ︎17︎et enduits. Il peut s'agir d’éléments organiques ou minéraux tels que : les briques (absorbantes pour la rétention d’eau), les ponces︎18︎ (isolantes), le talc (étanchéité), la fibre de paille, la laine (isolante). De surcroît, il est possible de charger le plâtre par exemple de métaux sous forme de paillettes métalliques. Cela permettrait d’apporter des qualités techniques (structure) et esthétiques (luminosité).

Le tadelakt est un enduit hydrophobe en stuc de finition brillante, accrochant la lumière, d’un toucher très doux. Il est développé à Marrakech dans les somptueuses demeures de la médina. La surface enveloppante de l’enduit transforme l’espace et les agencements en un seul objet dans lequel il est confortable de s’y installer. C’est un enduit avec des possibilités de mise en forme extrêmement vastes. Il est habituellement utilisé pour revêtir les sols et les murs des pièces humides, les rendant imperméables. Grâce à ses capacités techniques et esthétiques, le tadelakt dispose d’une palette expérimentale large pour passer de l’application sur des surfaces de fondation à l’objet présenté in situ ou ex situ d’un habitacle. 






Dépose de la khalta (chaux) à l’aide de pierres volcanique au Maroc
                                       



Conclusion



Pour les civilisations autochtones comme pour les populations urbaines, l’eau est une ressource rare et chérie. L’eau est vitale, elle compose l’essentiel de notre corps mais aussi du globe terrestre. Cet élément lorsqu’il est peu abondant crée des climats arides. Il met à l'épreuve les modes d’adaptation de l’homme et entraîne le rationnement de cette ressource. Mais l’eau peut aussi être dévastatrice à cause du dérèglement climatique.

Des modes de gestion de l’eau se sont déployés en réaction aux différents climats. Les principes actifs de matériaux naturels et synthétiques sont utilisés pour interroger le lien entre eau et matière. Repenser ce lien est une façon d’interroger les problématiques contemporaines. Une poésie émane de l’eau, qui est d’une certaine manière désenchantée par la volonté de rester au sec. Nous avons créé une dépendance aux artifices qui repousse cette humidité. L’eau est repoussée et séparée du corps matériel. Nous sommes réduit à être incompatibles avec l’eau.

Les surfaces hydrophobes se sont développées pour tendre vers des technologies de pointe venant désenchanter l'eau libre. Les pratiques frugales tendent à revaloriser ce lien des pratiques vernaculaires avec l’utilisation des matières naturelles liées à des principes actifs aussi efficaces que ceux artificiels.

Comment les matières hydrofuges, l’enduit de finition par exemple, peuvent-ils refaire corps avec l’eau et l’habitat ? Comment un enduit hydrophobe peut-il magnifier une eau sensible ? Le revêtement de sol et mural (matériau non-noble) peut-il être utilisé à l’échelle du mobilier dans une démonstration esthétique et sensorielle en contact avec un environnement humide ? Comment exploiter les possibilités colorimétriques et les systèmes de finition, d'altération de la surface ?


︎13︎[photo] Moon Seop Seo, « Passage to the lake », projet design d’objet, 2021.

︎14︎Removal mechanisms of dew via self-propulsion off the gecko skin, Étude publiée dans le “Journal of the Royal Society” ,des chercheurs australiens de l’université du Queensland, démontrent que la structure de la peau du gecko (lézard) Lucasium steindachneri d’Australie rappelle celle de la feuille de lotus, 2015. 

︎15︎Fin revêtement appliqué sur les parements d'une construction, afin de les protéger, de leur donner une meilleure apparence. 

︎16︎Structure non cristalline, calcaire, ou pouzzolanique. 

︎17︎Pâte composée de différents matériaux pour la réalisation des enduits et bétons. 

︎18︎Cendres volcaniques (poudre à polir ou charge minérale).


Références



︎Bibliographie 

ADEYEMI, Kunlé & LETTIERI Suzanne, African Water cities, Nai010 Publishers, 2023.

ATELIER LUMA, Pratiques Bio-régionales de Design, 2019-2023.

BACHELARD Gaston, L’eau et les rêves. Essai sur l’imagination de la matière, Gallimard, 1993.

BAINBRIDGE David, Gardening with less water, Hachette UK, 2015.

BERNUS Edmond, Touaregs Nigériens : Unité culturelle et diversité régionale d’un peuple pasteur, Editions L’Harmattan, 1993.

CLAUDOT-HAWAD Hélène, Touaregs, apprivoiser le désert, Gallimard, 2002.

COLLECTIF, revue Reliefs - n° 19 sources, Reliefs édition, 2024.

COLLECTIF, revue Utile n° 04 : l’eau de source, Utile édition, 2024.

DADDIS Jamal, Le tadelakt, une technique millénaire d’enduit à la chaux, Edisud, 2011.

DALMASSO Monica & SAPIN Cédric, Sauvage, Glénat Livres,2023.

ILLICH Ivan, H2O Les eaux de l’oubli, Terre Urbaine, 2020.

LHOTE Henri, Comment campent les Touaregs, J. Susse, 1947.

PIERRON J.P, La poétique de l’eau, Fr. Bourin, les Pérégrines, 2018.

RAHM Philippe, Le style anthropocène, Head Haute Ecole D'art Et Design, 2023.

STÜHRENBERG Michael & MAÎTRE Pascal, SAHARA, l’économie du rien, Actes Sud, 2006.

TRIPARD Vincent, Ocres et finitions à la chaux enduits décoratifs stucs et tadelakt, édisud,  2011.




︎Iconographie et projets


ALTHABEGOÏTY  Clémence , « (Récolter) la pluie », design d’objet, 2016.

ASUNCIÓN MOLINOS GORDO, ¡Cuánto río allá arriba! à travesía cuatro, design d’objet, 2021.

COLLECTIF DES RIVES, projet de recherche sur le phénomène des tempêtes, scénographie/design d’objet, 2024.

DIAMANTI Gabriele, Eliodomestico, design d’objet, 2012.

ETH ZÜRICH, Impression frittage de poudre de marbre, architecture, 2023.

GARCIA GALVEZ NOÉMIE, « Interactions entre l’eau et la terre » dans le cadre du mémoire d’étude : Re-saisir nos matières premières : le cas de la terre, design d’objet, 2023.

GLOGAU Henry, Solar Distiller, archi-objet, 2021.

GÖRGEN Jonas, Fog shower, design d’objet, 2019.

GRAVES Guillian, Rosace bio minéralisée, design d’objet, 2021.

HOFFNER Arthur, Tubular Fountain, design d’objet, 2018.

LEBLANC Aurélia & VIAUD Lucile, Tisser le verre, recherche matière, 2023.

MEINNEL Solène, Les oasien.ne.s, design d’objet, 2022.

MOON SEOP SEO, «Passage to the lake », design d’objet, 2021.

PETZER Pettie, HONKER Johan, Hippo Water Roller, design d’objet, 1991.

STUDIO Idaë, Aéro-Seine, design urbain, 2019.

STUDIO RONNENBERG, Dryver, Un service de nuage mobile, design urbain, 2017.

THIBAULT Céline & PELLOTTIERO Géraud,  « Zoù Maé », architecture, 2019.

THOMAS Pierre, La diatomée : pierre volcanique filtrante, recherche matière, 2019.

VITTORI Arturo, Warka Water,  « Chaque goutte d’eau compte ! », architecture, 2020.

GUFFROY Victoria & CHASSOT Noé, Mirador - Les jardins de lausanne, entre l’eau et nous, design d’objet, 2024.
ZINEB Kertane, Bayt el Ma, design d’espace /objet, 2023.




︎Ouvrages, articles et podcast

Un système de survie digne de la
science-fiction
. (s. d.). Ciel des Hommes. https://www.cidehom.com/science_at_nasa.php?_a_id=262
Paysages invisibles, Collection Tandem | Films. (s. d.). AM Art Films. https://www.amartfilms.com/fr/films/tandem/paysages-invisibles-1534.html

THOMAS Pierre,  Planet Terre, Laboratoire de géologie de Lyon / ENS Lyon, 2019 — Article sur les caractéristiques et utilisations de la diatomite et le gisement de la montagne d’Andance.
https://planet-terre.ens-lyon.fr/ressource/Img657-2019-11-25.xml

Earth Building Systems – NLÉ. (s. d.). https://nleworks.com/case/earth-building-system/

Une technologie révolutionnaire contre la pénurie d’eau. (s. d.). 
https://www.wipo.int/fr/web/wipo-magazine/articles/pioneering-fog-harvesting-technology-helps-relieve-water-shortages-in-arid-regions-40409


︎Films

HERBERT Frank, Dune 1 & 2 (Movie
Tie-In), Penguin, 2021 - 2024.




︎Expositions sensibles

ÉC(H)OSYSTÈMES,  exposition de six collectifs transdisciplinaires d’étudiant·es - Académie du Climat, Paris.

FONDATION FRANÇOIS SCHNEIDER,  Exposition « L’Art contemporain au fil de l’eau » - Wattwiller.



Contact ︎

︎ juliettefavre1106@gmail.com
︎o__diapason

Le projet de diplôme ︎


(Résumé projet en cours 2025)
 









(PHOTO PROJET)