Daphnée Lagier 


Métamorphoses



Notre promenade commence dans une prairie. L’herbe est vivace et battue par le vent. Le chêne oscille à mesure. Mais lorsque notre regard plonge soudain à nos pieds, c’est un monde démesuré, grand comme une planète qui surgit devant nous.

« La prairie se métamorphose en jungle impénétrable, les cailloux prennent l’allure de montagnes et la modeste flaque d’eau se transforme en océan. Le temps ici s’écoule autrement, un jour pour une heure, une heure pour une saison, une saison pour une vie.» ︎1︎

Ce mémoire est une invitation à explorer la notion de métamorphose à partir d’une étude approfondie des insectes
et à travers le prisme de l’analyse de la larve de Tenebrio Molitor Linnaeus. Nous pénétrons dans un univers où chaque forme, loin d'être figée, se dissout puis se restructure. Ce processus pourrait être à l’origine d’une réflexion sur le design︎2︎lui-même, qui, à l'image du processus de métamorphose, implique une transformation continue, où la matière et les idées muent progressivement pour donner naissance à de nouvelles créations.

A travers trois articles qui suivent l’ordre de la métamorphose elle-même, ce mémoire se présente comme une réflexion par analogie entre le processus de métamorphose biologique que vivent certains insectes et le processus de création dans le domaine du design.

De L’Oeuf et la Larve à L’Imago, en passant par La Nymphe, « l’holométabole » ︎3︎, dans laquelle vous vous apprêtez à vous plonger nous rappelle que Omnia mutantur, nihil interit,︎4︎ “toute forme [imago] est errante [vagans] et mouvante”.




1/3 : L’Oeuf et la larve
De l’observation initiale du microcosme
à l’émergence d’idées en design.

︎ Octobre 2024
2/3 :
La Nymphe
Transformation critique et éveil symbiotique
au croisement du design et du vivant.

︎ Novembre 2024
3/3 : L’Imago
Genèse, identité et concrétisation du projet

︎ Décembre 2024



Article 3

L’Imago



Troisième phase de la métamorphose :
genèse, identité et concrétisation du projet




V.J. Stanek, scan de l'encyclopédie illustrée des insectes, (1973), p.218,
retouche photoshop D.L.






Introduction



Pour ce dernier volet de mon mémoire, revenons à cette idée de métamorphose, notion placée au cœur de l’analogie établie
entre le processus de transformation biologique et le processus créatif dans la discipline du design.

Ce troisième chapitre, consacré à l'imago – terme qui désigne l’accès définitif à l’état adulte d’un insecte à l’issue de son ultime métamorphose ︎5︎ – incarne le moment de l’accomplissement du cycle et symbolise l’émergence de l’identité finale.

Cette phase marque l’apparition des lignes directrices fondamentales de mon projet de diplôme.
Ainsi, dans cette ultime métamorphose, les différentes réflexions se réorganisent et s'articulent de l’abstrait au tangible,
de l’idée au projet.






Image tirée du film documentaire Microcosmos, Le peuple de l’herbe, (1996),
retouche photoshop DL, 2024





︎1︎    Microcosmos : Le Peuple de l'herbe, film documentaire de Claude Nuridsany, Marie Pérennou, 1996. Ce microcosme est lui-même composé de petits mondes qui coexistent sans forcément se rencontrer. Les éthologues ont d’ailleurs montré que chaque forme de vie possédait un monde qui lui était propre, son Umwelt.

︎2︎    Le design est un processus intellectuel créatif, pluridisciplinaire et humaniste, dont le but est de traiter et d'apporter des solutions aux problématiques de tous les jours, petites et grandes, liées aux enjeux économiques, sociaux et environnementaux (AFD).

︎3︎   Se dit des insectes qui ont des métamorphoses complètes et dont la forme adulte est toujours précédée par un stade nymphal immobile.

︎4︎   Littéralement : Tout change, rien ne meurt ; Ovide, Métamorphoses, livre XV, V, 178, trad. Olivier Sers, Les Belles Lettres, Édition du Centenaire, 2019


︎5︎  (CNRTL)









1. La dévoration comme principe créatif  

    Mon projet s’inscrit dans une démarche expérimentale où les larves de Tenebrio Molitor L. deviennent des agents créatifs. Je cultive leur capacité à dévorer le polystyrène ︎6︎ , dans le but de créer un répertoire formel propre à leurs dévorations. En mangeant la matière, les larves génèrent des réseaux de galeries, des vides qui sont une véritable cartographie sculptée par l’action biologique. Ces formes révélées m’amènent à envisager la dévoration comme une méthode soustractive de création, où enlever de la matière devient un geste révélateur.


         a/Un design par soustraction



La dévoration désigne un processus de destruction par rongeage, de piqûres répétées ou de morsures avides, intenses et rapides, qui envahit et transforme ︎7︎. Bien que la dévoration soit intrinsèquement agressive et orientée vers l'engloutissement total de la matière, elle peut devenir créative si elle est interrompue à un moment précis. En s’arrêtant avant l’effacement complet, ce processus révèle une forme déjà présente, mais jusque-là enfouie.

Comme dans la taille de pierre ou dans la sculpture sur bois, on retire de la matière pour faire apparaître une forme latente. Ici, ce sont les larves de Tenebrio Molitor L. qui agissent comme un outil naturel  : leur intervention, bien qu’empirique, dévoile des structures et des textures insoupçonnées, créant des volumes associés. La dévoration devient alors un moyen de creuser, d’évider et de transformer la matière brute en une esthétique de l’effacement, où la destruction elle-même se mue en moteur de création.

La démarche de soustraction, loin d’être une simple réduction, ouvre un champ immense de possibilités  : elle permet de repenser la forme, de révéler de nouvelles esthétiques et de remettre en question les normes établies.  

Depuis 2016, la designer Mathilde Pellé emploie la soustraction pour étudier les formes, disséquer les objets et faire l’expérience du peu. En l'appliquant aux environnements domestiques contemporains, elle interroge la définition habituelle des « besoins » et initie une réinvention sensible de nos modes de vie et des formes qui les accompagnent. « La question qui sous-tend le projet Soustraire et que je pose inlassablement depuis le départ, est : "Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que moins ?" ︎8︎ ».

En retirant de la matière plutôt qu’en en ajoutant, la designer recentre l’attention sur l’essentiel et interroge le superflu en transformant l’absence en un élément porteur de sens. Jean Baudrillard, dans Mots de passe, évoque cette « présence obscène des choses » ︎9︎ , dénonçant l’excès de réalité et de visibilité, qui tend à saturer notre perception : « Quand tout est sous les yeux, on ne voit plus rien. Lorsque les choses sont trop réelles, qu’elles sont immédiatement données, réalisées, […] on est dans l'obscénité. » ︎10︎ .

La soustraction de matière invite à repenser notre rapport au vide et à l’objet, en dépassant la logique de l’accumulation pour privilégier une approche où l’absence devient source de sens. Cette quête d’équilibre entre ce qui est présent et ce qui est absent dépasse les enjeux purement esthétiques ou fonctionnels : elle interroge nos usages, notre besoin d’espace et notre capacité à trouver du sens dans ce qui est suggéré plutôt que dans ce qui est pleinement montré.






[a]






[b]






[c]


[a] [b] [c]
Mathilde Pellé, documentation du projet expérimental : Maison Soustraire, 8 semaines pour retirer 2/3 de la matière des 112 objets d’un habitat, 
Deep Design Lab, 2020, exposé à la XIIème Biennale Internationale Saint-Étienne, 2022, retouches photoshop D.L.








︎6︎   Cf: L’Oeuf et la larve

︎7︎   (CNRTL)

︎8︎    Mathilde Pellé, Soustraire, le moins comme méthode, conférence à l'École supérieure d'art et de design TALM, Angers, 11 avril 2024
https://esad-talm.fr/fr/actualites/conference-de-mathilde-pelle-designer-et-chercheuse

︎9︎  Jean Baudrillard, Mots de passe, Le Livre de poche, coll. “Biblio Essais”, 2004, p. 34.

︎10︎  Ibid., p. 36.






         b/ Le vide, condition de la forme



Le vide, loin de n’être qu’un manque, ouvre des espaces d’interprétation et stimule notre imaginaire. Là où le plein résiste et offre des prises, le vide, insaisissable, ouvre des potentialités infinies. Il ne peut être dissocié de la forme elle-même  : en creux ou en contour, il est autant générateur que révélateur de structures. Laozi exprimait déjà cette idée dans une de ses citations les plus célèbres : «  Les vases sont faits d’argile, mais c’est grâce à leur vide que l’on peut s’en servir  » ︎11︎ .  C’est bien cette absence, ce rien situé au cœur de la matière, qui confère au contenant sa finalité et sa raison d’être.

Dans le travail de la matière, le vide et le plein ne s’opposent pas mais se répondent et se complètent. André Leroi-Gourhan a montré comment les schèmes d’action liés à la fabrication « — évider, graver, tailler, mélanger, raffiner — reposent sur une interaction constante entre plein et vide » ︎12︎ .  Ainsi, ce n’est pas la matière elle-même qui est pleine ou vide, mais la forme façonnée par l’être humain ou par le vivant non-humain qui insuffle cette dynamique. Le matériau brut, souvent perçu comme un «  trop-plein  », est travaillé pour y intégrer des volumes creux ou des espaces potentiels, lui donnant une forme utilisable, interprétable et souvent chargée d’une nouvelle signification.

Cette intrication entre le plein et le vide va au-delà de la simple technique : elle structure notre imaginaire et notre rapport à la matière.
« Chaque objet plein appelle en creux une absence qui le complète  : le pain évoque son moule, la clé sa serrure, l’épée son fourreau. Dans le même mouvement, chaque contenant donne à voir son contenu  : la boîte révèle un secret, le vase dévoile l’eau et le coffre suggère un trésor » ︎13︎. Cette dialectique imaginaire entre vide et plein traduit une relation profonde entre matière et forme,
une dynamique fondamentale dans la conception des objets et des espaces.

Cette imagination est d'ailleurs tout aussi prégnante dans la réflexion sur la vie. Si l’on examine un exemple plus fonctionnel, le vide se révèle être une condition essentielle à la forme : un os se doit d’être solide, mais il doit aussi être léger. Pas question de se briser sous son propre poids. Heureusement, tel l’architecte qui se confronte à de délicats impératifs structurels, l’os organise son matériau de la façon la plus efficace, en enlevant par-ci et en ajoutant par-là afin de répartir au mieux les pleins et les creux.

Tout au long de sa croissance, l’os grandit en suivant les lignes de contrainte qui se distribuent sur toute sa longueur en plaçant ses tissus le long de leurs tracés. Cette structure dense et tubulaire, tramée ou nervurée, réussit la performance d’augmenter sa taille
tout en réduisant son poids, le tout sans se casser ︎14︎ .






Catherine Bousquet, L’infiniment caché. Les frontières de l’invisible, Hachette, 1994, p. 20.



        c/Une esthétique de la dévoration


 

Cette réflexion sur le plein et le vide s’inscrit au cœur de ma démarche. La dévoration du polystyrène par les larves entraîne des galeries et des cavités, un réseau de vides qui, à leur tour, inspirent ou déterminent des formes pleines. Il ne s’agit pas simplement d’observer la destruction, mais de capturer ces espaces creusés, de les transcrire en objets tangibles, en leur donnant une nouvelle existence.
Le vide devient moteur de création, il permet la matérialisation des formes et oriente les choix de fabrication.

Cette approche a nécessité un approfondissement des procédés permettant de travailler sur les volumes négatifs.
Comment capturer ces espaces invisibles  ? Comment mouler, inverser et retranscrire le vide pour en faire une présence tangible  ?

Une partie importante de mes recherches s’est ainsi concentrée sur ces problématiques : l’utilisation de moules, en résines et plâtre,
ou des techniques d’empreinte par injection de matière, pour fixer ce qui n’existe qu’en creux. A travers cette oscillation entre le vide
et le plein, entre destruction et reconstruction, une nouvelle matérialité se déploie, mêlant l’éphémère de la dévoration à la permanence des objets sculptés.

Les formes générées par la dévoration se caractérisent par une irrégularité et une spontanéité qui échappent au contrôle humain.
Ces textures, issues d’un processus organique, contrastent fortement avec les surfaces lisses et uniformes produites par les outils industriels. L’imprédictibilité devient alors un atout esthétique, inscrivant chaque création dans une unicité propre à la nature.

La dévoration apparaît ainsi comme un élément structurant, un moteur essentiel dans la recherche et la création de formes évoquant des utilités fonctionnelles : aération, filtration, réduction de poids ou gestion des flux.






[a]





[b]


[a][b]
Daphnée Lagier, modélisation 3D,
recherches formelles sur l’esthétique de la dévoration, octobre 2024.







︎11︎    Alain Delaunay, Taoïsme, Encyclopædia Universalis, 2017 :
https://www.universalis.fr/encyclopedie/taoisme/#c97125


︎12︎    Alain Delaunay, Technique, Encyclopædia Universalis, 2017:  https://www.universalis.fr/encyclopedie/technique/

︎13︎   Ibid.

︎14︎   Catherine Bousquet, L’infiniment caché. Les frontières de l’invisible, Hachette, 1994, p. 14-15.



















































































































































































 
























2. L’agentivi︎15︎ du vivant non-humain



    Dans une seconde phase de mon projet, j’ai conçu et mis en place un mobilier de culture spécialement adapté aux larves de Tenebrio Molitor L. Ce dispositif, pensé comme un lieu de vie propice, vise à leur offrir des conditions optimales pour leur développement. Ce mobilier ne se limite pas à une simple fonction utilitaire  ; il devient un espace d’observation, un laboratoire miniature où les interactions entre les larves et la matière sont étudiées avec attention.

Ce cadre m’a permis d’approfondir la compréhension de leurs comportements face au polystyrène. J’ai pu observer leurs dynamiques individuelles, mais aussi les interactions collectives lorsqu’elles sont confrontées à cette matière. Certaines larves s’attaquent avidement à la surface, creusant des galeries complexes, tandis que d’autres explorent avant de se lancer dans l’acte de dévoration.

Le mobilier de culture, conçu pour accueillir différents milieux de culture, permet de tester différentes configurations  : ajuster les épaisseurs de polystyrène, introduire des formes déjà définies, ou encore observer la manière dont les larves interagissent avec des blocs aux textures variées. Ces observations prolongées, parfois sur plusieurs semaines, ont permis de mettre en lumière des réactions subtiles, comme leur sensibilité à la densité de la matière ou leur manière de contourner certains obstacles.

Ce processus exige une patience et une attention particulières. Il ne s’agit pas simplement de constater une destruction mécanique, mais de décrypter la manière dont ces larves interagissent avec leur environnement. En les observant face à la matière, j’explore aussi la façon dont leur action peut être orientée pour produire des formes qui serviront de base à mes créations. Ce mobilier, au croisement de la science et du design, devient ainsi un outil d’investigation essentiel, tout autant qu’un élément actif dans la démarche créative.



        a/Recréer un milieu favorable 




La co-création avec le vivant repose sur la mise en place de conditions favorables à son développement.
Ainsi, la question du milieu de vie semble primordiale.

Co-créer avec le vivant non-humain nécessite de prime abord de recréer l’ensemble des conditions générales du milieu naturel des organismes vivants ou bien des conditions propices à leur évolution. Température, humidité, luminosité ou composition du sol : chaque élément du milieu est calibré pour répondre aux besoins du vivant.

C’est ce même constat qu’effectueront Fabien Provost, Perig Pitrou et Lauren Kamili dans leur questionnement sur l’imitation du vivant :

« L’investigation progresse à mesure que la compréhension du fonctionnement des organismes biologiques prend en compte les relations qu’ils entretiennent entre eux : alors que le projet initial est de reproduire une fonction, c’est un écosystème qu’on finit par reconstituer. À nouveau, le processus imitatif repose sur un questionnement croisé portant, d’une part, sur les relations entre les êtres vivants et leur milieu et, d’autre part, sur les artefacts envisagés comme des outils et comme des milieux ou des éléments des milieux » ︎16︎  .

Pour ces auteurs, l’imitation  du vivant commence  par une objectivation des milieux. C’est en quelque sorte ce que j’ai mis en évidence dans mes études de cas ︎17︎ . Ce n’est pas seulement l’organisme qui est modelé par son environnement, mais aussi le designer qui adapte ses méthodes en retour. L’acte de designer devient ainsi un dialogue entre humain et non-humain, où les artefacts produits ne sont pas de simples objets, mais des composants d’un écosystème plus vaste.






       [a]





   [b]


[a]
Daphnée Lagier, mobilier de culture construit à partir d’un chariot chauffe-assiette récupéré,
septembre 2024.

[b]
Daphnée Lagier, observation des larves dans le laboratoire aménagé,
novembre 2024.





        b/Lâcher prise



Au fil de mes recherches, je me suis rendue compte que le design en collaboration avec le non-humain, s’il veut être mené à bien,
doit impliquer une certaine forme de lâcher-prise et de laisser-faire, afin de laisser au vivant une certaine “indépendance” qui, théoriquement, favoriserait son implication dans les processus de création.

En partant des analyses de projets faites dans le précédent chapitre, je considère comme plus respectueux du vivant ceux qui renoncent à contrôler l’organisme vivant. Cette situation questionne alors la manière dont les créateurs s’adaptent au vivant, construisent une relation mutuelle résultant d’une expérience de cohabitation avec ce dernier.

Ainsi, comme le soulignent Fabien Provost, Périg Pitrou et Lauren Kamili, l’imitation du vivant résulte d’un enseignement : « l’imitation est aussi une expérience de cohabitation qui laisse la place à une altérité non-humaine et permet aux humains de tirer des leçons » ︎18︎ .

Nous avons vu par exemple que Tony Jouanneau avait constaté que les insectes kératophages étaient un peu plus réactifs quand il leur laissait un peu plus de liberté au sein de son expérimentation, au point même d’influer sur les conditions d’expérimentation ︎19︎ . Cette dynamique réciproque, proche du concept de mutualisme, souligne qu’une certaine autonomie accordée au vivant favorise non seulement son développement mais enrichit également le projet.






       [a]





 [b]


[a]
Daphnée Lagier, Premiers essais de moulage de galeries avec injection de cire ferris sous pression, Tenebrios Molitors L.,
novembre 2024.

[b]
Daphnée Lagier, Premiers essais de moulage de galeries en plâtre,
Zophobas Morios, novembre 2024.





       c/Respecter les temporalités biologiques



Travailler avec le vivant exige également de s’adapter à des temporalités biologiques souvent longues et difficiles à prévoir :
« La description effective des conditions d'élaboration des projets biomimétiques et de leur réalisation amène à penser des processus distribués, longs – comme peut l’être le temps des processus naturels. Pour bien imiter, en somme, il faut coexister longtemps avec ce que l’on cherche à imiter » ︎20︎ .

Le temps, l’attente et la patience sont des éléments indissociables de tout projet collaboratif avec le vivant non-humain, agissant à la fois comme facteurs essentiels et comme contraintes intrinsèques. Mais comment pouvons-nous mieux comprendre l’importance de cette temporalité propre au vivant ? Qu’il s’agisse des insectes, des plantes ou même des protistes, tout être vivant est pris dans des cycles qu’il est nécessaire de ne pas perturber.

Tous les êtres vivants, humains et non-humains, sont soumis à des rythmes biologiques. Une perturbation de ces temporalités peut déséquilibrer l’ensemble du système. Ainsi, intégrer et respecter les rythmes naturels du vivant est essentiel pour coopérer avec le
non-humain. Cette adaptation constitue une étape-clé pour parvenir à un positionnement éthique et respectueux.

Ce respect des rythmes biologiques favorise une symbiose productive où les organismes trouvent un équilibre naturel, tandis que l’humain ajuste ses interventions de manière minimale. Cette temporalité, indissociable du vivant, devient une leçon essentielle pour
le designer, qui doit délaisser l’urgence de résultats immédiats au profit d’une compréhension approfondie des cycles biologiques.

Cependant, d’autres temporalités semblent induites par l’échelle de l'organisme. Dans le cas de l’analyse du projet de Tony Jouanneau ︎21︎ , la dévoration de la matière, qui dépend de la taille et de l’appétit de chaque insecte, ne peut pas être modifiée. Enfin, dans l’imaginaire collectif, la symbolique de la dévoration évoque en creux une réflexion profonde sur la matérialité, le passage du temps
et le cycle de vie des objets.

Les implications de la co-création révèlent une transformation profonde dans la manière d’aborder le design : il ne s’agit plus de dominer ou d’exploiter le vivant, mais de coexister et d’apprendre de lui. Le lâcher-prise, l’adaptation à la temporalité du vivant, et la création d’un milieu propice sont autant de principes qui permettent de dépasser une approche productiviste pour tendre vers une collaboration mutuellement bénéfique.







     [a]





[b]


[a]
Daphnée Lagier, Observation des premiers moules de galeries au rétroprojecteur manuel,
novembre 2024.
[b]
Daphnée Lagier, photographie des Zophobas Morios,
novembre 2024.




3. Applications et implications dans le projet



        a/ Illustrer le désanthropocentrisme


 
Les larves, bien qu'elles n'aient pas de conscience au sens humain du terme, perçoivent leur environnement selon leurs propres schémas sensoriels et comportementaux : elles ont elles aussi leur Umwelt . Développé dans le premier chapitre de ce mémoire, ce concept tiré de l’éthologie stipule que chaque être vivant est immergé dans un monde sensoriel unique, façonné par ses capacités biologiques et ses interactions avec le milieu ︎22︎ . Il s’agit d’une lecture horizontale des relations entre espèces, qui rompt avec la hiérarchie traditionnelle, qui oppose l’humain aux autres animaux.

Mais alors, si les larves de Tenebrio Molitor L. que je cultive dans le cadre de mes recherches pouvaient parler, qu’auraient-elles à me dire ? Quelle serait leur perception de leur présent, quel point de vue auraient-elles sur ce projet ? Montreraient-elles des signes de bien-être ? ou de désagrément ?

En prenant appui sur mes observations, j’ai rédigé les paragraphes suivants en me glissant dans leur peau, à la manière de Thomas Nagel dans What is like to be a bat ? ︎23︎ ou encore de Wajdi Mouawad dans Anima ︎24︎ . A travers ces écrits, je tente d’illustrer l'altération des larves de Tenebrio Molitors L. en essayant de les humaniser aussi peu que possible.


    Choc, effleurement, vibration. Autant de sensations pour dire le contact des pattes contre le polystyrène, des mandibules qui rencontrent une surface, des antennes qui sondent l’air en quête d’une odeur. Tout se joue dans l’interstice, entre le corps et ce qui l’entoure  : une poétique du creusement, une exploration tactile qui perce, creuse, désagrège, et laisse derrière elle des galeries comme autant de récits gravés dans la matière.

    Mais persister à tracer ces galeries sans voir au-delà de la paroi, c’est habiter les limites, ressentir les confins d’un monde clos.
Cette surface que je perce, ce polystyrène que je ronge, sont des horizons minuscules, des paysages tactiles où chaque impact est un dialogue, chaque trou, une ouverture. Les galeries ne sont pas des lieux d’évasion  : elles sont des formes d’être au monde, des réponses aux contraintes, un équilibre trouvé entre refuge et parcours. Mon corps s’étire, se plie, épouse la paroi  ; mes mandibules sculptent sans fin, un geste après l’autre.

    Creuser, toucher, s'étendre. La galerie n’est pas qu’un tunnel, elle est un lieu de métamorphose, un passage entre des états et les matières. Ce polystyrène, refuge et nourriture, me traverse autant que je le traverse  : une symbiose silencieuse, partagée avec ceux qui m’entourent. Le bruit sourd des corps, le mouvement des autres, ce constant frémissement autour de moi  : tout cela m’accompagne, un paysage sonore et tactile qui me lie aux multiples vies obscures partageant mon tunnel. Une communauté sans hiérarchie, où chaque impact, chaque contact, participe à la vie commune.







 [a]





 [b]





 [c]


[a] [b] [c]
Daphnée Lagier, Photograhies de larves de Tenebrios Molitors L., octobre 2024.



    a/Devour-Object



Mon projet s’inscrit en faux contre toute instrumentalisation brutale du vivant.
Mon approche repose sur une interaction réfléchie et empreinte de sensibilité avec la nature, où la coopération et la collaboration sont mises en avant. Il s’agit d’un travail qui respecte les rythmes naturels et les capacités intrinsèques des larves, sans jamais chercher à les contraindre à adopter des comportements contraires à leur nature profonde. Cette volonté de respecter leur bien-être est au cœur de ma démarche  ; je m’efforce de parvenir à un équilibre entre l’usage raisonné des ressources biologiques et le respect de l’animal.

Cependant, je dois reconnaître qu’une forme d’instrumentalisation persiste inévitablement dans ce processus. Les larves ne participent pas spontanément à mon projet  ; c’est moi qui les intègre dans un cadre d’expérimentation et de création. De même, mon travail consiste à exploiter les formes qu’elles créent pour moi. Malgré cela, je m’efforce d’éviter toute pression de rendement ou d’exercer un stress excessif sur ces êtres vivants. Dans cette dynamique, c’est moi qui m’adapte à leur rythme et à leurs besoins, tout en veillant à leur fournir un environnement favorable à leur développement  : une température constante de 30 degrés, un apport quotidien en protéines et une distribution hebdomadaire de fruits. Ainsi, je cherche à maintenir un cadre où elles peuvent évoluer naturellement, tout en valorisant leurs créations dans un contexte humain par un travail poétique de la matière.

Ce projet se veut avant tout une recherche expérimentale artistique, une démarche qui privilégie la poésie de l’altérité et le potentiel créatif qu’elle offre, plutôt qu’un projet solutionniste à vocation utilitaire. Bien qu’il aurait été possible de concevoir un dispositif "révolutionnaire" dans le domaine des sciences de l’environnement, pour trouver une manière de biodégrader ces déchets, j’ai choisi d’adopter une approche différente, centrée sur la beauté de la différence et sur la richesse des processus co-créatifs. En pensant ce projet en étroite collaboration avec les larves de Tenebrio Molitor L., je cherche à élaborer des processus de dessin qui émergent d’une interaction radicalement différente. Mon intention n’est pas de forcer ou d’accélérer ces interactions, mais de m’ouvrir à une esthétique et à une manière de créer qui prennent racine dans une rencontre avec l’altérité vivante.








Daphnée Lagier, Premières expérimentation de coulé en laiton à partir
de dévoration de polystyrène, novembre 2024.








Conclusion



Cette recherche sur la métamorphose, notion placée au cœur de l’analogie établie entre le processus de transformation biologique
et le processus créatif dans la discipline du design, a permis d’explorer les synergies entre le vivant non-humain et la création humaine. En analysant la métamorphose comme un modèle, biologique autant que méthodologique, j’ai cherché à comprendre comment cette idée de transformation, inhérente à notre monde, peut nourrir la pratique du design, enrichir ses processus créatifs et nous inviter à repenser notre relation avec la biosphère.

Le concept de métamorphose, loin d’être une simple métaphore, s'est révélé un levier puissant pour interroger les dynamiques
de transformation et de croissance, tant au niveau des formes que des idées. A l’image de l’insecte qui se dissout, s’auto-digère pour mieux se réorganiser en un être autre, le design, lui aussi, peut se concevoir comme un processus évolutif, modulé par des cycles de transformation. À travers cette recherche, j’ai cherché à mettre en lumière cette relation fluide et organique, où le design n'est plus figé dans des résultats immuables, mais se déploie et se métamorphose, tout au long de son développement.

Cette réflexion m’a amenée à m’interroger sur la nature des relations que le design, en tant que pratique sensible et responsable,
peut instaurer avec les êtres vivants qui nous entourent.

Au cours de cette recherche, j’ai nourri le désir de développer une approche du design qui fasse tomber la barrière mentale
de l’anthropocentrisme, en visant à comprendre et à respecter les rythmes et les besoins des autres formes de vie. Mon travail
cherche ainsi à envisager les enjeux philosophiques, éthiques et créatifs sous un nouveau jour, en mettant au centre la coopération
et la collaboration avec le vivant. Dans cette optique, il ne s’agit pas seulement de concevoir, mais d'ouvrir un dialogue fécond avec le monde vivant, d’étendre au design l’impératif écologique de tenir compte des autres êtres doués de sensibilité, même les plus frustes en apparence.

Ce mémoire est le point de départ d’une mise en pratique concrète de ces réflexions. Mon projet de diplôme, Devour Object,
me permettra ainsi d’appliquer ce cadre de pensée tout en respectant les « règles établies », en intégrant les principes éthiques
et méthodologiques qui ont guidé ma démarche. À une époque où il est crucial de rétablir des liens authentiques avec le vivant,
cette recherche a été pour moi un moyen d’appliquer mes valeurs à ma pratique de designer. Démarche qui, je l’espère, ouvrira la
voie à un design plus respectueux et plus conscient des enjeux qui nous lient aux autres formes de vie.







 


︎15︎  L’agentivité, concept dérivé de l’anglais agency, désigne la capacité d’un être à agir intentionnellement sur lui-même, sur les autres ou sur son environnement. Initialement pensée comme une faculté propre à l’humain, cette notion est ici élargie pour inclure d’autres entités vivantes.

Ainsi, un agent (au sens anglophone du terme) est perçu comme autonome, capable de faire des choix, de les réaliser de manière consciente et d’y associer des moyens adaptés pour atteindre une finalité. https://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/agentivite

















︎16︎    Fabien Provost, Lauren Kamili et Perig Pitrou, “Enquête sur l’imitation du vivant”, Techniques et Cultures, n°73, 2020, p. 212 : https://journals.openedition.org/tc/13726

︎17︎    Cf: La Nymphe














































































































︎18︎    Fabien Provost, Lauren Kamili et Perig Pitrou, “Enquête sur l’imitation du vivant”, Techniques et Cultures, n°73, 2020, p. 214 : https://journals.openedition.org/tc/13726

︎19︎    Cf: L’Oeuf et la larve





































































































































︎20︎   Fabien Provost, Lauren Kamili et Perig Pitrou, “Enquête sur l’imitation du vivant”, Techniques et Cultures, n°73, 2020, p. 220 : https://journals.openedition.org/tc/13726

︎21︎   Cf: Chapitre 1 mettre lien


































































































































︎22︎   Jacob von
Uexküll , Mondes animaux et monde humain, Éditions Denoël, 1965.

︎23︎    Thomas Nagel, What is it like to be a bat ?, Oxford University Press Inc, 2024 (1974).

︎24︎    Wajdi Mouawad, Anima, Actes Sud, 2012.





























































































Bibliographie


︎Ouvrages 

ADENIS Marie-Sarah, La fabrique du vivant. Mutations, Créations, coédité avec les Éditions du Centre Pompidou, 2019.

BAUDRILLARD Jean, Mots de passe, Le Livre de poche, coll. “Biblio Essais”, 2004.

BOUSQUET Catherine, L’infiniment caché. Les frontières de l'invisible, Hachette, 1994.

COCCIA Emanuele, Métamorphoses, Rivages, 2020.

DAGOGNET François, Des détritus, des déchets, de l’abject : Une philosophie écologique, Les Empêcheurs de penser en rond, 1998.

FABRE Jean-Henri, Souvenirs entomologiques. Études sur l’Instinct et les Mœurs des Insectes, Librairie Delagrave, [Série 1] /, la larve et la nymphe, Paris, 1919.

KAMILI Lauren, PITROU Perig et PROVOST Fabien, Biomimétismes : imitation des êtres vivants et modélisation de la vie, Paris, Techniques et cultures, éditions de l’EHESS, 2020.

MORIZOT Baptiste, Manières d’être vivant, Actes Sud, 2020.

MOUAWAD Wajdi, Anima, Actes Sud, 2012.

NAGEL Thomas, What is it like to be
a bat ?
, Oxford University Press Inc, 2024 (1974).

UEXKÜLL Jacob von , Mondes animaux et monde humain, Éditions Denoël, 1965.







︎Podcasts

AMEISEN Jean-Claude, « A la rencontre de la pensée chinoise », Sur les épaules de Darwin, France Inter/Babel, 2022 :
https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/sur-les-epaules-de-darwin/sur-les-epaules-de-darwin-du-samedi-29-janvier-2022-7099868

AMEISEN Jean-Claude, «Traces », Sur les épaules de Darwin, France Inter/Babel, 2022 : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/sur-les-epaules-de-darwin/sur-les-epaules-de-darwin-du-samedi-18-juin-2022-5731833

BAUDRILLARD Jean, « Le désert reste un objet parfait comme un événement pur », France Culture, 2024 :
https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-nuits-de-france-culture/jean-baudrillard-le-desert-reste-un-objet-parfait-comme-un-evenement-pur-6381026

MORIZOT Baptiste, « Comment vivre parmi les autres ? », France Inter, 2024. https://www.radiofrance.fr//franceculture/podcasts/la-grande-table-idees/comment-vivre-parmi-les-autres-7837171

MORIZOT Baptiste, « Manières d'être vivant », France Inter, 2020. https://www.radiofrance.fr//franceinter/podcasts/la-terre-au-carre/manieres-d-etre-vivant-avec-le-philosophe-pisteur-baptiste-morizot-3545120

SELOSSE Marc-André, « Place aux microbes ! », France Culture, 2018. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/matieres-a-penser-avec-rene-frydman/place-aux-microbes-2319490




︎Articles , Films et Conférence

DELAUNAY Alain, « Taoïsme » , Encyclopædia Universalis, 2017 :
https://www.universalis.fr/encyclopedie/taoisme/#c97125

DELAUNAY Alain, « Technique » , Encyclopædia Universalis, 2017 : https://www.universalis.fr/encyclopedie/technique/

BOIVIN Jérôme, Baxter, film de 1989

KAMILI Lauren, PITROU Perig, PROVOST Fabien, “Enquête sur l’imitation du vivant”, Techniques et Cultures, n°73, 2020 : 
https://journals.openedition.org/tc/13726

KIRCHNER David, « Correspondances : Tim Ingold tisse des liens avec la nature », Le Monde, 2024 : https://www.lemonde.fr/livres/article/2024/05/05/correspondances-tim-ingold-tisse-des-liens-avec-la-nature_6231708_3260.html 

PELLE Mathilde, « Soustraire le moins comme méthode », conférence à l'École supérieure d'art et de designTALM, Angers, 11 avril 2024 : https://esad-talm.fr/fr/actualites/conference-de-mathilde-pelle-designer-et-chercheuse




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