Daphnée Lagier 


Métamorphoses 



Notre promenade commence dans une prairie. L’herbe est vivace et battue par le vent. Le chêne oscille à mesure. Mais lorsque notre regard plonge soudain à nos pieds, c’est un monde démesuré, grand comme une planète qui surgit devant nous.

« La prairie se métamorphose en jungle impénétrable, les cailloux prennent l’allure de montagnes et la modeste flaque d’eau se transforme en océan. Le temps ici s’écoule autrement, un jour pour une heure, une heure pour une saison, une saison pour une vie.» ︎1︎

Ce mémoire est une invitation à explorer la notion de métamorphose à partir d’une étude approfondie des insectes et à travers le prisme de l’analyse de la larve de Tenebrio Molitor Linnaeus. Nous pénétrons dans un univers où chaque forme, loin d'être figée, se dissout puis se restructure. Ce processus pourrait être à l’origine d’une réflexion sur le design︎2︎lui-même, qui, à l'image du processus de métamorphose, implique une transformation continue, où la matière et les idées muent progressivement pour donner naissance à de nouvelles créations.

A travers trois articles qui suivent l’ordre de la métamorphose elle-même, ce mémoire se présente comme une réflexion par analogie entre le processus de métamorphose biologique que vivent certains insectes et le processus de création dans le domaine du design.

De L’Oeuf et la Larve à L’Imago, en passant par La Nymphe, « l’holométabole » ︎3︎, dans laquelle vous vous apprêtez à vous plonger nous rappelle que Omnia mutantur, nihil interit,︎4︎ “toute forme [imago] est errante [vagans] et mouvante”.




1/3 : L’Oeuf et la larve
De l’observation initiale du microcosme
à l’émergence d’idées en design.

︎ Octobre 2024
2/3 : La Nymphe
Transformation critique et éveil symbiotique
au croisement du design et du vivant.

︎ Novembre 2024
3/3 : L’Imago
Genèse, identité et concrétisation du projet
︎ Décembre 2024


Article 1 

L’ Œuf et la Larve  




Première phase de métamorphose, de l’observation initiale du microcosme à l’émergence d’idées en design





V.J. Stanek, scan de l'encyclopédie illustrée des insectes, (1973), p.218,
retouche photoshop D.L.






Introduction


   Ce chapitre, L’Oeuf et la Larve, s’intéresse à la première phase du processus de métamorphose : il retrace l’histoire et les symboles associés, puis explore la perception des insectes comme porte d’entrée vers l’infiniment petit.

Enfin, une étude de cas portant sur la larve de Tenebrio Molitor L. permet d'analyser son cycle de vie et ses caractéristiques biologiques, tout en faisant écho au processus créatif en design, où l’observation et la transformation jouent un rôle central.





Image tirée du film documentaire Microcosmos, Le peuple de l’herbe, (1996),
retouche photoshop DL, 2024



︎1︎    Microcosmos : Le Peuple de l'herbe, film documentaire de Claude Nuridsany, Marie Pérennou, 1996. Ce microcosme est lui-même composé de petits mondes qui coexistent sans forcément se rencontrer. Les éthologues ont d’ailleurs montré que chaque forme de vie possédait un monde qui lui était propre, son Umwelt.

︎2︎    Le design est un processus intellectuel créatif, pluridisciplinaire et humaniste, dont le but est de traiter et d'apporter des solutions aux problématiques de tous les jours, petites et grandes, liées aux enjeux économiques, sociaux et environnementaux (AFD).

︎3︎   Se dit des insectes qui ont des métamorphoses complètes et dont la forme adulte est toujours précédée par un stade nymphal immobile.

︎4︎   Littéralement : Tout change, rien ne meurt ; Ovide, Métamorphoses, livre XV, V, 178, trad. Olivier Sers, Les Belles Lettres, Édition du Centenaire, 2019








1. La métamorphose,
du fantasme à l’observation réelle
 



        a/Définition



Métamorphose, en grec ancien (metamórphōsis, « transformation »), évoque le changement radical de nature, au point de ne plus être reconnaissable. Le terme désigne notamment des transformations par lesquelles les dieux de la mythologie revêtent des apparences diverses aux yeux des mortels ou font passer l’un d’eux de sa forme première à une autre.

La métamorphose est à la fois la « force qui permet à tout vivant de s’étaler simultanément et successivement sur plusieurs formes et le souffle qui permet aux formes de se relier entre elles, en passant de l’une dans l’autre. » ︎5︎ Le terme, polysémique, évoque à la fois le passage et le résultat. De la première forme, il n’est pas possible d’inférer la seconde ni l’inverse. Cette notion est ainsi empreinte de l’idée de rupture et de discontinuité.


 


Wenzel Jamnitzer, Daphne (1570-1575), Nuremberg, Musée national de la Renaissance,
Écouen, retouche photoshop DL, 2024
 












︎5︎    Emanuele Coccia, Métamorphoses, Rivages, 2020, p. 20.


         b/Processus biologique



En zoologie, ︎6︎la métamorphose est une transformation importante du corps et du mode de vie, au cours du développement et du cycle de vie, de certains animaux, comme les amphibiens, et certains insectes. Elle est une adaptation évolutive d'un organisme à ses conditions environnementales respectives.

De nombreux insectes, amphibiens, mollusques, crustacés, cnidaires, échinodermes et tuniciers subissent une métamorphose, qui s'accompagne généralement de modifications de l'habitat et du comportement. La métamorphose est un ensemble de processus biologiques ou l’animal subit de profonds changements structurels et physiologiques. On observe notamment :  des changements de taille et une augmentation du nombre de cellules, mais également des changements dans la différenciation cellulaire.︎7︎Chez les insectes, ce processus implique la rupture des tissus larvaires et le remplacement par une population différente de cellules.






Nymphes, collage DL, 2024




Mais si la métamorphose peut être envisagée à travers une approche savante, rationnelle et reliée à des phénomènes physiques précis, elle peut aussi se matérialiser à travers une vision poétique du monde, véhiculée par la fable et animer l’ensemble du vivant. 



  

Markus Raetz, Métamorphose I (1941), Musée des Arts et d'Histoire de Genève

     

c/Un concept universel



Une autre forme de métamorphose s’incarne dans chaque espèce et dans chaque individu, « de sorte qu’ils semblent tous,
à des degrés divers, conscients du vaste mouvement qui les traverse. »
︎8︎

La métamorphose invite à s’interroger sur l’être et sur son rapport au temps. En effet, le temps qui apparaît comme un processus de structuration des mondes inerte, végétal, animal, et humain, est le seul paramètre qui semble permettre l’action de la métamorphose. Nous pourrions ainsi dire que le temps est métamorphose, en ce sens que tout être qui vit est soumis au temps, et que cela se manifeste par son changement de forme.

La formule de Goethe pour résumer sa réflexion sur le temps est celle de la « durée dans le changement »Dauer im Wechsel »).
Dans son poème éponyme, le poète allemand décrit la métamorphose rapide des phénomènes, des saisons, du paysage et finalement de l’homme, de ses expériences et de son corps. Il présente ces cycles comme une alternance de « diastole et de systole, d’inspiration et d’expiration, d’expansion et de concentration, de dessaisissement de soi et d’appropriation de soi. L’unité originaire de l’être semble se défaire dans le processus naturel et se rétablir dans son développement, se défaisant et se rétablissant constamment. » ︎9︎

Le phénomène de métamorphose tient donc une place prépondérante dans l’ensemble du monde vivant. Il en est même l’une des manifestations les plus étonnantes et les plus complexes.





Ayuthia spectabile, Pérou, Collection particulière,
retouche photoshop, DL, 2024




        d/Origine et histoire du terme



Le terme métamorphose trouve ses racines dans l’imaginaire mythique, bien avant de s’imposer dans les sciences naturelles.
Jusqu’au XVIe siècle, ce terme est associé aux changements surnaturels dans la littérature et n’apparaît que rarement dans
les travaux scientifiques. Rendue populaire par Les Métamorphoses d’Ovide ︎10︎ , le bizarre, l’incongru, l’hybride, voire le monstrueux constituent une part importante du contenu mythique et mythologique où les frontières entre les règnes (humains, animal et végétal) apparaissent perméables.

Au XVIIème, c’est grâce à l’invention et à la démocratisation du microscope que le monde de l'infiniment petit peut être pour la
première fois découvert et étudié. Soudain la réalité dépasse la fiction : le terme métamorphose commence à se répandre dans les traités de botanique, les ouvrages d’apiculture et de jardinage. Les entomologistes étudient la notion de métamorphose comme un phénomène de croissance, ainsi le terme va peu à peu prendre sa place dans l’étude du vivant. Cette évolution accompagne un changement de perception de la nature, passant d'une vision fixiste à une conception plus dynamique, comme illustré par les
premières hypothèses pré-transformistes de scientifiques tels que Réaumur et Bonnet.

Dans ses mémoires, René-Antoine Ferchault De Réaumur ︎11︎ propose un modèle descriptif basé sur le « merveilleux vrai »,
où la révélation des mœurs et de la physique des insectes entend se montrer capable de rivaliser avec les contes et les fables
jusque-là majoritaires. En ce sens, Réaumur œuvre pour réenchanter la nature par le biais de l’observation scientifique ;
il est considéré comme le fondateur de l’entomologie moderne en France.

Au XIXe siècle, la métamorphose devient un concept central dans l'étude du vivant et nourrit des réflexions scientifiques et littéraires sur le mouvement et le changement. Les écrivains, de Goethe à Nerval, s’inspirent de ce phénomène naturel pour développer des modèles de pensée transformistes ︎12︎ , mêlant souvent science et spiritualité. Au-delà du XIXe siècle, le concept de métamorphose, resté pertinent, influence les théories de l'évolution et continue à inspirer la littérature contemporaine.







Photographie de Jean-Henri Fabre (1909),
Archive iconographique du Palais de Roure, Avignon







︎6︎   Branche des sciences naturelles qui a pour objet l'étude et la classification des animaux (CNRTL).

︎7︎   La différenciation cellulaire est un concept de biologie du développement décrivant le processus par lequel les cellules se spécialisent en un « type » cellulaire avec une structure et une composition spécifiques permettant d'accomplir une ou plusieurs fonctions particulières.

















































































︎8︎   Juliette Azoulai, Azélie Fayolle et Gisèle Séginger, « “Exagérer son genre, en rencontrer l’excès” » : la métamorphose selon Michelet””, Les métamorphoses, entre fiction et notion, Université Gustave Eiffel, 2024, p. 178.

︎9︎   Andrea Anglet, « La notion de temps chez Goethe », Revue internationale de philosophie, 2009, n° 249, p. 247.

































































︎10︎   Ovide, Métamorphoses, livre XV, V, 178.

︎11︎   René-Antoine Ferchault de Réaumur, Mémoires pour servir à l'histoire des insectes, Paris, Imprimerie royale, 1734.

︎12︎   Théorie de l'évolution des êtres vivants d'après laquelle les espèces se transforment par filiation au cours des différentes époques géologiques (CNRTL).


2. Le microcosme des insectes,
promenade dans un monde invisible


    
Changer de peau, s’échapper du carcan rigide, limitant ; Un rêve que nous ne pouvons qu’envier à des êtres étranges : ces étonnants insectes qui pratiquent les métamorphoses. Débutant leur vie sous forme de larves, ils se débarrassent d’abord périodiquement, par mues successives, de leurs peaux devenues trop étroites. Pour un beau jour, morceau de temps immobile, se figer en nymphe. Survient alors, la sublime métamorphose : tout se dissout, tout se restructure, et de la chrysalide surgit l’imago, l’adulte soudain fidèle à son image. Fragile, encore translucide, et libéré de sa vie d’attentes rampantes, il se déplie lentement, et un instant encore, le temps de se sécher, il commence une autre vie.

La notion de métamorphose entretient un rapport privilégié avec le monde des insectes, réel ou imaginaire, qu’il s’agisse des récits fabuleux d’Ovide, des travaux d’entomologie ou encore de la transformation de Gregor Samsa en insecte monstrueux dans la célèbre nouvelle de Kafka ︎13︎ .






Maria Sibylla Merian, planche du livre Metamorphosis insectorum Surinamensium (1705)




        a/ Perception initiale



Les insectes suscitent des réactions ambivalentes, oscillant entre fascination et répulsion, et leur présence dans nos vies a longtemps été marquée par des perceptions culturelles complexes. 

Des vers grouillent dans mes mains, ils sont nombreux, ils finissent par trouer ma peau.
La douleur est remplacée par un extrême sentiment d’horreur. Je me réveille.


Dans de nombreuses cultures, les insectes, en particulier les larves, provoquent un  sentiment de dégoût. Chez les Inuits, les rares études disponibles montrent le sentiment de peur voire de terreur ressentie par les humains face aux qupirruit (les petites bestioles). ︎14︎ On pourrait essayer d’expliquer ce phénomène par deux facteurs : premièrement, le monde des insectes semble représenter
la catégorie la plus décentrée de l’animal et du non-humain. Ensuite, on peut faire l’hypothèse que ce phénomène est directement lié à leurs aspects.

Luisante et blafarde, la prolifération des larves est rapide ; leurs mouvements, grouillement anonyme ou swarm, ︎15︎ semblant dénué de toute pensée, nous rappellent leur caractère emblématique : la putréfaction. Les larves expriment donc un état fondamental du monde : celui de la transformation permanente de la vie. Elles agissent comme un memento mori ︎16︎ pour l’humain qui les contemplent.

Chez les Inuits, ces facteurs semblent responsables de la peur de dévoration, de la peur de pénétration et d'agression. Bien que ces traits soient récurrents, il semble cependant que les insectes n'inspirent pas que ces sentiments chez eux. La fascination que les insectes exercent sur les Inuits est tout aussi importante et semble tenir à leur capacité à se mouvoir rapidement, à circuler sans se faire voir et à annoncer des phénomènes naturels. On souligne ainsi le rôle clé des qupirruit dans l’initiation chamanique ; ces êtres étant à la fois en contact avec la mort et, pour certains, susceptibles de « revivre ». De ce point de vue, ils fascinent en s'imposant comme des maîtres de la métamorphose et de la transformation.







[a]



[b]


[a][b]
Laugrand, Anonymous carving from Naujaat representing
a louse
(2010), In the Eskimo Museum.





        b/L’abject du monde  



Plus près de nous, François Dagognet propose dans son ouvrage Des détritus, des déchets, de l'abject, une analogie avec la perception des insectes :

« Nous nous proposons d’explorer un territoire délaissé : celui des êtres soit écartés en raison de leur insignifiance ou de leur petitesse à tel point qu’ils rejoignent l’informe, l’amorphie, soit éloignés du fait de leur danger (la contamination, la pollution), soit abandonnés parce qu’ils sont liés à la décomposition et à la mort (...), soit ignorés parce qu’ils sont liés au monde de l’inertie, alors que seul ce qui relève de la vie mériterait la considération, soit repoussés parce qu’ils sont malodorants ou tellement visqueux qu’ils engluent ceux qui les saisissent. » ︎17︎

Dagognet définit ce que nous préférons souvent ignorer du monde animal, les petites bêtes, ou ce qu’il nomme, d’autre part,
des « moins-êtres », que l’on disqualifie pour des raisons aussi bien esthétiques qu’hygiéniques.


        c/ L’infini vivant, la pensée par l’excès  



Nombreux et grouillants, ces « moins-êtres » constituent le monde de la vermine et imposent une pensée de l’excès et de l’infini,
qui les éloigne des mammifères et fait obstacle à l’interprétation de leurs individualité et éventuelle intériorité.

Dans un mètre carré de terre vivraient « environ 100 coléoptères, 200 asticots, 100 000 collemboles », rejoints par des êtres
à la multiplicité difficilement concevable, « environ 25 000 annélides, 150 000 acariens et autres arachnides, 10 millions de vers nématodes ». ︎18︎

Comment assimiler ces êtres par la pensée ? ︎19︎ C’est ce que Jules Michelet nomme  « l’Infini vivant » dans son essai L’insecte.

C’est l’infinie existence, qui a survécu à toutes les extinctions de masse, dont le mouvement est inattendu et grouillant,
et dont la présence demeure furtive ou cachée.







Damien MacDonald, Swarm 8 (2021)





        d/ L’importance de l’observation   



Face à cette prolifération infinie et énigmatique des insectes, l'observation devient alors une clé essentielle pour comprendre leur microcosme, en dépassant les craintes et les préjugés initiaux.

Il s’agit ici de venir prendre en considération l’autre ou l’ailleurs. L’observation, comme origine de tout projet, nous fait considérer le monde animal de l’infime. L'art de l'observation, indépendamment de la recherche scientifique, permet de reconsidérer ce que l'on voit, en s'écartant des notions de causalité et d'utilité que l'on attribue habituellement aux espèces et à leurs interactions.

Dans son ouvrage, Michelet insiste sur l’inquiétante étrangeté des insectes, leur altérité ainsi que la difficulté d’entrer en communication avec eux : « privés de langage articulé et de physionomie » ︎20︎ , ils offrent une « énigme peu rassurante » ︎21︎ que l’on préfère écarter plutôt qu’étudier. « Leur fécondité et leur prolifération débordante en font une puissance obscure et menaçante. » ︎22︎ Cependant, tout l’ouvrage de Michelet consiste à transformer cette méfiance initiale en une familiarité complice.

A sa manière, il faut substituer à l’approche froide et distante un regard empreint d’émotion, d’empathie et d’émerveillement.
Il faut privilégier une approche attentive et à l’écoute du vivant pour respecter sa singularité, comprendre comment il fonctionne
pour créer avec lui.






Ernst Haeckel, Kunstformen der Natur (1899), Allemagne







︎13︎    Franz Kafka, La métamorphose, traduction et édition de Bernard Lortholary, 2022(1915)

































































︎14︎   Frédéric B. Laugrand, Recherches amérindiennes au Québec, « Les petites bêtes dans l’histoire et les cosmologies amérindiennes », volume 47, numéro 2-3, 2017

︎15︎   Ce terme, qui signifie en anglais “a large group of insects all moving together” et que l’on peut traduire par  “nuée”, peut être utilisé pour désigner cet effet d'accumulation désagréable de larves ou d'insectes en grand nombre, créant un sentiment de perte de contrôle.

︎16︎   Locution latine signifiant : « souviens-toi que tu vas mourir ».



















































































︎17︎   François Dagognet, Des détritus, des déchets, de l'abject. Une philosophie écologique, 1998, Empecheurs de penser en rond, 1998, p. 13-14.














︎18︎   Vincent Albouy narre l’expérience, menée dans les années 1950, dans Les insectes ont-ils un cerveau ?, Versailles, Quæ, 2010, p. 83.

︎19︎    Jules Michelet, L’insecte, Hachette, 1859, p. 89-100.






















































︎20︎    Ibid., p. 90.

︎21︎   Ibid. 

︎22︎    Ibid.

3. La larve de Tenebrio Molitor Linnaeus, dévoreuse  de polystyrène






Photographie de larves de Tenebrio Molitor L. , Daphnée Lagier, 2024




        a/Contexte biologique



Dans le but de comprendre les capacités sensorielles et comportementales des larves de Tenebrio Molitor Linnaeus, je commence une première phase d'élevage en mars 2024. Je m'attelle à connaître leurs cycles de vie, leur rôle dans l’écosystème, leurs comportements et leurs habitudes.

Répartition 
 
De leur nom de famille Tenebrionidae, les ténébrions meuniers, Tenebrio Molitor L. sont des insectes de l’ordre des coléoptères répartis sur toute la surface du globe. Ils peuvent être considérés comme une espèce généraliste, c'est-à-dire une « espèce disposant d’une niche écologique très large, qui peut tolérer une grande variété de conditions environnementales et dont le régime alimentaire comprend une large gamme de ressources » ︎23︎. On retrouve le ténébrion dans les denrées stockées sèches, notamment
dans la farine, ce qui lui a valu le nom de ténébrions meunier ︎24︎.  A l’état naturel, on trouve ces insectes dans des troncs d’arbres en décomposition ou dans des nids de mammifères.

Cycle de vie

Le cycle de vie de ces larves, influencé par la température ambiante, s'étend de 4 à 6 mois.
À 30°C, les œufs éclosent 10 jours après la pon

te, donnant naissance à de minuscules larves blanches qui se colorent progressivement. Comme chez tous les arthropodes,
la croissance des larves est discontinue. L’animal est recouvert d’une cuticule rigide, lui servant d’exosquelette,
qu’il doit renouveler périodiquement pour en fabriquer une plus grande. C’est le phénomène de la mue.

Dans notre cas, le développement des larves est marqué par 8 à 20 stades larvaires et est dicté par les conditions extérieures, autrement dit, l’animal adapte son développement discontinu en fonction des conditions extérieures. Avec une vie larvaire de 10 semaines, une nymphose de 20 jours et une vie adulte de 10 à 20 jours, les femelles ténébrions pondent en moyenne 270 œufs
à l'âge adulte.




Schéma du cycle de vie des Tenebrio Molitor L, DL, 2024





Besoins alimentaires 

Le Tenebrio Molitor L. est un insecte omnivore ︎25︎ et saprophage ︎26︎ .  En milieu artificiel, il manifeste une préférence particulière pour les farines de céréales, d'où son appellation commune : « ver de farine ». Dans les écosystèmes naturels, il joue
un rôle essentiel en transformant les matières mortes en nutriments, démontrant ainsi que tout ce qui est produit devient une ressource, autrement dit, dans la nature, la notion de déchet n’existe pas.

Description

« Une tunique des plus délicates se déchire, et on a sous les yeux un débile vermisseau, transparent comme du cristal, un peu atténué, et comme étranglé en avant. Légèrement renflé en arrière, et orné, de chaque coté, d’un étroit filet blanc formé par les principaux troncs trachéens » ︎27︎. 

Malgré son appellation vernaculaire de « ver de farine », la larve du ténébrion n'est pas un ver : elle possède six pattes, comme tous les insectes. Nommés yellow mealworms en anglais, « vers de farine jaune », les larves, très actives, sont de couleur jaunâtre, avec une tête et une extrémité abdominale plus foncées. À la fin de son développement, la larve peut être plus allongée que l’adulte (jusqu'à dépasser 2,5 cm) mais moins large. Plutôt aplati, l'adulte atteint 1,5 cm de longueur moyenne. Il possède des bords parallèles bruns, rouges ou noirs. Ses antennes et ses pattes sont généralement rougeâtres. Ses élytres portent des stries longitudinales peu profondes ︎28︎ .








[1]




[2]


[1][2]Stephan Borenszta, larve de tenebrio molitor
(2017), CNRS Images






      b/Une capacité insolite 


 
En février 2024, je fais une découverte étonnante : certaines larves seraient capables de manger le plastique. Ma curiosité prenant
le dessus, je me penche progressivement sur ce qui sera à l’origine de mon projet de diplôme.

L'étude publiée sur ce sujet qui paraît en novembre 2014 dans Environmental Science and Technology ︎29︎ met en lumière la capacité étrange des vers de farine à biodégrader le polyéthylène et ses additifs toxiques comme l'hexabromocyclododécane (HBCD).

Mais comment des larves seraient-elle capables d’une telle prouesse ?
C’est grâce à certains micro-organismes présents dans leur intestins que les larves de Tenebrio Molitor L. peuvent métaboliser ce plastique, le transformant en dioxyde de carbone, biomasse et déchets biodégradables.      

Plus encore, l’étude démontre qu’environ 90 % des additifs toxiques comme l’HBCD sont éliminés dans les 24 heures suivant leur ingestion et presque totalement en 48 heures.    Ces larves pourraient consommer 34 à 39 milligrammes de plastique par jour. Une surface de 600 m² d'élevage pourrait biodégrader jusqu'à une tonne de polystyrène par mois. Les chercheurs ont également constaté que les vers nourris exclusivement de plastique avaient une santé aussi bonne que ceux qui suivaient leur régime habituel de son de blé.

Au-delà d’imaginer d'éventuelles applications dans le traitement des déchets, cette découverte fait naître en moi une vision plus poétique de ces larves, qui ont simultanément la capacité de se métamorphoser et la capacité de métamorphoser la matière ︎30︎ . Cette seconde faculté, c’est celle de l'agentivité, c'est-à-dire le champ d'action d'un être, sa capacité à agir sur le monde, les choses, à les transformer ou les influencer. Dans la discipline du design, l'agentivité est généralement attribuée au designer, qui est perçu comme l'acteur principal contrôlant et orchestrant le processus de création. Imaginons maintenant que l'agentivité soit partagée avec les larves.

 

        c/A la découverte de l’Umwelt  



Alors qu'à une période lointaine, la science des insectes était un travail d'observation sans arrière-pensée, animé par le seul sentiment de fascination de l'infiniment petit, elle s'est par la suite décomplexée pour devenir une vision utilitariste et anthropomorphe du règne animal. Je pense, au contraire, qu’il est intéressant de rendre compte de l’altérité de chaque règne, voire de l’individualité de chaque animal ︎31︎ .  

Je cherche ainsi à m'affranchir de cette vision anthropomorphique ︎32︎ pour m'approcher au mieux du monde perçu par les larves. La théorie de l'Umwelt, développée par le biologiste Jakob von Uexküll, explique que chaque organisme perçoit et réagit à des stimulis spécifiques selon sa constitution physiologique. L’ensemble des stimulis sélectionnés et interprétés créent «
un monde perceptif » propre ou Umwelt. Chaque espèce vivante évolue donc dans un environnement unique, qu’elle fait sien.

Cette notion révolutionne grandement l’ethnologie ︎33︎ puisqu'elle intègre la manière dont l’animal lui-même serait susceptible
de percevoir son environnement, par opposition à la manière dont nous, les humains, le percevons.

« On pourrait dire qu’il s’agit d’une promenade dans des mondes inconnus ; des mondes qui nous sont étrangers, mais qui sont familiers aux yeux d’autres créatures, des mondes multiples et variés, comme le sont les animaux eux-mêmes ︎34︎ . »






Jakob Von Uexküll, L’Umvelt d’une abeille  





Afin de pénétrer le monde d’un être à ce point différent de l’homme que peut l’être la larve de Tenebrio Molitor L. Uexküll nous recommande de former autour de cette dernière ce qu’il appelle « une bulle de savon conceptuelle » , puis de mobiliser notre imagination et notre savoir pour l’y rejoindre. Ce qui se trouve à l’intérieur de la bulle de savon conceptuelle de la larve constitue
son Umwelt, c’est-à-dire l’environnement tel qu’elle le perçoit, ainsi que sa vision du monde.

Les larves de Tenebrio Molitor L. possèdent des sens adaptés à leur mode de vie. Elles ont des récepteurs chimiques pour détecter
les odeurs, en particulier celles liées à la nourriture en décomposition. Leur vue est limitée, mais elles sont sensibles à la lumière,
ce qui les aide à éviter les environnements trop exposés.

Elles possèdent également des récepteurs tactiles, leur permettant de ressentir les vibrations et de détecter les obstacles
dans leur environnement immédiat. L'Umwelt des larves est fortement influencé par leur recherche de nourriture.
Elles se nourrissent principalement de matières organiques en décomposition comme les céréales et les fruits.

Leur comportement de fouissage est dicté par leur besoin de trouver un abri et de s’alimenter. Elles vivent dans des environnements sombres, peu humides, et souvent confinés, comme des tas de feuilles mortes ou des entrepôts de grains. L'Umwelt de la larve est donc centré sur des signaux sensoriels associés à ces conditions spécifiques.






Jakob Von Uexküll, Le cercle fonctionnel





Conclusion  



À travers cet écrit, j’ai exploré une première esquisse de la métamorphose en convoquant plusieurs aspects de la notion.
La métamorphose comme l’histoire d’un mythe traversant les âges, puis comme une puissance universelle et, pour finir,
la métamorphose comme processus biologique, à travers le cas particulier des larves de Tenebrio Molitor Linnaeus.

Cette réflexion nous a permis de saisir l'importance de l'observation minutieuse de “
l’infini vivant “ et offre une analogie
intéressante avec le design. Nous pouvons dire avec certitude que tout comme la métamorphose implique un changement
profond et continu, le processus créatif se fonde sur une dynamique d'évolution, de dissolution et de renaissance des formes.

La métamorphose nous enseigne ainsi que rien n’est figé, tout être et toute matière sont en constante transformation.
En parallèle, cette observation du vivant nous invite à reconsidérer notre propre rôle en tant que créateurs et nous amène
à questionner les relations que nous entretenons avec le monde vivant et la manière dont nous nous situons dans ce réseau d’interactions.

Cela nous conduit naturellement à aborder la question de la co-création, qui sera le sujet du second article.
Cette co-création de l’humain et du vivant nous amène à explorer la manière dont ces transformations s’inscrivent
dans une dynamique plus large, où les frontières entre l’humain et l’animal, le naturel et l’artificiel, se redéfinissent
sans cesse. La métamorphose n’est qu’un point de départ vers une réflexion plus profonde sur l’interdépendance
entre les espèces.

















































︎23  ︎   Patrick Triplet, Dictionnaire encyclopédique de la diversité biologique et de la conservation de la nature, 2021.

︎24  ︎    Précisions : Probablement d'origine européenne, c’est grâce aux échanges commerciaux de denrées alimentaires que tenebrio molitor a pu se disséminer aux quatre coins du monde.


































































︎25  ︎    Du latin omni (tout) et vorare (manger, avaler). L’appareil digestif des omnivores leurs permettent d'absorber des aliments d'origine végétale et animale. Cette caractéristique leur permet d'adopter une alimentation « opportuniste », variable en fonction de la disponibilité des aliments.

︎26  ︎    Les détritivores, détritiphages ou saprophages sont des êtres vivants, des bactéries, champignons et invertébrés, qui se nourrissent de débris animaux, végétaux ou fongiques qui sont des excrétats, excréments, sont en décomposition, ou font partie de la nécromasse.

︎27  ︎    J.-H. Fabre, Souvenirs entomologiques : études sur l'instinct et les mœurs des insectes, [Série 1] /, la larve et la nymphe, p.101-117.

︎28  ︎     Informations tirées de l’interview de Martin Champel, passionné de larve de Tenebrio Molitor L. le samedi 16 mars 2024 à Rillieux - la - pape (69) .















































































︎29 ︎    Innovative Food Science & Emerging Technologies, Comparison of volumetric and surface decontamination techniques for innovative processing of mealworm larvae (Tenebrio molitor), 2014

︎30  ︎    En métabolisant le polyéthylène, un ensemble de réactions biochimiques se déroulent dans l'organisme au cours desquelles la dégradation de matières se traduit par une production d'énergie et une synthèse de nouvelles substances. Véritablement le réactif polyéthylène est détruit, de CO2 , de l’énergie et de la matière organique non toxique sont produits.
















︎31︎   En 1865 paraissait l'introduction à l’étude de la médecine expérimentale du physiologiste Claude Bernard. Ce texte fondateur pour la médecine moderne repose sur la pratique banalisée de l’expérimentation animale.

︎32 ︎    Tendance à se représenter toute réalité comme semblable à la réalité humaine (CNRTL).

︎33 ︎    Étude explicative et comparative de l'ensemble des caractères de groupes humains, particulièrement des populations « primitives », qui tente d'aboutir à la formulation de la structure et de l'évolution des sociétés (CNRTL).

︎34︎    Jakob von Uexküll, Mondes animaux, monde humain, Denoël, 1965.






Lexique

︎HOLOMETABOLE : 
Se dit des insectes qui ont des métamorphoses complètes et dont la forme adulte est toujours précédée par un stade nymphal immobile.  ︎

︎ZOOLOGIE :
Branche des sciences naturelles qui a pour objet l'étude et la classification des animaux (CNRTL). ︎

︎DIFFERENCIATION CELLULAIRE :
Concept de biologie du développement décrivant le processus par lequel les cellules se spécialisent en un « type » cellulaire avec une structure et une composition spécifiques permettant d'accomplir une ou plusieurs fonctions particulières. ︎

︎
TRANSFORMISME :
Théorie de l'évolution des êtres vivants d'après laquelle les espèces se transforment par filiation au cours des différentes époques géologiques (CNRTL). ︎

︎SWARM :
Ce terme, qui signifie en anglais “a large group of insects all moving together” et que l’on peut traduire par  “nuée”, peut être utilisé pour désigner cet effet d'accumulation désagréable de larves ou d'insectes en grand nombre, créant un sentiment de perte de contrôle. ︎

︎OMNIVORE :
Du latin omni (tout) et vorare (manger, avaler). L’appareil digestif des omnivores leurs permettent d'absorber des aliments d'origine végétale et animale. Cette caractéristique leur permet d'adopter une alimentation « opportuniste », variable en fonction de la disponibilité des aliments. ︎

︎SAPROPHAGE :
Les détritivores, détritiphages ou saprophages sont des êtres vivants, des bactéries, champignons et invertébrés, qui se nourrissent de débris animaux, végétaux ou fongiques qui sont des excrétats, excréments, sont en décomposition, ou font partie de la nécromasse. ︎

︎ANTRHOPOMORPHISME :
Tendance à se représenter toute réalité comme semblable à la réalité humaine (CNRTL). ︎

︎ETHNOLOGIE  : 
Étude explicative et comparative de l'ensemble des caractères de groupes humains, particulièrement des populations « primitives », qui tente d'aboutir à la formulation de la structure
et de l'évolution des sociétés (CNRTL). ︎







Bibliographie


︎Ouvrages 

ADENIS Marie-Sarah, La fabrique du vivant. Mutations, Créations, coédité avec les Éditions du Centre Pompidou, 2019.

ALBOUY Vincent, Les insectes ont-ils un cerveau ?,Versailles, Quæ, 2010.

AZOULAI Juliette, FAYOLLE Azélie, SEGINGER Gisèle, Les métamorphoses, entre fiction et notion, LISAA, 2019, p. 178.

COCCIA Emanuele, Métamorphoses, Rivages, 2020.

DAGOGNET François, Des détritus, des déchets, de l’abject : Une philosophie écologique, Empêcheurs de penser en rond, 1998, p. 113-114.

DROUET Laure, POK Marie, LACROUTS Olivier, Plant Fever. Towards Phyto-Centred Design, Stichting Kunstboek, 2021.

FABRE Jean-Henri, Souvenirs entomologiques : Études sur l’Instinct et les Mœurs des Insectes, Librairie Delagrave, [Série 1] /, la larve et la nymphe, Paris, 1919.

KAFKA Franz, La Métamorphose, Le Livre de Poche, 2024.

KOENIG Gaspard, Humus, Éditions de l’Observatoire, 2023.

LHUILIER Dominique, COCHIN Yann, Des déchets et des hommes, Desclée de Brouwer, Sociologie Clinique, 1999.





MARTINETTI Thibaud, Les muses de l’entomologie, Poétiques et merveilleux de l’insecte de Réaumur à Maeterlinck, Paris, Honoré Champion, 2023.

MICHELET Jules, L’insecte, Hachette et Cie, Paris, 1859.

OVIDE, Métamorphoses, traduction Olivier Sers, Les Belles Lettres, Édition du Centenaire, 2019.

REAUMUR R.A.F, Mémoires pour servir à l'histoire des insectes, Paris, Imprimerie royale, 1734.

UEXKÜLL J.V, Monde animaux et monde humain, Éditions Denoël, 1965.


︎Podcasts 

AMEISEN Jean-Claude, « Dans l’oublie de nos métamorphoses », Sur les épaules de Darwin, Jean- Claude Ameisen France Inter/Babel, 2016.

CROSNIER Camille, « Vers un régime d’insectes ? » La chronique environnement, Camille Crosnier, France Inter, 2021.

« Notre rapport au vivant en dit long sur notre rapport au monde  », Où est le beau ?, Episode #183, émission avec Quentin Travaillé, 2021:
https://www.ouestlebeau.com/183-laviepartout-par-quentin-travaille-ou-est-le-beau?rq=quentin%20

« Génie du vivant : Le BLOB avec Audrey Dussutour », Les Savanturiers, Radio France, 2020.



︎Articles

ANGLET Andrea, « La notion de temps chez Goethe », Revue internationale de philosophie, 2009/3, n° 249, p. 247-259.

JIANG Lei, WU Wei-Min, YANG Jun, ZHAO Jiao, « Evidence of Polyethylene Biodegradation by Bacterial Strains from the Guts of Plastic-Eating Waxworms », Environmental Science & Technology, Vol 48, Issue 23, 2014 :https://pubs.acs.org/doi/abs/10.1021/es504038a?journalCode=esthag

LAUGRAND Frédéric B., « Les petites bêtes dans l’histoire et les cosmologies amérindiennes », Recherches amérindiennes au Québec, vol. 47, nn° 2-3, 2017.

︎Entretien

Interview avec Martin Champel, passionné de larve de Tenebrio Molitor L. le samedi 16 mars 2024 à Rillieux - la - pape (69) .

︎Films 

NURIDSANY Claude, PERENNOU Marie, Microcosmos : Le Peuple de l'herbe, Film documentaire de 1996.


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