Pierrick Gnaedig
L’huître, la mer et le panier
Cette trilogie de textes illustre l'évolution de mon lien avec la mer. Je suis né et j’ai grandi au bord de l'océan. La mer a naturellement façonné ma culture personnelle, devenant une source d'inspiration prédominante dans mon travail de designer. Afin de mieux la comprendre, j'ai entrepris un séjour à Thau, partageant le quotidien d'un ostréiculteur avec un usager de la mer et échangeant avec des figures telles que Jean-Pierre Gillet, artisan vannier. Chacun de ces écrits narre une étape de ma quête de compréhension de cette culture. L'acquisition est représentée par "L'huître", la transmission par "La mer", et enfin, la pratique par "Le panier".
1/3 : L’huître
︎ Octobre 2023
2/3 : La mer
︎ Novembre 2023
3/3 : Le panier
︎ Décembre 2023
Article 3
Le panier
Le texte intitulé "Le panier" reflète l'aspect de transmission que je m'efforce actuellement de concrétiser, axé sur la culture maritime. Dans ce contexte, le terme "panier" symbolise une synthèse du savoir-faire vannier, que j'utilise comme un moyen tangible de transmettre cette culture. La décision de collaborer avec des artisans vanniers, notamment François Desplanches et Christine Berthet, a abouti à la création d'une collection d'objets narratifs imprégnés de cette culture maritime.
Cet article explore l'évolution du projet, de sa conception à la réalisation des objets, mettant en avant les interactions entre le designer, les artisans vanniers et les acteurs de la mer. Le récit du projet s'articule autour de ces rencontres, entrelaçant le langage spécifique de la mer avec celui de la vannerie.

Nasse de Pêche, Pierrick Gnaedig. 2023
Introduction
La démarche exploratoire et introspective de mes écrits vise à comprendre et transmettre une culture spécifique et partagée, celle de la mer. Cette culture influence ma manière de travailler, exprimant la volonté de partager une vision singulière de la mer et de son impact. Dans la seconde partie de mon écrit, j'ai exploré la notion de transmission en tant qu'élément moteur de cette culture, en citant des exemples tels que Jean Painlevé︎1︎, cinéaste, et Nicolas Floc’h︎2︎, photographe de la mer. Leur objectif ultime est d'utiliser leurs expertises respectives pour transmettre une vision à la fois concrète et poétique de l'environnement marin.
J'ai identifié plusieurs phases lors de la transmission d'une culture spécifique. Initialement, il y a une phase de narration du transmetteur, utilisant ses moyens professionnels ou non pour partager cette culture. J'évoque les moyens professionnels en référence à mon expérience de conchyliculteur chez Maxime O︎3︎, ostréiculteur à l'étang de Thau, qui m'a enseigné sa vision personnelle et poétique à travers la pratique de son métier sur plusieurs jours en juillet 2023.
La transmission, en réalité, forme une boucle systémique d'enseignements. Elle débute de manière collective, assimilant ce que l'on entend, puis devient individuelle, façonnée par notre expérience personnelle du milieu, nourrie par les récits entendus.
Ainsi, le projet que je porte incarne cette transmission que je souhaite à mon tour concrétiser. En reprenant le schéma de transmission décrit par mes expériences, j'aspire à réaliser cette transmission à travers ma pratique professionnelle, une transmission par le design.
Comment transmettre, par le design, la culture de la mer et la poésie qui l’habite ?
Cela représentait ma principale interrogation à la fin de mon expérience à l'étang de Thau. Ce texte joue le rôle d'un élément narratif, presque comme un journal de bord, pour le projet intitulé « plezhañ ar mor », traduit en breton par « tresser la mer ».
1/ Genèse et projet
De juin à août dernier, j'ai eu l'opportunité d'effectuer un stage au sein du studio de création et de recherche en design Dach&Zephir︎4︎. Florian Dach et Dimitri Zephir, tous deux designers ayant initié leur collaboration à l'école des Arts Décoratifs de Paris, sont animés par l'idée de transmission et de partage de cultures, mettant en avant le multiculturalisme comme moteur de la création. Leur intérêt s'étend à diverses cultures, de l'Amérique latine aux Antilles, avec l'objectif de transmettre, traduire et réinvestir des éléments constituant les cultures et leurs identités, souvent proposant des métissages, une vision du « et si... » : et si les savoir-faire français rencontraient ceux des Antilles. C'est sur cette problématique précise que j'ai eu l'opportunité de travailler au cours de mon expérience.
Le projet intitulé « Pannié Machann » se présente comme une ode au métissage. Le titre, signifiant « le panier de la marchande », fait référence au panier traditionnel des marchandes des Antilles, et le panier devient le point central de la démarche créative. Le métissage exploré dans ce projet concerne spécifiquement celui de la vannerie. En effet, tant en Hexagone qu'aux Antilles, la vannerie est un savoir-faire développé avec ses spécificités propres, influencées par les traditions locales et les matériaux régionaux tels que le palmier ou des formes d'osier endémiques. J'ai ainsi travaillé en étroite collaboration avec des artisans français et antillais pour concevoir une collection de paniers mêlant tradition spécifique et métissage.

Basket Seller, Pointe-a-Pitre, Guadeloupe, curation par Dach&zephir

Marie-Luce Chevrance, Petite Marchande qui passe, curation par Dach&zephir
Ce projet a été le germe initial dans mon esprit. À peine revenu de mon voyage à l'étang de Thau, où l'idée de la transmission de ma culture motivait déjà mon projet, la vannerie s'est présentée comme un moyen concret de matérialiser cette transmission. Au-delà d'être une simple transmission de savoir-faire, la vannerie est devenue un médium de communication pour une culture, chaque élément choisi au sein des paniers représentant une part de cette culture à transmettre.


Exposition Machann Pannié, Dach&zephir chez DsGallery, 2023 crédit : Florian Dach
Mon intérêt pour la vannerie m'a conduit à approfondir mes connaissances sur le sujet, en particulier sur la manière dont elle peut efficacement transmettre ma culture spécifique, intimement liée à la mer et plus précisément à la Bretagne︎5︎, mon territoire d'enfance. J'ai décidé de rechercher par moi-même les détenteurs du savoir-faire vannier en Bretagne, traditionnellement associé à la mer, la pêche et le maraîchage. C'est ainsi que j'ai rencontré Jean-Pierre Gillet, un artisan vannier breton basé dans le Morbihan, avec lequel j'ai eu le privilège d'échanger en juillet 2023. Son accueil chaleureux laissait transparaître une fierté manifeste de partager son savoir avec un esprit créatif. Nos échanges ont gravité autour du pouvoir de la vannerie à transmettre une histoire, une terre et une culture spécifiques. Je sais qu'il continue à réaliser entièrement à la main des nasses et des casiers de pêche, qu'il vend sur les marchés et les ports.

Jean Pierre Gillet, photographie par Labeye Philippe 2021.
Lors de nos échanges, l’artisan m’explique :
JPG : Je suis le seul à encore faire ça (des nasses et casiers) dans la région, et je le fais parce qu'il y a encore des amateurs de ce type de travail, donc j’ai la chance de pouvoir les vendre. C’est très loins d’être mon activité principale alors je n’en parle pas trop. Un jour, mes clients n’en voudront peut-être plus, mais je continuerai à le faire pour moi, peut-être pas des casiers, je ne suis pas un grand pêcheur, mais en tout cas, j’utiliserai ce que je sais faire pour la mer, dans des objets plus intimes et personnels.
PG : Pour la mer ?
JPG : Oui, pour la mer, pour le respect que je lui dois et qu’elle me rend. La mer n’abîme pas mes pièces, elle les rend même plus belles.
PG : Vous entretenez une forme de lien avec elle ?
JPG : Depuis 10 ans, je suis vannier et j’ai toujours vécu en mer, je regardais mon père remonter ces objets chargés de poisson, c’étaient eux qui me nourrissaient. Je suis comme tombé amoureux de ces objets-là, et de la mer, de manière plus générale. J’insistais pour remonter moi-même les casiers et les nasses. Ça me permettait d’aller en mer, de profiter de l’eau.
PG : Comment respectez-vous la mer dans votre métier ?
JPG : Je cultive moi-même mon osier. Le bois vient d’une scierie de Lesneven. Je fais ça de mes mains, sans machine, de manière complètement traditionnelle. Je pense que c’est un moyen de ne pas me fâcher avec elle, elle m’offre tout ce qu'il faut pour aller pêcher.
Les savoir-faire que j’engage sont propres à cette région et, pour certains, propres à ce village. Comme à Mayun, par exemple, où la tradition veut qu'ils développent un style de vannerie sur montant en châtaignier, qui sont des lattes de bois, et qui n’est maîtrisé que par quelques artisans de Mayun, et nulle part ailleurs. Je représente ma localité, mes paniers en réalité c’est un peu comme si j’écrivais le livre de ma vie. Les casiers que vous voyez là-bas, c’est toute mon enfance que je perpétue, je suis un grand enfant. C’est un moyen pour moi de parler de ce que j’ai connu et aussi une volonté de ne pas voir tout cela disparaître avec moi. Je transmets un savoir-faire, mais pas forcément toute l’histoire personnelle qu’il y a derrière chaque tressage.
Cette expérience a suscité l'idée qu'il serait complexe pour moi de maîtriser suffisamment ce sujet pour réaliser moi-même l'ensemble de mes pièces, soulignant ainsi le rôle crucial de l'artisan en tant que garant de la sécurité technique au sein du projet.
Progressivement, je confirme l'hypothèse de mon projet : une collection d'objets de vannerie racontant une forme de poésie de la mer, constituant un élément d'une culture ancrée dans celle-ci. La vannerie, en tant que savoir-faire, a émergé de notre interaction originelle avec la mer. Ces objets seront les vecteurs d'une représentation fantasmée et poétique de la mer.
Cette collection sera, par le biais du design, un moyen de matérialiser la transmission que je cherche à effectuer à mon tour.
︎1︎Pour plus de rensignement sur Jean Painlevé et son travail : https://www.on-tenk.com/fr/fragments-dune-oeuvre/les-films-jean-painleve
︎2︎Pour plus de renseignement sur Nicolas Floc’h : https://www.nicolasfloch.net/
︎3︎Il s’agit d’un nom d’alias, n’ayant pas encore l’autorisation de le citer.
︎4︎Le travail de Dach&zephir : https://dachzephir.com/
︎5︎ Bien que je n’y sois pas né, j’ai grandi de manière intermédiaire à Cancale en Bretagne.
︎2︎Pour plus de renseignement sur Nicolas Floc’h : https://www.nicolasfloch.net/
︎3︎Il s’agit d’un nom d’alias, n’ayant pas encore l’autorisation de le citer.
︎4︎Le travail de Dach&zephir : https://dachzephir.com/
︎5︎ Bien que je n’y sois pas né, j’ai grandi de manière intermédiaire à Cancale en Bretagne.
2/ Le contexte
Dans quels contexte d’usage la collection doit elle s’inscrire pour transmettre au mieux cette poésie maritime ?
Afin d'ancrer concrètement mon sujet, je me plonge dans la riche documentation du studio Dach&zephir. Dimitri Zephir m'introduit au livre La vannerie française ︎6︎du Musée national des arts et traditions populaires, édité par ATP.

La vannerie française, du
Musée national des arts et traditions populaires, édité par ATP.
Musée national des arts et traditions populaires, édité par ATP.
Ce recueil de 370 pages regroupe toutes les techniques traditionnelles françaises, classées par chapitre à travers des objets produits il y a plus de 100 ans. Chaque objet est minutieusement nommé, daté, situé, et défini par son style de vannerie. Cette base d'archives deviendra le moteur de ma manière de cibler concrètement les productions et surtout m'aidera à définir les styles d'objets à développer.
Une pléthore de typologies d'objets s'offre à moi, du panier de marché à la hotte de vendange, mais pour coïncider au mieux avec mon contexte d'étude lié à la mer et sa culture poétique, je m'oriente vers les objets de pêche, me questionnant sur les icônes archétypales du genre. Les hottes et les paniers de pêche émergent ainsi comme des objets de vannerie emblématiques.
Tout en reconnaissant l'intérêt de se baser sur des objets d'archives, le projet vise à rendre les productions plus contemporaines en les inscrivant réellement dans un contexte actuel. L'objectif est de les comprendre et de les décrire dans leurs savoir-faire spécifiques. Traditionnellement, ces objets sont produits en vannerie d'osier à montants verticaux et parallèles, en bordure pleine. Contrairement à d'autres paniers ornementaux, ils sont radicaux dans leur dessin, exempts de fioritures, et très fonctionnels. Cependant, je perçois ce minimalisme comme une opportunité d'insérer des signes culturels locaux ou une forme de poésie, rendant ainsi ces icônes plus contemporaines.




Page contenants des nasses et paniers. Issue de La vannerie française, du
Musée national des arts et traditions populaires, édité par ATP.
Musée national des arts et traditions populaires, édité par ATP.
La recherche de contemporanéité me pousse à prendre du recul par rapport à la place de l'archive dans la démarche du projet. Me nourrir uniquement d'un vocabulaire d'objets anciens, bien que fondamental, ne semble pas être la meilleure approche pour rester actuel. Je me tourne alors vers des objets présents de nos jours, dans le but de déterminer les autres icônes de cette collection.
Pour approfondir mes connaissances sur la pêche à pied, je retourne en Bretagne, près de Cancale, à Plounéour-trez, la région qui m'a vu grandir. Je cherche à reproduire les gestes de la pêche à pied que j'ai longtemps pratiqués, en utilisant le matériel traditionnel et en observant les autres pêcheurs autour de moi.
Pour la pêche aux coquillages, la plus répandue, je constate que des seaux en plastique sont omniprésents dans toutes les mains. Ils fonctionnent uniquement comme contenant pour la récolte de coquillages. Je choisis de définir le seau comme un objet emblématique de cette pratique de pêche, profondément ancré dans l'imaginaire populaire.
La deuxième pratique la plus courante est la pêche à la crevette. En évoquant cette technique, je fais référence à la pêche en mer, équipée d'un grand filet de 2 mètres appelé "ragot". Il s'agit d'une pêche active où le filet, fixé au bout d'un manche, traîne au gré du courant à l'avant du corps. Ce style de pêche est inspirant et promet de définir une nouvelle typologie, celle du filet de pêche.
3/ Les acteurs : Les artisans vanniers de France
La transmission occupe une place centrale dans mon projet. Bien que mon intention ait été d'expérimenter la vannerie par moi-même, je me suis heurté à une question cruciale au sein du projet :
Quelle importance accorder à la transmission dans mon travail ?
Au cours de mon expérience chez Dach&zephir, j'ai collaboré avec des artisans vanniers, dont François Desplanches, un artisan basé à Lacropte. Lors de discussions avec Florian Dach et Dimitri Zéphir sur la place de l'artisan dans la démarche du projet, ils ont partagé leur perspective. Selon eux, ce travail vise à transmettre un artisanat et un style propre à une culture. Pour que cette transmission soit vraiment efficace, il est essentiel que les acteurs à l'origine des savoir-faire soient pleinement intégrés dans le projet. Ils sont aussi, voire plus, importants que les productions elles-mêmes. Leur transmission est à double sens. C'est la transmission d'une culture, la nôtre et la leur, et également d'un savoir-faire, d'une essence et d'une personnalité. Nous ne pourrions pas tout faire par nous-mêmes, le projet n'aurait pas de sens et serait 'pauvre'. Tout le monde peut parler des Antilles, mais personne ne le fait mieux que ceux qui la représentent à travers leur savoir-faire. Cela rend unique ce projet, avec des échanges et des personnes qui n'ont jamais pris la parole sur ce sujet.
Ces échanges ont été décisifs pour moi, modifiant ma perspective sur le projet. Plutôt que d'être une entité imposant un regard sur un sujet, celui de la mer, le projet s'est transformé en une pluralité de visions sur ce même sujet. Cela a enrichi l'approche et l'a rendue singulière, car chaque artisan apporte un regard unique sur le sujet.
Cette variété de perspectives est influencée par chaque artisan, son savoir-faire spécifique, son environnement et son expérience. La singularité du savoir-faire de chaque artisan est l'un des critères déterminants dans le choix des collaborateurs. Je recherche cette singularité dans la maîtrise. Par exemple, François Desplanches, en tant que l'un des derniers artisans maîtrisant le savoir-faire dit à montant en latte verticale, en bourdaine de Mayun︎8︎, apporte une dimension unique au projet. Cette singularité guide la conception de l'objet, influençant ce qui est techniquement réalisable, la signification des motifs de tressage et la portée des matériaux utilisés.
Ainsi, j'explore activement la recherche de ces savoir-faire vanniers d'exception, très singuliers voire presque disparus, qu'il serait essentiel de préserver, comme l'a souligné l'artisan vannier Jean-Pierre Gillet.

Didier Bodet, à droite, procède à l’écorçage au couteau des tiges de bourdaines. Camille Bodet, au centre, tresse les flancs et rabat les piquets (les montants). Marc Belliot, à gauche, attache le bord avec un arrêté : deux passages d’une galle (un brin) arrêtés par un nœud placé à l’intérieur. © Roger Hérisset.

Réalisation d’un panier en entrelacs. crédit : Valérie Testu.
L'idée globale de ce projet est de traduire mon regard sur la mer à travers des objets de vannerie, comme une forme de transmission de ma vision. Cependant, le projet prend une tournure de transmission multiple. Je considère le design dans cette démarche comme un véritable vecteur de transmission multiple :
- Celle que je cherche à effectuer, de ma vision de la mer à mon public.
- Celle que l'on me donne, de la technique vannière, des termes et procédés.
- Celle que j'effectue réellement sur les artisans, dans une méthodologie de recherche par le design.
- Enfin, celle que les artisans effectuent à travers les objets sur le public.
Qui sont ces artisans ?
Pour concrétiser ce projet, j'ai effectué de nombreuses recherches en amont. Grâce à des ouvrages tels que La Vannerie Française, Tools n° 02 – Tisser, et en accord avec les discussions que j'ai pu avoir avec divers artisans par téléphone ou en personne, j'ai identifié un petit nombre de techniques rares, précieuses et, pour certaines, directement issues de la vannerie de pêche. Ainsi, je collabore avec :
François Desplanches :
Artisan vannier basé à Lacropte, François officie en tant qu'artisan vannier depuis près de 30 ans. Comme il l'a souligné précédemment, François recherche la maîtrise de l'exception, du rare. Il n'est pas un artisan d'évolution, mais plutôt un artisan qui préserve et pérennise les savoir-faire. Fort de ses nombreuses années d'expérience et de voyages en France et à l'étranger, il maîtrise un très grand nombre de techniques. J'ai découvert François par l'intermédiaire de Dach&Zephir, où il était artisan pour le projet "Pannié Machann".Valérie Testu :
Maîtrisant la technique en entrelacs, comme expliqué précédemment, Valérie commence la vannerie en 1999 à l'École nationale d'osiériculture et de vannerie de Fayl-Billot en Haute-Marne. Professionnelle depuis 2002, elle est installée à Bouxurulles dans les Vosges depuis 2003. Attachée à une représentation artistique plus qu'usuelle du tressage, Valérie TESTU développe des techniques traditionnelles, comme la technique de tressage aléatoire en entrelacs, pour les rendre plus contemporaines. À travers ces techniques, elle ouvre le regard sur des possibilités créatives et techniques inédites qui influenceront le dessin des objets.Christine Berthet :
Artisane basée à Nantes en Loire-Atlantique, Christine est polyvalente dans les techniques de vannerie. Effectuant une reconversion professionnelle il y a 10 ans, elle se tourne vers sa nouvelle passion. Professionnelle depuis quelques années, Christine BERTHET est très ouverte à ce type de collaboration. En effet, elle travaille déjà avec des designers comme Myriam Peres pour son projet Jardin d'Hiver︎7︎, un fauteuil en osier blanc tressé sur une armature en acier. Son ouverture contemporaine et sa méthodologie assez proche de celle d'un designer permettent un dessin très poussé et ouvert dans la recherche technique.
Jardin d’hiver par Myriam Peres, tressé par Christine Berthet. crédit : Myriam Peres.2019
︎6︎d’autres ouvrages sur la vanneries qui ont sucité mon intéret :
Manuel pratique de vannerie - Collection Bibliothèque des actualités industrielles n°136 collection Bernard Tignol.
Tools n° 02 – Tisser, Edité par Clémentine Berry et Isabelle Moisy Cobti. paru en 2022
︎7︎En découvrir plus sur le projet Jardin d’hiver de Myriam Peres : https://www.myriamperes.com/projets/jardin-dhiver
4/ Méthodologie
Afin de collaborer efficacement avec les artisans qui donnent vie au projet, il est essentiel que je puisse accomplir rapidement tout ce que je prévois de faire avec le futur public de mon projet, c'est-à-dire transmettre ma vision personnelle de la mer.
La question qui se pose alors est la suivante : quelles méthodologies employer pour transmettre au mieux mon idée de la mer, de manière à ce qu'elle s'exprime pleinement à travers les objets ? Cette question implique que l'artisan n'a pas uniquement un rôle de producteur dans la démarche. Tout comme moi, il est le transmetteur de son savoir-faire technique, et évidemment, son regard sur le sujet global de la mer influence le projet.
Pour réussir au mieux cette transmission, j'ai opté pour l'utilisation de “dossier de recherche”. Cette technique fut la même engagée par Dach&zephir lors de mon stage et semblait efficace. Le premier dossier est crucial car il représente l'idée globale du projet et cherche à traduire la poésie recherchée. Ainsi, ce dossier exprime textuellement l'idée générale du projet, mais surtout, il la traduit par des dessins, des illustrations et des collages de l'environnement fantasmé. L'objectif est de permettre, à travers ces traits, une interprétation libre du sujet par les artisans, favorisant ainsi une convergence de nos regards sur ce même thème. Je ne souhaite pas imposer de vision prédéfinie avec une planche de tendances préétablies, trop indicative sur le travail à réaliser et risquant de limiter la vision de la mer.

Grande nasse de pêche, Gnaedig Pierrick, 2023
Une fois ce dossier assimilé et discuté, l'artisan et le designer entament une phase d'idéation autour des objets qui leur correspondent le mieux. Bien que j'ai choisi les objets en fonction des compétences techniques de chacun, je partage tous les dossiers de tous les objets avec les artisans afin qu'ils aient une vue d'ensemble du projet. Cela permet à un seul regard de nourrir toutes les productions. Je construis donc un brief pour chaque objet que j'attribue ensuite à un artisan.
Ce dossier est composé d'un dessin ou d'un montage photographique représentant les grandes lignes de l'objet, ainsi que le ou les styles de vannerie à utiliser sur cet objet. Il est ensuite discuté avec les artisans, par téléphone ou en personne, et s'accompagne d'une ou plusieurs séances de dessins pour enrichir au mieux le dessin de l'objet, exploiter correctement les typologies de tressage, résoudre des problèmes techniques ou s'inspirer de la vision du sujet par les artisans. Cette technique par dossier est une méthodologie hérité de mon expérience chez Dach&zephir.



Hotte de pêche, Gnaedig Pierrick, 2023

Dessins techniques du panier de pêche par Christine Berthet, 2023
Ainsi, l'objet final n'est pas uniquement le fruit de mon interprétation du sujet, mais évolue en accord avec cette pluralité de regards, celui du marin, celui du designer, celui de l'artisan. Parfois, les objets s'éloignent même assez nettement des intuitions de base, car ils se laissent surprendre par de nouvelles pistes inédites, liées à l'historique de leur typologie d'objet, à l'influence de la mer et de ses facteurs, ou aux besoins techniques concrets.
5/ Les objets
Le seau constitue le premier objet développé dans le cadre du projet. Mon inspiration a émergé d'une observation minutieuse de la pêche à pied, effectuée dans la baie de Concarneau. Ce modeste récipient se trouvait entre toutes les mains, parfois solitaire sur une roche, égaré ou en attente de retrouver son propriétaire. Bien que souvent utilisé par les enfants pour conserver toutes sortes d'objets, je l'ai surtout vu rempli de coquillages, tels que des coques et des palourdes, mais curieusement, sans eau. Une pêcheuse m'a expliqué cette absence d'eau en précisant : "avec de l'eau, c'est plus lourd". J'ai déambulé de seau en seau, tous exempts d'eau. Ainsi, il semble que le seau en plastique soit en réalité une adaptation contemporaine du panier de pêche à porter au bras. Sa fonction d'étanchéité étant rarement exploitée, la vannerie pourrait trouver sa place en ne garantissant que la fonction première de contenant.
Dans cette perspective, nous cherchons à réinterpréter ce seau à travers la vannerie, afin de raviver la nostalgie et l'usage concret de cet objet en plastique.
Pour réaliser techniquement ces objets tout en restant fidèles à l'idée principale du projet, qui est la transmission de savoir-faire, nous décidons d'opter pour le tressage sur montant parallèle en lattes de châtaignier, avec de l'osier blanc au lieu de la bourdaine. L'osier, une fois blanchi, devient imputrescible, ce qui le rend plus adapté à un usage aquatique. Ce style de vannerie est rare et complexe à réaliser, seuls François Desplanches et quelques artisans locaux de Mayun pouvant le maîtriser. Il consiste en la fabrication de lattes de bois de châtaignier, écorcées et rabotées à la main pour atteindre une épaisseur d'environ 1 cm. Ces lattes, appelées montants, servent d'armature au tressage du brin d'osier. Il est à noter que le nombre de montants en lattes de châtaignier est illimité mais doit être choisi en nombre impair, ce qui permet un tressage rythmé de l'osier. Normalement, ce type de tressage se fait avec des éclisses d'osier, c'est-à-dire un brin d'osier fendu aux dimensions souhaitées et naturellement plus plat qu'un brin rond, offrant ainsi plus de légèreté à la pièce. Cependant, dans un souci de rigidité et de maintien, le brin d'osier reste rond.
Le tamis, quant à lui, est une collerette à placer sur le seau, et est réalisé de manière plus traditionnelle, avec un montage sur montant parallèle en osier blanc. L’objet sera parachevé par moi-même, pour acceuillir une anse, des finitions et traitement de l’osier, ainsi que la consolidation du tamis sur la grande soucoupe.

Panier Seau et Tamis avant finition par mes soins. credit : François Desplanches. 2023




Mise en oeuvre technique du pannier, du débit des lattes de chataignier jusqu’au tressage. crédit : François Desplanches. 2023
Le panier de pêche prend vie par les mains de Valérie Testu et Christine Berthet. En reprenant l'archétype de cet objet emblématique, nous cherchons à définir ses composants et la signification de chaque tressage. Étant donné que ce panier a un style neutre, étant purement fonctionnel, nous exploitons ce vide sémantique et formel pour redéfinir des éléments graphiques et fonctionnels.
Christine Berthet réalise la première version du panier en conservant sa forme archétypale, avec le corps en osier blanc tressé sur des montants parallèles à deux brins pour assurer la solidité. La partie supérieure du panier arbore une collerette ample, séquencée en vannerie ajourée. Ce style de vannerie est traditionnellement utilisé dans les paniers à montants ajourés, tels que les paniers de récolte communément appelés "paniers fraise". Cette collerette en vannerie de style "panier fraise" prend tout son sens dans l'idée de la "récolte de la mer".





Fabrication du panier de pêche, de la Fabrication du moule du fond du panier jusqu’au tressage. credit : Christine Berthet. 2023

Finition du panier. credit : Christine Berthet. 2023
Pour la deuxième version du panier, l'objectif est de perdre l'aspect séquencé de la collerette pour s'inspirer davantage des motifs aléatoires de la baie. Il reflète le tumulte de l'eau, l'enchevêtrement des algues qui forment des motifs aléatoires et sauvages. Ces motifs peuvent être interprétés dans les procédés de tressage d'osier, notamment avec la vannerie en entrelacs maîtrisée par Valérie Testu. Cette technique de tressage est totalement aléatoire et non contrôlée, les forces exercées par la tension des brins d'osier déforment la structure même du panier, créant une forme imprévisible et non contrôlée, beaucoup plus bavarde. Ainsi, le panier traduit la baie, avec son vocabulaire formel naturel, sauvage et imprévisible.
Les autres objets sont actuellement en cours de réflexion et de production.
Conclusion
Le projet Plezhañ ar Mor se profile comme une entreprise de transmission à travers le design, utilisant la vannerie comme vecteur de cette transmission. Mon rôle en tant que designer-transmetteur consiste à narrer cette culture personnelle et distinctive, celle de la mer, ainsi que la poésie qui l'anime. Ainsi, le projet exploite le vocabulaire formel de la baie, s'inspirant du mouvement des vagues, de la forme des rochers, du sable et des algues pour enraciner chaque objet dans cette démarche. Les objets de vannerie deviennent ainsi des livres ouverts sur ce paysage, ses influences et ses traditions.
Au-delà de la poésie, chaque objet porte en lui la trace de son savoir-faire, de ses influences techniques et esthétiques. Il exprime "la parole de la main", comme l'expliquait Christine Berthet lors de la conception du panier de pêche. La collection d'objets constitue une ode à l'histoire de chaque technique, de chaque artisan, qui poursuit la même quête de transmission, celle de leurs savoir-faire rares et de la difficulté à les perpétuer. L'objet évolue au fil de sa création, nourri par les influences maritimes que j'insuffle et les influences vannières apportées par les artisans.
Ainsi, les objets produits deviennent des récits chargés de regards et d'influences, racontant des histoires de marins, de baies, d'artisanat et de vannier.
Bibliographie
Références qui ont aidé à la construction de l’article
︎Ouvrages
BACHELARD Gaston, L'eau et les rêves. Essai sur l'imagination de la matière, Paris : Librairie José Corti, 1942
FLOC’H Nicolas, Structures odysséennes. Édition Mac Val. Bretagne, octobre 2006.
La Vannerie (Encyclopédie contemporaine des métiers d'art) janvier 1979
JAOUL Martine et GOLDSTEIN Bernadette, La vannerie française, du
Musée national des arts et traditions populaires, édité par ATP. 1990
MOISY Isabelle et BERRY Clémentine
Tools n° 02 – Tisser, paru en 2022
Manuel pratique de vannerie - Collection Bibliothèque des actualités industrielles n°136 collection Bernard Tignol.
︎Films, vidéos et podcast.
Archive INA, “Ostréiculteurs d'Arcachon”, réalisateur inconnue, 01/01/1970[https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i13163506/ostreiculteurs-d-arcachon]
GEEL Catherine, Transmission #1, entretien avec Andréa Branzi, La Cité du Design, 2006
PAINLEVÉ Jean, L’hippocampe ou cheval marin, Jean Painlevé, 1935
Références qui m’ont nourri et fait évoluer mon regard
︎Ouvrages, articles et podcast
︎Scientifique
Auteur inconnu, nos ostréiculteurs ont du savoir-faire, Thau Infos, octobre 2022. [https://thau-infos.fr/index.php/terroirs/conchyliculture/92661-nos-ostreiculteurs-ont-du-savoir-faire-2]
DANEY Charles, L'huître et l’ostreiculture en France. Édition Métive, juin 2022
DECOTTERED Stephane, Les huitres, 1er partie : un peu d’histoire,article de Blog, StephanedeCotterd.com, 19 février 2016. [https://stephanedecotterd.com/2016/02/19/les-huitres-1ere-partie-un-peu-dhistoire/#:~:text=C'est%20au%20XVII%C3%A8me%20si%C3%A8cle,au%20profit%20de%20l'ostr%C3%A9iculture.]
MARTEILl Louis, La conchyliculture française. 2ème partie. Biologie de l'huître et de la moule, Archimer, 1976
POTTIER Rene, Les Huîtres comestibles et l'Ostréiculture. Réédité par Nabu Press en 2012. 1902
POUVREAU Stéphane,Pour résister aux maladies, les huîtres réconcilient les théories de Darwin et de Lamarck, IFREMER, 10 septembre 2023, [https://www.ifremer.fr/fr/presse/pour-resister-aux-maladies-les-huitres-reconcilient-les-theories-de-darwin-et-de-lamarck]
Artistique et sensible
FLOC’H Nicolas, Initium Maris, Édition Gwinzegal, Bretagne, 15 septembre 2020.
PONGE Francis, le parti pris des choses, Édition Gallimard. Juin 2009.
ROGER Alain, Court traité sur le paysage, Édition Gallimard, 1997.
︎ Anthropologique
BASTIDE Roger, Anthropologie Appliquée, Édition Stock, 1998.
E. Kant & M. Foucault, Anthropologie du point de vue pragmatique & Introduction à l’Anthropologie, Librairie philosophique J. Vrin, [1798].
GIRARD Sophie, Analyse des facteurs déterminant les performances économiques des entreprises ostréicoles de Poitou-Charente, CPER Poitou-Charente, 2011.
KIEFFER Aurélie, Le grand reportage : métier d’Art, métiers d’Avenir, Radio France/France Culture, émission du 1er Septembre 2023. [https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-grand-reportage/grand-reportage-emission-du-vendredi-01-septembre-2023-8002930]
RASSE Paul, La diversité culturelle, Les essentiels d’Hermès. Paris. CNRS Éditions, 2013.
Contact ︎
︎ Gnaedig.pierrick@gmail.com.com
︎@pied_Rick
Le projet de diplôme ︎
Le projet "Plezhañ ar Mor", signifiant "tresser la mer" en breton, se présente comme une collection d'objets de pêche à pied, principalement conçus en vannerie. Ces pièces sont soigneusement élaborées pour raconter une histoire poétique de la mer, résultant d'une collaboration entre le designer et des artisans vanniers de Bretagne et d'autres régions. Ces objets ne sont pas seulement des instruments de pêche, mais aussi des médias de transmission, porteurs à la fois de la poésie maritime et d'un savoir-faire vannier unique.
