Pierrick Gnaedig
L’huître, la mer et le panier
Cette trilogie de textes illustre l'évolution de mon lien avec la mer. Je suis né et j’ai grandi au bord de l'océan. La mer a naturellement façonné ma culture personnelle, devenant une source d'inspiration prédominante dans mon travail de designer. Afin de mieux la comprendre, j'ai entrepris un séjour à Thau, partageant le quotidien d'un ostréiculteur avec un usager de la mer et échangeant avec des figures telles que Jean-Pierre Gillet, artisan vannier. Chacun de ces écrits narre une étape de ma quête de compréhension de cette culture. L'acquisition est représentée par "L'huître", la transmission par "La mer", et enfin, la pratique par "Le panier".
1/3 : L’huître
︎ Octobre 2023
2/3 : La mer
︎ Novembre 2023
3/3 : Le panier
︎ Décembre 2023
Article 1
L’huître
L'article intitulé "L'huître" relate mon périple à l'Étang de Thau, effectué en juillet 2023. Pendant plusieurs jours, j'ai eu l'opportunité d'exercer le métier d'ostréiculteur aux côtés de Maxime O, artisan de la mer et passionné de l'environnement marin. Cette expédition marque le début de mes recherches sur la définition et la compréhension d'une culture particulière : la culture de la mer. Cette dernière influence ma perspective en tant que designer, tout comme celle de Maxime O et d'autres artisans, notamment le vannier Jean-Pierre Gillet. C'est à travers cette pratique et ces échanges que je m'efforce de la cerner. J'explore l'émergence, l'évolution, la disparition, et la résurgence de cette culture spécifique, le tout à travers le prisme singulier de la culture de l'huître en Méditerranée.

Introduction
Mon père et mon grand-père constituent mon lien avec la Bretagne, tous deux officiers de la marine. J’aime le propos de Gaston Bachelard dans son ouvrage L'Eau et les Rêves, où il avance que nos souvenirs sont intrinsèquement liés aux éléments fondamentaux. Dans mon cas, c'est l'eau.
Cette transmission a enrichi ma mémoire émotionnelle, façonnant ce que j'appelle la "culture de la mer". Cette culture est un ensemble d’imaginaires, que j'ai conservé jusqu'à ce jour. Ce sont des récits parfois flous, peut-être même inventés. Parmi les images les plus vives, Cancale occupe une place centrale dans mon attachement à la mer, une ville où j'ai passé de nombreux moments . C'est là que j'ai découvert un lien différent avec la mer. Plus intime, elle me nourrit, et nous, en retour, la cultivons. J'observais des tracteurs, sur le sable, tout comme on les verrait dans un champ.
Ces images marines sont demeurés à l'état de rêves inassouvis. Aujourd'hui, alors que je chemine vers une carrière de designer, je souhaite replonger dans ces imaginaires qui ont marqué ma vie et mon travail. Je veux m'immerger dans ce sujet fantasmé pendant si longtemps : les paysans de la mer. C'est ainsi que j'ai rencontré les acteurs de cette réalité, ceux de l'ostréiculture. Parmi eux, des conchyliculteurs, des chercheurs, des artisans, tous engagés dans cette "culture de la mer", confrontant leurs rêves à la réalité qui les guide. Je parlerai donc de cette culture, tout d’abord par le prisme de l’huitre.

La culture de la mer, Gnaedig Pierrick, 2023
Je tiens sincèrement à ce que toute cette démarche reflète notre expérience collective, plutôt que la mienne. Je souhaite non seulement écouter, mais également donner libre cours à ceux qui sont plus compétents que moi dans ce domaine. Je demande : Qu’est ce qui définit une culture ? Comment se construit-elle ?
À travers les champs de la philosophie et de l’histoire, je cherche à comprendre ce que l’on entend par « faire culture », « identité culturelle », « héritage culturel ». Je pense que cet écrit est un hommage à cette culture fantasmée de la mer. Dimitri Zéphir︎1︎, designer passionné par la transmission culturelle, a au fil de nos longues discussions, et dans son écrit Les mailles fertiles d’un créole, proposé différentes définitions de la culture, mais celle qui résonne particulièrement en moi est la suivante :
“ La culture, c’est celle qui fait et forge un homme. La culture, c’est celle qui constitue une communauté. La culture, c’est une terre. » Dimitri Zéphir.
Cette définition établit la structure que je souhaite suivre pour explorer cette culture. Je vais d'abord aborder la culture matérielle, celle que l'on peut toucher et voir, centrée sur le coquillage et ses aspects tangibles, ce que Dimitri Zéphir appelle « une terre ». Ensuite, je plongerai dans la culture immatérielle, celle qui ne se manifeste pas visuellement, mais qui réside profondément en nous, influençant nos attitudes, nos croyances et notre relation avec la mer et les huîtres, « une communauté ».
Comment faisons-nous culture, et comment la faisons nous évoluer ?

Une Terre, Une communauté, Gnaedig Pierrick, 2023
Comme réponse à ces deux sujets complètement distincts.Il se dresse néanmoins un schéma en 4 parties, communs au tangible comme à l’intangible. Celui de naissance, vie, mort et renaissance de la culture. Ce sera mon plan.
Comment la culture se crée ? Comment elle évolue ? Comment elle meurt ? Comment elle ne meurt pas ?
Dans ce premier article, je vais explorer la culture matérielle qui englobe un ensemble d'actions, d'usages et d'objets qui régissent la production d'huîtres. Dans cette démarche, le design me permet de concevoir cette culture comme un système de production, à la fois industriel et artisanal. Pour ce faire, j'ai eu l'opportunité d'observer de près cette culture pendant trois jours en juillet 2023, grâce à Maxime et Emma︎2︎, deux ostréiculteurs de l'étang de Thau. Là, j'ai pu voir en action deux véritables "paysans de la mer", découvrant une réalité et un savoir-faire souvent méconnus. Mon objectif est de m'éloigner le plus possible de mon propre imaginaire en me basant sur cette expérience en Méditerranée, afin de saisir au mieux les nuances et la complexité de la culture matérielle liée à la production d’huîtres. Cette première partie se veut être un véritable canal de transmission de la réalité de la production ostréicole. Mon objectif principal est de faciliter une transmission directe de cette expérience, d'où l'importance accordée aux acteurs de terrain dans le corps du texte. Ils sont les narrateurs de cette histoire, racontant leurs pratiques, leurs observations, et exprimant également leurs critiques et leurs réflexions. Mon ambition est de donner une voix authentique à ces acteurs, afin que le lecteur puisse comprendre la richesse de notre culture. Cette culture concrète, Roger Bastide︎3︎ l’appelle la culture explicite (tout ce qui est matériel)Le mot « explicite » dans l’expression, c’est l'huître et ce dont elle dépend. Le mot « culture », cependant, reste encore à définir et à comprendre.
« La culture, c’est une terre. Une terre qui accueille une communauté.Une terre labourée dont on se saisit des reliefs et des textures,pour composer son histoire. » Dimitri Zéphir︎4︎
J'ai choisi ici l'une de ses définitions du mot "culture" qui semble être en accord avec la réalité tangible, car elle évoque la terre, qui pourrait être métaphoriquement associée à la mer.
Cette culture est une histoire, et je considère qu'il est essentiel de réussir à la retracer en profondeur, avant même d'introduire l'huître dans ce récit. Cela permettra de mieux comprendre le contexte, les racines et les évolutions de cette culture, créant ainsi un cadre solide pour la discussion à venir sur le rôle de l'huître dans cet univers.
︎1︎Dimitri Zéphir, originaire de la Guadeloupe, est un designer dont l'identité culturelle imprègne profondément sa pratique professionnelle. Son travail interroge l'influence de la culture émotionnelle et sa diversité sur le processus de conception.
︎2︎Ce sont des noms d’alias, n’ayant pas encore l’autorisation pour les citer. Ils sont ostreiculteurs depuis plus de 15 ans.
︎3︎Roger Bastide était sociologue et anthropologue français, spécialiste de sociologie et de la littérature brésilienne.
︎4︎en Août 2023, durant mon stage chez Dach&Zephir, lorsqu’il évoquait son travail de mémoire centré sur la créolisation, et plus largement de diversité culturelle.
︎2︎Ce sont des noms d’alias, n’ayant pas encore l’autorisation pour les citer. Ils sont ostreiculteurs depuis plus de 15 ans.
︎3︎Roger Bastide était sociologue et anthropologue français, spécialiste de sociologie et de la littérature brésilienne.
︎4︎en Août 2023, durant mon stage chez Dach&Zephir, lorsqu’il évoquait son travail de mémoire centré sur la créolisation, et plus largement de diversité culturelle.
La culture se crée
Nous la faisons naître. Le chasseur-cueilleur-pêcheur du Néolithique, il y a environ 5000 ans, ne connaissait pas cette notion. Leur quête pour la nourriture, essentiellement axée sur leur survie, dictait leurs déplacements constants, car ils étaient nomades. Leurs capacités physiques déterminaient ce qu'ils pouvaient stocker et transporter, sans conscience que les ressources pouvaient se régénérer. Le cerveau humain ne comprenait pas encore le concept selon lequel un fruit tombé d'un arbre pourrait renaître de cet arbre dans quelques mois.
L'un des premiers signes de la sédentarisation humaine a été l'avènement de l'agriculture . C'est un pas crucial vers une compréhension plus globale, au-delà de l'homme centré sur lui-même, une compréhension du monde qui nous entoure. L'agriculture a donné naissance à des comportements tels que l'accumulation, le stockage, l'engrangement, marquant ainsi le début de la capacité humaine à prévoir et à planifier.

Héritage contemporains, collage, Gnaedig Pierrick, 2023
Au-delà de sa naissance, la culture explicite évolue rapidement vers l'identification d'un peuple, contribuant à esquisser ce que l'on appelle la "diversité culturelle". Elle devient l'expression d'une communauté spécifique. Chronologiquement, cette diversité culturelle peut être expliquée par deux étapes successives, en accord avec notre évolution : d'abord la contrainte, car nous vivons où nous le pouvons, puis le choix, car nous vivons où nous le voulons. C'est cette diversité culturelle, parfois imposée par les circonstances, qui nous a finalement poussés à explorer et à cultiver la mer.
La contrainte : L’isolement
La contrainte géographique joue un rôle crucial dans le développement humain, forçant les populations à s'adapter à leur environnement avant même que cette adaptation ne devienne une caractéristique identitaire. Un exemple probant se trouve dans les systèmes de production et d'exploitation ostréicoles en France, qui varient considérablement en fonction de la géographie. Concrètement, l'élevage en suspension est un modèle propre à la Méditerranée et au sud de la France, et serait tout à fait inapplicable ailleurs sur nos côtes. Cette adaptation a émergé après l'Antiquité. À cette époque, les huîtres n'étaient pas cultivées, mais récoltées en mer. Après l'épuisement des ressources naturelles, les peuples français ont commencé à expérimenter la culture côtière. Des études archéologiques menées à Sète︎7︎, en Méditerranée, ont mis en lumière différents écrits et structures qui témoignent de l'évolution des pratiques d'approvisionnement en mer. Les types de bois utilisés et les formes des structures ont évolué chronologiquement, comme autant de preuves de recherches et d'adaptations successives. En fin de compte, la culture est le fruit d'une adaptation à l'environnement immédiat. Dans le cas de l'Étang de Thau, cette culture s'est développée spécifiquement en réponse à l'absence de marées, aux variations de salinité de l'eau, ainsi qu'aux conditions de température et d'éclairage locales. De ces contraintes résultent inévitablement des pratiques et du matériel d'élevage distincts, soulignant ainsi comment la contrainte façonne la culture de manière spécifique et significative. La culture contrainte façonne le style de production.
Le choix : Le désir identitaire
En effet, cette différence culturelle ne découle pas uniquement des contraintes environnementales, mais aussi du désir humain profond de forger son identité. La contrainte initialement imposée par l'environnement a progressivement évolué en choix, notamment avec l'avancement de l'agriculture moderne où presque tout devient réalisable.

ILE D’OLERON-LE CHATEAU, détroquage d’huitre, Charente-INFR
Cette notion renforce la pérennité de certains types de culture, qui autrement pourraient se fondre dans l'uniformité, car elle est guidée par la volonté de préserver une identité unique et une tradition particulière. Elle reste « patrimoniale », représentant un peuple et dans ce cas une géographie.
Sur cette question d’identité, Maxime O, ostréiculteur, est fier :
PG : Parce que Thau a quelque chose de différent ?
MO : Ah oui ! Nous, on ne fait rien comme tout le monde, que ce soit nos méthodes d'élevage, et même l'huître que nous proposons, c'est la nôtre, la Bouzigue.
Bouzigues, c'est le nom du village de mon grand-père, un village de pêcheurs qui a commencé à cultiver cette huître. C'est sur la rive Est, au bout de l'étang, que l’on appelle la crique de l'angle.
Cette huître-là est grosse, et surtout, elle a un goût bien plus iodé que les autres, en raison de la salinité de l'étang. C'est la seule comme cela. Et aujourd'hui, nous réintroduisons une espèce d'huître plate qui avait disparu de nos côtes, mais qui était la première à pousser ici.
Nous cherchons de toutes nos forces à représenter ce que la baie nous offre, quelque chose que seule cette région du monde peut produire.
PG : En gros, les 2000 habitants de Bouzigues sont connus dans le monde entier.
MO: C'est ça ! Et nous sommes fiers de représenter ce village et cette région, tout comme le vin, le champagne, etc.
MO : Ah oui ! Nous, on ne fait rien comme tout le monde, que ce soit nos méthodes d'élevage, et même l'huître que nous proposons, c'est la nôtre, la Bouzigue.
Bouzigues, c'est le nom du village de mon grand-père, un village de pêcheurs qui a commencé à cultiver cette huître. C'est sur la rive Est, au bout de l'étang, que l’on appelle la crique de l'angle.
Cette huître-là est grosse, et surtout, elle a un goût bien plus iodé que les autres, en raison de la salinité de l'étang. C'est la seule comme cela. Et aujourd'hui, nous réintroduisons une espèce d'huître plate qui avait disparu de nos côtes, mais qui était la première à pousser ici.
Nous cherchons de toutes nos forces à représenter ce que la baie nous offre, quelque chose que seule cette région du monde peut produire.
PG : En gros, les 2000 habitants de Bouzigues sont connus dans le monde entier.
MO: C'est ça ! Et nous sommes fiers de représenter ce village et cette région, tout comme le vin, le champagne, etc.
L'évolution de notre culture explicite est en harmonie avec notre propre évolution. Elle ne change plus sous la contrainte, mais parce que nous voulons qu'elle nous représente. Cette quête identitaire est la seule source de création de certains systèmes de production. Je découvre progressivement que cette diversité culturelle à une influence sur la pérennité des systèmes de production locaux, et sur le maintien des savoir-faire patrimoniaux. C’est cette identité culturelle qui maintient la culture explicite(tout ce que l’on peut toucher ou voir). Cette identité, imposée puis choisie, trouve sa naissance dans un seul élément : la géographie.
︎5︎RASSE Paul, La diversité culturelle, Les essentiels d’Hermès. Paris. CNRS Éditions, 2013.
︎6︎RASSE Paul, La diversité culturelle, Les essentiels d’Hermès. Paris. CNRS Éditions, 2013.
︎7︎Par le Comité des travaux historiques et scientifiques ,Institut rattaché à l’École nationale des Chartes, début des années 2000.
︎8︎Parole de Dimitri Zéphir dans son écrit les mailles fertiles d’un créole.
︎9︎Celui de Cancale, avec une culture sur table.
︎6︎RASSE Paul, La diversité culturelle, Les essentiels d’Hermès. Paris. CNRS Éditions, 2013.
︎7︎Par le Comité des travaux historiques et scientifiques ,Institut rattaché à l’École nationale des Chartes, début des années 2000.
︎8︎Parole de Dimitri Zéphir dans son écrit les mailles fertiles d’un créole.
︎9︎Celui de Cancale, avec une culture sur table.
La culture se distingue
L'étang de Thau, une vaste lagune d'eau de mer située dans le sud de la France, est le plus grand plan d'eau de la région Occitanie, couvrant une superficie d'environ 7 500 hectares avec une profondeur moyenne de cinq mètres. Comme me l'a expliqué Maxime O, la Méditerranée incarne une culture spécifique, inchangée au fil du temps. Ici, j'utilise le terme "culture" dans ses deux acceptions : elle représente à la fois une identité imposée puis adoptée. Cette culture se manifeste par une dimension explicite, matérialisant cette identité. Il s'agit donc d'une identité visuelle, avec une gestion du paysage en harmonie avec l'activité ostréicole. Cela englobe également un processus de production artisanal précis, nécessitant un équipement et une organisation spécifiques. En conséquence, cela donne naissance à un produit bien défini, à savoir l'huître Bouzigue. Je choisis délibérément de me concentrer sur ces aspects particuliers, tout en abordant le sujet de manière non exhaustive. Ce sont les domaines qui attirent mon attention en tant que designer, car ils entrent en résonance avec ma réalité professionnelle, celle des systèmes de production et de la sensibilité visuelle et artistique. Ce sont ces caractères que je définis comme identité du lieu.

Nouvelle culture. Gnaedig Pierrick, 2023
Le paysage
Je commence par contempler ce paysage particulier, ma première rencontre avec lui contraste naturellement avec mon ressenti émotionnel︎9︎. L'horizon est délimité par la terre, une caractéristique essentielle qui déroute la notion populaire de la culture des huîtres, donnant l'impression d'une culture marine au cœur d'un lac,une zone maritime contrôlable. L'absence de marées laisse les conditions météorologiques comme seules responsables des mouvements de l’eau. L'huître semble stagner. La distance par rapport au paysage cultivé détache le consommateur de son produit. L'huître invisibilisée, perd son statut, et gagne celui de produit d’exploitation, de matière première. Elle est la résultante d’une exploitation maritime. Les parcs sont disposés perpendiculairement à la côte pour éviter que les courants ne balayent trop les cultures. Ils sont constitués de grandes structures en acier ou en bois, enchevêtrées les unes dans les autres, servant simplement de supports pour des "guirlandes” d'huîtres fixées à des cordes. On compte aujourd’hui 450 exploitations, d’une dizaine de parcs chacune. L’absence de marées est la principale raison de ce mode de culture, résultat direct de notre adaptation à l'environnement. Une fois en mer, les pieds des parcs s'étendent sur des kilomètres, rendant l'horizon à peine perceptible. Maxime O appelle cette vue “la forêt de pieds”. Ils créent un motif systémique, assez irréel étant donné l’endroit. Nous naviguons à travers des corridors soigneusements tracés, tout comme la géométrie bien définie de l'endroit. Peut-être que c'est cette sensation qui me perturbe. La mer a des airs de zone industrielle. Nous avons domestiqué la baie pour la rendre efficace et productive.

Horizon industriel. Gnaedig Pierrick, 2023
La gestion parfaite des parcs et leur placement dessinent un fossé dans notre relation avec la nature. Dans mon imaginaire émotionnel, je concevais un équilibre où la culture apparaissait à marée basse, nous permettant de la toucher et de l'observer, puis disparaissait lorsque la marée montait, moment où nous étions impuissants et soumis. Ce rythme accordait un pouvoir à la mer, nous légitimant ainsi à l’exploiter. Nous étions deux entités de même pouvoir sur l'huître. Cependant, dans le cas de Thau, la mer s'industrialise, elle est maîtrisée et ne s'exprime plus librement. Elle n’est qu’un outil. L'exploitation dicte le rythme de nos visites, nous sommes happés par l'alignement des parcs qui envahissent presque entièrement notre champ de vision. Notre perception de la mer change, comme si la culture imposait sa présence, ou du moins permettait de dessiner le paysage. Cette sensation de contrôle contraste avec une identité de culture basée pleinement sur la tradition.
Objets/pratiques/produits
Étonnement, ce paragraphe est l’antithèse du précédent, en ce qui concerne le respect de la baie. Les huîtres de Bouzigues sont indissociables de la tradition de la région, et cette relation avec la tradition est étroitement liée aux matériaux et aux techniques spécifiques utilisés dans l'ostréiculture. Les pêcheurs et les ostréiculteurs de Bouzigues ont non seulement préservé les méthodes ancestrales de culture des huîtres, mais ils ont également su choisir avec soin les matériaux appropriés pour les supports de culture. Ils narrent un savoir-faire traditionnel, et Maxime O m'indique : qu'ils “pourraient être bien plus efficaces et optimisés, mais qu’on les gardent tels quels car c’est notre identité ».
Les collecteurs, tables à huîtres et cordes spécifiques à Bouzigues sont conçus pour s'intégrer harmonieusement au cycle de vie naturel des huîtres.

Patrimoine. Gnaedig Pierrick, 2023
Le rythme de travail, même s’il ne suit pas les marées, s’adaptent tout de même au rythme de vie de la baie : « on ne va pas dans les parcs la nuit, pour éviter d’effrayer les espèces qui chassent et qui sortent la nuit » m’explique Maxime. Ses parcelles d’exploitation sont faites à partir de chêne et de châtaignier,︎10︎ qui résistent à la corrosion saline. Il m’indique « à chaque fois que l’on essaye de se détourner du savoir-faire de nos ainés, et mettre quelque chose d’industriel, ça casse, ça rouille et ça ne dure pas, alors le parc en métal est redevenue à un parc en bois, parce que ça a toujours fonctionné et ça fonctionne encore, mieux même ». Les artisans de l'huître ont profondément confiance aux savoirs transmis. Ils perpétuent ainsi une tradition de fabrication artisanale, où chaque détail est soigneusement pensé pour soutenir la croissance des huîtres tout en préservant l'écosystème local.
Ainsi, la tradition, les matériaux spécifiques et les méthodes d'ostréiculture sont étroitement entrelacés, créant un lien puissant entre le produit, l'histoire et le territoire de Bouzigues. Cette relation harmonieuse entre la tradition, les matériaux et les pratiques reflète l'engagement de la communauté à préserver son patrimoine tout en respectant l’environnement. Le système de culture des huîtres méditerranéennes n'impose pas leur installation, mais offre simplement un environnement propice à leur développement. Ce rapport unique entre l'ostréiculture méditerranéenne et les objets, bien que fortement codifié, rétablit un équilibre entre la mer et la culture. Il est fascinant de constater comment le patrimoine culturel a imprégné le système d'objets, leur conférant non seulement un statut d'outils, mais aussi de médiateurs entre notre désir de maîtriser l'environnement et la souveraineté naturelle de la mer. Ce respect de la mer se manifeste par l'humilité dont nous faisons preuve, par nos choix de matériaux respectueux de l'environnement, et par notre rythme de travail en harmonie avec celui de la baie.
Cette approche nous distingue du statut d’exploitant.
Au-delà de son rôle économique primordial pour la région, l'ostréiculture préserve également des savoir-faire locaux. J'ai pu constater une variété d'objets témoignant de ces compétences artisanales, tels que des paniers de triage fabriqués en vannerie d'osier par des artisans à Sète. À Thau, l'ostréiculture demeure ancrée dans le patrimoine local. Cette perpétuation s'explique par des préoccupations écologiques et un profond respect envers la baie. La culture n'a pas cédé au productivisme, mais est profondément imprégnée de valeurs de respect et d'harmonie avec son environnement.
Malheureusement, il semblerait que tout ce bien soit en train de
s’éteindre.
︎10︎ Plus de renseignements sur le système de culture méditérannéen sur mon site : https://editor.wix.com/html/editor/web/renderer/edit/5aa0368d-344e-430a-b2f2-e9420af8d830?metaSiteId=157bdfb9-1a8e-4829-8469-25db6318d88b
La culture meurt
On ne la transmet plus
La culture immatérielle, celle qui réside en nous, est éternelle. Les idées et les visions qui s'inscrivent dans notre imaginaire peuvent évoluer, se développer, mais elles ne disparaissent pas. C'est précisément l'objectif de cet écrit : faire évoluer l'imaginaire de ma culture personnelle, le préciser et le comprendre plus profondément, notamment à travers le regard d'un designer. Ces visions fantasmées m'habitent et sont partagées par de nombreuses personnes, avec plus ou moins de précision sur le sujet.
Cependant, la culture explicite, celle qui est tangible et observable, n'est pas éternelle. L'ostréiculture est une notion "innée" qui a émergé avec l'humanité, à partir du moment où nous avons commencé à récolter des huîtres pour nous nourrir. Depuis lors, ce métier n'a jamais disparu, et au contraire, il a gagné en importance au fil du temps.
C'est d'ailleurs pour cette raison que la souche originelle d'huîtres françaises a totalement disparu en raison de la surconsommation, comme le montre la toile “Le Déjeuner d'huîtres” de Jean-François de Troy (1735). L'usage aristocratique et urbain a conduit à une exploitation excessive des bancs naturels au XVIIIe siècle, poussant les autorités à promouvoir la production ostréicole par l'élevage contrôlé.

Le Déjeuner d'huîtres de Jean-François de Troy (1735)
La souche originelle a toutefois été éteinte︎11︎. Néanmoins, au XIXe siècle, nous avons fait le choix de réintroduire l'huître portugaise, puis japonaise. La culture explicite de l'huître, bien qu'elle ait évolué en raison de sa rareté, s'est perpétuée. Cette continuité est assurée par la transmission.Celle-ci comprend non seulement le savoir-faire lié à la culture explicite, mais aussi la tradition de consommation. Nous avons fait le choix de maintenir l'huître dans notre histoire, quel qu'en soit le coût. Cependant, il semble que cette chaîne de transmission soit en train de se rompre peu à peu à la fin du XXe siècle.
En effet, Maxime O, ostreiculteur de l'étang de Thau m’explique :
PG : Je ne vois jamais personne sur les exploitations là-bas, ils travaillent en décalé ?
MO : Non, pas du tout. Elles sont abandonnées, ces exploitations-là... D'ailleurs, il y a beaucoup de ce que tu vois qui est abandonné... Aujourd'hui, on dénombre environ 30 % des exploitations de l'étang qui ne sont pas reprises. C'est-à-dire qu'après le départ des exploitants, ils ouvrent une annonce sur des sites spécialisés, par le bouche-à-oreille ou même sur Leboncoin parfois, mais personne ne les rachète.
PG : À quoi est-ce dû ?
MO : Il y a un vrai problème de transmission, des deux côtés. D'abord, c'est un métier qui vieillit, qui n'intéresse pas la jeunesse. Nos styles de vie évoluent énormément, et tout va de plus en plus vite. Je pense qu'il y a un formatage un peu tabou, dans le sens où ça ne vante aucun mérite d'aller sur la mer, cultiver des coquillages. On est beaucoup trop délaissés, notre métier est quasi-inconnu, et je trouve ça bien que tu décides d'en parler, c'est un moyen d'ouvrir un peu... Je pense que les formations professionnelles sont assez peu mises en avant, et encore plus dans le domaine aquacole. On ne sait pas comment expliquer de manière attrayante un métier aussi dur. C'est un engagement monstrueux, l'ostréiculture. J'y ai dédié ma vie, à ce rythme. Et je conçois qu'aujourd'hui, tout le monde n'est plus prêt à ça, surtout quand tu connais l’instabilité d’un tel métier. C’est un métier passion, et il n’y en a pas plus beaucoup.
PG : L'instabilité ?
MO : Oui, déjà par notre statut d'auto-entrepreneur, je n'ai pas de chômage, je cotise, etc. Je souffre un peu de tous les torts administratifs actuels. En plus de ça, tu bases ton revenu annuel sur ton rendement, et ça peut arriver de tout perdre, à cause d'une maladie ou d'une invasion d'éléments parasites. Donc là, tu perds littéralement 2 ans de travail acharné. Ce goût du sacrifice, du risque et de l'échec, il s'est perdu, et c'est normal. Notre société de consommation et la mondialisation ont éloigné les consommateurs de l'origine des produits. Il y a déjà trop peu de monde qui se questionnent sur l'origine de leur viande, alors des huîtres... Par conséquent, la distance au produit s'est transformée en désintérêt, et maintenant la transmission se rompt.
PG : Tu parlais de transmission "des deux côtés", que sous-entends-tu ?
MO : En effet, notre mode de transmission s'est traditionnellement opéré de père en fils, traversant les générations. Cependant, une génération plus permissive émerge, où les enfants ne sont plus contraints de suivre les traces de leurs parents, surtout si le travail est aussi exigeant. Les jeunes générations ne veulent souvent pas poursuivre la même vie que leurs aînés.Cela pousse les gestionnaires d'exploitations ostréicoles vieillissants à se moderniser et à élargir leur production en invitant des potentiels acheteurs. Ce problème de transmission est similaire à celui rencontré dans les exploitations agricoles terrestres.Le défi majeur pour les ostréiculteurs est d'établir une relation de confiance. Cette démarche les obligent à renoncer à un statut important, celui de formateur. Auparavant, lorsqu'on héritait d'une exploitation, on pouvait toujours compter sur le père pour nous apprendre à entretenir le parc à huîtres, et cela s'est produit dans notre cas également. Mais ce « passage de flambeau » ne se fait plus. Par conséquent, il y a peu d'acheteurs potentiels, et les rares qui se présentent sont souvent rejetés par les vendeurs qui ne souhaitent pas céder la place à une jeunesse motivée, probablement par nostalgie ou par crainte de l'inconnu.Ce système est assez complexe et conduit inévitablement à un réel problème de transmission dans le secteur ostréicole.
MO : Non, pas du tout. Elles sont abandonnées, ces exploitations-là... D'ailleurs, il y a beaucoup de ce que tu vois qui est abandonné... Aujourd'hui, on dénombre environ 30 % des exploitations de l'étang qui ne sont pas reprises. C'est-à-dire qu'après le départ des exploitants, ils ouvrent une annonce sur des sites spécialisés, par le bouche-à-oreille ou même sur Leboncoin parfois, mais personne ne les rachète.
PG : À quoi est-ce dû ?
MO : Il y a un vrai problème de transmission, des deux côtés. D'abord, c'est un métier qui vieillit, qui n'intéresse pas la jeunesse. Nos styles de vie évoluent énormément, et tout va de plus en plus vite. Je pense qu'il y a un formatage un peu tabou, dans le sens où ça ne vante aucun mérite d'aller sur la mer, cultiver des coquillages. On est beaucoup trop délaissés, notre métier est quasi-inconnu, et je trouve ça bien que tu décides d'en parler, c'est un moyen d'ouvrir un peu... Je pense que les formations professionnelles sont assez peu mises en avant, et encore plus dans le domaine aquacole. On ne sait pas comment expliquer de manière attrayante un métier aussi dur. C'est un engagement monstrueux, l'ostréiculture. J'y ai dédié ma vie, à ce rythme. Et je conçois qu'aujourd'hui, tout le monde n'est plus prêt à ça, surtout quand tu connais l’instabilité d’un tel métier. C’est un métier passion, et il n’y en a pas plus beaucoup.
PG : L'instabilité ?
MO : Oui, déjà par notre statut d'auto-entrepreneur, je n'ai pas de chômage, je cotise, etc. Je souffre un peu de tous les torts administratifs actuels. En plus de ça, tu bases ton revenu annuel sur ton rendement, et ça peut arriver de tout perdre, à cause d'une maladie ou d'une invasion d'éléments parasites. Donc là, tu perds littéralement 2 ans de travail acharné. Ce goût du sacrifice, du risque et de l'échec, il s'est perdu, et c'est normal. Notre société de consommation et la mondialisation ont éloigné les consommateurs de l'origine des produits. Il y a déjà trop peu de monde qui se questionnent sur l'origine de leur viande, alors des huîtres... Par conséquent, la distance au produit s'est transformée en désintérêt, et maintenant la transmission se rompt.
PG : Tu parlais de transmission "des deux côtés", que sous-entends-tu ?
MO : En effet, notre mode de transmission s'est traditionnellement opéré de père en fils, traversant les générations. Cependant, une génération plus permissive émerge, où les enfants ne sont plus contraints de suivre les traces de leurs parents, surtout si le travail est aussi exigeant. Les jeunes générations ne veulent souvent pas poursuivre la même vie que leurs aînés.Cela pousse les gestionnaires d'exploitations ostréicoles vieillissants à se moderniser et à élargir leur production en invitant des potentiels acheteurs. Ce problème de transmission est similaire à celui rencontré dans les exploitations agricoles terrestres.Le défi majeur pour les ostréiculteurs est d'établir une relation de confiance. Cette démarche les obligent à renoncer à un statut important, celui de formateur. Auparavant, lorsqu'on héritait d'une exploitation, on pouvait toujours compter sur le père pour nous apprendre à entretenir le parc à huîtres, et cela s'est produit dans notre cas également. Mais ce « passage de flambeau » ne se fait plus. Par conséquent, il y a peu d'acheteurs potentiels, et les rares qui se présentent sont souvent rejetés par les vendeurs qui ne souhaitent pas céder la place à une jeunesse motivée, probablement par nostalgie ou par crainte de l'inconnu.Ce système est assez complexe et conduit inévitablement à un réel problème de transmission dans le secteur ostréicole.
Il est effectivement préoccupant de constater qu'en France, bien qu'il existe des programmes de transmission et de valorisation des savoir-faire dans divers secteurs︎12︎, l'ostréiculture ne bénéficie pas d'un programme spécifique de ce genre. Les chiffres issus de l'Analyse des facteurs déterminant les performances économiques des entreprises ostréicoles menée par l'IFREMER︎13︎ en 2020 sont alarmants, indiquant une perte de 16 % du patrimoine entrepreneurial ostréicole en France depuis 2009.La transmission des savoir-faire est cruciale pour la pérennité de l'ostréiculture, car la plupart des entreprises ostréicoles sont des formes de manufacture qui dépendent étroitement de la main-d'œuvre humaine.
Il est donc essentiel que des initiatives soient mises en place pour préserver et transmettre ces compétences traditionnelles, garantissant ainsi la continuité de cette activité et la préservation de son patrimoine.L'accès à la formation représente également un point névralgique dans le problème de transmission des savoir-faire ostréicoles. Il est inquiétant de constater qu'il n'existe actuellement aucune formation spécialisée spécifiquement dédiée à la culture de l'huître. Les alternatives les plus proches sont des études en biologie marine ou des formations professionnelles dans les métiers de la mer, comme la DIRM.
Devenir ostréiculteur se fait souvent par opportunité, mais celles-ci sont rares. Lorsque je discute avec les ostréiculteurs, je ressens cette impression de sacrifice permanent, comme si cultiver la mer était un saut à l'aveugle sans retour.Ce problème de transmission met en lumière un enjeu plus vaste, celui de la préservation des savoir-faire français. L'ostréiculture peine encore à être reconnue comme une véritable manufacture et comme l'héritage d'un savoir-faire unique qu'il convient de préserver à tout prix. Pourtant, le marché ostréicole représente environ 630 millions d'euros, constituant ainsi une part majeure du chiffre d'affaires de l'agroalimentaire français chaque année. Nous pourrions être en train d'assister à l'extinction d'un marqueur historique et économique de l'identité française, ce qui souligne l'urgence de prendre des mesures pour préserver cette culture et ces savoir-faire précieux.
On la détruit : les environnements sujets aux pesticides
Pendant deux ans, l'Ifremer a mené une étude approfondie sur les eaux de dix lagunes de Méditerranée︎14︎. Les résultats sont alarmants, car huit d'entre elles présentent une contamination importante aux pesticides terrestres. L'agriculture intensive a un impact dévastateur sur ces écosystèmes en pompant l'eau douce, en rejetant des pesticides et en asséchant les zones humides, ce qui finit par affaiblir considérablement les huîtres. Maxime O m'a expliqué qu'une année de forte production d'huîtres n'arrive que tous les dix ans en raison de l'utilisation de pesticides tels que le glyphosate, qui ralentissent considérablement la croissance des huîtres. En réalité, les huîtres se nourrissent de phytoplancton présent dans l'eau, mais les pesticides tuent ces organismes et les rendent rares.

Nouvelle espèce. Gnaedig Pierrick, 2023
De plus, depuis le début des années 2000, des mortalités estivales anormales affectent les huîtres sur l'ensemble du territoire. Elles peuvent décimer jusqu'à 85 % des naissains en quelques semaines, ce qui constitue une menace sérieuse pour l'industrie ostréicole.
« Tous les ostréiculteurs vivent la même chose, les gros, les petits. Les ostréiculteurs ne peuvent ni nourrir, ni soigner leurs animaux. Ils sont donc entièrement tributaires de la qualité de l’eau » m’explique Maxime O, ostreiculteur.
La situation se détériore à mesure que la présence de pesticides dans l'environnement augmente. Rien qu'entre 2009 et 2018, l'utilisation de ces substances a augmenté de 20 % en France, selon les explications de Wilfried Sanchez, directeur scientifique adjoint à l'Ifremer. Thomas Sol Dourdin, chercheur à l'Ifremer, décrit l'huître comme "l'aspirateur de la mer". En tant que telle, elle est un indicateur de l'état de la baie où elle se trouve. L'agriculture intensive est directement responsable de la destruction massive de l'environnement ostréicole, ce qui engendre une fatigue générale parmi les conchyliculteurs qui voient leur production menacée après des années d'efforts.
Cela explique davantage le sens du "sacrifice" évoqué par Maxime O. Il faut se lancer dans l'activité ostréicole en imaginant peut-être ne jamais obtenir de production stable, tant nos pratiques chimiques rendent la culture instable.L'évolution de nos habitudes de consommation interfère directement avec un savoir-faire artisanal basé sur le respect de la mer. La surexploitation des terres et la modernisation des procédés de culture détruisent progressivement la culture explicite de l'huître, au profit du rendement d'autres denrées.Ainsi, la culture côtière s'éteint progressivement à mesure que la culture terrestre évolue, créant ainsi un déséquilibre préoccupant dans la préservation de cet héritage maritime.
︎11︎Depuis 2020, une souche originelle d'huître plate européenne tente d'être ré-introduite.
︎12︎Je pense notamment au fond de financement mis en place par le ministère de la culture, de 340 millions d’euros. Il vise à la préservation et transmission des savoir-faire et manufactures françaises. Plus de renseignement sur le podcast : [https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-grand-reportage/grand-reportage-emission-du-vendredi-01-septembre-2023-8002930]
︎13︎Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer
︎14︎Entre 2017 et 2019, l’équipe du laboratoire Environnement Ressources Languedoc Roussillon de l’Ifremer à Sète a traqué 72 pesticides grâce à des échantillonneurs passifs.
︎12︎Je pense notamment au fond de financement mis en place par le ministère de la culture, de 340 millions d’euros. Il vise à la préservation et transmission des savoir-faire et manufactures françaises. Plus de renseignement sur le podcast : [https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-grand-reportage/grand-reportage-emission-du-vendredi-01-septembre-2023-8002930]
︎13︎Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer
︎14︎Entre 2017 et 2019, l’équipe du laboratoire Environnement Ressources Languedoc Roussillon de l’Ifremer à Sète a traqué 72 pesticides grâce à des échantillonneurs passifs.
La culture ne meurt pas
Réinventer le message
La culture de l'huître démontre une persistance à survivre, et nous sommes déterminés à ne pas la voir s'éteindre. En conséquence, nous sommes engagés dans une réinvention de ce système ostréicole. Il semble que l'industrie ostréicole ait bien compris que la transmission des savoir-faire est l'élément le plus critique pour assurer la pérennité de cette culture précieuse.
Cependant, la question demeure : comment réussir à transmettre efficacement un métier qui est truffé d'obstacles ?
Maxime O m’explique qu’il est confiant pour la suite.
“MO : je fais de la formation à la sensibilisation des écosystèmes à des étudiants de lycées professionnels de la mer. Mon objectif est de poursuivre la tradition initiée par mon père, mais en touchant un public encore plus vaste. Notre génération est particulièrement connectée, et je souhaite m'inscrire dans cette dynamique, car la transmission des connaissances a longtemps été confinée à la sphère familiale. Aujourd'hui, nous avons la possibilité de la rendre accessible à un public beaucoup plus étendu, et je suis déterminé à le faire.C'est également un moyen efficace de préserver nos précieux savoir-faire français en les rendant plus accessibles. Les jeunes peuvent ainsi se reconnaître en tant qu'ostréiculteurs, en tant qu'amoureux de la mer et en tant qu'acteurs de notre patrimoine national. Cependant, il est essentiel de veiller à ce qu'ils aient accès à l'information et de la présenter d'une manière moderne, loin des clichés archaïques, pour susciter leur intérêt et les encourager à s'engager dans cette tradition tout en l'adaptant à leur époque.”
J'ai réfléchi à la manière d'aborder cette question, et il apparaît essentiel de moderniser le discours, d'autant plus que l'écologie occupe une place centrale dans nos préoccupations actuelles. L'ostréiculture s'inscrit de plus en plus dans cette perspective.En effet, de plus en plus de parcs ostréicoles sont désormais établis dans un contexte écologique, en réponse à une prise de conscience croissante des avantages qu'ils présentent pour la santé des écosystèmes marins. Ces parcs agissent comme des "épurateurs naturels" en filtrant l'eau de mer, en éliminant les polluants et en améliorant ainsi la qualité de l'eau. De plus, ils créent des habitats propices à une variété de créatures marines, favorisant ainsi la biodiversité locale. En investissant dans ces parcs ostréicoles écologiques, les communautés côtières contribuent à la restauration et à la préservation de leurs environnements côtiers tout en continuant à profiter des récoltes d'huîtres.
À New York, Fabien Cousteau, petit-fils du commandant de la « Calypso »︎15︎, s'engage activement dans la réintroduction de l'huître dans la région. Cette initiative vise à sensibiliser le public américain aux enjeux du changement climatique. Grâce à son organisation non gouvernementale, Plant a Fish, qu'il a fondée aux États-Unis, il a déjà réussi à réinstaller plus de 2,5 millions d'huîtres︎16︎. Il vise à réintroduire un milliard d'huîtres.

Parc à huître dans la baie de New-york, crédit : auteur inconnu, 2020
Pour Fabien Cousteau, dans l'étang de Thau, tout comme dans d'autres exploitations le long de la côte atlantique, l'IFREMER a déjà recensé 113 "faux parcs" à huîtres. À l'instar de l'exemple de New York, ces parcelles sont soigneusement aménagées pour avoir un impact maximal sur la vie biologique et géologique de la baie. Ces parcs produisent souvent des huîtres qui ne conviennent pas à la consommation, car ce n'est pas leur objectif principal.Ce système est encore en phase d'étude, mais il représente un premier pas vers une forme de résilience. Il offre une nouvelle perspective sur l'ostréiculture, qui ne se limite plus seulement à nourrir les Français, mais qui vise également à contribuer à la stabilité de notre planète. Ce changement de regard met en évidence l'importance croissante de la préservation des écosystèmes marins et de l'impact positif que peuvent avoir ces parcs à huîtres sur l'environnement.
Maxime O, ostreiculteur, m’explique :
« MO :J'adopte une perspective plus écologique lorsque je parle de mon métier. J'apprécie l'idée que je contribue à garnir les assiettes des Français avec des huîtres tout en protégeant mon littoral. C'est une région que j'ai vu grandir et évoluer au fil des ans. Les messages écologiques sont omniprésents, et je pense sincèrement qu'il y a des secteurs où l'on peut passer à l'action de manière concrète. Alors, lorsque je m'adresse aux jeunes qui sont fascinés par la mer, je leur explique que ce que je fais contribue à sa préservation, et c'est la réalité. Notre secteur est l'un des plus respectueux de l'environnement. C'est un message très contemporain, et il semble convaincre de plus en plus de gens. J'ai eu plusieurs stagiaires ici, et lorsque je leur demande quelle est leur principale motivation, c'est souvent la vie en mer et la préservation de l'environnement. Je trouve cela très encourageant. Quand j'ai commencé, on ne se posait pas autant de questions, on le faisait parce qu'on aimait la mer et les huîtres. Aujourd'hui, il semble que les gens aiment la mer et la planète."
Conclusion
Ce périple en Méditerranée, les rencontres et mes recherches, ont confronté mes rêveries à une réalité profondément ancrée dans l'identité. Le schéma en quatre étapes n'est pas né entièrement de mes propres réflexions. En effet, c'est grâce à Maxime O, lors de l'une de nos discussions sur la structure même de cet écrit, qu'une clarté s'est dessinée quant à la manière la plus simple et complète d'expliquer frontalement son métier et ses réalités. Maxime et Emma, et toutes les personnes que j’ai pu rencontrer pour discuter autour de ce sujet, ont transmis leur savoir avec passion.
Je considère cet écrit comme l'aboutissement de mes recherches, une façon de rationaliser mes rêveries et de mieux comprendre une culture qui fait pleinement partie de mon identité. Je prends conscience de l'impératif de préserver cette culture et des dangers qui la menacent. C'est un grand pas vers la prise de conscience de l'importance de l'expression culturelle dans mon travail. Je crois fermement en la nécessité de la transmission, qui occupe une place centrale dans notre travail, et nous avons le pouvoir de devenir un maillon de cette chaîne de transmission. Être designer ne se résume donc pas à être un simple producteur d'objets, mais également un média de transmission efficace au travers de ces productions. À travers cette immersion dans cette région proche de mon environnement d’enfance, j'ai démontré que l'identité culturelle joue un rôle essentiel dans la construction de la personnalité et façonne naturellement notre manière de penser et de créer. Cela ouvre la voie à une véritable démarche de création.Ainsi, de la même manière que l'ostréiculteur, le designer transmetteur doit se faire présent. Il joue le rôle de celui qui écoute, apprend, et ensuite, transmet. Il actualise certaines idées, mais s'oppose fermement à l'extinction d'un savoir. Il lutte pour la pérennité des savoirs qui l’ont construit.
︎15︎Le commandant Jacques-Yves Cousteau était un célèbre explorateur sous-marin et cinéaste français, pionnier de la plongée et de la préservation des océans.
︎16︎Pour plus de renseignement sur le projet “million oyster project” :
https://lemediapositif.com/billion-oyster-project-des-huitres-pour-purifier-new-york/#:~:text=A%20New%20York%2C%20aux%20Etats,d'eau%20d'origine.
︎16︎Pour plus de renseignement sur le projet “million oyster project” :
https://lemediapositif.com/billion-oyster-project-des-huitres-pour-purifier-new-york/#:~:text=A%20New%20York%2C%20aux%20Etats,d'eau%20d'origine.
Bibliographie
Références qui ont aidé à la construction de l’article
︎Ouvrages
BACHELARD Gaston, L'eau et les rêves. Essai sur l'imagination de la matière, Paris : Librairie José Corti, 1942
FLOC’H Nicolas, Structures odysséennes. Édition Mac Val. Bretagne, octobre 2006.
La Vannerie (Encyclopédie contemporaine des métiers d'art) janvier 1979
JAOUL Martine et GOLDSTEIN Bernadette, La vannerie française, du
Musée national des arts et traditions populaires, édité par ATP. 1990
MOISY Isabelle et BERRY Clémentine
Tools n° 02 – Tisser, paru en 2022
Manuel pratique de vannerie - Collection Bibliothèque des actualités industrielles n°136 collection Bernard Tignol.
︎Films, vidéos et podcast.
Archive INA, “Ostréiculteurs d'Arcachon”, réalisateur inconnue, 01/01/1970[https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i13163506/ostreiculteurs-d-arcachon]
GEEL Catherine, Transmission #1, entretien avec Andréa Branzi, La Cité du Design, 2006
PAINLEVÉ Jean, L’hippocampe ou cheval marin, Jean Painlevé, 1935
Références qui m’ont nourri et fait évoluer mon regard
︎Ouvrages, articles et podcast
︎Scientifique
Auteur inconnu, nos ostréiculteurs ont du savoir-faire, Thau Infos, octobre 2022. [https://thau-infos.fr/index.php/terroirs/conchyliculture/92661-nos-ostreiculteurs-ont-du-savoir-faire-2]
DANEY Charles, L'huître et l’ostreiculture en France. Édition Métive, juin 2022
DECOTTERED Stephane, Les huitres, 1er partie : un peu d’histoire,article de Blog, StephanedeCotterd.com, 19 février 2016. [https://stephanedecotterd.com/2016/02/19/les-huitres-1ere-partie-un-peu-dhistoire/#:~:text=C'est%20au%20XVII%C3%A8me%20si%C3%A8cle,au%20profit%20de%20l'ostr%C3%A9iculture.]
MARTEILl Louis, La conchyliculture française. 2ème partie. Biologie de l'huître et de la moule, Archimer, 1976
POTTIER Rene, Les Huîtres comestibles et l'Ostréiculture. Réédité par Nabu Press en 2012. 1902
POUVREAU Stéphane,Pour résister aux maladies, les huîtres réconcilient les théories de Darwin et de Lamarck, IFREMER, 10 septembre 2023, [https://www.ifremer.fr/fr/presse/pour-resister-aux-maladies-les-huitres-reconcilient-les-theories-de-darwin-et-de-lamarck]
Artistique et sensible
FLOC’H Nicolas, Initium Maris, Édition Gwinzegal, Bretagne, 15 septembre 2020.
PONGE Francis, le parti pris des choses, Édition Gallimard. Juin 2009.
ROGER Alain, Court traité sur le paysage, Édition Gallimard, 1997.
︎ Anthropologique
BASTIDE Roger, Anthropologie Appliquée, Édition Stock, 1998.
E. Kant & M. Foucault, Anthropologie du point de vue pragmatique & Introduction à l’Anthropologie, Librairie philosophique J. Vrin, 1798.
GIRARD Sophie, Analyse des facteurs déterminant les performances économiques des entreprises ostréicoles de Poitou-Charente, CPER Poitou-Charente, 2011.
KIEFFER Aurélie, Le grand reportage : métier d’Art, métiers d’Avenir, Radio France/France Culture, émission du 1er Septembre 2023. [https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-grand-reportage/grand-reportage-emission-du-vendredi-01-septembre-2023-8002930]
RASSE Paul, La diversité culturelle, Les essentiels d’Hermès. Paris. CNRS Éditions, 2013.
Contact ︎
︎ Gnaedig.pierrick@gmail.com.com
︎@pied_Rick
Le projet de diplôme
Le projet "Plezhañ ar Mor", signifiant "tresser la mer" en breton, se présente comme une collection d'objets de pêche à pied, principalement conçus en vannerie. Ces pièces sont soigneusement élaborées pour raconter une histoire poétique de la mer, résultant d'une collaboration entre le designer et des artisans vanniers de Bretagne et d'autres régions. Ces objets ne sont pas seulement des instruments de pêche, mais aussi des médias de transmission, porteurs à la fois de la poésie maritime et d'un savoir-faire vannier unique.
