Pierrick Bulleux


Terrien sur la mer


Ces écrits explorent ma passion pour la construction navale, née de ma découverte de livres sur la charpenterie marine. Ils capturent l'essence de la navigation de plaisance et dévoilent l'ère du luxe en mer.  Ils retracent l'évolution de la navigation, passant de son utilisation utilitaire à une pratique de loisir grâce aux matériaux composites. Ils mettent en lumière les défis inhérents à ce changement, tels que la standardisation des designs et la perte des savoir-faire traditionnels. Enfin, ils examinent les défis rencontrés lors mon expérience personnelle, notamment mes débuts dans la restauration de l’ "Exocet", un runabout en acajou.

1/3 : Le bateau comme art de vivre et de naviguer
︎ Octobre 2023
2/3 :
L’apogée des Runabouts
︎ Novembre 2023
3/3 :
L’aventure avant l’aventure
︎ Décembre 2023


Article 1 

Le bateau comme art de vivre et de naviguer


Cet article explore mon engouement naissant pour la construction navale, né de sa découverte de livres traitant de la charpenterie marine. Il relate l'acquisition et la rénovation d'un runabout en acajou français, marquant ainsi mes premiers pas dans ce domaine. Il s’agit d’une mise en lumière des runabouts représentent une époque de luxe et de convivialité en mer, se démarquant des yachts par leur approche minimaliste qui privilégie les moments partagés sur l'eau. Cette partie souligne également l'influence de la course et de l'aérodynamisme dans la conception des runabouts, reflet d'une époque prônant la légèreté et la performance. Les runabouts évoquent la nostalgie d'une époque où simplicité et performance étaient appréciées, offrant une expérience d'évasion symbolisant la dolce vita et une connexion avec la mer et la nature, accessible à tous malgré leur association avec le luxe exclusif.

   

Introduction


Dans sa jeunesse, mon père rêvait de construire de ses propres mains son bateau en bois. Malheureusement, les circonstances ne lui ont pas permis de concrétiser son projet. Toutefois, il a pu nourrir son attrait pour ce domaine grâce à de nombreux livres et documentations de charpenterie marine. Puis en décembre 2021, au fond du grenier, j’en découvris un carton débordant de ces ouvrages. C’est à cet instant que j’ai commencé à m’intéresser à l’art de travailler le bois marin.

Cela fait un an que l’envie de concevoir mon propre bateau a pris racine en moi. L’intérêt qui attise ma curiosité et me pousse à entreprendre cette aventure, c’est la conviction qu’un bateau offre énormément de possibilités créatives. C’est un terrain de jeu quasi infini pour d’un designer.

Au cours du mois de mars 2022, j’ai entamé mes recherches afin d’acquérir un bateau en bois. Il s’avére que c’est une option des plus judicieuses pour se lancer dans un projet de construction navale. C’est donc le 16 décembre 2022 que j’ai acheté un runabout︎1 ︎ en acajou de construction française, à restaurer entièrement. La restauration d’un bateau, c’est aussi réunir de nombreux corps de métier autour d’un même sujet, d’un même objet.

Comment la quête d’un projet personnel peut devenir support de partage ?

Au fil des trois articles, j’ai pour objectif d’assembler un corpus de connaissance sur la construction navale, en mettant en lumière la richesse des dimensions sociales et humaines qui accompagnent ce projet. Ceci est basé à la fois sur mon expérience personnelle et de professionnels. Mon souhait est de saisir, comprendre et de transmettre l’essence même de l’artisanat navale à l’ère moderne, un témoignage des techniques et des savoir-faire qui l’ont façonné au fil des siècles.


︎1 ︎Runabout, «(anglais runabout, de to run, courir, et about, autour) Petit canot de course ou de plaisance à moteur intérieur de grande puissance, employé dans les courses motonautiques ou pour remorquer les skieurs nautiques.» (www.larousse.fr)

1. Un produit synonyme de douceur de vivre



« Des gens attirants qui font des choses attrayantes
dans des endroits attrayants »

Slim Aarons


C’est ainsi que Slim Aarons décrit son travail. Durant sa carrière, le photojournaliste américain a  capturé des scènes de vie de la haute société entre les années 60 et 80. Travaillant pour des magazines tels que Life, Holiday, Vogue et Harper’s Bazaar, ces
photographies offraient un aperçu étincelant des villas, des propriétés privées et des complexes hôteliers de l’époque. Les décors d’innombrables fêtes des années
folles affichant une extravagance aux proportions de Great Gatsby︎2︎.

Il a publié des livres regroupant son travail de journaliste. Le plus connu est A Wonderful Time : An Intimate Portrait of the Good Life. « Je ne pense pas qu’il existe un créateur américain qui n’ait pas d’exemplaire », déclare Michael Kors︎3 ︎. La designer Anna Sui︎4 ︎ l’appelle «le guide par excellence du bon goût» ︎5 ︎.

En effet, Slim Aarons n’a pas simplement photographié la jet-set d’antan qui se prélassent dans des villas italiennes, qui naviguent au large de Monaco ou en train
de chasser dans la campagne anglaise. Il a immortalisé tout une époque. Ces photographies sont perçues comme une ode à un style de vie décomplexé
des Trente Glorieuses︎6 ︎.

                                                                                                                                                                                    
1. Slim Aarons, A poolside party at a desert house, janvier 1970,
(www.gettyimagesgallery.com.)
Maison, conçue par Richard Neutra pour Edgar
J. Kaufmann, à Palm Springs,. Le groupe comprend :
le designer industriel Raymond Loewy
(1893 - 1986, au centre, debout), Nelda Linsk (en jaune ),
épouse du marchand d’art Joseph Linsk,
et Helen Dzo Dzo (deuxième à droite).

2. Slim Aarons, Eden-Roc Pool, August
1976, (www.gettyimagesgallery.com.)

3. Slim Aarons, Nelda And Friends,
Desert House in Palm Springs, California,
January 1970, (www.gettyimagesgallery.com.)

4. Slim Aarons, Skiing Waiters,
Stowe, Vermont, 1962,
(www.gettyimagesgallery.com.)

5. Slim Aarons, Pop And Society, Ireland, the home
of Desmond Guinness in County Kildare. 1968,
(www.gettyimagesgallery.com.)

6. Slim Aarons, Keep Your Cool, Acapulco,
January 1978, (www.gettyimagesgallery.com.)

7. Slim Aarons, Lounging In Verbier, Switzerland,
February 1964,(www.gettyimagesgallery.com.)

8. Slim Aarons, El Venero, Marbella,
Spain, 1967, (www.gettyimagesgallery.com.)




C’est de cela que témoignent ses photographies, l’esprit d’une époque révolue qui inspire encore. Cette ambiance que l’on retrouve par exemple au sein la collection «Grand Prix» Automne/Hiver 2021 Casablanca. Elle s’inspire de la pittoresque ville de Monaco, des voitures de course, du casino, du glamour et de l’architecture. Cette collection perçu comme le rêves d’une époque révolue avec pour toile de fond la Côte d’Azur ︎7︎.

                                                                                                    
Casablanca, Look 2, 27, 38, 43, 65 et 73 «Grand prix»,
collection Automne/hiver 2021, par Charaf Tajer,
(www.vogue.com)



C’est notamment le long de la côte méditerranéenne que Slim Aarons puisera son inspiration pour son travail, grâce à la prolifération des sports nautiques. La mer, le bord du rivage italien et français ont été des sujets idéals pour ses photographies. Cet endroit a été un terrain de prédilection où il a capturé de nombreux yachts au style Runabout.

Les Runabout font leur apparition dans les années 1920 aux États-Unis. Leur popularité a été favorisée par les contrebandiers lors de la période de la Prohibition. La forme de leur coque, type hydroptère, était conçue pour tirer parti de l’aquaplanage. Elle permettrait de survoler la surface de l’eau à grande vitesse. Ces embarcations furent parmi les pionnières dans le transport des fûts d’alcool︎8︎, du fait que les usines et distilleries étaient fréquemment implantées en bordure de fleuve. Des chantiers tels que Dart Boat Company ou Chris Craft firent partie des premiers dans leur construction. Ensuite, ces sociétés attirèrent une nouvelle clientèle plus aisée, aux États-Unis, mais aussi en Europe. Elles exportèrent ces bateaux, popularisant ainsi le style Runabout.



                                                                                                                                                                                                                     
1. Slim Aarons, Coming Ashore, A Magnum motorboat belonging
to Count Filippo Theodoli arrives at the private
jetty of the Il Pellicano Hotel
in Porto Ercole, Italy. August 1973
(www.gettyimagesgallery.com)


2. Chris Craft workshop,
(www.chriscraft.com)


En Europe, la construction ces embarcations prit son essor après la seconde guerre mondiale en raison de la disponibilité des matériaux aéronautiques en surplus. De nombreux chantiers navals spécialisés dans les Runabout firent leur apparition, tels que Albatross en Angleterre. La France a aussi vu se développer des constructeurs de runabout comme le chantier Luzzi ou encore Rocca. L’un des plus célèbres reste le fabricant Riva en Italie.

Les bateaux Riva ont d’ailleurs fait l’objet des photographies de Slim Aarons. Il a capturé en abondance ces moments uniques ou les sujets photographiés se délectent de baignades dans des eaux d’un bleu azur et se laissent caresser par le soleil à l’arrière de ces bateaux à moteur.

Près du rivage, naviguer à bords de l’un d’entre eux était une activité de loisir populaire pour l’élite de la société. Ces bateaux ont souvent été aperçues dans des films, des émissions de télévision et des magazines de l’époque. Cette exposition médiatique a renforcé leur statut d’icônes de la culture populaire. Les célébrités, étant elles-mêmes des figures influentes de la culture populaire, ont été attirées par l’idée de vivre une expérience similaire à celle des écrans, Parmi elles on retrouve Richard Burton, Brigitte Bardot, Sean Connery, Jean-Paul Belmondo ︎9︎.

                                                                                                                                                                                                                                                                           
1. Le prince Charles et son père, le duc d’Édimbourg,
à la barre, lors d’une promenade en bateau à
moteur sur la rivière Medina à Cowes, sur l’île de Wight.
(www.bbc.com)


2. Exposition chantiers navals Rocca,
Salon Nautique Paris,
(www.cercles-amateurs-rocca.fr)


3. Runabout Liuzzi, type Star 6 1960,
Course nautique à Monaco, 1962,
(www.cast-things.com)



Les Runabout représentent l’âge d’or de la navigation de plaisance durant les années 1960 et 1970. Leur conception influe sur leur utilisation, des sorties courtes d’une journée en mer plutôt que pour des voyages en haute mer. Ils ne possèdent pas d’équipements sophistiqués ou des équipements de survie pour de longs séjours. Ils sont d’avantage adaptés aux eaux calmes et aux distances relativement courtes, plutôt qu’aux conditions plus exigeantes de la haute mer.

Ce qu’on peut observer à travers les photographies d’Aarons, c’est que naviguer à bord d’un Runabout transcende souvent l’expérience individuelle pour devenir une aventure profondément sociale. On mettait jamais le cap en solitaire. Peu importe la raison, une simple escapade, explorer la vie marine, pêcher, nager, se reposer, lire, bronzer ou admirer le paysage, chaque sortie en mer prenait la tournure d’un voyage partagé. Les amis, la famille et les proches étaient invités. Les sorties sont souvent ponctuées par des pique-niques, des bouteilles de vin et des moments de partage convivial sur le bain de soleil devenant les pièces maîtresses de cet objet.

Contrairement aux yachts qui arborent toutes sortes de commodités et d’aménagements luxueux, un Runabout est une embarcation qui privilégie l’essentiel. Il ne prétend pas être une demeure flottante ou un complexe hôtelier sur l’eau. Il ne comporte pas de cuisines spacieuses, de salons luxueux ni d’espaces de vie opulents. Au lieu de cela, les passagers sont invités à adopter une approche plus minimaliste et à embrasser le côté simple et rustique de la navigation. Loin de se focaliser sur le faste et le superflu, ils emportent avec eux l’essentiel pour une journée agréable en mer.

Cette approche reflète l’esprit de la «dolce vita», où le bonheur se trouve dans les petites choses de la vie, où l’élégance est associée à la simplicité .




1. Slim Aarons, soating in Porto Ercole,
Italy, August 1969, Slim Aarons
(www.1stdibs.com)

2. Slim Aarons, Friends board a riva boat in
Monte Carlo, Monaco, 1975, Slim Aarons,
(www.1stdibs.com)

3. Slim Aarons, Waterskiing from the Hotel Du
Cap-Eden-Roc in Cap d’Antibes,
France, Slim Aarons, 1969,
(www.gettyimagesgallery.com)

4. Slim Aarons, A woman sunbathing in a motorboat
as it tows a waterskiier, in the sea off the Hotel
du Cap-Eden-Roc in Antibes on the French
Riviera, Slim Aarons, August 1969,
(wwww.gettyimagesgallery.com)

︎2 ︎ The Great Gatsby, Gatsby le Magnifique est un roman de l’écrivain américain F. Scott Fitzgerald, publié en 1925. L’histoire se déroule à New York dans les années 1920. Il est souvent décrit comme le reflet des années folles dans la littérature américaine. Une adaptation cinématographique a été produite et réalisée par Baz Luhrmann en 2013. (www.allocine.fr)

︎3︎ Micheal Kors, 9 août 1959 ( 64 ans), né à Long Island, (État de New York, États-Unis), est un créateur d’accesoires et de prêt à porter de luxe plusieurs fois primé, de renommée internationale.» Il a créé sa société éponyme en 1981. (www.michaelkors.fr)

︎4 ︎ Anna Sui, 4 août 1964 (59 ans)
Détroit, «est l’une des créatrices de mode les plus appréciées et les plus accomplies de New York, connue pour créer des vêtements contemporains originaux inspirés par des recherches spectaculaires sur les styles vintage et les arcanes culturels» (annasui.com), nommée «Top 5 Mode Icônes de la Décennie» en 2009 gagné le Geoffrey Beene Lifetime Achievement Award du Conseil des créateurs de mode d’Amérique (CFDA), rejoignant les rangs de Yves Saint Laurent, Giorgio Armani, Ralph Lauren, etc. (fr.wikipedia.org)


︎5︎ 4 Postcards from paradise, articles ayant pour sujet le travail de Slim Aarons, dans lequel sont les citations de Micheal Kors et D’Anna Sui, numéro de décembre 2003, par Evgenia Peretz (rédactrice en chef de Vanity Fair depuis 1999), (www.vanityfair.com)

︎6 ︎ « L’expression « Les trente glorieuses » est reprise du titre d’un livre de Jean Fourastié consacré à l’expansion économique sans précédent qu’a connu la France, comme les autres grands pays industriels, du lendemain de la Seconde Guerre mondiale jusqu’au choc pétrolier de 1973. Jean Fourastié a choisi de donner ce nom à cette période en référence à la révolution de 1830 qualifiée traditionnellement de «Trois glorieuses». Pour lui, 1830 marque un tournant politique majeur en France, et la période 1945-1973 des «Trente Glorieuses» peut-être considérée comme son équivalent sur le plan économique..» (www.economie.gouv.fr)

︎7 ︎« Du jaune poussin au rose poudré en passant par le bleu ciel, le rouge vif et le vert pomme, Charaf Tajer ne lésine pas sur les couleurs ni les nombreux motifs graphiques peints à la main [...] pour faire revivre l’esprit des sixties. Entres les robes courtes, les combinaisons sans manches, les costumes cintrés, foulards en soie et pantalons évasés taille haute, les coupes font elle aussi la part belle à cette époque révolue tout en montrant la versatilité et le talent du créateur du label ... » (www.numero.com)

︎8 ︎« Les bateaux étaient un moyen de transport efficace pour transporter l’alcool entre Windsor et Détroit, au Michigan. », Windsor, clé d’un grand réseau de contrebande d’alcool pendant la prohibition, 2019, Radio Canada,
(ici.radio-canada.ca)


︎9 ︎ «les célébrités de l’époque, transformant ainsi les bateaux Riva en de véritables icônes de design, représentatives d’un style de vie.», (www.riva-yacht.com)

























2. La Performancecomme vecteur de
création


Comme évoqué précédemment, les passagers des Runabout sont invités à adopter une philosophie minimaliste. On trouve uniquement le nécessaire pour conduire, naviguer et profiter de la mer. Cependant, ce minimalisme intrinsèque reflète l’époque de leur construction, une Europe en pleine expansion. En effet, que ce soit sur terre, dans les airs ou en mer, les véhicules de cette époque n’étaient pas assujettis aux mêmes normes de sécurité et aux restrictions que nous connaissons aujourd’hui. Cela se traduisait par des objets d’une simplicité quasi pure lorsqu’on les compare aux produits actuels, dépourvus de tout superflu.

En 2020, journalise automobile Sylevain de la chaine Vilebrquin d’une décris très bien cette époque au travers d’un objet, la peugeot 205 GTI :

«Aujourd’hui, il faut compter facilement 10000 euros. C’est ultra cher ! Les prix ont explosé parce que, c’est des voitures dont personne ne voulait. Aujourd’hui, c’est devenu très rare. Et surtout cet esprit GTI. Il n’y a plus de Peugeot GTI réussi après la 205 pendant 30 ans. Surtout ces autos étaient vendues neuves sans airbag ! Il y a la climatisation mais pas d’air bag ! C’est du génie ! C’est fantastique d’avoir des autos comme ça où il n’y a rien, pas de «bip», rien. Je peux ouvrir ma porte en roulant, ce n’était pas important. C’est pas grave. C’est une époque qu’on ne connaîtra plus aujourd’hui avec les normes etc. C’est pour ça qu’il y a de spéculation. Soit tu le vois avec un œil de quelqu’un de récent tu te dis pourquoi ça vaut si cher ? Pourquoi les gens veulent ça ? Parce qu’en vrai il n’y a rien, objectivement c’est un pas terrible. Objectivement c’est juste une 205 sports. Mais si tu le vois avec l’œil un peu nostalgique, c’est une époque révolue qu’on connaîtra plus jamais et que là je roule à 30 depuis tout à l’heure je m’ennuie pas, c’est juste fun c’est génia !» Sylvain Levis, de la chaine Youtube vilbrequin, 18 juin 2020, Essai 205 GTI 1,9L,
(www.youtube.com)


Cette absence d’éléments superflus est due à cette époque marquée par une obsession constante de la performance et donc de la légèreté inspiré notament des sports mécaniques.

Ils faisaient partie intégrante de la conception des bateaux de plaisance. La course a énormément influencé la conception des Runabout pendant les années 60 et 70. L’histoire de Riva provient elle-même de la course. Les bateaux de course ont joué un rôle essentiel dans l’évolution de la firme Italienne︎10︎. La course offre un moyen d’expérimenter des matériaux et des technologies qui sont ensuite adaptés et utilisés sur les bateaux de plaisance. On retrouve également la marque française Jeanneau qui à vu le jour en 1957, lors de la mythique compétition des « 6 heures de Paris » [voir photo n°2].

Les 6 heures motonautiques de Paris, est une compétition de motonautisme inaugurée en 1955. Cette course d’endurance se déroulait sur la Seine, entre le pont d’Alma et le pont Mirabeau, chaque année au moment du salon nautique de Paris. C’était une manifestation gratuite d’ampleur internationale pour le championnat du monde d’endurance. Les canots, runabout et speedboat les plus rapides dépassaient la moyenne horaire de 140 km/h. La dernière édition, courue le 6 novembre 1988, a été endeuillée par la mort du pilote français Philippe Rebulet.



6 heures motonautiques de Paris,
Pont Bir Hakeim, 1 septembre 1972,
(fr.wikipedia.org)




Lorsque Henry Jeanneau construit une coque
en bois dans la quincaillerie paternelle des Herbiers
et s’engage aux « 6 heures de Paris ». Il vire une
bouée en tête, ce premier résultat renforce son
enthousiasme ; et la construction de bateau
va devenir son métier. 1957,
(www.jeanneau.com)


Le point commun entre un Riva Florida, un Boesh 510 ou encore d’un Albatross MKII, est le dessin particulier de la ligne de leur coque. Ces lignes inspirées de l’automobile et de l’aviation peuvent s’expliqués par le début de l’aérodynamisme. C’est à la fin des années 60 que débute la course au CX, le coefficient de pénétration dans l’air. Par exemple en Formule 1, avec l’apparition d’appendices aérodynamiques comme l’aileron. L’engouement des designers pour des voitures aérodynamiques résulte d’un effet de mode comme pour tous les courants esthétiques.

Cette évolution du design automobile en faveur de l’aérodynamisme à ignissié le mouvement Streamline [11]. Il représente une période importante de l’histoire du design américain. Initialement axé sur l’industrie des transports, le mouvement Streamline visait à créer des formes aérodynamiques pour réduire la résistance de l’air et augmenter la vitesse des véhicules tels que les voitures, les trains, les navires et les avions. L’objectif était de maximiser l’efficacité énergétique, en utilisant le moins de carburant possible pour chaque déplacement. En effet, la crise pétrolière et l’apparition des limitations de vitesse ont incité les automobilistes à être un peu plus regardant sur leur consommation d’essence. Et l’amélioration de l’aérodynamisme était une des réponses, technique comme marketing, à cette préoccupation. Cette tendance à fini par inclure toute sorte d’articles.






1. Monaco Service Boat Riva, 1962, (riva-mbs.com)
2. Boesh Company, 1970 (boesch.swiss)


Raymond Loewy, Donald Deskey, Henry Dreyfuss, Brook Stevens, Norman Bel Geddes ou Walter Dorwin Teague en sont les initiateurs. Ils proposaient au grand public des objets du quotidien, transistors, réveils, fers à repasser ou grille-pains, inspirés des formes aérodynamiques des avions, voitures, trains ou bateaux. La surface extérieure de ces objets était conçue de telle sorte qu’en rencontrant un fluide comme l’eau ou l’air, il y ait le moins de perturbations possibles. Ces nouvelles formes organiques, évoquant la vitesse, symbolisent le progrès. Les industriels américains prennent conscience de l’importance de l’esthétique dans le succès commercial des produits de grande consommation. Le streamline est la parfaite démonstration d’un discours cohérent entre forme, matériaux et moyens techniques.

Le mouvement des futuristes italien en a fait leur ligne de conduite. Il prônent le culte de la vitesse, considérée comme symbole de modernité, et une image née du façonnage de l’objet au lieu de l’application de motifs décoratifs, par exemple les villes utopiques d’Antonio Sant’Elia ou l’architecture expressionniste d’Eric Mendelsohn.

«Une des raisons pour lesquelles nous donnons une forme épurée à tant d’objets, de choses qui ne bougeront jamais réside précisément dans la qualité dynamique qui se manifeste dans les formes épurées, et cette qualité est caractéristique de notre époque.» Walter Dorwin Teague, Design This Day : La technique de l’ordre à l’ère de la machine , 1940.



 


1. Kem Weber, chair, États Unis, 1937, 69 × 74 × 81 cm,
chrome-plated steel, walnut, Lloyd
2. Heller, Robert (1906 - 1952), Ventilateur de circulation d’air,
États Unis, 1937, 39,5 cm x 23 cm x 32,5 cm, 4,8 kg,
métal, Société AC Gilbert
(www.alfarohofmann.com)

︎10︎ « Vers la fin des années 1920, début des années 30, les bateaux de course de Riva raflent tout sur leur passage, remportant de nombreux records et victoires dans les compétitions nationales et internationales. Les années 50 sont marquées par Carlo Riva qui, avec talent et passion, place la marque au sommet de l’industrie nautique [...]. Cette décennie de révolution industrielle italienne, marquée par un mythe de la vitesse bien exploité par l’Ingegnere (tel était le surnom de Carlo Riva), voit naître une série de modèles en bois au design inimitable. », (www.riva-yacht.com)

︎11︎ «Le mouvement streamline, pour une esthétique de la vitesse», « (www.leshardis.com)








Conclusion


En somme, cette volonté d’un tracé aérodynamique des Runabout se traduit aussi par ce besoin récurrent de montrer la puissance de l’objet. Le minimalisme inhérent de leur design reflète une époque où l’accent était mis sur l’essentiel et la performance. De nos jours, cela affirme un concept de luxe, en mettant en avant le savoir-faire des constructeurs et la valeur authentique des matériaux utilisés.

Cette simplicité n’est pas unique aux Runabout, mais elle est le reflet de l’époque de leur création. Une époque marquée par une Europe en pleine expansion. Ce minimalisme rappelle également l’ère des véhicules automobiles comme la Peugeot 205 GTI, où l’absence d’éléments superflus et la légèreté étaient valorisées.

Cette période, symbolisée par des véhicules dépouillés et orientés vers la performance, est aujourd’hui considérée avec nostalgie, elle représente une époque révolue où la simplicité primait.

Naviguer à bord d’un Runabout lors d’une journée incarne l’idée d’une escapade. Ils transforment de courtes sorties en expériences invitant les passagers à se connecter avec la mer, la nature et le luxe dans un laps de temps restreint.

Ces bateaux sont peut-être inaccessibles à la plupart d’entre nous et leur propriétaire peut être parmi les plus riches et les plus privilégiés du monde mais ce queAarons a capturé est quelque chose que nous pouvons tous expérimenter : la dolce vita, l’art de bien vivre . Simplicité et magie tout en un. Dans leur essence, ces bateaux véhiculent un sentiment et une culture de l’exclusivité, mais finalement, ce sentiment demeure le même, qu’ils soient appréciés dans une luxueuse villa surplombant Capri ou accompagnés d’un sandwich sur les rochers en contrebas.





Bibliographie


Patrick Remy Italian rivieras Slim Aarons, collection Fashion Eye, Louis Vuitton, juin 2023

Boscolo Armando, Motonautisme, 1972

Histoire et patrimoine, Histoire locale de la Région Nazarienne et de la presque qu’Île Guérandaise, A.H.P.R.N., numéro 93, juillet 2018

Simon Texier, Une histoire de l’architecture des XXe et XXIe Siècle, Paris, Beaux arts éditions, 2011



Filmographie


La course des 6 heures de Paris, 01 janvier 1980, vidéo, (https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i13164527/la-course-des-6-heures-de-paris)

Prix motonautique de Monaco, Journal télévisé, 13 heure, Jean Quittard, 25. mars 1961, vidéo, (https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/caf97085257/prix-motonautique-de-monaco)

Le président Coty visite le salon nautique installé sur les berges de la Seine, 01 janvier 1954, vidéo, (https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/afe03002328/le-president-coty-visite-le-salon-nautique-installe-sur-les-berges-de-la)


Sitographie


www.gettyimagesgallery.com

https://www.vanityfair.com/news/2003/12/inside-look-slim-aarons-photos
 
https://www.townandcountrymag.com/leisure/arts-and-culture/a7633/slim-aarons-life-story/

https://museemagazine.com/culture/2021/10/27/book-review-slim-aarons

https://www.paulsmith.com/fr/discover/stories/slim-aarons-getty-images-gallery

https://views.fr/2020/07/07/comment-casablanca-est-devenue-en-deux-ans-seulement-lune-des-marques-les-plus-en-vogue-au-monde/

https://riva-mbs.com/heritage/celebrities/

www.jeanneau.com

www.dartboatcompany.com

https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1342570/windsor-prohibition-bootlegger-contrebande-alcool-histoire-detroit-alcool

www.cmc-retronautisme.fr

https://www.leshardis.com/2020/06/mouvement-streamline/

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b531135964/f1.item

https://tepas.mmsh.fr/notices_tepas/fiche-0035/

www.cercles-amateurs-rocca.fr

www.gettyimages.co.uk

https://www.vanityfair.fr/pouvoir/article/le-legendaire-speedboat-du-prince-philip-vendu-aux-encheres













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