Nathalie Pieruccioni


Minutia


Doit-on percevoir le détail comme un élément dont on est contraint d'y faire attention, ou comme un élément qui peut être une ressource si on y fait attention ?

L'ensemble de ces articles dépeignent en trois visions, pourquoi le designer doit faire attention aux détails dans la pratique de son métier. Une première vision basée sur une expérience personnelle des gestes minutieux, qui remet en question le rapport au temps et à l'ordre. Une deuxième vision qui n'arrive plus à se détourner des détails, car une légende raconte qu'ils peuvent transformer même de la boue en or. Une troisième vision qui en rencontre d'autres, tout aussi minutieuses mais singulières les unes des autres.


1/3 : Vers une éthique de la minutie
︎ Octobre 2023
2/3 :
Alchimie du détail
︎ Novembre 2023
3/3 :
Paroles de minutieux
︎ Décembre 2023

Article 3 

Paroles de minutieux



Les rencontres qui constituent cet article, questionnent la manière dont différents profils d'artisans d'art et de designers reflètent une forme de minutie qui leur est propre. Dans un ensemble d'anecdotes et de révélations concernant leurs métiers ou leurs études respectifs, on comprend comment ils entretiennent un rapport avec cette notion au quotidien.
Robert, M. (2023). Poinçon avec signature [Laiton]. École Boulle, Paris, France.



La minutie est exploitée dans de nombreuses disciplines, car beaucoup ont besoin d'une exigence, d'un souci du détail, que ce soit dans l'organisation, la gestion, les manipulations quotidiennes, les gestes du métier.

Toutefois, peut-on parler de la minutie comme une qualité, issue des caractéristiques personnelles et des traits de personnalité d'un individu ?
Ou comme une compétence, qui peut être apprise et développée grâce à l'expérience et à la pratique ? Est-elle innée ou bien acquise ?

Dans l'objectif de comprendre comment la minutie se singularise, selon les disciplines dans lesquelles elle est sollicitée au quotidien, je suis partie à la rencontre de différents profils de personnes. Je les considère comme minutieuses, grâce à leur savoir-faire unique.

Parmi elles, Sarah Hadid, brodeuse à l'Atelier Montex, représente un savoir-faire issu de la Haute Couture, dont la France est reconnue à l'international.
Amaury Graveleine, architecte d'intérieur et cofondateur du studio Biehler-Graveleine, revient sur le déroulement de sa collaboration avec une Maison renommée pour son attention aux détails, Lesage Intérieurs.
Enfin, les professeurs et les élèves des ateliers de gravure ornementale, de bijouterie et de ciselure présents à l’École Boulle, m'expliquent comment mettre en place un apprentissage de la minutie.

Comment leur relation avec la minutie diffère-t-elle ?

Ma première surprise a été premièrement, de constater que leurs définitions de la minutie se distinguent les unes des autres.

"Être minutieux à mes yeux, c'est aller au-delà d’où va le regard."
Marc Robert, professeur de gravure ornementale à l'École Boulle.

"C'est l'action de faire attention au détail. Dans l'action il y a le faire."
Irène, étudiante en sertissage à l’École Boulle.

"C'est la patience, qui rentre en contradiction avec le fait qu'on travaille dans le rush."
Sarah Habid, brodeuse à l’Atelier Montex.

"C'est la précision, l'exigence, l'anticipation, mais surtout la passion."
Amaury Graveleine, architecte d'intérieur et cofondateur du studio Biehler-Graveleine




1. Rencontre avec la borderie de Haute Couture


L'appellation “petite main”

 
Longtemps, j'ai pensé que l'appellation petite main était une manière de faire référence à la minutie dont les brodeuses font preuve. La main, travaille sur des petits détails, avec des petits gestes. Cependant, je me suis rendue compte lors de mes recherches, que cette vision est uniquement le fruit de mon attrait pour cette notion.

Que signifie concrètement cette appellation ?

À l'origine, il s'agit d'un terme générique qui, par extension, désigne des personnes "employées à de menues tâches fastidieuses". Ces tâches peuvent être effectuées dans divers corps de métier.

"Collomb a mis en cause, devant la commission d’enquête de l’Assemblée, l’un des conseillers de l’Élysée, Vincent Caure, petite main âgée de 23 ans, qui travaille au pôle relations avec les élus"︎1︎

"La justice s’intéresse aux petites mains du groupe criminel ajaccien connu sous le nom du Petit Bar, souvenir de leur ancien quartier général."︎2︎

Dans le jargon de la couture, la petite main est "un grade dans la hiérarchie d'un atelier". Comme elle se situe en bas de cette hiérarchie, on la considère comme une ouvrière d'exécution. On lui transmet donc des tâches plus fastidieuses que celles assignées à la première main.
Néanmoins, Sarah Hadid, brodeuse chez l'Atelier Montex, m'explique que le terme petite main est tombé en désuétude. Il est utilisé seulement par le grand public, et non pas par les professionnels. Dans les rares cas, il ne s'agit que d'un surnom, au même titre que méca pour désigner les couturières, ou finisseuses pour celles qui s'occupent des boutons.︎3︎

Selon elle, cette appellation a même très mal vieilli.
"J’ai un peu de mal avec ce mot. Dans les ateliers de Saint-Laurent, on était un peu qualifiés de petites brodeuses et je trouve ça très sexiste et infantilisant. C’est quand même un métier qui est en France, essentiellement féminin depuis beaucoup de temps. Petite main ce n’est surtout dit que par des hommes, rarement entre brodeuses ou couturières."



Gauguin, P. (1880). The Embroiderer [Peinture à l’huile]. Fondation E.G. Bührle, Zurich, Suisse.


La minutie fait-elle encore face à des stéréotypes de genre ?

C'est en tout cas ce que dénonce Sarah Hadid. La minutie présente dans la broderie, est pour certains encore associée à l'image réductrice de la femme à la maison d’antan. Celle-ci exécute patiemment ses travaux d'aiguille, pendant que l'homme fait un travail plus lucratif. L'appellation brodeuse experte est donc préférable, car elle désigne un véritable savoir-faire professionnel, une maîtrise de son artisanat incomparable avec des travaux domestiques.
︎1︎ Anonyme, « Un fusible à retardement », in Le Canard enchaîné, n° 5101, août 2018, p. 2. 

︎2︎ FOLLOROU Jacques, « La justice s’intéresse aux petites mains de la bande corse du Petit Bar », Le Monde, avril 2021, [En ligne : https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/04/01/corse-la-justice-s-interesse-aux-petites-mains-de-la-bande-du-petit-bar.html ].  

︎3︎ PIERUCCIONI Nathalie, Entretien oral avec Sarah Hadid, brodeuse à l’Atelier Montex, 2023.

Des conditions de travail inégales entre minutieux


Désormais en France, les brodeuses ne sont plus considérées comme des ouvrières employées à effectuer des "tâches fastidieuses", mais bien comme des artisanes du luxe. Seulement, ce traitement est encore présent dans d'autres pays, comme l'Inde notamment.

Lorsque je lui demande comment sont réalisées certaines pièces, Sarah Hadid me confie des expériences dans son métier qu'elle n'a pas appréciées. Notamment le jour où, pour le compte de grands noms du luxe, on lui a demandé de finaliser des travaux dont la base est réalisée en Inde.
"Il y a beaucoup de choses qui sont faites en Inde, et que tu dois continuer à Paris. À cause du voyage, il y a des éléments qui sont abîmés, donc tu dois d'abord rectifier le modèle. Je ne trouve pas cela valorisant, car tu n'es pas vraiment dans un apprentissage du métier tel qu’il est, c’est-à-dire présent depuis le début. De couper ton tissu, de le monter sur ton métier, de t’installer, de faire les choses bien. Là tu es dans quelque chose qui vient juste s'additionner. Ce n’est pas le vrai métier, tel que je l'apprécie". 
Même s’ils ont les mêmes savoir-faire et le même statut de brodeur, elle m'explique que les conditions de travail sont radicalement différentes entre les deux pays.

Comment se manifestent ces différences de traitement ?

Pour ce qui est du lieu de travail, l'atelier dans lequel Sarah Hadid travaille se situe à Paris, dans le bâtiment du 19M. Celui-ci est qualifié "d'œuvre architecturale d'exception"︎4︎et il est conçu par l'architecte de renom Rudy Ricciotti en 2022︎5︎. Il dispose notamment d'une luminosité naturelle, d'un confort acoustique, d'aménagements de travail modulables mais aussi d'un jardin de 2600 m2.
Les brodeurs indiens sont quant à eux "entassés dans des ateliers parfois très bas de plafond, sans climatisation, éclairés par de violents néons"︎6︎ et "ils sont assis sur le sol quatorze heures par jour, devant des tréteaux de bois très bas".

A l'Atelier Montex, Sarah indique qu'ils sont une "grosse équipe, entre 40 et 60 personnes". Ce qui est au final bien plus petit qu'à l'atelier Anisa Fashion Art, à Mumbai, qui regroupe à lui seul "une centaine d'employés", exclusivement des hommes. Quant à la rémunération, un écart majeur est également constatable. Sarah accepte de me communiquer ses revenus.
"Quand tu travailles en intérim, tu coûtes minimum 50 euros. Minimum parce que cela comprend la boîte d’intérim qu’ils doivent payer, toi qu’ils payent et en plus les charges qu’ils ont à payer. Comme on est sur des métiers où les temps de travail sont énormes, c’est beaucoup plus rentable pour eux de confectionner à l’étranger. En comparaison, un brodeur en Inde coûte 1 euro de l’heure."

Par rapport au temps de travail, les brodeuses s'activent en période de collection de "9h à 22h pendant les semaines". Il y a en tout, "6 défilés dans l’année", ce qui correspond à une collection tous les deux mois. "J’ai déjà fait des nuits blanches pour bosser sur des modèles”, me confie Sara.
“Je me demandais comment j’arrivais encore à travailler. C’est un métier où si t’es pas passionné c’est compliqué, parce que tu fais des horaires à rallonge. Là je commence à moins faire, parce qu'à un moment donné ça reste de la mode, t’es pas en train de sauver des vies. Des fois, il faut penser à sa santé."
En comparaison, la plupart des brodeurs employés par l'atelier Anisa Fashion Art, sont "présents six jours sur sept, de 8 h 30 à 23 heures (y compris les pauses déjeuner, thé, dîner ou les prières), dorment et mangent sur place". Si Sarah peut se permettre de penser à sa santé, ce n'est pas le cas de ces brodeurs. Ils doivent suivre ce rythme effréné, sinon ils seront renvoyés et ils ne pourront pas subvenir aux besoins de leur famille. De même, si en France c'est un métier qui est choisi par passion, c'est un luxe dont les indiens ne bénéficient pas. Pour la plupart, ils ne souhaitent à personne de s'engager dans ce métier, tant les conditions de travail sont rudes. Babu, un brodeur avec vingt-cinq ans d'ancienneté, n'a "aucune envie que ses fils s'engagent dans la même profession que lui" : "Je ne veux pas qu'ils vivent cela. C'est tellement dur : je n'ai que le dimanche de libre et je ne gagne pas assez".



1.  Cieutat, R. (s. d.). L’Atelier Montex au 19M [Photographie].
2. Barbery-Coulon, L . (s. d.) Les brodeurs de Chennai [Photographie].

Ainsi, on peut considérer deux types de travail minutieux, en fonction des conditions dans lesquelles ils sont exécutés : celui qui est guidé par la passion, et celui qui est subi. En fonction du développement du pays, la possibilité de choisir entre ces deux types ou les motivations qui animent les brodeurs ne sont pas les mêmes.
︎4︎ https://www.le19m.com/le-batiment

︎5︎ RICCIOTTI Rudy, Le 19M, Manufacture de la Mode Chanel, 2016 - 2021, Paris.


︎6︎ VULSER Nicole, « Les Indiens, petites mains du luxe », Le Monde, 7 décembre 2012, [En ligne : https://www.lemonde.fr/m-styles/article/2012/09/07/les-indiens-petites-mains-du-luxe.html ].

Le mobilier collabore avec la Haute Couture


En effet, la broderie est majoritairement associée à la création de vêtements de Haute Couture. Pourtant, certaines Maisons comme Lesage, maison initialement spécialisée dans la broderie pour Chanel, décident de se tourner vers d'autres univers, comme celui de l'aménagement intérieur.

Dans ce cas, comment la rencontre entre la minutie du geste de l’artisan peut-elle se faire avec l’exigence, la méthode et la vision du designer ?

Suite à l'obtention du Prix Visual Merchandising Chanel, lors de la Design Parade Toulon 2021, le studio de design Biehler-Graveleine remporte l'opportunité de travailler avec l'une des maisons des Métiers d'Art de Chanel. La collaboration débute donc avec Lesage Intérieurs, et donne naissance une année plus tard au salon nommé Madame Cristal︎7︎, en vitrine au rez-de-chaussée de la Villa Noailles. Amaury Graveleine, architecte d'intérieur et cofondateur du studio Biehler-Graveleine, accepte de me raconter le déroulement de ce projet. Selon lui, "le designer se situe comme l'initiateur d'une histoire à créer. Il introduit une vision, une pensée, une image à poursuivre sous le prisme de la broderie."︎8︎

La première étape est la mise en place d'une vision qui anime esthétiquement le projet, qui va être ensuite transmise aux brodeuses. Pour cette collaboration, les inspirations sont tirées de "l’ésotérisme de la cartomancie et l’univers du tarot de Marseille"︎9︎, et présentent les symboles de cet univers : "rayonnements dorés et signes du zodiaque en pointillés argentés, représentations d’animaux ou de cartes du tarot de Marseille colorées en ex-voto"︎10︎...



Laparra, A. (2022). Salon “Madame Cristal” [Photographie].

"À ce moment, l'échange est primordial entre les ateliers et le designer” m’explique Amaury Graveleine. “Le designer se veut être chef d'orchestre dans le sens où il est garant de sa vision esthétique tout au long du processus. Il adapte, fait évoluer, mais est garant aussi de la minutie du rendu et de la finesse des détails."
Par la suite, cette vision initiale va évoluer grâce aux échanges avec les brodeuses. Elles préviennent le designer quand il faut s'adapter selon les contraintes techniques, le temps et l'utilisation des matières premières. C'est donc un travail d'aller-retour constant, où le dessin du designer tend à évoluer : d'une première vision, on la modifie pour s'adapter aux problèmes techniques. Ce qui signifie qu'on revient sur le travail de la vision initiale puis on retourne sur la production, etc. La minutie du designer, c'est savoir appréhender chaque détail afin de faire évoluer le projet, tout en s'adaptant à la minutie des artisans, qu'il apprend techniquement tout au long du projet. Amaury Graveleine pense que c’est "un travail d'aller-retour entre le macro et le micro : entre un aspect général et une échelle minuscule. Le détail est souvent la clef pour les maisons de couture de haute facture”.

Enfin, au-delà de découvrir le travail de la broderie et ses nombreuses techniques, cette collaboration a surtout permis à Amaury Graveleine de confirmer que le travail d'une création n'est pas un travail sectionné, où chacun a sa tâche attitré, mais un travail de pure collaboration et d'échanges pour aboutir à un résultat commun.

︎7︎ GRAVELEINE Amaury et BIEHLER Marc-Antoine, Salon Madame Cristal, 2022, broderies Maison Lesage Intérieurs, Villa Noailles.

︎8︎ PIERUCCIONI Nathalie, Entretien avec Amaury Graveleine, architecte d'intérieur, 2023.

︎9︎ BONGRAIN Cosme, « Marc-Antoine Biehler et Amaury Graveleine à la Design Parade Toulon 2022 », Youtube, 7 novembre 2023, [En ligne : https://www.youtube.com/watch?v=0SrVSjqrbJQ ].

︎10︎ Anonyme, « Marc-Antoine Biehler et Amaury Graveleine, Madame Cristal », Villa Noailles, [En ligne : https://villanoailles.com/festivals/design-parade-toulon-6e-festival-international-d-architecture-d-interieur/marc-antoine-biehler-et-amaury-graveleine ].

2. Rencontre avec les artisans d’art de l’École Boulle


Un apprentissage de la minutie


"Certaines personnes sont plus naturellement minutieuses que d'autres.
J'imagine que la minutie est une compétence innée."

Guillaume Estrade, ciseleur MOF, professeur à l'École Boulle

"Il faut qu’il y ait un petit peu d’inné quand même. Si il n'y a pas un tout petit peu d’inné c’est compliqué."
Marc Robert, professeur de gravure ornementale à l'École Boulle

"Pour certains c’est inné. Tu sais il y a des gens qui vont travailler très dur toute leur vie comme j’ai fait pour être bon, et t’en a d’autres qui ont ce don."
Stéphane Macairet, professeur en bijouterie à l’École Boulle

Selon l'ensemble des professeurs que j'ai rencontrés, la minutie est innée, c'est-à-dire qu'elle est acquise "dès sa naissance, sans avoir nécessairement un caractère héréditaire". Néanmoins, les écoles des métiers d'art offrent à tous l'opportunité d'exercer sa minutie. Non seulement pour ceux qui la possèdent naturellement, mais aussi pour ceux qui désirent travailler plus pour l'obtenir. Stéphane Macairet, professeur en bijouterie, me précise que "la minutie s’apprend. Certains l’ont déjà, d’autres la cultivent, d’autres l’apprennent, et d’autres ne l’auront jamais".︎11︎

Comment se manifeste un apprentissage de la minutie ?

Si on parle d'apprentissage de la minutie, cela implique de la pratique grâce à des exercices, mais aussi une notation, afin de juger votre niveau de minutie.
Irène, étudiante en sertissage, m'explique qu'ils ont un exercice qui s'appelle le gouaché. Le but est de représenter à la gouache, le plus fidèlement possible, les pavages de pierres d'un bijoux. Cet exercice demande "une maîtrise totale du médium car la peinture peut baver"︎12︎. A la fin de l'exercice, elle me confie que les critères de notation sont "la propreté, la qualité de la finition, ce qui sous-entend qu’on note la minutie".


Étudiant en BMA première année bijouterie. ( s. d.). Exercices de gouaché [Gouache]. École Boulle, Paris, France.

Ces tests de précisions, accompagnent les artisans même dans le monde professionnel. Marc Robert, professeur de gravure ornementale, me raconte comment La Poste continue de recruter, dans de rares occasions, des graveurs.
"Il y a encore une poignée de timbres par an qui sont faits par des graveurs, à la plaque taillée et incisée. La Poste fait passer une validation à des graveurs. L'épreuve consiste à dessiner un sujet, ici par exemple c'est la grue royale. Comme il y a une quantité de traits et de points, cela leur montre une maîtrise humaine”.︎13︎


Braufard, S. ( s. d.). Timbre pour La Poste [Encre]. École Boulle, Paris, France.


Seulement, ces exercices ne sont pas adaptés à tous les profils minutieux. Par exemple, il y a des élèves qui peuvent faire preuve d'une grande attention aux détails lors des exercices de dessins, mais une fois les outils en main ils perdent leur minutie.
C’est ce que remarque Marc Robert : “j’avais une étudiante dont les dessins étaient hyper précis. Je me disais que c'était des dessins de graveurs. Elle avait une qualité et une précision dans tout ce qu’elle faisait. Et dès qu’elle avait les outils dans les mains, ça ne marchait plus."

A l'inverse, il y a des élèves qui n'apprécient pas les dessins de précision, mais une fois leurs outils en main ils peuvent s'appliquer pendant de nombreuses heures sur une production de grande qualité. C'est le cas d’Irène. Elle m'explique qu'elle n'affectionne pas le dessin réaliste, et qu'elle s'est beaucoup entraînée à faire des gouaché pour pallier cela. Cependant, lorsqu'elle me montre quelques gestes propres au sertissage, sa passion transmet à ses mains une incroyable précision.
Elle justifie :  "c’est pas parce que je ne suis pas fan du réalisme que je ne suis pas fan du perfectionnisme."

Même si l’école apporte un apprentissage de la minutie grâce à certains exercices de précisions, nous sommes les seuls à pouvoir développer une attention aux gestes et aux détails qui nous est singulière.

︎11︎ PIERUCCIONI Nathalie, Entretien avec Stéphane Macairet, professeur en bijouterie à l’École Boulle, 2023.

︎12︎ PIERUCCIONI Nathalie, Entretien avec Irène, étudiante en sertissage à l’École Boulle, 2023.


︎13︎ PIERUCCIONI Nathalie, Entretien avec Marc Robert, professeur de gravure ornementale à l’École Boulle, 2023.

Une vision à la loupe


Les métiers d'arts travaillent régulièrement sur des productions de l'ordre du millimètre, voire du micromètre. Le professeur Marc Robert, me montre une plaque sur laquelle il est venu frapper un poinçon, un outil "terminé par une face dont la gravure sert à marquer des objets". Ce poinçon de deux millimètres de largeur, correspond à sa signature. Cependant, je peux à peine distinguer à l'œil nu les formes qui la composent. Il m'apporte une loupe, et je peux enfin trouver ses initiales, un M et un R, accompagnés d'un burin à leur gauche, le principal outil utilisé pour faire les gravures. Le professeur m'explique que "l’œil nu à ses limites".

Robert, M. (2023). Poinçon avec signature [Laiton]. École Boulle, Paris, France.


Certains minutieux n'hésitent pas à jouer avec ces limites pour dissimuler des messages dans leur production. C'est un jeu, de minutieux à minutieux. De celui qui est capable de cacher, à celui qui est capable de repérer. En m’apportant une planche de timbre, Marc Robert me raconte que "si un jour tu regardes des gravures, souvent elles cachent des choses. Par exemple, ceci est une planche de timbres faite par un graveur qui s’appelle Louis Boursier. Sous les deux croix, tu peux voir à la loupe deux initiales. Il s'est permis d'intégrer un H et un B, en honneur de sa mère décédée le jour où il a réalisé le timbre. Personne ne le voit."



Boursier, L.( s. d.). Planche de timbres [Encre]. École Boulle, Paris, France.

Que ce soit dans les ateliers de gravure en ornement ou dans les ateliers de sertissage, tous les élèves étaient accompagnés sur leur plan de travail d'une loupe binoculaire. Comme l'œil à ses limites, les minutieux doivent adapter leur vision à des détails de plus en plus petits. Ces loupes sont capables de grossir de 4 à 28 fois la vue. Si Stephane Macairet me confirme que cet outil est un "confort pour les yeux, car quand on travaille sur l’infiniment petit", il ajoute que "tu vois très bien mais, tu vois aussi les défauts".

Si le minutieux ne supporte pas l'erreur (voir article I), comment peut-il s'accommoder à cette vision ?

Marc Robert revient sur le profil de certains hommes d'affaires qui peuvent faire appel à ses services. Il indique que ce sont "des gens qui savent regarder et qui veulent la perfection tout le temps. Ils vont comparer le travail de la main et le travail de la machine". Il y a quelques années, ces hommes lui ont demandé de graver 6000 couverts pour un paquebot de luxe. “Personne ne voulait le faire”, m’affirme le professeur en gravure ornementale. “Ils ont été obligés de distribuer la mission. Comme on était 3 graveurs, et comme on est pas des machines, forcément nos gravures étaient différentes. Quand ils ont commencé à voir cette différence, ils nous ont reproché cela. On leur à répondu de les faire à la machine. Les exigences de qualité ont parfois été gérées par des industriels, et pour moi ça appauvrit énormément les métiers d’art. On perd cette différence qu’il peut y avoir d’une pièce à l’autre, car on n’est pas des machines”.

De ce fait, le minutieux doit accepter que l'erreur est humaine, et que sa vocation n'est pas d'être comparé à la perfection industrielle des machines.
Guillaume Estrade, professeur en ciselure, spécifie : “la précision et la netteté absolue rendue possible par la machine n'est pas le but ultime de l'artisan d'art. Ce qui compte avant tout, c'est la perception de l'humanité dans cette quête de perfection qui motive l'artisan. Et cette humanité singulière se manifeste par des défauts, des libertés, des effets sensibles destinés à être perçus à une certaine distance et pas uniquement avec des loupes grossissantes."︎14︎

Ainsi, les personnes minutieuses n’ont pas pour ambition de produire des objets mécaniques dans une quête de perfection froide. Ce qui les motive c'est d'aller toujours plus loin dans leur attention aux détails, tout en gardant certaines irrégularités qui marquent une chaleur humaine.

︎14︎ PIERUCCIONI Nathalie, Entretien avec Guillaume Estrade, professeur en ciselure à l’École Boulle, 2023.


Conclusion :  Une collaboration avec l’artisanat



Les personnes minutieuses doivent faire face à des idées préconçues. Leur travail est encore associé à des stéréotypes de genre, ou bien lié à l'idée que leur objectif est de se rapprocher d'une perfection sans défauts. Ce qu’ils désirent, c’est surtout témoigner d'une intelligence de la main.

De plus, il persiste des inégalités dans le rapport qu’elles possèdent avec la minutie. Pour certains, cette compétence est innée, pour d'autres, il faut travailler deux fois plus pour la développer. Si en France, nous sommes dans un pays favorable au développement d'une minutie par passion, il existe des pays qui ne possèdent pas ces conditions avantageuses. Dans ce cas, la minutie est exécutée selon des paramètres qui ne se rapportent pas à la passion.

Enfin ces rencontres m’ont ouvert l’esprit sur la manière dont je peux collaborer avec l’artisanat d’art. Comme ils possèdent une vision à la loupe, appliquée sur le matériau et la technique, je dois apporter en complément une vision plus ouverte, sur d’éventuelles associations visuelles auxquelles ils n’auraient pas pensé. Dans ce cas, quel message est-ce que je veux transmettre au travers ces associations et cette collaboration ?


Bibliographie


︎Articles de périodiques


Anonyme, « Un fusible à retardement », in Le Canard enchaîné, n° 5101, août 2018.

GERVAIS Suzanne, « Les "petites mains" de l'artisanat d'art », in Études. Revue de Culture Contemporaine, n°4240, juillet 2017.


︎Articles en ligne


Anonyme, « Marc-Antoine Biehler et Amaury Graveleine, Madame Cristal », Villa Noailles, [En ligne : https://villanoailles.com/festivals/design-parade-toulon-6e-festival-international-d-architecture-d-interieur/marc-antoine-biehler-et-amaury-graveleine ].

CABOURG Céline, « Rencontre avec les petites mains des grandes maisons de couture », L’OBS, décembre 2013, [En ligne : https://o.nouvelobs.com/mode/20131220.OBS0359/rencontre-avec-les-petites-mains-des-grandes-maisons-de-couture.html ].

EVENOU Delphine, « 19M : dans la fabrique des petites mains du luxe », France Inter, janvier 2022, [En ligne : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-zoom-de-la-redaction/le-zoom-de-la-redaction-du-jeudi-20-janvier-2022-3908227 ].

FOLLOROU Jacques, « La justice s’intéresse aux petites mains de la bande corse du Petit Bar », Le Monde, avril 2021, [En ligne : https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/04/01/corse-la-justice-s-interesse-aux-petites-mains-de-la-bande-du-petit-bar.html ].

PERSIDAT Marie, « Des poteaux électriques transformés dans le Val-d’Oise après la mort d’un aigle », Le Parisien, juillet 2020, [En ligne : https://www.leparisien.fr/val-d-oise-95/des-poteaux-electriques-transformes-dans-le-val-d-oise-apres-la-mort-d-un-aigle ].

PUEYO Serge, « Le meurtre des Flactif a été minutieusement préparé », Le Figaro, juin 2006, [En ligne : https://www.lefigaro.fr/actualite/2006/06/12/-le_meurtre_des_flactif_a_ete_minutieusement_prepare].

VULSER Nicole, « Les Indiens, petites mains du luxe », Le Monde, 7 décembre 2012, [En ligne : https://www.lemonde.fr/m-styles/article/2012/09/07/les-indiens-petites-mains-du-luxe.html ].



︎Ouvrages


BRAUNSTEIN-KRIEGEL Chloé et PETIOT Fabien (sous la dir.), Craft. Anthologie contemporaine pour un artisanat de demain, Paris, Éditions Norma, 2019.

LARDET Alain, CORNARO Isabelle et LE BON Laurent (sous la dir.), L'esprit commence et finit au bout des doigts, Paris, Flammarion, 2019

MORFÉA Loïc, De l’Artisanat dans le Design & du Design dans l’Artisanat, Sarrebruck, Éditions universitaires européennes, 2016.

PAZ Octavio, Hommage aux mains. Artisanat contemporain mondial, Lausanne, Éditions Ides et Calendes, 1974.

PERRUCHINI Magali, Nouveaux artisans, Paris, Eyrolles, 2018.

RUBY Sterling et SIMONS Raf (sous la dir.), Beyond the Collaboration, Paris, Les Presses du réel, 2019.


︎Oeuvres


GAUGUIN Paul, The Embroiderer, 1880, peinture à l’huile, Fondation E.G. Bührle, Zurich.

GRAVELEINE Amaury et BIEHLER Marc-Antoine, Salon Madame Cristal, 2022, broderies Maison Lesage Intérieurs, Villa Noailles.

RICCIOTTI Rudy, Le 19M, Manufacture de la Mode Chanel, 2016 - 2021, Paris.


︎Vidéographie


ALFANO Sam, « The Art of Flare Cutting », Youtube, 10 avril 2020, [En ligne : https://www.youtube.com/watch?v=U3lGZgsfZ0Y ].

BONGRAIN Cosme, « Marc-Antoine Biehler et Amaury Graveleine à la Design Parade Toulon 2022 », Youtube, 7 novembre 2023, [En ligne : https://www.youtube.com/watch?v=0SrVSjqrbJQ ].

CHANEL, « Savoir-faire of the Spring-Summer 2018 Haute Couture Collection », Youtube, 29 janvier 2018, [En ligne : https://www.youtube.com/watch?v=ByNRmDF0JGA ].

CLARK Emma, « Dior's Les Petites Mains 'The Little Hands' | The Business of Fashion (Sponsored) », Youtube, 17 septembre 2017, [En ligne : https://www.youtube.com/watch?v=zcB4TYjAXx8&t=151s ].

DIOR,  « Miss Dior Rose N’Roses, the new fragrance – The Savoir-Faire behind the creation of the new dress », Youtube, 7 février 2020, [En ligne : https://www.youtube.com/watch?v=gh6Xyw0NzQo ].

GEORGES HOBEIKA, « Mains précieuses Haute Couture Autumn-Winter 2016/17 », Youtube, 26 septembre 2016, [En ligne : https://www.youtube.com/watch?v=9oT107vuWPs ].

GLAM, INC., « Real Artisans Behind Haute Couture | Behind the Seams », Youtube, 15 novembre 2014, [En ligne : https://www.youtube.com/watch?v=Uyyes1FhQNI ].

LARSEN JEWELLERY, « Jeweller's sketch of stunning aquamarine and diamond starburst halo design. », Youtube, 23 juillet 2020, [En ligne : https://www.youtube.com/watch?v=TGiz6pPzisk ].

MUSÉE DU LOUVRE, « La technique de la gravure au burin », Youtube, 6 avril 2020, [En ligne : https://www.youtube.com/watch?v=Ha3y-FsVfSg ].



Contact ︎

︎ nathalie.pieruccioni@hotmail.com
︎ www.instagram.com/nathalie_pieruccioni/

Le projet de diplôme ︎

Brusciaphilie est une revisite des codes de la brosse, selon le territoire dans lequel elle s’inscrit. En partant à la rencontre de Jean Marc Coulom, dernier fabricant de balais de grisolles, j’aspire à faire rencontrer ses techniques de paillage des fibres végétales, avec une revisite de cet objet du quotidien.