Léna Valleran


Futures reliques 


Comment traiter la question de la durabilité dans le domaine de la mode à travers la permanence des pièces de quincaillerie qui ornent nos vêtements ?  
Quand la mode est en perpétuel changement, n’existerait-il pas des éléments faisant preuve d’une certaine permanence ?

Au fil de ces trois articles, il s’agira d’explorer notre rapport au vêtement mais surtout aux pièces usuelles qui forment les liens et attaches présents sur nos étoffes. Dans un premier temps nous traiterons la question de la pérennité dans le domaine de la mode en explorant la nécessité et les limites d’une mode plus éthique. Nous inviterons au travers de multiples questionnements à réfléchir au regard que l’on porte sur les pièces vestimentaires qui constituent nos gardes robes. Dans un second temps il s’agira de s’intéresser davantage aux petites pièces de liens et de voir en quoi celles-ci peuvent avoir une importance toute autre que celle que l’on aurait tendance à leur conférer. Enfin nous verrons de manière concrète, comment ces objets initialement purement usuels peuvent avoir une réelle identité et prendre de l’ampleur, faisant du vêtement plus qu’un simple accessoire. 
 


11/3 : Les maux de la mode
︎ Octobre 2023
2/3 : La force des liens
︎ Novembre 2023
3/3 : Lorsque le vêtement devient accessoire
︎ Décembre 2023



Article 2

La force des liens


Ce second article traite de la permanence des pièces d'assemblage textiles, telles que les boutons, les rivets, les fermetures éclair, ainsi que les boucles, perdurant au fil du temps dans nos garde-robes, et qui survivent lorsque le textile se dégrade. Nous verrons au travers de cet écrit, comment ces éléments ambigus, à la fois fonctionnels et ornementaux, porteurs d'identité, augmentent la valeur des vêtements en leur apportant sens et fonctionnalité. Il s’agira de voir jusqu’à quel point le luxe de ces petits objets réside dans leur matière, leur conception inventive, et leur capacité à porter une identité ou un statut défini. Nous finirons par étudier la manière dont ces accessoires agissent comme des témoins durables d'une mode pérenne.



Montage photogaphique, Léna Valleran, 2023


Lorsque le textile se dégrade, les pièces d’assemblage ou éléments de liaison, d’attache, d’accroche, pouvant parfois servir de fermoir, comme les boutons, les rivets, les boucles de ceinture, fermetures éclair, ainsi que les œillets (et nous pourrions en citer bien d’autres) perdurent dans le temps, et agissent alors comme les reliques de nos garde-robes. Les diverses pièces de ralliement qui ornent nos vêtements apparaissent tels des objets hybrides et ambigus, pouvant à la fois être fonctionnels, ou ajoutés en guise d’ornements et considérés alors comme somptuaires et superflus. Parfois éléments porteurs de l’identité d’un vêtement ou d’une marque à part entière, ils peuvent également augmenter une étoffe en lui apportant du sens et en lui conférant une fonction particulière. Que serait un vestiaire sans ces petits objets qui viennent accessoiriser et donner une valeur ajoutée à des étoffes parfois très ordinaires ? Ne permettent-elles pas de sauvegarder une forme de sophistication même dans la récupération de pièces parfois anciennes ? Qu’ils soient composés d’une matière d’origine animale, végétale ou minérale, l’effet escompté de ces accessoires reste toujours le même : exprimer une différence, démontrer la rareté et le raffinement de ce que l’on revêt par la présence d’un détail, apporter une solution à la fois technique, plastique et pratique. Le luxe et la noblesse de ces objets relèvent tout autant de la matière qui les compose que de l’invention de leur mise en œuvre, tout autant de la qualité de leur dessin, que de leur capacité à porter une identité ou un statut défini. Ainsi, comment ces objets pourraient agir comme les témoins d’une mode qui dure dans le temps ? 


1. Objets témoins d’une garde-robe oubliée


 

Transmission intemporelle, objets de dons entre générations


Ayant pour dessein de servir une fonction particulière, ces objets se déclinent sous plusieurs formes : il existe des épingles, des agrafes, ainsi que des éléments de fixation pour ceintures ou sangles, comme les boucles, les chapes, les mordants, et des ornements pouvant être ajoutés, cousues directement aux étoffes, notamment les grelots et les enseignes. L’histoire du vêtement reliée au domaine de l’archéologie témoigne de nombreux exemples d’objets et d’accessoires de ce type, qui par leur présence réunit les composants d’un vestiaire.


Plaque de fixation de boucle de ceinture, 5ème siècle, fer, argent / Boucle de ceinture, 675-725


Pour illustrer le propos, nous nous intéresserons au cas spécifique du bouton. D’innombrables pièces vestimentaires défilent au cours de notre vie, certaines se dégradent et deviennent de cette manière désuètes à notre regard ; ainsi nous nous en séparons. Pour autant un des éléments qui semble subsister malgré tout, c’est le bouton. En effet, ce petit objet peut paraître absolument futile lorsqu’il ne vient plus orner la veste sur laquelle il reposait autrefois, cependant nous aurions tendance à tout de même le garder, à la manière d’une collecte de trésors d'histoire personnelle. Chacun de ces boutons, par la forme qu’il arbore, la matière qui le compose, la texture au reliefs complexes qui peut parfois constituer sa surface, semble raconter une histoire. Il agit alors comme vestige du vêtement sur lequel il était cousu auparavant. Il survit à la pièce de tissu originelle et traverse les supports, s’agence de diverses manières afin de créer de nouvelles compositions, ainsi il vit indépendamment du vêtement. Les boutons d'une veste ou d'une chemise peuvent être issus du vestiaire d’une personne qui nous est chère, d’une personne qui nous est absolument inconnue, dans les deux cas elle témoigne d’un vécu. Cette pièce a été conçue pour agrémenter un vêtement et pourra à l’avenir venir en orner un autre. Son usage ne semble jamais se dégrader, il reste le même. La transmission des boutons peut agir comme une forme de préservation de l'héritage familial. Chaque bouton qui passe de génération en génération est un lien tangible entre les membres de la famille, un moyen de se souvenir des anciens, de célébrer les coutumes familiales. En outre, la transmission des boutons peut aussi être perçue comme un acte de durabilité. La réutilisation des boutons anciens est une pratique habituelle puisque ces éléments ont une longue durée de vie et s’usent assez difficilement. Ces petits boutons forment ainsi les liens qui nous relient au passé.


L’exposition au musée des Arts Décoratifs, “Déboutonner la mode” en 2015 proposait une illustration édifiante de la permanence de l’identité d’un vestiaire et de sa qualité à travers le plus infime et discret objet qu’est le bouton. En contrastant avec le caractère éphémère que l’on accorde souvent au domaine de la mode, ces petites pièces qui ennoblissent, nouent, fixent, relient et retiennent le tissu constituent des objets de transmission au sein des familles et font d’un vêtement une pièce tout à fait unique par les savoir-faire qu’elles illustrent. On conserve des boutons de manchettes ou des pinces à cravate bien plus aisément que le vêtement ou l’accessoire auquel ils sont associés, il en va de même pour ces boutons précieux par leur forme ou leur couleur unique, la gravure d’un motif à leur surface ou encore un souvenir auquel ils seraient associés, que l’on va mettre de côté lorsque l’on se sépare d’un manteau ou d’une veste. Cet exemple permet un éclairage fascinant sur la persistance de l'identité d'un vestiaire au travers de ces objets d'apparence modeste et discret, tels que les boutons. Elle met en contraste la fugacité souvent associée à l'industrie de la mode avec la longévité de ces petits éléments qui, malgré leur pudeur, jouent un rôle central dans la transmission de l'histoire des vêtements et des familles.

Une utilité inaltérable : comment ces objets traversent-ils les époques ?


Ces éléments de fermeture, de liaison, d’attache ou encore de maintien ont été présents au fil des époques. En effet, qu’elles soient sous la forme de nœuds en tissus, de broches métalliques ou plus récemment de glissière en matière plastique, elles semblent conditionner l’allure que prendra le tissu sur lequel celles-ci viennent se greffer. Les fibules gallo-romaine en sont un exemple assez remarquable puisqu’elles venaient se placer en guise de fermoir en piquant dans le tissu et formant ainsi un plissé aléatoire.  “Les vêtements drapés sont élégants, mais se maintiennent difficilement à la place qui leur est assignée. C’est la raison pour laquelle furent inventées les fibules, ancêtres des épingles à nourrice, des broches et des boucles de ceintures, dont les premiers exemplaires connus remontent au Bronze final (civilisation mycénienne) et qui n’ont cessé de se perfectionner jusqu’à devenir des objets précieux, véritables marqueurs sociaux. Nommées fermails à l’époque médiévale, elles sont encore portées
avec certains vêtements traditionnels de diverses régions du monde comme le kilt écossais”︎1︎ Ici, ces pièces sont alors considérées utiles car un usage précis leur est attribué, ainsi il paraît alors important de parvenir à différencier l’usage de l’utilité. Dans la notion d’usage nous retrouvons l’idée d’une action : se servir d’une chose, cependant l’action ne définit pas l’objet en lui-même, tandis que dans la notion d’utilité il y a davantage l’idée d’une chose réalisée dans l’unique but que l’on s’en serve. Ainsi elle est produite dans un dessein précis, alors on ne peut lui ôter sa fonction. Cette beauté inaltérable serait-elle nécessairement liée à cette utilité qui leur est assignée ?

Vers un abandon ou une réinvention ?


Ces accessoires n’ont-ils donc d’existence que parce qu’ils font partie intégrante du costume qu’ils complètent, ornent et individualisent, ou bien pourraient-ils davantage agir comme éléments essentiels d’une étoffe et agir presque indépendamment ? Dans une ère marquée par la personnalisation et l'individualité, ces accessoires offrent aux consommateurs la possibilité de personnaliser leurs vêtements. Des boutons gravés au nom de leur propriétaire aux fermetures éclair présentant des couleurs et des motifs uniques, ces détails deviennent des moyens d'expression personnelle. Les maisons de mode répondent à cette demande en offrant des services de personnalisation, permettant ainsi aux clients de créer des vêtements qui reflètent leur identité. De plus, la façon de les mettre en scène ne serait-elle pas un moyen de poser un nouvel éclairage sur ces objets pouvant parfois être jugés vieillots ou dépassés ? Ne pourrions-nous pas accorder un caractère exceptionnel et spectaculaire à ces éléments de liaison ? Prenons pour exemple le parti-pris de la maison Burberry. Le directeur artistique, Daniel Lee, au travers de son dernier défilé présentant la collection printemps-été 2024 fait l’éloge de ces pièces de quincaillerie en dénaturant et en revisitant leur fonction habituelle. Il crée un véritable motif à partir de ces pièces en changeant leur échelle et la matérialité de celle-ci, mais avant tout en leur ôtant leur usage, faisant de celle-ci de purs ornements. Les pièces qui ont pour habitude d’avoir un usage propre, ont ici un aspect seulement esthétique et leur fonctionnalité est alors désuète.



Daniel Lee, Défilé Burberry, collection printemps/été 2024



Ces pièces de rapports deviennent ainsi accessoires dans le sens où leur existence seule n’apparaît pas nécessaire. La notion d’accessoire possède une forte ambivalence dans sa définition : une dualité existe entre d’un côté son caractère futile et de l’autre la nécessité que constitue la parure pour l’Homme depuis fort longtemps. En effet, le conférencier Thomas Golsenne évoque dans son écrit Généalogie de la parure, Du blason comme modèle sémiotique au tissu comme modèle organique ce besoin de modifier son apparence. Lorsque l’on découvre les premiers ossements humains, on constate dans le même temps la présence de premiers semblants de parures. Existant sous une forme organique (matière végétales, animale) ou bien inorganique, l’effet escompté reste toujours le même : exprimer une différence, démontrer la rareté et la sophistication de ce que l’on revêt. Ici nous pourrions également évoquer le dandysme né au XIXe siècle, ce courant de mode incarnait un art de vivre empreint d'élégance, de raffinement, et d'une recherche constante de l'esthétisme. Dans un monde souvent marqué par l'uniformité, le dandysme offre une alternative singulière. Il célèbre l'individualité et encourage la recherche de la beauté dans le détail. Du choix méticuleux des accessoires à la précision de la coupe des vêtements, le dandy contemporain use de la mode comme d'une palette, peignant une image unique et mémorable au travers de la sélection de pièces remarquables. Ainsi, dans « se parer » il y a l’idée d’ajout,  mais aussi d’ennoblissement, et donc de superficiel, pour autant, c’est un « plus » qui répond à un manque, à un vide que l’on viendrait alors tenter de combler. Le terme accessoire est employé afin de parler de pièces, d’instruments, d’outils, d’ustensiles complémentaires d’autres objets et ne semble pas définir des pièces ayant de l’usage en elles-mêmes et pour elles-mêmes, pour autant celles-ci semblent parfois se suffire à elles-même et c’est ce que nous allons tenter de démontrer au travers de cet écrit.

︎1︎ PITTE Jean-Robert, Pour une géographie historique du bouton de culotte, 2012

2. Beauté inaltérable de ces pièces mal considérées  


Il semblerait que ces pièces d’assemblage présentes sur nos textiles soient devenues presque invisibles à nos yeux tant leurs fonctions les définissent. Il semblerait que nous aurions tendance à nettement moins considérer des objets que l’on définirait comme purement usuels. En effet, leurs fonctions semblent les dénaturer et faire en sorte que l’on ne porte plus une attention particulière à ces éléments qui sont pourtant nécessaires aux vêtements sur lesquels on les trouve. L’idée selon laquelle nous attribuons moins d’intérêt et abordons une approche moins sensible vis-à-vis de pièces que l’on juge juste “utilitaires” semble être vraie autant dans le domaine de l’outillage que dans celui de la quincaillerie vestimentaire. En effet, l’écrivain et poète français Jean Follain a ainsi écrit :  « Quoi de plus lourd en effet que ces amas d'objets finalisés et pourtant absurdes quand leur identité et leur raison d'être n'est pas remplie d'une fonction usagère ? Quoi de plus pesant aussi que ces verrous et croix de grilles étrangers à leur destination qui tout à la fois leur donnera sens et leur assignera une transparence oublieuse ? »︎2︎ Selon l’auteur, ces objets alors détachés de leur fonction purement usuel nous paraissent absurdes, cependant les extraire de leur contexte semblerait nous inviter à porter un regard neuf sur ceux-ci. Leur ôter l’usage que l’on a pour habitude de leur assigner apparaît ainsi comme un bon moyen de les voir d’une autre manière et de ne plus les considérer pour leur simple fonction.


Ainsi s’intéresser à ces pièces, ce serait avant tout les défaire, du moins les extraire de leur contexte (le vêtement), et porter un intérêt à elles seules. La première considération envisageable serait de porter une attention particulière à leur matérialité. Dans un premier temps nous pourrions apprécier ce qu’elles produisent comme effet visuel, l’esthétique qu’elles arborent. Il apparaît que ces objets ambigus ont ceci de particulier qu’ils ne laissent pas appréhender d’un seul regard contrairement au vêtement. En effet, c’est dans la peinture de Domenico Gnoli que nous retrouvons ce besoin de se rapprocher au plus près de ces pièces afin d’en appréhender leurs nombreux détails. Pour autant, il semblerait que cette proximité avec des objets si usuels provoquent en nous un sentiment d’étrange inquiétude : « Prendre le parti des choses, refuser de s'écarter d'elles : il n'est pas absurde que ce souci des surfaces ne rassure pas; qu'il produise un sentiment d'inquiétante étrangeté. Le tableau agrandit un bouton, une boucle qui se tord sur un carré de tissu, une manche; il isole ces morceaux du « paysage », comme si nos yeux ne pouvaient en percevoir une plus grande partie »︎3︎ Ces éléments de liaison sont-ils pour autant purement visuels, ou bien nous pourrions également les reconsidérer pour leur qualités tactiles ? Ne pourraient-ils pas davantage constituer des pièces destinées à des fins plus personnelles et intimes en se retrouvant directement contre notre peau ? Ce qui permettrait d’en apprécier ou non le contact mais à minima d’en faire une exploration par le toucher. Ainsi on accorderait à ces accessoires une beauté spécifique, celle dont l’exploration se ferait en mouvement, éprouvée par le geste et dont l’expérimentation se ferait par le corps. Le sens du toucher semble apporter une certaine importance à la considération que l’on porte à la matérialité de ces pièces. Entrer en contact par la peau avec les différentes qualités de surface que ces éléments arborent serait une manière de les reconsidérer autrement que pour leur usage ou leur apparence. L’anthropologue David Le Breton aborde cette question de l’exploration par le toucher dans son ouvrage sillonnant les 5 sens :  “La main explore avec méthode, palpe les contours, pour lentement en reconstruire l’ensemble. Si l'œil embrasse des étendues immenses, même à distance, le toucher rive au réel le plus immédiat, il implique le corps à corps avec l’objet. Sans lui, le monde se dérobe.”︎4︎

L’excentricité de la fermeture éclair


Nous avons souvent considéré la fermeture éclair aussi dénommée glissière comme étant un simple dispositif mécanique que l'on associerait pas nécessairement à une forme d’élégance, pour autant, elle constitue une véritable évolution dans le domaine de la mode. Permettant aux marques d’apposer leur logos, et ainsi de créer une véritable signature qui serait moins visible que sur les boutons gravés. La fermeture éclair, fit son apparition en 1893 grâce à l'ingénieur en mécanique Whitcomb Judson. Son concept initial visait à remplacer les lacets de chaussure par un dispositif innovant qu'il appelait un "fermoir à agrafes". Les premiers modèles étaient laborieux à produire, car la compagnie de Judson, la Universal Fastener, les fabriquait manuellement. La production se limitait à seulement deux exemplaires par jour.


L' excentricité de la fermeture éclair réside dans son évolution de simple dispositif mécanique à un élément de mode pouvant parfois être véritablement sophistiqué. Souvent sous-estimée en termes d'élégance, la glissière offre aux marques une opportunité unique d'exprimer leur identité. Elle devient alors une toile subtile pour la créativité des designers et la promotion de la marque. Comparée aux boutons gravés, elle offre une alternative moderne et moins visible pour créer une signature distinctive. Cette discrétion ajoute une note d'énigme à la mode, invitant les connaisseurs à rechercher les détails subtils qui font toute la différence. Au-delà de sa fonction utilitaire, ne devient-elle pas aussi un moyen d'afficher le raffinement et l'originalité d'une pièce vestimentaire ? En effet, nombreux ont été les créateurs cherchant à déformer cette accessoire le rendant remarquable et original par différents biais qu’elles soient contrastantes, qu’elles arborent des formes uniques, et des placements stratégiques. Elles ont permis aux créateurs de jouer avec l'esthétique, créant des pièces qui transcendent leur simple fonctionnalité. La fermeture éclair s'affirme comme un élément excentrique de la mode contemporaine, offrant aux marques un espace créatif pour exprimer leur identité de manière subtile, tout en ajoutant une dimension distinctive à l'esthétique vestimentaire.


Les boutons : gardiens silencieux de l’histoire


Les boutons depuis leur invention permettent de se vêtir et de se dévêtir d’une façon simple tout en maintenant les vêtements en place et en favorisant la mobilité. Il y eût d’abord le bouton chinois présentant la forme d’une boulette de tissu ligaturé, dont le matériau employé constituait le marqueur social, comme le lin, le coton ou la soie au bouton en matériau dur, inventé au Moyen Âge en Europe, se fixant directement sur un pan du vêtement et offrant une résistance supérieure. Cet objet silencieux a su montrer au cours des époques une adaptation constante dans la mode et la fonctionnalité des vêtements. Le bouton dépasse au fur et à mesure du temps qui passe, son rôle initial d'attache pour devenir bien plus qu'un simple accessoire de mode. Il perd sa fonction purement utilitaire et devient un élément de décoration majeur. Les vêtements de cour, tant pour les hommes que pour les femmes, arboraient parfois des dizaines de boutons. Des matériaux somptueux, tels que la passementerie de soie, la nâcre, l'ivoire, les métaux précieux, les diamants, et autres gemmes, étaient et sont encore utilisés pour créer ces véritables joyaux. Par la suite, la porcelaine fit son entrée dans cet univers. Des peintres miniaturistes apposaient égalemnt leur signature sur des pièces uniques, élevant ainsi le bouton au statut d'œuvre d'art. C’est seulement au cours du 20e siècle que l’on verra la bakélite éclipser peu à peu les matériaux traditionnels dans la fabrication des boutons. C’est ainsi par ce biais que se voit inaugurer ainsi une ère où les matières plastiques, imitant parfois avec précision ou offrant des possibilités créatives inédites, redéfinissent les boutons tant au niveau des couleurs que des formes. Cette uniformisation des matériaux employés et cette baisse en gamme engendrant ainsi une baisse de la valeur des objets. Sont-ils pour autant responsables de notre désintérêt envers ces derniers ? Ces petits objets de liaison que sont les boutons, agissent comme les témoins silencieux de l'histoire. Mais alors pourquoi se font-ils si discrets à nos yeux ? Il semblerait que leur usage soit si ancré dans notre esprit qu’ils pourraient presque venir s’apparenter à des éléments d’une grande banalité tels les écrous ou les vis présents sur nos éléments de mobilier. Comment pourrions-nous faire de ces pièces des éléments remarquables ? Jonathan Anderson, directeur artistique de Loewe à présenté lors de sa collection printemps 2024 une relecture plus excentrique des boutons que l’on a l'habitude de voir en les augmentant et en leur donnant une apparence remarquable, les rendant identifiables au premier abord.



Jonathan Anderson, défilé Loewe, collection Printemps 2024.

La gloire du fainéant : le velcro

Le velcro, étant un système de fermeture par fixation auto-agrippante inspirée des plantes bardanes, à été envisagé comme une solution, une alternative à la fermeture éclaire et aux boutons. Parmi la grande diversité de systèmes de fermeture qui existent, le velcro semble trôner. Pour autant ce système d’attache semble célébrer la paresse avec très peu d’élégance, pour certains cette attache pourrait être considérée comme efficace et discrète, seulement elle attribue une certaine négligence à la pièce vestimentaire qu’elle viendra agrémenter. Ce moyen de lier deux pièces de tissu ne semble d’ailleurs pas perdurer dans le temps aussi longtemps que les autres éléments d’accroche, mais offre simplement une solution pratique pour les esprits recherchant l’efficacité. Ce type de fermeture s’apparente à un triomphe de la paresse, une rébellion subtile contre les fastidieuses fermetures éclair et boutons qui demandent une certaine attention. Des chaussures aux vestes, les créateurs de mode les adaptent à toutes les formes et ces derniers deviennent à leur égard un nouvel espace de création. Ainsi, la gloire du fainéant que le velcro constitue nous rappelle que de nos jours, la simplicité et l'efficacité semblent être les artisans d'une grande uniformisation dans le monde de la mode. 


︎2︎FOLLAIN Jean, L’épicerie et la poésie, l’ordinaire de la poésie, article de la revue Études françaises, Volume 33, numéro 2, automne 1997, p. 21–33

︎3︎ LASCAULT Gilbert, Écrits timides sur le visible, éditions Armand Colin, 1997, (P.287-288-289).

︎4︎ LE BRETON David, La saveur du monde, une anthropologie des sens, édition Métailié, 2015, p.179

3. Le règne du détail : des accessoires porteurs de l’identité d’un vestiaire


Une valeur symbolique


Ces pièces sont souvent fortement attachées à l’identité d’une grande marque ou d’un vêtement emblématique. Ils possèdent parfois une valeur économique et, pour certains, une valeur symbolique. Ces accessoires ont une existence car ils sont partie intégrante de vêtements qu’ils viennent compléter et avant tout individualiser. Ce sont ces pièces qui, venant d’une part orner le vêtement, lui confèrent d’autre part une valeur de symbole, parfois affichant même le statut de son porteur. Arborant des signes contraints ou des signes choisis tels que les enseignes religieuses, politiques ces éléments peuvent être aussi purement décoratifs. Ils sont alors comme un moyen de se démarquer par l’emploi du détail. Ils peuvent ainsi permettre la transformation d’une pièce vestimentaire témoignant d’une grande simplicité en un véritable objet d’exception. La valeur est alors ajoutée par l’apport d’un détail qui n’est pas aussi futile que l’on pourrait le penser au premier abord. Le luxe de ce type d’étoffes résiderait alors dans l’ajout d’un détail qui viendrait changer l’apparence de l’entièreté de celles-ci. Ainsi, c’est une manière de porter un regard plus resserré, plus proche sur un habit, et de ne plus le considérer dans sa globalité seulement. De nombreuses pièces vestimentaires sont de nos jours empreintes d’une grande uniformisation due à la surproduction et à la multiplication des marques de fast-fashion, ainsi il semble désormais difficile de différencier une étoffe d’une autre. L’écrivaine Odile Blanc écrit à ce propos dans son ouvrage Vivre habillé  « la banalisation d’un vêtement ou d’un port vestimentaire en constate l’admission par la société en même temps qu’elle le prive de tout caractère remarquable, condition sine qua non de son efficacité. Ainsi dit-on d’un véhicule dépourvu de signes distinctifs qu’il est banalisé, ce qui lui permet de passer inaperçu.»︎5︎ Un lien serait alors facilement créé entre entre le fait de favoriser des attaches simples d’usage comme le système velcro et la capacité de notre société à tendre vers l’uniformisation.

Une valeur économique


Lorsque ces pièces arborent le signe, le logo d’une marque,elles ont ainsi plus de valeur. Certains de ces éléments d’attache portent des logos de marques prestigieuses, créant ainsi une demande croissante pour des pièces originales ou exclusives. On remarquera souvent qu’il apparaîtra alors plus important de garder ces pièces sans même en avoir l’usage par la suite, simplement parce que cet élément aura de la valeur par la marque qu’il arbore ou encore le matériau dans lequel il sera conçu. Dans le domaine du luxe, précisément dans les maisons de mode, les boutons gravés ou les fermetures éclair personnalisées deviennent des éléments de différenciation essentiels. La rareté et l'unicité de ces accessoires contribuent à leur attrait économique, en faisant des vêtements devenir de véritables pièces de collection. Les collectionneurs et les amateurs de mode considèrent parfois ces accessoires comme des investissements, car leur valeur peut augmenter avec le temps. Les pièces rares, qu'il s'agisse de boutons en édition limitée, de boucles de ceinture vintage, ou de fermetures éclair de créateurs renommés, peuvent devenir des objets de collection prisés sur le marché des antiquités et de la mode vintage. Par ailleurs, l'économie circulaire et la durabilité ont également amplifié l'intérêt pour les accessoires de qualité. Des marques éthiques et durables, mettant l'accent sur la fabrication artisanale et la qualité des matériaux, ont vu émerger une demande accrue pour des pièces durables et esthétiques. La valeur économique des accessoires vestimentaires va au-delà de leur utilité pratique. Ils deviennent des symboles de statut, des éléments de collection prisés, et des investissements durables, reflétant la dynamique complexe entre la mode, le commerce et la culture.


Prenons à nouveau pour exemple les boutons ; qu'ils soient de manchettes, de chemises, ou d'autres types, ils ont le pouvoir d'enrichir le patrimoine vestimentaire familial, car ils incarnent des savoir-faire traditionnels et constituent des objets de mémoire. Souvent, on conserve ces boutons bien plus longtemps que les vêtements ou les accessoires auxquels ils étaient initialement attachés. Ils peuvent être précieux en raison de leur matière, de leur forme, de leur couleur unique, de motifs gravés ou de souvenirs qui leur sont associés. On peut penser par exemple, aux boutons de résines de lait, matière préfigurant les possibilités du plastique, pauvres par leur provenance et subtils par leur dessin et leur riche potentiel formel et coloré.

Une valeur émotionnelle


Les éléments d'assemblage et d'ornement dans la mode continuent de jouer un rôle central en tant que gardiens de l'histoire de nos vêtements, créateurs de style, symboles de statut et vecteurs d'innovation. Ils évoluent pour répondre aux préoccupations contemporaines, que ce soit en matière de durabilité, ou de personnalisation. Ces détails demeurent des éléments essentiels de l'expression de soi à travers la mode, tout en préservant un lien avec le passé. Ceux-ci sont parfois l’objet de transmission ou de don entre générations. Ces pièces, parfois perçues comme de véritables reliques, revêtent alors une valeur comparable à celle attribuée par les collectionneurs à des trouvailles uniques. Bien que l'usage futur de ces pièces demeure souvent incertain, il apparaît crucial de les préserver, créant ainsi un lien entre le passé et le présent. Certaines de ces pièces dévoilent avec parcimonie leurs détails, tandis que d'autres sont minutieusement gravées, brodées ou sculptées. Cette diversité contribue à les élever au rang de véritables bijoux d'archives, leur permanence leur confère ainsi une préciosité singulière. Leur valeur transcende ainsi leur fonction initiale pour devenir des témoignages uniques de l'évolution de la mode et de l'artisanat. En les mettant de côté, nous reconnaissons leur capacité à raconter des histoires, à témoigner du passage du temps et à perpétuer un héritage esthétique. Ces archives, parfois discrètes, parfois ornementales, deviennent des joyaux précieux, non seulement en raison de leur apparence, mais aussi de l'histoire qu'elles portent et de la continuité qu’elles représentent dans l’univers éphémère de la mode.



En guise de conclusion, nous pourrions dire que la question de la frugalité dans la production de ces petits objets exceptionnels, à la frontière entre parures et objets usuels, constitue un véritable enjeu : il faudrait dépasser une définition commune de ce qu’est le luxueux comme étant lié à la notion de richesse des matières et de rareté. On ne sait plus très bien où situer le caractère exceptionnel d’une chose, et on peut alors se demander s’il ne se trouve pas davantage dans le mode de conception, dans les savoir-faire employés ou dans les matériaux utilisés. S’il s’agit davantage d’une question de réalisation, on pourrait se poser la question suivante : et si les mêmes savoir-faire étaient appliqués à des matériaux dits « pauvres » le même effet serait-il produit à nos yeux ? Ainsi, on en vient à poser la question de notre regard actuel sur ces matériaux. Nous pourrions proposer une définition du luxe conservant son caractère exclusif et exceptionnel induit par le geste, les techniques, le temps donné, et les savoir-faire appliqués à des matériaux dits pauvres ou parfois oubliés tels que la résine de lait, le carton ou encore le papier. Le luxe de ces objets ne résiderait-il pas dans leur permanence, au-delà des modes et du devenir des éléments textiles et souples du vestiaire ? Ces restes apparaîtraient alors comme un nouveau gisement : certes, on tente de recycler les tissus, les matériaux souples mais que deviennent les pièces d’attache et de liaisons ? Ces objets pourraient alors devenir les témoins durables d'une mode qui transcende le temps, préservant la sophistication même dans la récupération d'articles parfois passés de mode.





︎5︎ BLANC Odile, Vivre habillé, éditions klincksieck, 2009 (P.12-13)



Bibliographie


︎Articles


BUARD Mathieu et MALLET Céline, Polyvintage, magazine Paris Style, media & creative industry p.7

HUGUES Patrice, Parcours III, Le langage du tissu, Paris, Textile, Art, Langage, 1982 dans Revue française de sociologie, 1984.

PITTE Jean-Robert, Pour une géographie du bouton de culotte, 2012



︎Ouvrages


BLANC Odile, Vivre habillé, éditions klicksieck, 2009 (p.12-13)

FOLLAIN Jean, L’épicerie et la poésie, l’ordinaire de la poésie, article de la revue Études françaises, Volume 33, numéro 2, 1997.

KAPRIÈLIAN Nelly, Le manteau de Greta Garbo, Éditions J’ai lu, 2014.

NOVARINA Valère, Devant la parole, éditions P.O.L, 1999.

LA BRUYÈRE Jean de, Les Caractères, édition originale Tchemerzine, 1688.

LASCAULT Gilbert, Écrits timides sur le visible, Éditions Armand Colin, 1997 (p.287-288-289)

LE BRETON David, La saveur du monde, une anthropologie des sens, édition Métailié, 2015, p.179

SAILLARD Olivier, SWINTON, Tilda, Autre couture, scénariser pour révéler la poésie. Mémoire des performances données par Olivier Saillard et Tilda Swinton de 2012 à 2014. Édition Rizzoli

︎Œuvres picturales

GNOLI Domenico
Fermeture éclair, 1967.
Chemisette verte, 1967.
La Boucle, 1969.
Unbuttoned Button, 1969.


Contact ︎

︎ lena.valleran25@gmail.com
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Le projet de diplôme ︎


Future Relique traite l’enjeu de la permanence de l’accessoire au travers de pièces d’exceptions dont les formes évoquent des vestiges. Le projet s’articule autour de la création d’une marque dédiée à une collection exclusive de boucles utilitaires en métal.
Elles sont conçues pour dépasser leur simple rôle d’accessoire et venir désormais occuper une place majeure dans la tenue, le vêtement devenant ainsi secondaire. Ciblant un marché haut de gamme, la collection redéfinit le concept même de quincaillerie en érigeant ces pièces au rang d’objets d’art. Chaque boucle est réalisée chez un artisan fondeur d’art français spécialisé dans le travail du bronze. Revêtant les détails sophistiqués d’une patine minutieusement élaborée, chaque création unique, incarne une fusion harmonieuse entre fonction et esthétique, créant ainsi des pièces qui ajoutent du prestige à un vestiaire déjà existant.  Cette collection représente une fusion de savoir-faire traditionnel et d’innovation contemporaine, offrant une expérience exclusive pour ceux qui recherchent l’ultime expression de l’élégance dans le détail vestimentaire.


Boucles inspirées de reliques métamorphosées, fusain, Léna Valleran, 2023Boucle dessinée passée en volume 3D, Léna Valleran, 2023



Assemblage de reliques, montage photographique, Léna Valleran, 2023


Intégration d’une boucle issue de la collection, Léna Valleran, 2023