Léna Valleran


Futures reliques 


Comment traiter la question de la durabilité dans le domaine de la mode à travers la permanence des pièces de quincaillerie qui ornent nos vêtements ?  
Quand la mode est en perpétuel changement, n’existerait-il pas des éléments faisant preuve d’une certaine permanence ?

Au fil de ces trois articles, il s’agira d’explorer notre rapport au vêtement mais surtout aux pièces usuelles qui forment les liens et attaches présents sur nos étoffes. Dans un premier temps nous traiterons la question de la pérennité dans le domaine de la mode en explorant la nécessité et les limites d’une mode plus éthique. Nous inviterons au travers de multiples questionnements à réfléchir au regard que l’on porte sur les pièces vestimentaires qui constituent nos gardes robes. Dans un second temps il s’agira de s’intéresser davantage aux petites pièces de liens et de voir en quoi celles-ci peuvent avoir une importance toute autre que celle que l’on aurait tendance à leur conférer. Enfin nous verrons de manière concrète, comment ces objets initialement purement usuels peuvent avoir une réelle identité et prendre de l’ampleur, faisant du vêtement plus qu’un simple accessoire. 
 


1/3 : Les maux de la mode
︎ Octobre 2023
2/3 : La force des liens
︎ Novembre 2023
3/3 : Lorsque le vêtement devient accessoire
︎ Décembre 2023



Article 1

Les maux
de la mode


Ce premier article explore les paradoxes de l'industrie de la mode en partant d’un premier constat. Malgré les efforts pour promouvoir le recyclage et une manière de produire plus éco-responsable, une remise en question l'efficacité de ces initiatives face à la surproduction textile reste toutefois nécessaire. Nous verrons au travers de cet écrit comment la notion de "remise à neuf" des vêtements, met en lumière le dilemme entre la préservation de l'histoire d'un vêtement usé et la création de pièces nouvelles. Les performances d'Olivier Saillard, directeur artistique de J.M Weston, nous guideront tout au long de notre réflexion, mettant en avant le pouvoir du langage pour redonner vie aux vêtements usés. En conclusion, nous évoquerons la création mono-matière, ainsi qu’une possible prolongation de la durée de vie de nos vêtements au travers des accessoires. Il s’agira enfin de s'interroger sur la présence d’éléments immuables de la mode à travers les siècles, telles que les pièces d’attache, de liaisons et de fermeture (boutons, boucles, etc).


Collecte de pièces de quincaillerie, Léna Valleran, 2023


  « Du lange au linceul » : le vêtement nous accompagne. Suivant l’expression de l’artiste et chercheur Patrice Hugues, il forme le récit de nos vies vécues et de nos vies rêvées. Le vêtement est un langage collectif et intime qui évolue sans cesse au contact des mutations naturelles des sociétés. Déjà au 17ème siècle, Jean de La Bruyère notait cette vanité des apparences dans l’un de ces écrits sur la mode : « Ces mêmes modes que les hommes suivent si volontiers pour leurs personnes, ils affectent de les négliger dans leurs portraits, comme s'ils sentaient ou qu'ils prévissent l'indécence et le ridicule où elles peuvent tomber dès qu'elles auront perdu ce qu'on appelle la fleur ou l'agrément de la nouveauté ; ils leur préfèrent une parure arbitraire, une draperie indifférente︎1︎ ». La notion de mode provient du latin modus qui se définit par ce qui est établi de manière durable, stable, mais pour autant la vision que l’on en a reste associée à l’éphémère et à un perpétuel renouvellement. De ce paradoxe découlent plusieurs questionnements : que mettons-nous actuellement en place afin de rendre la mode plus durable ? Les techniques employées sont-elles suffisantes, du moins efficientes ? Cette instabilité concerne-t-elle l’entièreté de ce qui constitue notre garde-robe ? Le vestiaire demeure l’ensemble des pièces composant l'habillement à l'exclusion des chaussures et répondant à un besoin fondamental, celui de se couvrir et de protéger le corps humain︎2︎. Ces objets sont destinés à couvrir le corps pour le cacher, le protéger ou le parer. Ils sont adaptés à un usage précis, propre à certaines fonctions, professions ou circonstances. Cependant, de nos jours, ce sont d'innombrables matériaux qui les constituent, les apparences qu’ils prennent sont multiples et ainsi, leurs usages s’éparpillent.


︎1︎HUGUES Patrice, Parcours III, Le langage du tissu, Paris, Textile, Art, Langage, 1982 dans Revues françaises de sociologie, 1984. (Style de texte exposant)

︎2︎Le Club de Rome se fait connaître mondialement dès 1972 avec ce rapport aussi appelé The Limits to Growth. Cette organisation réunissait des scientifiques, des fonctionnaires nationaux et internationaux, ainsi que des économistes et des industriels de 52 pays, préoccupés par les conséquences de la grande accélération de l’activité humaine sur l’équilibre écologique de la planète.

1. Nécessité et limites du geste écologique


    Depuis la fin des années 1990, nous observons l’émergence d’un mouvement en prise avec la question de l’habillement durable. L’idée selon laquelle nous aurions déjà produit assez de vêtements pour habiller la planète est très largement connue : la question d’une mode éco-responsable s’inscrivant dans une démarche circulaire, apparaît comme un enjeu crucial de notre époque. En guise d’exemple, nous pourrions citer comme vecteur de cette pensée, le Rapport Meadows : les propos émis dans ce rapport font la critique d’une innovation perpétuelle qui ne laisse pas les choses s’inscrire dans un temps long. Ce phénomène est particulièrement visible dans le domaine de la mode : notre société actuelle a vu progressivement les collections passer de quatre par an à six, puis parfois à huit. Aujourd’hui, nous sommes soumis à des injonctions contradictoires. D’une part, les images véhiculées par les médias nous invitent à sans cesse faire évoluer notre garde-robe, d’autre part, l’ère dans laquelle nous nous trouvons est celle de la fin de l'abondance de certaines ressources énergétiques, et de la critique envers la dilapidation des matières premières. Nous sommes ainsi conviés à réduire notre consommation︎3︎. Dans ce contexte, de nouvelles méthodes de conception sont envisagées pour répondre aux problèmes liés à la surproduction textile et à la consommation excessive de vêtements.

Cependant, un paradoxe semble exister entre la nécessité et la limite d’une démarche éco-responsable. En effet, à la fois il paraît impératif de changer nos modes de production et de consommation dans le domaine vestimentaire, et à la fois tout ce que l’on met en place afin de produire mieux paraît dérisoire.

Le terme de recyclage désigne l’action de soumettre une matière ou un produit à une opération de recyclage afin d’en faire un nouvel usage et, ainsi,
de les faire repasser dans un cycle.
Dans le domaine du textile, le terme « upcycling » est davantage employé que celui de recyclage, traduit en français par le mot « surcyclage » signifiant littéralement
« recycler par le haut ».

Ce terme désigne l’action de récupérer des chutes de tissus ou des vêtements déjà existants, dont on n’a plus l’usage. Nous pourrions citer comme exemple une étude de l’Institut National de l’Économie Circulaire datant de septembre 2018︎4︎, qui démontre que même si le recyclage mécanique du coton est désormais maîtrisé, il dégrade tout de même la qualité de la fibre et ne permet à ces nouveaux vêtements de contenir que 20 % de fibre recyclée︎5︎. Les textiles à base de fibres mélangées apparaissent aussi plus difficiles à recycler car les procédés ne sont pas les mêmes selon les fibres employées.  Ainsi il semble difficile de faire en sorte que ces matières recyclées deviennent aussi rentables que les matières vierges. Les solutions existantes de recyclage ne permettent donc pas de compenser les dommages environnementaux causés par l’industrie textile.

D’après les calculs effectués par Fashion Revolution, nous aurions produit assez de vêtements pour habiller la planète jusqu’en 2100. Ainsi, une question se pose : sommes-nous en capacité d’inscrire des pièces d’habillement usées dans un nouveau cycle sans être amené à produire ?


︎3︎BOIS-MARTIN Camille, La Moda Povera d’Olivier Saillard, cousue d’histoires, Beaux-art Magazine, article du 8 février 2023.

︎4︎KAPRIÈLIAN Nelly, Le manteau de Greta Garbo, éditions Broché, 2014

︎5︎SAILLARD Olivier, Moda Povera, Les vêtements de Renée, juin 2023, lien vers la vidéo :  https://youtu.be/f-ph_Qwq6Ck?si=ZDCUYA-yloyGgy8j

2. La notion de nouveauté dans le contexte du reconditionnement  


Quand on cherche à définir la notion même de mode, nous réalisons que « mettre quelque chose à la mode » c’est aussi faire adopter par le public une chose présentée comme nouvelle mais qui ne l’est pas nécessairement. Lorsqu’on rénove, on tente de donner un aspect neuf à une pièce vestimentaire ancienne. Mais qu’est-ce que nous associons à cette notion de rénover ? En effet, il existe diverses manières de considérer un vêtement comme nouveau, cependant, cela ne fait pas de lui pour autant une étoffe neuve. Une distinction entre ces deux termes apparaît alors cruciale. Dans la définition du mot neuf nous retrouvons la dimension récente de réalisation d’un objet, une pièce dite neuve est nécessairement conçue depuis peu et n’a pas encore servi. Au contraire, dans le terme nouveau l’idée de l’apparence ressort davantage, le nouvel objet est celui qui apparaît pour la première fois.


Nous aurions souvent tendance à associer les marques d’usure présentes sur une étoffe au caractère défectueux et à la perte d’emploi de celle-ci. En effet, pour attribuer un usage à ces objets que l’on pourrait qualifier d’objets en attente, il nous semble impératif d’effacer ces défauts par une intervention matérielle sur la pièce abîmée. Remettre à neuf, dans le sens de rénover, c’est intervenir matériellement sur le vêtement afin d’en faire disparaître les traces d’usure. De cette manière, il est possible de l’introduire dans une collection en la présentant en tant que pièce nouvelle. Malgré tout, ce procédé nécessite indéniablement la mise en œuvre d’un processus de production. La remise à neuf d’habits usés peut alors apparaître comme une autre manière, plus subtile, d’innover. Il convient de s’interroger : dans ce contexte particulier de reconditionnement que représente réellement la notion de remise à neuf ? Comment créer du nouveau sans produire du neuf ? 



Le vestiaire comme nouveau gisement, Léna Valleran, 2023


Lorsqu’on remet à neuf un vêtement c’est dans le but de l’inscrire dans un nouveau cycle en effaçant l’histoire dont son tissu est imprégné. On le considère comme neuf et on ne porte ainsi plus d’intérêt à son identité passée. Ainsi, rénover une pièce vestimentaire serait en quelque sorte nier son histoire en masquant les marqueurs de ses multiples vies et en la faisant passer pour neuve. Dans le réemploi, à l’inverse du processus de rénovation, il y a l’idée que l’on redonne un emploi à une étoffe oubliée. Celle-ci est telle qu’elle à toujours été, présentée avec ses potentielles traces d’usures. Son aspect patiné montre qu’elle n’est pas neuve, pour autant elle est considérée comme une pièce nouvelle pour la personne dont elle viendra agrémenter la garde-robe.

Les vêtements ont un vécu, ils ont été habités par divers corps au travers d’époques différentes. Chez l’historien de la mode Olivier Saillard, cette idée que le vêtement est un morceau d’histoire et plus précisément, je cite « celle de la personne qui le porte, l’a porté ou le portera, mais aussi celle du créateur, qui l’a imaginé, et de son atelier, qui l’a confectionné ». Mais, son histoire se veut vivante, en effet, il constitue au travers de ses performances ce qu’il nomme un véritable « Musée de la mode vivante ». Les vêtements s’usent et perdent au fur et à mesure leur usage premier, ils se patinent, vieillissent mais ne sont pas sans vie pour autant, ils deviennent les témoins de nos vies. Dans le réemploi, il y aurait alors une perte de l’aspect du vêtement qui nous identifie : un vêtement qui est enraciné dans une histoire et  qui agit comme témoignage du passé. Nous pouvons également attribuer à ces pièces vestimentaires une valeur patrimoniale, mémorielle ou affective. L’écrivaine Nelly Kaprièlian dans son ouvrage Le manteau de Greta Garbo, évoque ce sentiment tout particulier que l’on a lorsque l’on revêt l’habit d’un autre individu. Celle-ci décrit l’une des vestes que portait l’ancienne actrice comme « son ombre matérialisée » allant même jusqu’à associer des éléments de sa garde-robe à de véritables « fragments de son corps ». Certaines pièces vestimentaires se révèlent au cours de notre vie ne pas être que de simples pièces de tissu dont on se sert pour se vêtir, mais apparaissent telles des parties presque à part entière de notre identité. 

On peut également rénover une pièce dans le but non pas de la porter mais plutôt de l’exposer. Dans un tout autre contexte, et avec d’autres enjeux de préservation, la restauration textile semble accorder davantage un réel intérêt à ce qui constitue l’histoire et le vécu d’une pièce vestimentaire. Restaurer, c’est avant tout tenter de préserver mais surtout de sauvegarder un patrimoine. La pièce vestimentaire est symbolique d’une époque, d’un temps révolu sur lequel on agit afin de la maintenir en vie ou de lui redonner la vigueur qu’elle avait avant de s’user. J’ai eu la chance de rencontrer Anastasia Ozoline, restauratrice de tissus archéologiques qui travaille aussi pour le Palais Galliera situé à Paris. Au cours de nos échanges, j’ai pu mieux comprendre les enjeux de la restauration textile. Cette pratique induit la réalisation d’une enquête, la mise en place d’un long processus de recherches et un réel intérêt porté pas simplement au vécu, au passé historique mais aussi à la manière dont la pièce à été conçue et pensée. La reconstituer nécessite une grande rigueur. La réparer n’est pas la finalité mais au contraire le moyen de rendre hommage à ce qu’elle a pu être autrefois. Tout ce travail de restauration se conclut par l'ambiguïté d’une fine limite entre la visibilité de la réparation et la discrétion que celle-ci doit avoir. Afin de faire revivre ces objets en attente car présentant des défauts ou des marques du passé, sommes-nous obligés d’intervenir dessus ? N’existerait-il pas une autre manière de rendre hommage à ces pièces usagées et de porter un regard neuf à leur égard ?

3. Olivier Saillard, une vision avant-gardiste poétique


Comment faire de la mode sans créer de vêtement ? C’est une interrogation qui a constitué le fil conducteur du long travail de réflexion qu’a mené Olivier Saillard, ancien directeur du musée de la mode de Marseille, et de celui de la Ville de Paris, le Palais Galliéra. Cet historien français de la mode, désormais directeur artistique de la marque J.M Weston, nous invite à élargir notre vision de la mode par ses écrits et des performances riches de questionnements. Cependant, peut-on faire de la mode sans produire du nouveau ? À quel moment y a-t-il acte de création dans ce domaine si l’on n’invente plus de vêtement ? Est-il suffisant de se contenter d’observer sans intervenir ?



︎6︎BOIS-MARTIN Camille, La Moda Povera d’Olivier Saillard, cousue d’histoires, Beaux-art Magazine, article du 8 février 2023.

︎7︎KAPRIÈLIAN Nelly, Le manteau de Greta Garbo, éditions Broché, 2014

︎8︎SAILLARD Olivier, Moda Povera, Les vêtements de Renée, juin 2023, lien vers la vidéo :  https://youtu.be/f-ph_Qwq6Ck?si=ZDCUYA-yloyGgy8j

4. Le langage comme vecteur d’ennoblissement


Le fait d’animer le vêtement par le langage est une des pistes qui m’a intéressée en tant que créatrice dans le travail d’Olivier Saillard. Nous portons un nouveau regard sur des pièces anciennes par les mots que l’on va choisir afin de les décrire. En effet, durant une de ses performances appelée Vêtements de rien La mannequin Violetta Sanchez exhibait devant un public attentif une série de vêtements portant les stigmates visibles par tous d’un lourd vécu. Ces stigmates étaient alors décrits de manière poétique, humoristique voire sarcastique, dans une langue particulièrement savoureuse par l’utilisation de nombreuses figures de styles. Lors du défilé de sa collection inspirée par sa mère, nommée Les vêtements de Renée, il emploie notamment la personnification de certaines pièces vestimentaires : il décrit les drapés comme des « petits plis mémoire », une jupe est « abattue » en blouse du soir, un haut se glisse « sous les remords d’une jupe d’humeur noire » et un manteau aux « manches perdues » se transforme en cape.



Performance d’Olivier Saillard, Moda Povera, Les vêtements de Renée, juin 2023


Le vêtement banal voire défectueux, n’étant plus nécessairement animé par un corps qui le soutiendrait,  devient par la magie des mots une pièce d’exception, dont les traces d’usure ou de souillure forment les ornements. Le vêtement est ici littéralement recréé par le langage. De même que selon Valère Novarina, « c’est un autre monde que nous verrions de nos yeux avec d’autres mots. Notre vue est parlée », c’est un nouveau vêtement qui apparaît grâce au langage. Dire que le vêtement a du sens ou qu’il produit du sens revient pour Roland Barthes, à reconnaître son rapport intime avec le langage. Le vêtement est alors un véritable moyen de communication : « Le vêtement, pour signifier, peut-il se passer  d’une parole qui le décrive, le commente, lui fasse don de signifiants et de signifiés assez abondants pour constituer un véritable système de sens ? ».

Ainsi, Olivier Saillard  nous offre par le biais de ses réflexions une proposition purement poétique, mais qui peut toutefois s’avérer inspirante. Le regard qu’il porte sur le monde de la mode est un regard extérieur, un regard d’historien plus que celui d’un créateur de mode. En effet, ce dernier réfléchit davantage à ces questions de mode durable dans le cadre du patrimoine et de la poésie. Ses questionnements nous invitent alors à  réfléchir à la question de la production.

︎9︎BOIS-MARTIN Camille, La Moda Povera d’Olivier Saillard, cousue d’histoires, Beaux-art Magazine, article du 8 février 2023.

︎10︎KAPRIÈLIAN Nelly, Le manteau de Greta Garbo, éditions Broché, 2014

︎11︎SAILLARD Olivier, Moda Povera, Les vêtements de Renée, juin 2023, lien vers la vidéo :  https://youtu.be/f-ph_Qwq6Ck?si=ZDCUYA-yloyGgy8j

3. Olivier Saillard, une vision avant-gardiste poétique


Comment faire de la mode sans créer de vêtement ? C’est une interrogation qui a constitué le fil conducteur du long travail de réflexion qu’a mené Olivier Saillard, ancien directeur du musée de la mode de Marseille, et de celui de la Ville de Paris, le Palais Galliéra. Cet historien français de la mode, désormais directeur artistique de la marque J.M Weston, nous invite à élargir notre vision de la mode par ses écrits et des performances riches de questionnements. Cependant, peut-on faire de la mode sans produire du nouveau ? À quel moment y a-t-il acte de création dans ce domaine si l’on n’invente plus de vêtement ? Est-il suffisant de se contenter d’observer sans intervenir ?


Légende de l’image ci-dessus, (style de texte “indice” en bas = l’inverse d’exposant), 2023

Le fait d’animer le vêtement par le langage est une des pistes qui m’a intéressée en tant que créatrice dans le travail d’Olivier Saillard. Nous portons un nouveau regard sur des pièces anciennes par les mots que l’on va choisir afin de les décrire. En effet, durant une de ses performances appelée Vêtements de rien La mannequin Violetta Sanchez exhibait devant un public attentif une série de vêtements portant les stigmates visibles par tous d’un lourd vécu. Ces stigmates étaient alors décrits de manière poétique, humoristique voire sarcastique, dans une langue particulièrement savoureuse par l’utilisation de nombreuses figures de styles. Lors du défilé de sa collection inspirée par sa mère, nommée Les vêtements de Renée, il emploie notamment la personnification de certaines pièces vestimentaires : il décrit les drapés comme des « petits plis mémoire », une jupe est « abattue » en blouse du soir, un haut se glisse « sous les remords d’une jupe d’humeur noire » et un manteau aux « manches perdues » se transforme en cape.

︎12︎BOIS-MARTIN Camille, La Moda Povera d’Olivier Saillard, cousue d’histoires, Beaux-art Magazine, article du 8 février 2023.

︎13︎KAPRIÈLIAN Nelly, Le manteau de Greta Garbo, éditions Broché, 2014

︎14︎SAILLARD Olivier, Moda Povera, Les vêtements de Renée, juin 2023, lien vers la vidéo :  https://youtu.be/f-ph_Qwq6Ck?si=ZDCUYA-yloyGgy8j


Conclusion : Vie et mort du vêtement


Lorsque l’on parle de faire entrer un objet dans une démarche circulaire, nous pensons d’abord à la façon dont nous pouvons le transformer par la suite, seulement il faudrait d’abord pouvoir procéder à une vision claire des matériaux qui le composent. La création mono-matière peut être une solution efficace pour faciliter ce processus, car elle permet de simplifier la récupération et la séparation des matériaux en fin de vie. Elle rend visible et compréhensible de manière immédiate les diverses composantes d’un même objet. Cependant, réfléchir à l’ensemble de son cycle de vie ne semble pas toujours suffire. Ce qui reste une fois qu’un habit est usé et ne peut plus être utilisé semble révéler une autre forme de production. Anticiper les vestiges futurs de nos vêtements, ne serait-ce pas une manière d'envisager une prolongation de leur durée de vie et une réduction de leur impact environnemental sur le long terme ? Ceci permettrait d’envisager la notion de mode en contradiction avec le caractère éphémère et en perpétuel changement que l’on aurait tendance à lui attribuer.


Domenico Gnoli, Red tie knot, huile sur toile,160x160cm, 1969.


L’écrivain Gilbert Lascault nous invite à envisager par le prisme des peintures de Domenico Gnoli le vêtement différemment. Il évoque le goût de chacun pour “les vastes généralités”, “les vues d’ensemble” et notre hostilité envers de “trop belles synthèses”. Nous serions selon l’auteur trop éloignés de la matérialité des surfaces. En effet, si l’on regarde comment sont réalisés les défilés de mode, ce n’est jamais dans le détail que les tenues nous sont présentées. On parlera davantage de “looks” plutôt que de se concentrer sur l’individualité des pièces pensées indépendemment les unes des autres. Chaque étoffe et accessoire sont conçus pour fonctionner ensemble mais ne semble jamais pouvoir véritablement exister seul. De cette manière on s’éloigne de la grande variété de motifs que présentent les divers tissus et matériaux employés pour ne garder qu’une vision globale. L’apparence que les formes générales engendrent dans leur entièreté l’emporte sur la précision d’un détail, l’effet subtil d’un motif pouvant être créé par la qualité d’une matière.

Que reste-t-il de nos habits usés ? Qu’est-ce qui, dans le vestiaire, semble perdurer au fil des époques ? Y aurait-il un élément qui survit aux divers changements auxquels la mode fait face ? Ou du moins que reste-t-il des accessoires de mode ? Qu’est-ce qui ne change pas au travers des époques ? Quand la mode est en perpétuel changement, des éléments ne semblent pas changer voire ne pas être remplacés au travers des années. Les attaches, boucles de ceintures, fermoirs, boutons, tous ces systèmes d’assemblage et d’accroche semblent quant à eux perdurer. Lorsque les vêtements s’usent et s’endorment dans nos gardes-robes, ces pièces de quincaillerie qui forment les fermoirs, liaisons, passages entre les pièces de tissus constituent ce qui survit aux pièces de tissu usé. Ne présentent-ils pas les caractéristiques d’une mode qui ne se démode pas et qui ne change que peu au cours des siècles ?
︎15︎BOIS-MARTIN Camille, La Moda Povera d’Olivier Saillard, cousue d’histoires, Beaux-art Magazine, article du 8 février 2023.

︎16︎KAPRIÈLIAN Nelly, Le manteau de Greta Garbo, éditions Broché, 2014

︎17︎SAILLARD Olivier, Moda Povera, Les vêtements de Renée, juin 2023, lien vers la vidéo :  https://youtu.be/f-ph_Qwq6Ck?si=ZDCUYA-yloyGgy8j

Bibliographie


︎Articles

BOIS-MARTIN Camille, La Moda Povera d’Olivier Saillard, cousue d’histoires, Beaux-art magazine, 8 Février 2023.

BUARD Mathieu et MALLET Céline, Polyvintage, magazine Paris Style, media & creative industry p.7

CHASSANY Constance, « L’éco-score textile risque de se révéler inefficace, voire contre productif, s’il n’intègre pas la durabilité », Journal Le Monde, 12 février 2023.

GARNIER Juliette, « L’industrie textile est emblématique de tous les excès de la société de consommation » Journal Le Monde, Recueil de propos, 25 Février 2020.

HUGUES Patrice, Parcours III, Le langage du tissu, Paris, Textile, Art, Langage, 1982 dans Revue française de sociologie, 1984.


SCHIELE Marie, « Roland Barthes, Système de la mode » (1967), Sartoria, association de recherche en mode et histoire de l’art, 27 Avril 2020.

︎Ouvrages

BARTHES Roland, Système de la mode, Éditions du Seuil, 1967.

KAPRIÈLIAN Nelly, Le manteau de Greta Garbo, Éditions J’ai lu, 2014.

NOVARINA Valère, Devant la parole, éditions P.O.L, 1999

LA BRUYÈRE Jean de, Les Caractères, édition originale Tchemerzine,  1688

LASCAULT Gilbert, Écrits timides sur le visible,

SAILLARD Olivier, SWINTON, Tilda, Autre couture, scénariser pour révéler la poésie. Mémoire des performances données par Olivier Saillard et Tilda Swinton de 2012 à 2014. Édition Rizzoli


︎Performances et défilés

SAILLARD, Olivier : Vêtements de rien, avec la mannequin Violetta Sanchez, Musée des Arts Décoratifs de Paris, 2010.
Avec Tilda Swinton

The Impossible Wardrobe, hommage au patrimoine au Palais Galliera, 2012.

The Eternity Dress, aux Beaux-Arts de Paris, 2013.

Cloakroom, Palais Galliera, 2014.

Models never talk, Centre National de danse, Paris, 2015.

Moda Povera, collection de haute-couture inspirée de l’arte povera, dès 2018.

Embodying Pasolini, Fondazione Sozzani, 2022.


︎Œuvres picturales

GNOLI Domenico
Fermeture éclair, 1967.
Chemisette verte, 1967.
La Boucle, 1969.
Unbuttoned Button, 1969.


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Boucles inspirées de reliques métamorphosées, fusain, Léna Valleran, 2023Boucle dessinée passée en volume 3D, Léna Valleran, 2023
Assemblage de reliques, montage photographique, Léna Valleran, 2023

Intégration d’une boucle issue de la collection, Léna Valleran, 2023