Eva Sfendourakis


Le murmure des vestiges


S'inspirant d'un héritage culturel personnel lié à la civilisation minoenne, il s’agit, au fil de ces trois articles, d’explorer les liens potentiels entre design et archéologie.
Présentés sous forme de bulletins archéologiques, ces articles proposent une lecture contemporaine des vestiges. En se détachant de la fonction initiale de ces artefacts, la voie s'ouvre à de nouveaux imaginaires.
L'interrogation se concentre, dans un premier temps, sur le concept de "matriarcat" à travers les objets de culte de la déesse mère. La mise en lumière des vestiges en tant que témoins temporels suscite, par la suite, des réflexions sur la charge symbolique et son intégration dans des projets de design contemporain. Enfin, l'exploration des diverses approches conduit à de nouvelles interprétations des vestiges suggérant une perspective interdisciplinaire prometteuse entre design et archéologie.


1/3 :
Objets d’un matriarcat
︎ Octobre 2023
2/3 :
Héritage Fragmenté
︎ Novembre 2023
3/3 :
Formes Orphelines
︎ Décembre 2023


Article 3

Formes Orphelines



Cet article explore les différentes approches du traitement des vestiges archéologiques, de l'archivage à la classification, révélant une discipline dynamique et riche en protocoles. Il met en lumière la complexité de la matière archivistique et souligne son potentiel à se renouveler dans une dimension contemporaine. Cet article constitue une quête des potentiels archéologiques dans le domaine de la création, établissant ainsi de nouveaux liens entre le design et l'archéologie, suggérant une approche interdisciplinaire prometteuse.
 



 La maison des archéologues, Photographie, Eva Sfendourakis, 2023


Tout débuta dans cette maison: là où mon père s'initia aux fouilles et où j'appris pour la première fois la technique du dessin archéologique.
Sous le soleil estival, les archéologues assemblent méticuleusement les indices des civilisations disparues. Comme des orfèvres du temps, ils dévoilent leur multidisciplinarité, assumant les rôles d’historiens, de chercheurs, d'aventuriers, d’archivistes et de dessinateurs.
Ce lieu constitue la genèse de ma réflexion autour des liens imperceptibles qui lient l’archéologie au design.

Comme évoqué dans les articles précédents, l’observation, l’analyse, la conjecture et la classification miment le processus archéologique de découverte et d'interprétation révélant, par ce biais, des caractéristiques propres aux artefacts archéologiques aussi bien matériels qu’immatériels.

Pierre Alexis Dumas souligne que: “[...] sa forme, altérée par le temps et la fonction, conserve une simplicité inouïe et devient littéralement un archétype qui transcende aussi bien le temps que l’espace géographique: elle en devient universelle︎1︎.”

En explorant une matière riche archéologiquement, cette approche a aussi mis en exergue les protocoles de l’archéologue. Bien qu’étudiant des objets inertes, l’archéologie reste une science mouvante qui pose sur ces objets un regard éminemment contemporain.
La définition de cette dernière a évolué au fil des années, passant d'un simple inventaire d'antiquités à un prolongement historique à travers la culture matérielle, une transition sémantique due en partie aux nouvelles méthodes et pratiques des archéologues. Cette évolution s'accompagne d'un accroissement de ses ambitions et de l'émergence de nouveaux métiers. Dans cette perspective, peut-on imaginer la convergence de professions, telles que celle du designer-archéologue?

En envisageant la création, l'archéologie représente une méthode, un protocole, une étude précise et méticuleuse.
Comment ces matières et ces méthodes peuvent transcender le secteur archéologique pour celui de la création?
Comment les designers travaillent-ils avec une matière intemporelle?
Comment puiser dans ce bulletin archéologique pour en faire émaner une production contemporaine? Et comment celle-ci se traduit-elle dans la conception d'objets?



︎1︎ DUMAS Pierre Alexis, “Préface”, in  DE LOISY Jean (dir.), Formes Simples, Paris, Centre Pompidou-Metz, Fondation d’entreprise Hermès, 2014, pp. 11-16.



1. Archivage: entre conservation et activation





Pages du journal de l'archéologue Arthur John Evans
Provenance: Crète
Période: 1896
Matériaux: encre sur papier



Garder Trace



L'archéologue Arthur John Evans est l'un des précurseurs des fouilles minoennes en Crète. Reconnu pour sa précision, il consignait ses intuitions, prélèvements, dessins et hypothèses dans des carnets, formant ainsi une sorte de journal intime du lieu. Devenus une ressource essentielle, ses carnets ont été publiés et répertoriés, contribuant au travail d'archivage.
L'archivage représente une matière première majeure permettant aux archéologues d'étayer leurs hypothèses en se référant aux découvertes déjà inventoriées.
Pour Michel Foucault elle est la définition même de l’archéologie:

“ Par "archéologie", je ne pensais pas tellement à cette fouille dans la terre, à ce grattage des vieux os du passé. Par "archéologie", je voudrais entendre quelque chose comme la description de l'archive. Que le mot "archéologie” vienne de l'archive. C'est-à-dire, la description de cette masse extraordinairement vaste, complexe, de choses qui ont été dites dans une culture ︎2︎ . ”


Cette “masse complexe” se matérialise en un ensemble interconnecté selon des logiques mêlant l’aléatoire de l’accumulation aux impératifs des procédures. Elles représentent un enchevêtrement dynamique, témoignant non seulement du passé archéologique, mais aussi des interprétations et des perspectives qui s'y ajoutent au fil du temps. Elle préserve la trace de l'existence de ces vestiges, les inscrivant ainsi dans une nouvelle temporalité.
La précision de l'indexation des objets dans les archives engendre un langage propre à l'archiviste, qu'il soit archéologue, historien ou psychanalyste.
Michel Foucault qualifie ce langage d’archive de “formations discursives” constituées d’ensemble complexes d'énoncés dispersés et de règles qui les régissent ︎3︎. C’est par ces jeux de langages que l’archiviste participe à leur conservation, leur pérennisation et leur transmission.
Dans “Mal d’archive”, Derrida expose le paradoxe de “préserver et de diffuser”, entraînant le risque de la reproduction et de la réutilisation des données, menaçant ainsi la stabilité recherchée par l’archivage :

“ l’archive a toujours été un gage, et comme tout gage, un gage d’avenir ︎4︎.”

L’idée d’archive “vivante” et accessible offre de nouvelles perspectives au regard de la création.
Ainsi, en reprenant les protocoles d’archives: quelles seraient les règles d’une démarche en design, héritière de l’archive?
Comment modeler cette matière existante au profit d’une production contemporaine?


Façonner, exposer


Érigés par des tiges métalliques, fixés sur un mur ou placés derrière une loupe, les vestiges exposés dans les musées s'émancipent de l’archivage. Dans l’article “Héritage Fragmenté” nous leur avons attribué le rôle d’objet-mémoire car ils s'inscrivent dans le patrimoine et alimentent la mémoire collective.

De plus en plus, les vestiges archéologiques font leur apparition dans des expositions thématiques. Nous pouvons ici prendre l’exemple de l’exposition Formes Simples réalisée au Centre Pompidou de Metz en 2014:

“ L’exposition “formes simples” me renvoie directement à l’origine des mythes, à la manière dont l’homme a su générer ses propres formes en apprenant à transformer la matière, à façonner des outils et à produire des œuvres.
L’exposition met en scène notre fascination pour les formes simples, qu’elles soient issues de la préhistoire ou contemporaines. Elle montre la façon dont celles-ci ont été fondamentales pour l’émergence de la modernité.
Formes simples et une exposition qui est conçue comme un voyage dans le temps et dans l’espace. C’est une arborescence qui nous permet de créer des connexions au-delà des catégories traditionnelles︎5︎. ”



vues de l’exposition “Formes simples”, Centre Pompidou-Metz, Rémi Villaggi, 2014


La mise en tension de temporalités différentes ampute les vestiges de leur indexation historique au profit de leurs qualités formelles, esthétiques, techniques ou sémantiques.
Les archives se mêlent aux galeries d’artistes; elles modèlent leur langage à celui du récit de l’exposition.
Cette malléabilité et sa facilité de reproduction inspire des artistes à l’utiliser en tant que matière à réinvestir.
Empreint d’une matière chargée d'histoire, les artistes effectuent un retour volontaire vers le passé, faisant émerger le passé dans le présent et le présent dans le passé.
Pour reprendre les mots d’André Malraux: “ Il appartient à l’histoire de donner au oeuvres toute leur part de passé, mais il appartient à certaines images d’en révéler l’énigmatique part de présent ︎6︎.”


Ainsi, en juillet de 2014, l’accrochage des collections permanentes du Centre Pompidou intitulé «   Une Histoire  : Art, Architecture, Design, des années 1980 à nos jours  » proposait trois figures de l’artiste se rapportant au passé  : l’artiste comme historien, l’artiste comme documentariste et l’artiste comme archiviste.
Faisant émerger par son biais des combinaisons de métier, comme une méthode fructueuse de création.




vues de l’exposition “Une histoire: Art, Architecture, Design, des années 1980 à nos jour”, Centre Pompidou,  2014
Hasssan Darsi, Le projet de la maquette, 2002-2003
Walid Raas, We Decided to let them say “We are convinced” twice. It was more convincing that way; 1982-2004
Christian Boltanski, Les Archives de Christian Boltanski, 1965-1989
Etienne Chambaud, Les coloristes coloriés, I, II et III, 2009



Allant du modelage à la mutation, l’archive se présente comme une forme mouvante au service de l’art, de la création et de la transmission. Les spécificités de l’archive dépassent la fonction de l’objet et engagent une dimension linguistique, graphique et théorique.
Au regard de ces paramètres spécifiques, il convient de se demander comment peut-on façonner l’archive pour l’inscrire dans une démarche de design?
Par quels outils ou méthodes est- il possible de réinvestir les archives archéologiques, vers le domaine de la création?



︎2︎ LEPRINCE Chloé, “ Michel Foucault: “l’archive, cette masse complexe de choses qui ont été dites dans un culture”, France Culture, 2015 [En ligne: https://www.radiofrance.fr/franceculture/michel-foucault-l-archive-cette-masse-complexe-de-choses-qui-ont-ete-dites-dans-une-culture-2413695]

︎3︎ FOUCAULT Michel, L’archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969

︎4︎ DERRIDA Jacques, Mal d’archive, Paris, Galilée, 2008

︎5︎ DE LOISY Jean (dir.), Formes Simples, Paris, Centre Pompidou-Metz, Fondation d’entreprise Hermès, 2014

︎6︎ MALRAUX André, L’Univers des formes, Gallimard, 1960

2. Prélèvement: De la rigueur à l’abstraction

       



Contenant pour miel
Provenance: Zakros, Crète
Période: 1600-1450 av. J.C
Matériaux: Céramique



 

Méthode fragmentée


Cet artefact représente un sujet d'étude crucial pour comprendre la préservation des denrées chez les minoens. Les informations qu'il renferme sont obtenues grâce à diverses techniques conformes au protocole rigoureux défini par les archéologues.
Ayant pour perspective la création à partir de cette matière existante, il est essentiel de saisir ces méthodes pour pouvoir les transcender ou les adapter à un autre domaine.
Pour ce faire nous sommes partis à la rencontres d’archéologues-chercheurs en mesure d’étayer leurs réflexions sur ces protocoles: Hara Procopiou et Elise Morero︎7︎.


Elles dépeignent l’archéologue comme un photographe qui multiplie les prises de vue, les angles, les rapports d’échelle et les techniques. Il se confronte à une matière incomplète, partiellement effacée par le temps: il n’a qu’une vision parcellaire du tout. Par la multiplication des techniques: passant du lidar au microscope, au scan au dessin jusqu’à la 3D, il a pour objectif de révéler l’invisible.

Hara Procopiou nous explique: “ Contrairement aux idées reçues, c’est au travers d’objets tronqués, brisés, ratés ou inachevés que l’archéologue recueille le plus d'informations. Les traces recueillies sur ces objets non-polis permettent de déceler un artisanat spécifique, des outils, des méthodes, des gestuelles.”

Pour étayer ses hypothèses, l’archéologue tisse des liens avec d'autres corps de métier à même de l'aiguiller. Il s'ancre alors dans une démarche expérimentale, tentant de simuler des techniques ancestrales, alliant son regard d’archéologue au geste artisanal.
La pluralité de ces méthodes vise à pallier à l’inconnu en reconstituant les unités perdues.
Pourtant, ces unités ne constituent-elles pas une part d'imaginaire propice à l'émission d’hypothèses et à la création?

“Nous sommes à l’âge des objets partiels, des briques et des restes. Nous ne croyons plus en ces faux fragments qui, tels les morceaux de la statue antique, attendent d’être complétés et recollés pour composer une unité qui est aussi bien l’unité d’origine. Nous ne croyons plus à une totalité originelle ni à une totalité de destination︎8︎.”

Deleuze et Guattari rejettent la restauration des éléments perdus, qualifiant cette approche d'archéologie de surface qui, selon eux, nuit à la démarche archéologique. Le poète Emmanuel Hocquart renforce cette idée en considérant "l'irréductibilité du fragment" comme le principe fondamental de la méthodologie archéologique. Ainsi, le domaine de la création se concentre moins sur les résultats que sur les outils utilisés dans ces méthodologies. Que se passe-t-il lorsque ces outils échappent aux mains de l'archéologue? Comment concevoir à partir de matériaux fragmentaires avec des hypothèses multiples?


Objets Orphelins


La loi de 1941 interdit d'entreprendre sans autorisation de l'État des recherches et des fouilles à des fins d’études archéologiques, y compris lorsqu’on est propriétaire du terrain.
Cependant, qu'il s'agisse d'une recherche active ou d'une découverte fortuite, il arrive que des personnes "non-archéologues" trouvent des vestiges. Conservé comme un trophée ou rapporté au musé e: cet objet est alors qualifié d'orphelin. En effet, il s'écarte de la “fonction-indice” attribué dans le cadre d’une fouille archéologique. Ainsi, ces objets demeurent amputés de données définitivement perdues, ils en deviennent orphelins.
À la manière d’un ready-made, ennoblis par les marques d’usure, ces formes orphelines deviennent des condensés d’imaginaire.
L’énigme, cet “infracassable noyau de nuit” ︎9︎ dont parle André Breton, souligne finalement le fait que l’objet mystérieux nous plaît dans sa capacité à être le support de nos propres projections.

Ainsi comment utiliser ces manquement archéologiques comme déclencheurs de création?
Les vestiges, portés aux mains de novices, se soustraient à toutes règles et deviennent des déclencheurs d’imaginaire ou, pour reprendre les mots de Le Corbusier: “ des objets à réactions poétiques︎10︎. 

Si l’on considère cela, toute matière archéologique portée sous un regard non expert, se dépouille d’une partie de ses données, devenant à son tour une “forme orpheline”.
Comment envisager une démarche en design permettant de réinterpréter cette matière?
Comment se soustraire à l’arbitraire des formes orphelines par le biais du design?
Comment interroger la méthode et la matière traitées dans le processus de création d’un projet entre archéologie et design?


︎7︎ PROCOPIOU HARA et MORERO ELISE, entretien avec des archéologues spécialisés dans l'expérimentation, Paris, 26 Octobre 2023

︎8︎ DELEUZE Gilles et GUATTARI Félix, Capitalisme et schizophrénie, L’Anti-Œdipe, Paris, Minuit, 1972, pp.45-55

︎9︎ BRETON André, Écrits sur l'art et autres textes, Paris, Gallimard, 2008

︎10︎ LE CORBUSIER, in Georges Charbonnier, “Entretien avec Le Corbusier”, Monologue du peintre, Paris, René Julliard, 1959, réed. Paris, Editions de la Villette, 2002, p.203-204

3. L’Archéologie comme protocole





“Danser parmi les fossiles”
Provenance: Projet de Maria-Sarah Adenis
Période: 2017
Matériaux: Mixed-Media


Design de Recherche


“[...] Danser parmi les fossiles, c’est mettre en mouvement le passé, le faire remonter ici et maintenant, comprendre ce qu’il y avait avant, derrière, entre. Pousser à bout les énigmes pour les forcer à se livrer. Aller de l’équation au mythe et en sens inverse. J’ai dansé, chanté, appelé le monde pour qu’il se manifeste et se livre. Je me suis entêtée jusqu’ à obtenir un lointain écho. Mais bientôt, je ne chantais plus, je ne dansais plus, car le monde s’était mis en marche et en mot. [...] ︎11︎.”

Marie-Sarah Adenis plonge dans les failles temporelles pour redonner voix aux éléments qui se sont tus au fil du temps. Son approche en tant qu'artiste-designer explore les interconnexions entre l'art, le design et la science, insufflant ainsi une dimension poétique et narrative par le biais du design.

Cette démarche exploratoire, située à l'intersection de la conception et de la recherche, établit des liens entre divers domaines d'expertise, soulevant des questionnements propres à chacune de ces pratiques.

Lors de nos échanges avec l'archéologue Hara Procopiou, elle a exprimé son intérêt pour une démarche intégrant création et archéologie. Ces dernières années, son domaine d'activité a été marqué par des questionnements sur l'avenir de l'archéologie. Les fouilles deviennent principalement préventives, menées avant la construction de nouveaux édifices et la recherche de nouvelles matières archéologiques devient ainsi de plus en plus rare. 
Des expositions tel que “Retour vers le Futur Antérieur” réalisé en 2018 au musée Romain de Lausanne-Vidy, mettent en scène des objets autour de la question: Quel sera le regard des archéologues du futur sur les objets de notre quotidien?


1: Statuette d’homme avec gobelet à libation/ Portant une longue barbe et coiffé d’un bonnet, l’homme est sans nul doute un haut personnage, notable ou plus vraisemblablement prêtre, dont la physionomie bienveillante souligne la fonction protectrice. Son costume, tunique claire et ceinture à la taille, pantalons et chaussures arrondies, fournit un précieux témoignage de l’apparence vestimentaire des hommes de haut rang. Il tient un gobelet percé, ce qui à permis d’attester la fonction rituelle de ce type de récipient. Arnaud Conne, Musée Romain de Lausanne-Vidy.
2: Fragment de fresque/ témoignage aussi rare qu’émouvant, ce fragment reflète toute la maîtrise des artistes de la fin du 20e et du début du 21e siècle: liberté et souplesse du trait, vivacité des contrastes, alliance harmonieuse du plein et du délié.
Arnaud Conne, Musée Romain de Lausanne-Vidy.
3: Vase d’apparat/ Doté d’un long bec coudé à son extrémité et d’une anse semi-circulaire, orné d’une moulure dans sa partie inférieur, ce récipient en métal finement ouvragé était probablement réservé au service de boissons de prix, lors de fêtes ou de cérémonies particulières. D. et S. Fibbi Aeppli, Grandson, Musée Romain de Lausanne-Vidy.


L’émergence de ces questionnements interroge également le devenir du savoir-faire archéologique.
En envisageant un lien entre le designer et l’archéologue dans leur pratique, on perçoit un moyen de transmission, de sensibilisation et de création mutuellement bénéfique. Ce dialogue entre les disciplines offre une perspective novatrice, élargissant les horizons de chacune.
Aujourd'hui, aborder cette substance, en qualité de designer, revient à hériter de sa charge historique, des ses méthodes et de ses usages.
Comment traduire cette matière dans une dimension de création?
Quels outils faut-il utiliser pour manipuler une matière héritée?


Réinvestir les outils à l’échelle du design


“ Nulle part ni jamais la forme n’est un résultat acquis, parachèvement, conclusion. Il faut l’envisager comme une genèse, comme un mouvement. Son être est le devenir et la forme comme apparence n’est qu’une maligne apparition, un dangereux fantôme. [...] La forme est fin, mort. La forme est Vie︎12︎.”

Dans l’article “Héritage Fragmenté” nous avons mis en avant différents protocoles archéologiques qui ont suscité une réaction créative contemporaine:  on peut prendre pour exemple les productions de Nogushi, ou le rapport temps-espace des projets de Lee Ufan.
L'objectif ici, est de réinterpréter la matière archéologique au sein de la pratique du design.

À l'instar de l'exposition du Centre Pompidou qui met en relation des artistes avec d'autres professions, nous envisageons la fusion du designer et de l'archéologue comme d’un designer-archéologue.
Cette double casquette du “designer-archéologue” confère au designer une nouvelle manière d'appréhender sa pratique portée sur la mise en place de règles et de protocoles.
Par ce biais, il convient de paramétrer la matière archivistique, jouant de son langage, de ses médiums et de ses données. A la manière d’un codeur, nous allons établir des principes de sélection et de mise en forme pour générer de nouveaux objets.

Considérant cette matière héritée comme une forme orpheline dans les mains du designer, il paraît intéressant de jalonner la dimension d’information fragmentée ou partielle.
Tout comme l'archéologue fait face à "l'irréductibilité du fragment", l'approche parcellaire introduit un nouvel élément dans la manière d'aborder l'archive et de concevoir de nouveaux objets. Au regard de la création, elle induit des principes de section, d’abstraction et de d'inachèvement.

Portant son regard sur une matière riche et renouvelable, en établissant une méthode applicative, le designer met en place une matrice systémique au design génératif.
Il s’ancre ainsi dans une démarche singulière qui place sa création chargée d’histoire, dans une dimension d’entre-deux temps.

︎11︎ ADENIS Marie-Sarah, “Danser parmi les fossiles, 2017 [En ligne: https://mariesarahadenis.com/Danser-parmi-les-fossiles]

︎12︎ Paul Klee, Théorie de l’art moderne (1945), Paris, Gallimard,2004



D’une matière archéologique au designer-archéologue


Explorer les différentes méthodes de traitement des vestiges archéologiques: de l’archive, au langage et à la classification, offre de nouvelles ouvertures dans le domaine de la création.
Au travers de cet article nous avons mis en lumière la richesse et la complexité de la matière archivistique, invitant à sa réinterprétation.
Elle devient ainsi le substrat d'un projet qui tisse des liens entre l'archéologie et le design.
Lorsqu'un regard de designer se pose sur une matière héritée pour la conduire vers une approche contemporaine, il devient alors impératif d’en préserver son essence afin d’éviter une réappropriation maladroite de cette dernière. Pour ce faire, l'expertise de l'archéologue s'avère essentielle dans notre démarche.
En optant pour une méthodologie systémique, notre projet se déploie comme une exploration des potentiels archéologiques visant à activer les richesses enfouies dans ces vestiges. La part d'inconnu intrinsèque à la matière archéologique devient ainsi un déclencheur poétique, source d'inspiration inépuisable.
Le designer-archéologue adapte la sémiotique archéologique pour engendrer de nouvelles formes chargées d'une histoire héritée.

Portées sur un design de recherche qui manipule des matières aux temporalités différentes, ces créations sont les témoins d’une méthode interdisciplinaire transcendant les frontières entre archéologie et design. Elles offrent une perspective novatrice dans le domaine de la création.


Bibliographie


︎Articles et thèses


DJINDJIAN François. « Le rôle de l'archéologue dans la société contemporaine », in Diogène, vol. 229-230, no. 1-2, 2010, pp. 78-90.

OGLIVIE Denise. « Paradoxes de « l’archive », Sociétés & Représentations, vol. 43, no. 1, 2017, pp. 121-134.

CHARBONNEAUX Jean, VALLOIS René, PICARD Charles, DUGAS Charles, LE SUFFLEUR A. David, “Bulletin archéologique [note critique]”, in Revue des Études Grecques, vol 45-209, 1932, pp. 32-110

ACHARD Pierre, “Formation discursive, dialogisme et sociologie”, in Langages, 29ᵉ année, n°117, 1995. Les analyses du discours en France. pp. 82-95



︎Entretiens

PROCOPIOU HARA et MORERO ELISE, entretien avec des archéologues spécialisés dans l'expérimentation, Paris, 26 Octobre 2023


︎Expositions

“Formes Simples”, Metz, Centre Pompidou-Metz, 2014

“Retour vers le Futur Antérieur”, Lausanne, Musée Romain de Lausanne-Vidy, 2018

“Une Histoire: Art, Architecture, Design, des années 1980 à nos jours”, Paris, Centre Pompidou, 2014


︎Ouvrages

BRETON André, Écrits sur l'art et autres textes, Paris, Gallimard, 2008

DE CERTEAU Michel, L’écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, 1975

DERRIDA Jacques, Mal d’archive, Paris, Galilée, 2008

DE LOISY Jean (dir.), Formes Simples, Paris, Centre Pompidou-Metz, Fondation d’entreprise Hermès, 2014

FOUCAULT Michel, L’archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969

KLEE Paul, Théorie de l’art moderne (1945), Paris, Gallimard,2004

MALRAUX André, L’Univers des formes, Gallimard, 1960

LE CORBUSIER, in Georges Charbonnier, “Entretien avec Le Corbusier”, Monologue du peintre, Paris, René Julliard, 1959, réed. Paris, Editions de la Villette, 2002, p.203-204

LEHOËRFF Anne, Mettre au monde le patrimoine, L’archéologie en actes, Paris, Le Pommier, 2023

UFAN Lee, L’art de la résonance, Paris, Beaux-Art Paris Editions, 2013

DELEUZE Gilles et GUATTARI Félix, Capitalisme et schizophrénie, L’Anti-Œdipe, Paris, Minuit, 1972, pp.45-55


︎Sites et podcasts

ADENIS Marie-Sarah, “Danser parmi les fossiles, 2017 [En ligne: https://mariesarahadenis.com/Danser-parmi-les-fossiles]

FERREIRA ZACARIAS Gabriel, “Introduction: quel concept pour l’art de l’archive?”, in Revue d’art contemporain MARGE, 2017, [En ligne: https://journals.openedition.org/marges/1308#bodyftn1]

LEPRINCE Chloé, “ Michel Foucault: “l’archive, cette masse complexe de choses qui ont été dites dans un culture”, France Culture, 2015 [En ligne: https://www.radiofrance.fr/franceculture/michel-foucault-l-archive-cette-masse-complexe-de-choses-qui-ont-ete-dites-dans-une-culture-2413695]

ROULLIER Clothilde et POTIN Yann, “ Des oeuvres au dossier? Une contribution des a/Archives au geste de l’art”, in Revue d’art contemporain MARGE, 2017, pp. 18-34 [En ligne: https://journals.openedition.org/marges/1309]


Contact ︎

︎ sfendourakiseva@gmail.com
︎@eva.sfendourakis

Le projet de diplôme ︎

Formes Orphelines


Inspirée d’un héritage culturel personnel lié aux Minoens et à la Crète, le projet Formes Orphelines s’inscrit dans une démarche de recherche visant à établir un lien entre archéologie et design.
En appliquant les protocoles archéologiques au design, il en explore des usages contemporains.
L’élaboration de ce projet s’appuie sur des échanges avec des archéologues chercheurs et professeurs à la Sorbonne : Hara Procopiou et Elise Morero.



Objets d'archives fragmentés, rendu 3D , Eva Sfendourakis, 2023


Objet d'archive flottant, rendu 3D , Eva Sfendourakis, 2023

Recherche d'objets muséaux , rendu 3D , Eva Sfendourakis, 2023


Traînage linéaire en plâtre pour l'extrusion de formes, photographie, Eva Sfendourakis, 2023



Exploration de formes à partir d'archives , 3D, Eva Sfendourakis, 2023