Eva Sfendourakis


Le murmure des vestiges


S'inspirant d'un héritage culturel personnel lié à la civilisation minoenne, il s’agit, au fil de ces trois articles, d’explorer les liens potentiels entre design et archéologie.
Présentés sous forme de bulletins archéologiques, ces articles proposent une lecture contemporaine des vestiges. En se détachant de la fonction initiale de ces artefacts, la voie s'ouvre à de nouveaux imaginaires.
L'interrogation se concentre, dans un premier temps, sur le concept de "matriarcat" à travers les objets de culte de la déesse mère. La mise en lumière des vestiges en tant que témoins temporels suscite, par la suite, des réflexions sur la charge symbolique et son intégration dans des projets de design contemporain. Enfin, l'exploration des diverses approches conduit à de nouvelles interprétations des vestiges suggérant une perspective interdisciplinaire prometteuse entre design et archéologie.


1/3 :
Objets d’un matriarcat
︎ Octobre 2023
2/3 :
Héritage Fragmenté
︎ Novembre 2023
3/3 :
Formes Orphelines
︎ Décembre 2023


Article 2

Héritage Fragmenté


Cet article explore les vestiges archéologiques comme témoins temporels, dévoilant trois fonctions distinctes: indice-archétype, matière-temps et objet-mémoire. Il suscite des réflexions sur la charge symbolique de ces artefacts et examine comment elle pourrait être réintégrée dans des projets de création contemporains: vers un design archéologique.



Prélèvement de matière archéologique fragmentée , Eva Sfendourakis, 2023



C’était un jour de Pâques, alors que les bourrasques de vent s'infiltraient de manière sinueuse dans la montagne, mes pieds s'agrippaient aux rochers de la vallée de la mort. Je devais avoir 8 ans et, comme tous les ans, je traversais cette gorge qui doit son nom aux sépultures rupestres. Mes mains menues et agiles se glissaient dans les failles de la montagne à la recherche d’origan, de thym et de toutes sortes de curios.
Parmi mes trouvailles: cailloux biscornus, bâtons à trois pieds, coquillages, et un fragment rougeâtre à la surface douce et fine, aux dessins délicats.
L’abondance des sociétés passées a laissé le temps éparpiller ces vestiges qui s'imposent à mon regard curieux d’enfant.

Débris ou déchet, cet éclat, pourtant banal en apparence, tissait un lien étrange entre les hypothèses de son vécu et mon regard naïf empli d’imagination.
Il devînt objet de convoitise. Je l’ai alors glissé dans mon sachet de pop-corn tout juste terminé. Il était mon secret, caché dans ce plastique aux parois encore huilées, les petits bouts de brisures vinrent s’accumuler, au fil des années.
Pour reprendre les mots du poète Emmanuel Hocquard: “ j’étais, en somme devenu traducteur de cailloux. ︎1︎.”
Mais quelles sont ces brisures, déchets d’un passé, qui viennent aujourd'hui attiser notre curiosité?

Présents et invisibles, les vestiges sont là, avalés par la terre, immobilisés par le poids du temps, ils n’existent plus. Pour prendre vie, il faut procéder à leurs naissances, émergeant du passé pour s'intégrer dans un monde différent de celui de leurs origines.  Projetés dans un contexte contemporain, les vestiges acquièrent un nouveau statut qu’il convient de définir. Ils sont le lien de temporalités différentes : comme un entre-temps︎2︎.
Quelles valeurs portent-on à ses objets dépourvus de leur fonction originelle?

Ces reliquats sont les témoins des scènes de vie, allant des habitations aux lieux de culte, préservés par des murs, des tombes et autres structures.
Dans l’article “ Objets d’un matriarcat” ont été relevés, sous la forme d’un bulletin archéologique, un corpus matériel minoen généré à travers le prisme du culte de la déesse mère. Entre hypothèse matriarcale, utopie, récit imaginaire et richesse artisanale; les lieux de culte révèlent leur complexité.
Qu’en est-il des lieux de vie intimes: habitats et maisons?
Que peuvent nous révéler les objets usuels, archétypes d’un quotidien?

« Sur cette volonté de regarder à l’intérieur des choses, de regarder ce qu’on ne voit pas, ce qu’on ne doit pas voir, se forment d’étranges rêveries tendues, des rêveries qui plissent l’intersourcilier » ︎3︎.

Extirpés de leurs habitats naturels, les reliques renaissent dans les laboratoires et les musées. Sujet à interprétation, la notion de vestige échappe à sa seule définition originelle. Elle en devient poétique, philosophique et inspiratrice de rêverie.
Entre mémoires, histoires et rêves, que peuvent nous apprendre ces objets archétypaux?
Pour reprendre les termes de Bachelard: où se cachent les “rêveries de l’intimité matérielle”?

Du fragment jusqu’au paysage archéologique, et aux enjeux créés par une temporalité ambigüe: quelles places prennent ces reliques projetées dans le présent?

Ces questionnements constituent les leitmotivs de cet article. En poursuivant le protocole établi dans l’article “objet d’un matriarcat” je choisis de dresser un bulletin archéologique portant sur les archétypes du domestique. J'adopte le regard de designer sur les vestiges et la pluridisciplinarité de l’archéologie.

︎1︎ HOCQUARD Emmanuel, Théorie des tables; un malaise grammatical, Paris, P.O.L, 1992

︎2︎ En géographie, ces “entre-deux” sont définis comme des espaces transitoires, créateurs de rencontres.
JBB,” Glossaire, Entre Deux”, GéoConfluence, 2023, [En ligne: https://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/entre-deux ]

︎3︎ BACHELARD Gaston, La terre et les rêverie du repos, Paris, José Corti, 2004

1. Paysage d’une fouille





Provenance: Crète, Zakros, trouvé dans le dépôt du temple du palais de Zakros
Période: 1600-1450 av. J.C
Matériaux: terracotta, cristal de roche, faience, bronze
Usage rituel Salle VIII



Composition d’une matière archéologique


Les rhytons étaient utilisés comme vaisselle quotidienne, mais également comme réceptacle pour des offrandes liquides lors des libations. Leur forme conique, semblable à une corne, suscite plusieurs hypothèses. Lors d'une conversation avec mon père, il me raconte :

“Dans les années 80, la plupart des agriculteurs du village de Zakros ont participé aux fouilles du palais. Face aux vestiges, les hypothèses se multipliaient, en particulier sur les rhytons. La question de savoir si la forme suivait la fonction ou résultait d'une esthétique particulière était au centre des débats.
Un nuit d’Août, plusieurs archéologues se sont réunis pour boire un verre sur la plage, attendant la sortie de la pleine lune. C’était une nuit sans vent, la mer était d'huile. La lune rouge semblait sortir des profondeurs, son reflet caressait la surface de l'eau, la forme exacte du rhyton apparu︎4︎ . ”

Rares sont ceux qui ont eu le privilège d'assister à ce moment gravé dans leur mémoire comme un souvenir presque onirique. La sensation sublime que ressentait l’homme à l’égard des hauts sommets des montagnes et des immenses vagues relevait, selon Kant, du pouvoir de composition de l’idée et de la capacité de réponse de la sensibilité humaine face à ces éléments naturels.
Ces éléments auraient-ils pu constituer une source d'inspiration dont découlerait la forme des objets minoens ?
Chargé de nostalgie, cet objet: un contenant de liquide, fait émerger une kyrielle de possibilités. Pour Pierre Sansot, “c’est le rêve qui peut en être fait qui souvent donnera son essence au lieu ︎5︎.”

Le designer et l'archéologue ne se limitent pas à analyser des objets ; ils examinent l'ensemble, la relation entre l'environnement et l'objet, les objets que l'on contourne et ceux que l'on utilise. Ces professions se rejoignent par leur capacité à observer, déduire et créer.
A la manière de l'archéogéographe Gérard Chouquer dans L’étude des paysages, nous observons le paysage face à nous aujourd’hui, renfermant le passé et tous les moments qui le composent ︎6︎.


1: Katô Zakros, vue générale du mégaron royal avec puits de lumière à droite. Au fond la “Salle des banquets”, George Daux
2:Vue d’ensemble du site de Kato Zakros, Crète,  Michel George Bernard, 2012

Nous observons une forme, scrutons une surface marquée de lignes et de motifs où nous identifions des dessins. Nous distinguons des effets de structures à l'intérieur desquelles les formes locales s'assemblent dans leur infinie diversité, créant progressivement des trames globales.
Nous regardons un paysage comme on observe un tableau: ses contours, ses reliefs et les couleurs qui s’en dégagent. La singulière harmonie de l'espace imprègne tout ce qui se déploie devant nos yeux, suscitant de nouvelles interrogations :
Quels éléments évoluent et quels sont ceux qui demeurent dans ce paysage lorsque l'on passe de l'échelle du proche, voire du local, à celle du lointain ou du global ?

On observe une intrication du temps et de l’espace: le passé, n’est pas seulement souvenir, il est encapsulé dans la matière, comme un signe, se manifestant sous la forme de limites, d’orientations, de contours et de masses.
Les résidus du passé continuent d’influer sur la structure physique et l’organisation de l’espace actuel.
“C’est parce que les événements archéologiques sont inscrits dans la matière que leur effet dépasse, dans le temps, le moment où ils ont été créés.
Rechercher le passé fondamentalement, n’est pas autre chose qu’analyser la matérialité du présent︎7︎.”

Aujourd’hui, seul le passage des archéologues vient perturber les paysages du présent exposant les traces de ruines, de plans et autres constructions.
Par son action, l’archéologue brouille les temporalités, se faufile dans les brèches du temps, confronte le passé au présent.

Que peuvent nous révéler ces perturbations parcellaires que constituent les fouilles?


Dépouillement d’un intime



1: Katô Zakros, “Salle des banquets”: amphores, George Daux

Agrégat d’objets brisés, tel est le spectacle qui s’offre à l’archéologue lorsque la pioche et le pinceau entament une danse pour atteindre les éclats du passé.
Le chantier de fouilles représente un espace partiellement clos, accessible uniquement aux personnes autorisées. Ici, l’habitat est méticuleusement déshabillé des couches du temps, dépoussiéré par ce dernier coup de pinceau. L'archéologue expose à la lumière ces fragments d’objets, révélant l’intimité d’un passé au regard du présent.
Ces maisons éventrées esquissent entre leurs failles et leurs fragments, des histoires, des modes de vie, des mythes et des secrets. En les portant à la surface, l’archéologue met en tension la place des objets entre l'intérieur et l'extérieur.
Mais que sont ces archétypes qui semblent susciter une telle curiosité︎8︎?
Comment ces objets ordinaires, parés de l'habit du temps, en deviennent exceptionnels au point d'être exposés dans les musées?


“Interroger l’habituel. Mais justement, nous y sommes habitués. Nous ne l’interrogeons pas, il ne nous interroge pas, il semble ne pas faire problème, nous le vivons sans y penser, comme s’il ne véhiculait ni questions ni réponses, comme s’il n’était porteur d’aucune information. ︎9︎ ”

Ce corpus artefactuel témoigne d’une sensibilité technique riche et de l’artisanat au service d’un culte.
C’est par la femme en tant qu’entité cosmique que ces objets son nés.

Comme le souligne George Perec dans l’Infra-ordinaire, c’est parce qu'il est vécu au présent que l’habituel devient quelconque. Hors ici ce n’est pas la banalité qui rend ces objets spéciaux mais la charge qui leur à été insufflée par le temps.
“Ces épaves révèlent quelque chose de tangible qui a survécu à ces mondes disparus ︎10︎. 
Quand la maison s'effeuille dans les mains de l’archéologue, l’archétype prend la fonction d’indice.

“Chaque fragment, chaque bloc sont tour à tour repérés, dessinés, prudemment délogés puis portés sur les grandes bâches étalées à l’entour, comme les linges autour du champ opératoire. ︎11︎. ”


En portant notre regard sur les vestiges issus des fouilles minoennes, que peuvent révéler ces indices-archétypes ?

La profusion des objets domestiques découverts dans les palais et les maisons, ainsi que la taille des pièces, suggèrent une structure familiale clanique.
Dans l’article "Objet d’un matriarcat", nous avons démontré que les sociétés claniques étaient liées à une forme de matrilocalité et étaient des indicateurs d’un potentiel matriarcat, mettant la femme à la tête du clan. Le rapport de l’objet à l’espace permet ici une nouvelle compréhension du fonctionnement des civilisations. Prenons un exemple concret : alors que les archéologues avaient défini les objets en métal comme étant réservés à l’élite et au rituel sacré, la dimension clanique offre une relecture de ces indices-archétypes. Partagés au sein du clan, les objets sont hérités plutôt que monopolisés, renforçant l’unité du groupe ︎12︎. 

Le rapport espace - objets est essentiel pour définir un contexte précis et des hypothèses tangibles. Cette relation constitue également une étape pour de nombreux artistes et designers. 
Isamu Noguchi, inspiré par les temples Grecs lors de son voyages explique:
“Je crois qu'il existe une relation secrète entre l'espace, les objets et les mouvements perceptibles et imperceptibles. Chaque artiste travaillant dans ce domaine tente d'interpréter cette relation à sa manière. C’est la composition et l’équilibre de ces éléments qui donnent naissance à l’essence de la vie elle-même ︎13︎.


1: GERMANOS Freddy, “A Famous Sculptor in Athens,” in Eleftheria (Liberty), 1958.
2. Objects of Common Interest exploration at The Noguchi Museum, 2021. Photo : OoCI.


Qu’advient cette matière archéologique à travers le prisme matriarcal et clanique?
Quelle portée ont ces hypothèses sur notre monde contemporain?



Hétérotopie de l’habitat


“Le fragment n’est pas seulement une forme ou une enveloppe, ni même une façon de dire, mais il renvoie à une conception du monde ︎14︎.”

L'archéologie contribue à façonner une mémoire collective, évoluant au gré des débats contemporains. Partant de l’habitat, nous examinerons les dimensions matriarcales et claniques des sociétés minoennes et leur impact sur le présent. Les lieux intimes, clos et domestiques, semblent être au cœur des décisions politiques, sociales et économiques des matriarcats. L’anthropologue Nicole-Claude Mathieu conteste la définition de matriarcat, mais elle souligne le lien étroit entre la filiation des femmes et l'idée de maisonnée, mettant en lumière des sociétés marginales au fonctionnement distinct ︎15︎ .

La maison représente le centre des décisions, à la fois familiales et communautaires, où la notion de collectivité constitue un enjeu clé du fonctionnement de ces sociétés.
L’émergence du mot matriarcat est liée à celle du féminisme, portant un nouveau regard sur l’archéologie, les potentiels matriarcats passés offrent la perspective d’un matriarcat futur.
L'enfermement domestique caractérisé par l'invisibilité des femmes, génère des révoltes et stimule une créativité florissante.
La théoricienne Alexandra Midal revendique le rôle primordial joué par “les investigatrices de l’économie domestique” dans les progrès du design dans l’habitat ︎16︎.

On peut également prendre l’exemple de l’exposition Women House ︎17︎:


1: Femme-maison, 1994, Louise Bourgeois
2. Nana Maison II, 1966-1987, Niki de Saint Phalle


“Women House est la rencontre de deux notions: un genre- le féminin/ un espace- le domestique. L'espace domestique a été longtemps la prison, ou le refuge des femmes : cette évidence historique n'est pourtant pas une fatalité et l'exposition Women House nous le montre.Depuis Virginia Woolf, qui dans "Une chambre à soi" en 1929, encourageait les femmes à trouver une pièce qu'elles puissent fermer à clé pour créer sans être dérangées par la vie domestique. Des artistes comme Louise Bourgeois voient la maison comme un poids à porter seule, illustrée par ses œuvres de femmes-maisons. En revanche, pour Niki de Saint Phalle, ces femmes-maisons représentent des femmes puissantes et libérées ︎18︎.”

La maison donne lieu à de nombreuses visions, fatalistes ou utopistes. Elle se place en “revendicatrice”.
Pour reprendre les termes de Michel Foucault: “ les lieux ne nous sont pas indifférents: ce qu’ils ont en propre et nous inspirent permettent d'expérimenter autre chose que nous-mêmes.”
Ces lieux, il les nommera hétérotopies. Ils sont la localisation physique de l’utopie. Ce sont des espaces concrets qui hébergent l’imaginaire: ici, la maison.
Le matriarcat devient alors un déclencheur d’imaginaire alternatif.
Une figure incarne cet imaginaire et rapproche la déesse minoenne de la féministe : la sorcière. À la fois persécutée et recluse, elle vit dans la solitude, pourtant elle ne s'éloigne pas tant des caractéristiques de la déesse : portant de l'importance à la notion du "care" et de la sororité, elle déploie un imaginaire à la fois historique, politique et mythologique.

“ La voilà chez elle? Elle peut donc être pure et sainte, enfin , la pauvre créature.
Elle peut couver une pensée et, seule, en filant, rêver, pendant qu’il est à la forêt.
Cette misérable cabane, humide, mal close, où siffle le vent d’hiver, en revanche, est silencieuse. Elle a certains coins obscurs où la femme va loger ses rêves.
Maintenant elle possède. Elle a quelque chose à elle. La quenouille, le lit, le coffre, c’est tout, dit la vieille chanson- La table s’y ajoutera, le banc, ou deux escabeaux… Pauvre maison bien dénuée! mais elle est meublée d’une âme ︎19︎.”


Le designer Clément Rosenberg reprend les récits de sorcière pour alimenter son travail. Il les expose à leur condition domestique, mettant en avant leur pouvoir et leur sortilège en utilisant des simples archétypes du quotidien : cuillères, fioles et balais.
Transformé en fonction-sorcière, il transpose ces caractéristiques à des enjeux contemporains ︎20︎.


1: extrait du mémoire “ tout le monde dit que je suis sorcière”, Clément Rosenberg, ENSCI, 2018
2. Balai, pendeloque bâton de bambou et pendeloque pelle en cuir ciré., Clément Rosenberg


“De la Mère Nature, en passant par les sorcières jusqu'à la Crétoise d’aujourd’hui, toutes semblent avoir une connaissance et un lien particulier  ︎21︎
Ces entités tissent un lien avec leur rapport au domestique: berceau d’histoire, de créations, de mythes et de récits. Réfugiées dans des croyances archaïques pour manifester d’autres possibles.
Les similarités et les projections qui en émanent de l’habitat brouillent la temporalité entre passé, présent et futur. Le rapport au temps constitue une matrice primordiale à la compréhension des objets, des civilisations et de leur devenir.
Alors, comment qualifier ces temps incertains? Ces temps mêlés?

︎4︎ SFENDOURAKIS GEORGIOS, entretien avec mon père agriculteur, Zakros, 15 Août 2023

︎5︎ SANSOT Pierre, Poétique de la ville, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2004

︎6︎ MICHELIN Yves, “Gérard Chouquer, Les formes du paysage. Tome 1 : Études sur le parcellaire. Tome 2 : Archéologie du parcellaire. . “, in: Études rurales, n°145-146, 1997, p. 177-182

︎7︎ OLIVIER Laurent, Les sombres abîme du temps, Paris, Seuil, 2008

︎8︎ Ici la notion d’archétype est explicité au travers de cette définition: Sensation primitive servant de point de départ à la construction psychologique d'une image; idée générale servant de point de départ au classement des objets perçus [https://www.cnrtl.fr/definition/arch%C3%A9type]

︎9︎ PEREC George, L’infra-ordinaire, Paris, Seuil, 1989

︎10︎ OLIVIER Laurent, Les sombres abîme du temps, Paris, Seuil, 2008

︎11︎ DE BRUYCKER Daniel, SILEX La tombe du chasseur, Arles, Babel, 2001

︎12︎ BABOULA Evanthia “ Buried Metals in Late Minoan Inheritance Customs”, in Pare, C. F. E. (ed.). Metals Make the World Go Round: The Supply and Circulation of Metals in Bronze Age Europe : Proceedings of a Conference Held at the University of Birmingham, 1997, Oxford: Oxbow. p. 74-78.

︎13︎ GERMANOS Freddy, “A Famous Sculptor in Athens,” in Eleftheria (Liberty), 1958. Translated by Daphne Kapsali.

︎14︎ SCHYNDER Peter et TOUDOIRE-SURLAPIERRE Frédérique ( sous la dir.), De l’écriture et des fragments, Fragmentation et sciences humaines, Paris, Classiques Garnier, 2016

︎15︎ La notion de matriarcat fait l'objet de débats, car sa définition subit un glissement sémantique, et il n'y a pas de consensus sur une interprétation commune: se référer à l’article: “objet d’un matriarcat”

MATHIEU Nicole-Claude, Une maison sans fille est une maison morte : La personne et le genre en sociétés matrilinéaires et/ou uxorilocales, Paris, édition de la maison des sciences et de l’homme, 2007

︎16︎ MIDAL Alexandra, Design - introduction à l'histoire d'une discipline, Paris, Pocket, 2009

︎17︎ Exposition Women House, Monnaie de Paris, 2018

︎18︎ CHENU Isabelle, “Woman House”, le féminisme explore la maison”, RFI, 12/01/2018

︎19︎ MICHELET Jules, La sorcière, Paris, Babelio, 1862

︎20︎ ROSENBERG Clément, Tout le monde dit que je suis sorcière, nature et direction, ENSCI, sous la direction d’Emmanuel Guy, 2018.

︎21︎ Objet d’un matriarcat”




2. Registre du temps

       



“Coupe conique contenant des olives plus de trois fois millénaires”
Provenance: Crète, Palais de Kato Zakros, Corridor XXXVII
Période: 1500-1450 av. J.
Matériaux:
Conservation d'élément périssable en très bonne état



 

Temporalité d’une mémoire matérielle


Nichée au fond d'un puits, cette coupelle garnie d'olives donne l'impression d'avoir échappé aux vicissitudes du temps, comme oubliée dans une temporalité figée.
Retrouver des éléments périssables presque intacts relève du rare, voire de l'impossible. En dépit de toutes les probabilités, cette coupe sera scrutée avec une attention particulière, comme si l'on anticipait la révélation d'un élément magique capable d'expliquer ses mystères.

L'archéologie, dévoile des débris constituant une fraction minime de l'histoire passée. Les vestiges qu'elle exhume sont essentiellement incomplets et tronqués, ne présentant que des témoignages déformés dont la pertinence véritable demeure incertaine.
Leur mise au monde se décline en plusieurs temps:
Lors des fouilles, les vestiges sont déchiffrés mettant en relation l’objet et l’espace: ils revêtent alors la fonction d’indice.
Leur seconde naissance s'établit dans les salles des laboratoires où, à partir des vestiges, l’archéologue porte à la lumière des microscopes les informations qui font exister ces fragments du passé jusqu’au plus profond de la matière. ︎22︎



“ tessons de poterie: d’un seul
on déduit l’âge, le travail,
la provenance, la manière;
pour deviner la forme,
tous seront nécessaires ︎23︎.”


Ainsi, la notion d'archétype cède la place à celle de "matière-temps". Les études sur le temps prennent différentes formes.

L’une d’elles se base sur les traces prélevées pour déterminer la temporalité des civilisations, offrant ainsi une meilleure compréhension de leur fonctionnement. Les empreintes de l'usage demeurent inscrites dans la matière comme des témoins d'un autre temps, dissimulées dans les fissures, entre les lignes, sur les tâches et les stries, sans toutefois fournir de certitude sur ce passé tant recherché.

Vase en pierre, maison minoenne, 1600-1500 avant JC

Une autre perspective temporelle concerne l'écoulement du temps sur les vestiges une fois les civilisations effacées. Les répercussions des événements archéologiques s'étendent au-delà du moment de leur création en raison de leur inscription dans la matière. En réalité, leurs conséquences sont destinées à perdurer aussi longtemps que subsistera cette inscription des événements archéologiques dans la matière.
Ces liens placent le temps comme une charge qui s’ajoute à ces matière-temps.
C’est cette charge intangible qui différencie les archétypes archéologiques des archétypes contemporains.

De nombreux artistes s'efforcent de saisir ou d’émuler les effets de la charge du temps. Prenons, à titre d'exemple, Lee Ufan, qui crée une tension dans l'espace en confrontant des matières archaïques et des matières industrielles:

“ Quelle est cette chose, cette pierre naturelle, même aussi grosse qu’un poing, qui a des milliers d’années, qui est l’opacité même de tant de temps, qui dépasse l’imagination de l’espèce humaine, qui a durci même avant la terre? Les plaques de fer sont des produits de la société industrielle et reconstituent, en peu de temps, sous une forme abstraite, les composants extraits d’un minerai naturel, et, avant de devenir un produit concret, sont à moitié fabriquées, mais neutres et évidentes.
La confrontation de ces deux matières met en tension deux temps distincts dans l’espace présent ︎24︎.


Lee Ufan, Relatum – Silence 1979 Plaque de fer, 280 x 210 x 1 cm Pierre naturelle, 70 x 60 x 60 cm

Comment se caractérisent ces temps différents?
Autrement dit, qu'est-ce qui sous-tend la matière archéologique, sinon le passé lui-même?

Temporalité juxtaposée 


“ Je me souviens encore d’avoir fermé les yeux et humé quelque deux mille cinq cent années. J’ai compris à ce moment-là que l’archéologue a cette chance inouïe d’annihiler le temps ︎25︎.

L'archéologue a le sentiment de pouvoir appréhender le temps au travers de la matière archétypale. Il accède à une mémoire particulière, tissée dans un temps qui diffère du déroulement linéaire de l'histoire conventionnelle  ︎26︎. Pour le comprendre, nous allons identifier les relations temporelles qui entrelacent les créations du passé.

En premier lieu, les historiens ont favorisé une conception temporelle caractérisée par des transformations sociétales ponctuées par des ruptures significatives:  une temporalité qui peut être qualifiée de linéaire.
En suivant cette temporalité, la persistance des formes dans le temps serait expliquée par une transmission par la mémoire ou par la matérialité, des formes observables au sol.
En réalisant des fouilles, l’archéologue remonterait le temps par strates graduelles, à la recherche d’étapes civilisationnelles.
“Pourtant, il a été démontré, en confrontant les pensées des historiens à la réalité du terrain archéologique, que certaines formes étaient utilisées malgré une rupture totale, la forme ayant été ensevelie sous des mètres de sédimentations ︎27︎.”

Ainsi, l'archéologie diffère de la méthodologie de l’histoire, elle ne relève pas d’une continuité directe et matérielle, mais peut être sujette à des phénomènes de “rejeu”.
L'archéogéographe Gérard Chouquer qualifie ce “rejeu”: d’uchronie et d’hystéréchronie ︎28︎.

L'uchronie fait référence à la capacité d'indétermination inhérente à chaque instant temporel par rapport à son futur, c'est-à-dire aux formes ultérieures, que les configurations du moment présent pourraient éventuellement engendrer.

L'hystéréchronie caractérise le laps de temps latent souvent constaté dans l'histoire des sites ou des occupations humaines entre un événement spécifique survenant à un moment donné et les conséquences qu'il engendre par la suite, parfois de manière considérablement différée. On peut qualifier d’hystéréchronie, la révolution féministe portée par les découvertes matriarcales d’un passé primitif ︎29︎.
Ainsi, même si certains phénomènes disparaissent, leur influence persiste longtemps après et peut se renforcer en raison de l'effet d'inertie.

Libérés de leurs contraintes linéaires, les temps se mêlent. Ils deviennent espaces de transition, de rencontre.
L’idée maîtresse de Walter Benjamin est que le présent comme “ à présent” ( Jetztzeit) porte en lui la capacité de mettre à tout instant le moment présent en communication avec un moment quelconque du passé. Puisque, l’endroit ou réside le passé n’est rien d’autre que le présent,car la matière du présent, c'est-à-dire toutes les périodes passées, perdure à présent depuis les origines.
L’archéologue devient le médiateur de ces temps.

L’archéologie serait-elle, par définition, une archéologie du présent?
Quels effets produisent ces temporalités sur les archétypes?
Comment se manifeste la charge du temps sur ces matières archéologiques?


Temporalité fragmentée


“Les fragments ne renvoient ni à un tout, ni à une origine, ni à un contexte disparu qui garantiraient leur sens. Ce qui fascine dans les fragments, ce n’est pas leur lien causal avec les événements de sa vie passée, c’est plutôt qu’ils sont si vivants qu’ils soufflent tout contexte biographique antérieur. Ils brillent au présent d’un éclat inouï︎30︎.”

Emmanuel Hocquard se présente comme un poète-archéologue, incarnant dans ses récits l'idée d'un temps intermittent, marqué par les fluctuations de la mémoire, qui se rappelle, reconstruit, oublie et reconfigure. Il développe un imaginaire matérialiste axé sur une liste d'objets impersonnels, par lesquels il réintroduit discrètement le motif du temps.
Le vestige favorise une régression temporelle, une juxtaposition de temps. Dans cet « ordre symbolique artefactuel », il s’agit d’émotions plutôt que de fonctions.
Pour appréhender les effets de la charge temporelle des vestiges, il est nécessaire de comprendre la relation émotive qu’ils suscitent. Reprenant l'exemple des sculptures de Lee Ufan mentionnées précédemment: La pierre naturelle et les plaques de fer entretiennent des rapports de filiation, en les mettant en scène un dialogue sensible se forme entre deux temporalités. A la manière d’Emmanuel Hocquard nous prendrons ici le rôle de designer-archéologue, pour comprendre ces archétypes ici qualifier de “ matière-temps”.

“Les fluctuations de la mémoire” évoqué par le poète, se reporte en archéologie, à une démarche qui consiste à inventer, à compléter la masse manquante du passé dont les vestiges ne représentent qu'une infime partie.
Cette part d'invention constitue, pour Michel Foucault, le danger même de l’archéologie, s’éloignant de l’histoire, elle place les vestiges mutiques hors du temps, essayant d’en comprendre leur langage.


“ silence jusqu’ici
mais il faut tout noter
pour le jour ou les pierres parleront ︎31︎.”

Pour reprendre les mots de l'archéologue Lewis Binford: “La substance archéologique représente une mémoire matérielle”: La mémoire est une caractéristique intrinsèque à tout ce qui émerge, croît et disparaît. Tout comme pour toute chose vivante et mortelle, la présence de la matière archéologique se trouve dans une oscillation constante entre l'éphémère et la répétition.
Si le souvenir est, par définition, quelque chose qui “revient à la mémoire”, alors on peut considéré que ses archétypes archéologiques constituent un élément de lecture d’un temps intermittent.

“Les souvenirs, ça n’a jamais concerné le passé, ça n’existe qu’au présent, au moment et au fur et à mesure que je me souviens. Les souvenirs, ce sont des mots, des phrases, des énoncés. Pas du passé ou des morceaux de passé mais du langage et des morceaux de langage au présent ︎32 ︎.”

Dans cette séquence, le poète effectue une transition de la dimension temporelle vers la dimension linguistique : les souvenirs ne sont pas seulement des moments de vie, mais aussi des récits au présent, donc des phrases ou, à défaut, des syntagmes ou des mots, des fragments de langage.
Les vestiges de fresque, les éclats de vie et les bribes de phrases sont réunis ici dans un seul espace actuel : ce sont les tables des archéologues.
Par le prisme du souvenir, l'archétype comme "matière-temps" devient levier de récit. Les entre-deux, objets, archives sont les dépositaires de cette mémoire.
Souvenir collectif ou individuel, comment se manifeste la mémoire archétypale?
Quelle place ont les vestiges aujourd'hui?

︎22︎ LEHOËRFF Anne, Mettre au monde le patrimoine, L’archéologie en actes, Paris, Le Pommier, 2023

︎23︎ DE BRUYCKER Daniel, SILEX La tombe du chasseur, Arles, Babel, 2001

︎24︎ UFAN Lee, L’art de la résonance, Paris, Beaux-Art Paris Editions, 2013

︎25︎ LEHOËRFF Anne, Mettre au monde le patrimoine, L’archéologie en actes, Paris, Le Pommier, 2023

︎26︎ OLIVIER Laurent, Les sombres abîme du temps, Paris, Seuil, 2008

︎27︎ BURNOUF Joëlle et GILLOT Laurence, “ L’archéogéographie : pourquoi ? Comment? Entretien avec Hélène Noizet et Sandrine Robert”, in Stratégies de villes et “modèles urbains”, numéro 36, 2016

︎28︎ Parmi les modalités spatio-temporelles, on peut distinguer : la synchronie, la diachronie, l’uchronie et l’hystéréchronie (les deux dernières sont les plus pertinentes pour qualifier le rôle du temps dans le domaine archéologique).

︎29︎ Ses deux notions sont explicitées dans le livre : CHOUQUER Gérard, L’étude des paysages, Paris, Errance, 1985

︎30︎ HOCQUARD Emmanuel, Cette histoire est la mienne, petit dictionnaire autobiographique de l’élégie, Paris, Notes, 1997

︎31︎ DE BRUYCKER Daniel, SILEX La tombe du chasseur, Arles, Babel, 2001

︎32︎ HOCQUARD Emmanuel, Cette histoire est la mienne, petit dictionnaire autobiographique de l’élégie, Paris, Notes, 1997

3. Mèmoire et renouveau





“Miroir”
Provenance: Crète, Canée
Période: 1500-1450 av. J.C
Matériaux: Miroir
Complet mais très oxydé. Trace de deux trous pour la fixation de la poignée


Psychanalyse et archéologie


Se regarder dans un miroir équivaut à opérer un dédoublement du "moi" et de la perception du "moi". Le stade du miroir, tel que présenté par Lacan, positionne l'objet miroir comme moyen d'appréhender les étapes de la construction identitaire conduisant à la découverte de l'altérité ︎33︎.
Transposer cette perception psychanalytique du miroir à celle de l'archétype archéologique revient à confronter les vestiges du passé à leur alter qui renaît au présent.

L'archéologie et la psychanalyse, bien que relevant de domaines distincts, révèlent des correspondances intrigantes, explorant le tissu complexe de la mémoire entre le passé et le présent. Enfoui, mutilé, ignoré, le lointain passé, dont la mémoire s'est égarée, trouve une voie persistante dans le présent, s'exprimant à travers les dépôts ultérieurs. Comme le souligne Lacan: “il émerge constamment dans les failles ou les défaillances du présent, omniprésent bien que méconnu.” Ainsi le passé n’a de sens même que dans sa relation au présent. Cette théorie reprend les principes de temporalité des archétypes archéologiques.
A travers le prisme de la psychanalyse, les artefacts se manifestent comme symboles à interpréter.

La résonance entre la mémoire de l'archéologie et celle de la psychanalyse est singulière, non pas en raison d'une origine psychique commune (l'une étant collective, l'autre individuelle), mais plutôt du fait qu'elles trouvent toutes deux leurs fondements dans une matière soumise à l'épreuve du temps et à l'irréversibilité.
Ainsi, au travers de la matière, la mémoire dévoile une nébuleuse de termes et d’approches.

La perspective du psychiatre André Green met en lumière un système complexe de traces qui se réinscrivent périodiquement, se réinterprètent en fonction de nouvelles circonstances. Cette conception de la mémoire fait écho au phénomène de l'hystéréchronie observé précédemment. Conformément à celui-ci, la mémoire n'est pas simplement un instrument pour explorer le passé ; elle constitue le support par lequel le passé s'exprime.

“ Celui qui tente d’approcher son propre passé enseveli doit se comporter lui-même comme un homme qui fouille. Il ne doit pas craindre de revenir sans cesse et toujours aux mêmes choses; de les disperser comme on disperse de la terre, de les retourner comme on retourne de la terre. Car les souvenirs du passé eux-mêmes ne sont qu’un dépôt, une strate, qui ne se livre qu’au terme de l’analyse la plus méticuleuse, et qui constitue la raison de la fouille: ces images, extraites de leur contexte d’origine, sont pour notre regard a posteriori des joyaux dépouillés ︎34︎.

Walter Benjamin crée le lien entre la recherche d’un passé personnel et individuel et la méthodologie de l’archéologue comme moyen d’y accéder.
L’archéologue est ici le “passeur” d’un espace présent à un espace passé. Les vestiges sont les éléments de compréhension: souvenirs et symboles.
Transposé à l'individu, ce protocole permet une meilleure compréhension de soi. Au regard de l’archéologie, il est un moyen de transmission pour une dimension collective de la mémoire.

Comment l’archétype participe-il à la mémoire collective?
Quelles sont ses strates qui façonnent notre mémoire?


Palimpseste: entre oubli et création


Pour comprendre les étapes établies par la mémoire, Sigmund Freud avait mis en rapport la structure de l’inconscient, ce support psychique dans lequel s’inscrit la mémoire, avec la constitution du palimpseste ︎35︎.
Freud cherchait à dévoiler l'entrelacement des strates de la mémoire psychique. La superposition des "couches psychiques" ne se contente pas d'opérer comme un simple effet d'empilement, car les formations en place subissent des altérations ou des déformations dues à l'ajout des dépôts ultérieurs. Agissant comme une surimpression, la mémoire se fait palimpseste.

Le palimpseste fait référence à un support matériel sur lequel plusieurs strates d'informations ont été ajoutées successivement, chaque nouvelle contribution étant intimement liée à l'effacement des précédentes.

Depuis les années 1980, l'utilisation du terme "palimpseste" s'est progressivement répandue pour rendre compte des conséquences des superpositions de strates archéologiques ou, à une échelle plus étendue, des manifestations de surimpressions d'occupations archéologiques observées au sein de sites ou de paysages.
Les photographies aériennes ont commencé les 1ères à révéler la structure des paysages archéologiques sous la forme de surimpression de structure de différents types et périodes. Depuis la perspective aérienne, les contours des fondations aplanies ou des fossés comblés se manifestent sous la forme de lignes distinctes, claires ou sombres, créant d'amples motifs linéaires, comme imprimés dans l’épiderme de la terre.

Il sont révélateurs des chemins qu’a pris le temps pour nous exposer aujourd’hui au paysage archéologique que nous avons décrit plus tôt.


1: Vue aérienne d’une paysage de Grivesnes (Somme), sol limoneux, d’une villa gallo-romaine à deux cours, Atlas d'Archéologie aérienne de Picardie (Agache R. et Bréart B., 1975)
2: Une villa gallo-romaine révélée par des taches sombres qui correspondent à l'effondrement des murs en pierre des différents édifices, Quevauvillers (Somme), Atlas d'Archéologie aérienne de Picardie (Agache R. et Bréart B., 1975)


Ce processus cumulatif des matières archéologiques telles qu'observées dans les habitats minoens, se présente également sous la forme de palimpsestes. Bien que les superpositions des divers états qui ont marqué leur existence ne soient pas directement visibles, en explorant ces profondeurs, on y découvre les empreintes du temps, les différentes couches de ces variations multiples, la résonance d'autres lieux déjà contemplés.

La définition même de palimpseste confère à l’archétype archéologique un double statut; il est à la fois oubli et mémoire, trace d’une disparition et porteur d’une nouvelle création. La réflexion artistique, et peut-être plus encore la création contemporaine, se nourrit elle aussi des palimpsestes au travers de l’idée du passé et du présent.
Elle donne lieu à de nouvelles créations, se focalisant sur la matérialisation de strates et le travail de surimpression.



1: Laurence Strude, Paysage Palimpseste, 2014, ENSAD ( Assemblage de gravures sur bois, multiplication de passages en sérigraphie et mélange d’eaux fortes sont la matière de ces paysages mouvants.)
2: Sara Favriau, Grimoire, exposition “palimpseste, une étendue dans le temps”, Centre d’art de la ville de Houilles, 2019


Le palimpseste met en lumière les effets transitoires du temps qui ne s’efface pas tout à fait, laissant les objets marqués par le vécu.
Ce sentiment d’éphémère révèle la vibration, devenue sensible l’espace d’un instant. Il est un temps intermittent entre d’autres temps inactifs.

“Il ne reste qu’une chose : une beauté infinie qui passe d’une forme dans l’autre, page qui éternellement se tourne mais que l’on ne peut jamais retenir et mettre dans des musées… ︎36︎.”


Objet-mémoire: Archétypes et Transmission


Plus que de palimpsestes, les vestiges archéologiques - au sens de structures matérielles- enregistrant de la mémoire.
Dans son livre Les Sombres Abîmes du temps ︎37︎, Laurent Olivier les qualifie d’objets-mémoires. Il s’agit d’artefacts dans lesquels s’enregistre un “moment du temps.”
Les objets-mémoires reprennent le processus même de la mémorisation. Nous allons ici en expliciter deux: l’intermittence et la réitération.

Le temps intermittent explicité plus tôt souligne la capacité à mémoriser liée à la sensibilité des artefacts, moment où le présent s'inscrit en eux temporairement. Cet état de sensibilité est encadré, avant et après, par des périodes d'insensibilité ou d'inactivité.
La mémorisation est intrinsèquement liée au processus d'oubli, à la disparition: la pérennité du souvenir repose sur l’absence de ce qui n’a pas été enregistré, ces périodes d’insensibilité; fondamentalement la mémoire n’existe que par le manque du passé qui a été perdu.

“ Un objet anodin et symbolique.
Un objet disparu qui jaillit du passé et incarne; une émotion collective et une empathie partagée; une jeunesse sacrifiée que l’on peut serrer dans le creux de la paume grâce à un objet; des protagonistes qui s’accordent, avec des trémolos dans la voix, sur la décision de garder, de montrer, d’en faire un symbole contre l’oubli et pour les générations futures  ︎38︎.”

Si les objets-mémoires gravent en eux les histoires du temps, l'archéologue a le pouvoir de perpétuer ces récits en faisant des artefacts des objets de mémoire collective. En sélectionnant parmi les archétypes archéologiques les objets évocateurs d'une civilisation, ils sont acheminés dans les musées, laissant les autres sombrer dans l'oubli.  Cette ponction relève du patrimoine: il s’agit d’un ensemble des biens hérités des ascendants ou réunis et conservés pour être transmis aux descendants.
Dans les musées, l'archétype perd sa fonction d'indice ou de matière-temps et devient une entité porteuse de mémoire collective, facilitée par la scénographie et les artefacts environnants.

Un second aspect du processus de mémorisation réside dans la réitération.
La question du renouvellement est fondamentale: l’archéologie ne fige jamais la matière, elle s’en empare, la module et la fait parler.
Dans une pièce attenante à celle du musée, on peut retrouver ces mêmes objets, reproduits en porte-clés, aimants ou cartes postales. A l’image des originaux, ils sont dépourvus de leur essence.
“La réitération implique l'adoption d’un langage très simple, typologique, qui peut être reconnu par presque tout le monde. Ils ont la capacité de produire une communication très forte.” C’est ainsi qu’Andrea Branzi définit les archétypes. Il consiste en une captation de ce qui fait d’un objet ce qu’il est. Les vestiges sont les archétypes dans le sens où ils servent de point de départ à la construction psychologique d’une image, en prenant cette fonction, l'essence des vestiges s'échappe hors des musées.

L’archétype est un incontournable de la création et du design, objet symbolique et fonctionnel, il est constamment réinventé. Starck nous rappelle que: “ L’archétype bien fait ne parle pas du passé : il parle d’une mémoire continue, non datée”.
Nous pouvons prendre l’exemple d’Isamu Noguchi, qui tisse un lien entre les effets d’un lieu et leur retranscription artistique:

“La Grèce est un lieu qu’il a d’abord découvert à travers la mythologie, mais qu’il a ensuite découvert si personnellement qu’il l’a décrit un jour comme sa « maison intellectuelle».
La vue de paysages intacts sous le soleil éclatant et la brise légère, des mythes et de l'histoire, des poèmes et des haïkus. Ce sont là quelques-unes des notions, éléments, expériences et idées qui ont façonné l'impression que Noguchi se faisait de la Grèce, et dont il s'inspirerait et traduirait continuellement dans son propre travail artistique ︎39︎.”


1:Isamu Noguchi, Cross Form, 1958. Greek marble. Photo: Rudolph Burckhardt. The Noguchi Museum Archives
2: Isamu Noguchi, Dome of the Rock, 1986. Trani marble. The Noguchi Museum Archives



À travers son œuvre, Noguchi tente d'atteindre une essentialisation de l'essence des archétypes archéologiques par la forme et la matière.

Comment se traduit un archétype archéologique aujourd’hui?



︎33︎ OGILVIE, Bertrand. « Le stade du miroir » », , Lacan. Le sujet, sous la direction de Ogilvie Bertrand. Presses Universitaires de France, 2005, pp. 96-119.

︎34︎ LÜDERITZ Ana-Josefa, Walter Benjamin et l’image dialectique : l’histoire comme une dialectique des images. Philosophie. Université Toulouse le Mirail - Toulouse II, 2018.

︎35︎ REID, Wilfrid. « Le palimpseste de la psyché ou l'effacement de l'objet comme paradigme de la tiercéité », in Revue française de psychanalyse, vol. 76, no. 5, 2012, pp. 1595-1601.

︎36︎ CARON Jean-Claude et BÜCHNER Georg, “Œuvres complètes, inédits et lettres, 1988, édition établie sous la direction de Bernard Lortholary, collection Le don des langues”, in 1848. Révolutions et mutations au XIXe siècle, Numéro 5, 1989, pp. 165-167

︎37︎ OLIVIER Laurent, Les sombres abîme du temps, Paris, Seuil, 2008

︎38︎ AUGEREAU Anne et DARMANGEAT Christophe ( sous la dir.), Aux origines du genre, Paris, PUF, 2022

︎39︎ OBJECTS OF COMMON INTEREST, “ Noguchhi in greece, Greece within Noguchi, 2013-2023 [https://www.noguchi.org/isamu-noguchi/digital-features/noguchi-in-greece/]




Vers une méthodologie de la création



Les vestiges de l’habitat archéologique représentent le lieu où l'empreinte de la vie s'inscrit et devient compréhensible. Ils forment un lien entre le passé et le présent qui va au-delà du tangible. En les démantelant de leur fonction, ils font place à des notions subtiles qui ouvrent à des imaginaires.

La première fonction est celle d’indice-archétype:  l’artefact devient un outil pour explorer et comprendre les modes de vie, les mythes et les secrets.
La deuxième fonction et celle de matière-temps: Il n’existe pas une surface nette qui serait celle d’un moment particulier d’un passé. Cette complexité temporelle est mise en avant par la matérialité de l’archétype. Sa fonction de matière-temps met en exergue une temporalité propice au souvenir, au rêve et à la poésie.

Enfin, la dernière fonction et celle d’objet-mémoire: Cette fonction retrace les processus de mémorisation au travers de l’objet entre transition, transaction et transmission.
L’objet mémoire joue un rôle clé dans la préservation et la passation de la mémoire collective.

Dépourvus de leur fonction originelle, les artefacts mettent en lumière leur caractère unique, à la croisée du temps, de l'espace et du sensible.
Les vestiges, tout comme notre mémoire, se constituent de couches superposées d'interprétations, d’oublis et de redécouvertes: à l’image du passé, ils créent une ouverture sur le présent. Les fonctions montrent que l’archéologie n’est pas seulement une discipline scientifique mais qu’elle contient une forme de narration au travers de laquelle on façonne notre identité collective.

Ces constellations de termes permettent aux vestiges de s'affranchir de leur seule fonction de reliques. Ils tissent du lien entre l’histoire, la création et la philosophie.
La mise en tension du passé et du présent au travers des fonctions-archétypes constitue l’amorce d’une méthodologie applicable au domaine de la création.
Par son biais, des artistes et designers se réapproprient l’idée du palimpseste, de la strate, ou de l'essentialisation des formes. Ainsi, l’archéologie offre au designer une richesse de perspectives et d’outils qui peuvent alimenter sa pratique et l’aider à concevoir.
C'est une approche qui encourage à réévaluer notre lien avec le passé, le présent et le futur, en offrant un cadre pour le concrétiser au travers de la création.
Elle pose ainsi la question de la place de l’objet pérenne ou éphémère, lesquels faut-il privilégier?
Quelle place donne-t-on aux archétypes domestiques?
Comment appliquer cette méthodologie pour mener une création en tant que “designer-archéologue”?


Bibliographie


︎Articles et thèses


BABOULA Evanthia “ Buried Metals in Late Minoan Inheritance Customs”, in Pare, C. F. E. (ed.). Metals Make the World Go Round: The Supply and Circulation of Metals in Bronze Age Europe : Proceedings of a Conference Held at the University of Birmingham, 1997, Oxford: Oxbow. p. 74-78.

BRAUN Françoise, “Matriarcat, maternité et pouvoir des femmes”, in Anthropologie et Société, Volume 11, numéro 1, 1987, p. 45–55

BURNOUF Joëlle et GILLOT Laurence, “ L’archéogéographie : pourquoi ? Comment? Entretien avec Hélène Noizet et Sandrine Robert”, in Stratégies de villes et “modèles urbains”, numéro 36, 2016

GERMANOS Freddy, “A Famous Sculptor in Athens,” in Eleftheria (Liberty), 1958. Translated by Daphne Kapsali.

LE GALL Julie et ROUGE Lionel, “ Oser les entre-deux!”, in Carnet de débats, Numéro 7, 2014

LÜDERITZ Ana-Josefa, Walter Benjamin et l’image dialectique : l’histoire comme une dialectique des images. Philosophie. Université Toulouse le Mirail - Toulouse II, 2018.

MICHELIN Yves, “Gérard Chouquer, Les formes du paysage. Tome 1 : Études sur le parcellaire. Tome 2 : Archéologie du parcellaire. . “, in: Études rurales, n°145-146, 1997, p. 177-182

OGILVIE Bertrand, « Le stade du miroir » », , Lacan. Le sujet, sous la direction de Ogilvie Bertrand. Presses Universitaires de France, 2005, pp. 96-119.

REID, Wilfrid. « Le palimpseste de la psyché ou l'effacement de l'objet comme paradigme de la tiercéité », in Revue française de psychanalyse, vol. 76, no. 5, 2012, pp. 1595-1601.

ROSENBERG Clément, Tout le monde dit que je suis sorcière, nature et direction, ENSCI, sous la direction d’Emmanuel Guy, 2018.

CARON Jean-Claude et BÜCHNER Georg, “Œuvres complètes, inédits et lettres, 1988, édition établie sous la direction de Bernard Lortholary, collection Le don des langues”, in 1848. Révolutions et mutations au XIXe siècle, Numéro 5, 1989, pp. 165-167


︎Ouvrages


AUGEREAU Anne et DARMANGEAT Christophe ( sous la dir.), Aux origines du genre, Paris, PUF, 2022

BACHELARD Gaston, La terre et les rêverie du repos, Paris, José Corti, 2004

BAILLY Jean-Christophe, Le Dépaysement, Paris, Seuil, 2011

CHOUQUER Gérard, L’étude des paysages, Paris, Errance, 198

DE BRUYCKER Daniel, SILEX La tombe du chasseur, Arles, Babel, 2001

FOUCAULT Michel, L’archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969

HOCQUARD Emmanuel, Théorie des tables; un malaise grammatical, Paris, P.O.L, 1992

HOCQUARD Emmanuel, Cette histoire est la mienne, petit dictionnaire autobiographique de l’élégie, Paris, Notes, 1997

LEHOËRFF Anne, Mettre au monde le patrimoine, L’archéologie en actes, Paris, Le Pommier, 2023

MATHIEU Nicole-Claude, Une maison sans fille est une maison morte : La personne et le genre en sociétés matrilinéaires et/ou uxorilocales, Paris, édition de la maison des sciences et de l’homme, 2007

MICHELET Jules, La sorcière, Paris, Babelio, 1862

MIDAL Alexandra, Design - introduction à l'histoire d'une discipline, Paris, Pocket, 2009

OLIVIER Laurent, Les sombres abîme du temps, Paris, Seuil, 2008

SANSOT Pierre, Poétique de la ville, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2004

SCHYNDER Peter et TOUDOIRE-SURLAPIERRE Frédérique ( sous la dir.), De l’écriture et des fragments, Fragmentation et sciences humaines, Paris, Classiques Garnier, 2016

PEREC George, L’infra-ordinaire, Paris, Seuil, 1989

UFAN Lee, L’art de la résonance, Paris, Beaux-Art Paris Editions, 2013


︎Sites et podcasts


CHENU Isabelle, “Woman House”, le féminisme explore la maison”, RFI, 12/01/2018, [En ligne: https://www.rfi.fr/fr/culture/20180112-women-house-femmes-maison-monnaie-paris-niki-saint-phalle-louise-bourgeois|

LANGOHR Charlotte, IV. Analyse interprétative : la société crétoise du Minoen Récent II au Minoen Récent IIIB. In PERIFEREIA Étude régionale de la Crète aux Minoen Récent II-IIIB (1450-1200 av. J.-C.) : La Crète centrale et occidentale. Presses universitaires de Louvain, 2009, [En ligne:
https://books.openedition.org/pucl/2664?lang=fr#bodyftn134 ]

JBB,” Glossaire, Entre Deux”, GéoConfluence, 2023, [En ligne: https://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/entre-deux ]

OBJECTS OF COMMON INTEREST, “ Noguchhi in greece, Greece within Noguchi, 2013-2023 [https://www.noguchi.org/isamu-noguchi/digital-features/noguchi-in-greece/]


︎Entretien

SFENDOURAKIS GEORGIOS, entretien avec mon père agriculteur, 15 Août 2023


PROCOPIOU HARA et MORERO ELISE, entretien avec des archéologues spécialisés dans l'expérimentation, Paris, 26 Octobre 2023



Contact ︎

︎ sfendourakiseva@gmail.com
︎@eva.sfendourakis

Le projet de diplôme ︎

Formes Orphelines


Inspirée d’un héritage culturel personnel lié aux Minoens et à la Crète, le projet Formes Orphelines s’inscrit dans une démarche de recherche visant à établir un lien entre archéologie et design.
En appliquant les protocoles archéologiques au design, il en explore des usages contemporains.
L’élaboration de ce projet s’appuie sur des échanges avec des archéologues chercheurs et professeurs à la Sorbonne : Hara Procopiou et Elise Morero.



Objets d'archives fragmentés, rendu 3D , Eva Sfendourakis, 2023


Objet d'archive flottant, rendu 3D , Eva Sfendourakis, 2023

Recherche d'objets muséaux, rendu 3D , Eva Sfendourakis, 2023


Traînage linéaire en plâtre pour l'extrusion de formes, photographie, Eva Sfendourakis, 2023



Exploration de formes à partir d'archives, 3D, Eva Sfendourakis, 2023