Pascaline Soleilhac


CLOSERIE DE POTAGER




Ici et là, la pratique du potager s'exerce dans sa plus simple tradition. Inspiré par mon patrimoine culturel agricole et rural, je m'intéresse ici à cette culture et progressivement à la manière dont le design peut affirmer l'esthétique de ces potagers traditionnels.
Ce parterre géométrique est le reflet d'une intelligence de la terre transmise et intégrée. Les rangées, les tutorats, les guides et clôtures s'imposent en chefs d'orchestre et composent ainsi ce paysage. Car l'harmonie végétale qui y règne est bien souvent une histoire de délimitation réfléchie en amont.



1/3 :  Cultiver son potager
︎ Octobre 2024  
2/3 :  Parterre géométrique
︎ Novembre 2024
3/3 : Tuteurs ornés
︎ Décembre 2024


Chapitre 2

Parterre géométrique





En attendant la pluie, on prépare le terrain, en traçant sur le sol retourné la grande esquisse du potager. Dès lors, sur ce coin de terre, c'est le tracé de l’homme qui fera l’harmonie. Le cultivateur patient se projette en imaginant l’élévation des plantations, les différentes coupes et rangées de terre puis chaque division de la parcelle qui pourrait assouvir au mieux les besoins des différentes variétés. Ce parterre géométrique prend forme grâce à des outils de délimitation ; ce sont les murets, les clôtures, les tuteurs et la main de l’homme qui désherbe et arbitre la cohésion végétale.


[1]


_Introduction_


                Si l'on demandait à un enfant de dessiner un jardin potager, il se concentrerait probablement sur la représentation de rangées de légumes bien ordonnées et disposées de manière méthodique. Car cette culture historique est inscrite dans les consciences communes comme le symbole d’un lieu savamment architecturé, à l’image du potager du roi Louis XIV à Versailles qui dévoilait les attributs éclatants d’un labeur rigoureux. Sur ce dessin, il y aurait un rectangle représentant l’espace délimité de la culture ; dans ce rectangle, une symphonie de formes et de couleurs se déploierait, en ligne, au sol ou en hauteur. J’ai toujours aimé la vision graphique et géométrique de ce lieu dans lequel le condensé végétal et l’optimisation des plantations parviennent à le détacher du paysage plus sauvage qui, bien souvent, l’entoure.



[2]


On apprécie un potager pour son rendement mais également pour l’ordre qui y règne. Car l’ordonnance végétale reste communément un motif de beauté, de clarté et de satisfaction visuelle ; les jardins à la française en sont d’ailleurs l’exemple historique le plus frappant. A l’échelle du potager nourricier, le découpage raisonné de la parcelle, de ces légumes et fruits peut aussi être perçu comme le moyen d’embellir une nature laissée en friche. Existerait-il une esthétique de la rigueur, de l'ordre et du rangement ? Comme une forme d’admiration pour cette image presque militaire. Pourtant, une rédemption d’un potager plus libre s'exécute aujourd’hui. Comme nous avons pu le voir dans le chapitre 1 le potager manifeste aussi un rapport au monde, un ordre social, environnemental et politique, et peut même traduire dans certains cas une forme de militantisme. Dans ces premières décennies du XXIe siècle, il évolue vers des formes plus libres, plus collectives et déconstruites, suivant des modèles comme celui de Pierre Rabhi ︎1︎ ou de Gilles Clément ︎2︎ , avec qui le végétal se substitue à des contraintes autrefois imposées dans sa forme, son espace ou son apparence. Les rangées de légumes représentées sur ce dessin d’enfant, sa parcelle bien définie et privative à côté de la maison familiale, serait-elle devenue trop caricaturale ? C’est d’ailleurs sur un ton satirique que Gaspard Koenig fait la description de ce lieu populaire et traditionnel :





« Les jardinets des zones pavillonnaires, que ma position de cavalier me permettait exceptionnellement de voir par dessus la haies de thuyas. Des espaces plus modestes mais tout aussi symétriques. Entre les allées d'asphalte se déroule un tapis de gazon luisant de pesticides et agréées de nains de jardin, et d'un massif de lavandes. Quelle passion se cache derrière cette manie de la ligne droite et du monochrome ?
︎3︎




La pratique privative et ordonnée traditionnelle de cette culture de la terre a-t-elle encore une raison d’être ? Cette rigueur du potager a-t-elle une portée esthétique ?






[1] Potager dans le département de la Haute-Loire, Photographie personnelle, Canon EOS 700D, Août 2023


[2]
William Scott, Beans on a Plate, 1979, Huile sur toile, 50.8 × 61


︎1 ︎
Cf. Pierre Rabhi, La puissance de la modération, Hozhoni 2015 “Cultiver un potager, ce n’est pas seulement produire ses légumes, c’est apprendre à s’émerveiller du mystère de la vie.” Pierre Rabhi est un essayiste, romanicier, agriculteur, conférencier et écologiste français, fondateur du mouvement Colibris et une figure représentative du mouvement politique et scientifique de l'agroécologie en France.


︎2︎
Cf Gilles, Clément, Le jardin en mouvement, Sens&tonka, 2007
Le jardin en mouvement est un concept créé par le paysagiste français Gilles Clément pour désigner à la fois un type de jardin où les espèces végétales peuvent se développer librement et, plus généralement, une philosophie du jardin qui redéfinit le rôle du jardinier.

︎3︎
Gaspard Koenig, Agro Philosophie, L’observatoire, 2021, p.162



I. Le potager du bon ménager







[3] [4]






“Au départ, entre espace et lieu, je pose une distinction qui délimitera un champ. Est un lieu, l’ordre (quel qu’il soit) selon lequel des éléments sont distribués dans des rapports de coexistence. S’y trouve donc exclue la possibilité, pour deux choses, d’être à la même place. La loi du “propre” y règne : les éléments considérés sont les uns à côtés des autres, chacun situé en un endroit “propre” et distinct qu’il définit. Un lieu est donc une configuration instantanée de positions. Il implique une indication de stabilité.”
︎4︎




Michel de Certeau introduit en ces termes la notion de lieu qui, à ses yeux, diffère d’un espace par l’ordre qui y règne. Cet ordre ne se définit pas par une propreté subjective, mais plutôt par un positionnement précis et choisi des objets par l’homme. Le potager est un lieu, il est organisé selon des choix humains, que ce soit pour maximiser la production ou pour favoriser certaines relations entre les plantes. En revanche, l'environnement naturel, considéré ici comme un espace, est plus fluide, moins structuré, moins soumis aux diktats d'un individu. Cette notion de stabilité et de coexistence est cruciale, car elle permet de comprendre comment nous interagissons avec notre environnement en le transformant en un lieu fonctionnel et significatif. Ainsi, le potager n'est pas simplement un ensemble de plantes, mais un lieu de création où la discipline est établie pour et par l'homme.



_Manifestation de l’esprit cartésien_


Des études de psychologie ︎5︎ont montré que l'ordre et la structure peuvent procurer un sentiment de maîtrise et de sécurité chez l’individu, particulièrement dans des périodes de stress ou d'incertitude. Ces études abordent même le rangement comme un rituel reflétant des valeurs culturelles et personnelles pouvant psychiquement renforcer notre identité. Ordonner ce qui nous entoure pourrait nous permettre de démêler, clarifier notre esprit, comme une projection de soi dans un espace censé nous ressembler︎6︎. Ainsi, pour beaucoup, le potager est un lieu hors du temps, mais également un lieu où l'on s’adonne à une pratique manuelle qui structure artificiellement la nature. En cela, cette pratique s’impose comme une psychothérapie permettant de reprendre pied dans la réalité, car notre besoin d'ordre dans un cadre modeste résulte du plaisir pris à ranger.

Construire, et composer par soi-même et selon ses propres choix, fait de ce lieu une extension de soi, un domaine privé moins destiné à être partagé.

Epicure se réfugie ainsi dans son jardin clos, loin des affres de la vie ︎7︎. Pour lui aussi, il s’agissait d’un sanctuaire psychique, d’un havre de paix dédié au recueillement et à l'apaisement. C'est d’ailleurs en ce lieu qu’il choisit d’installer son école. En prenant cette décision, il en fait un refuge propice à la maturation.



︎4︎
Michel De Certeau, L’invention du quotidien, Gallimard, 1990, p. 172.

︎5︎
Cf. Maryse Benoit, Etude du lien entre le degré de sécurité de l’attachement, les stratégies comportementales de régulation, Thèse, Montréal, Août 2006.

︎6︎
Cf. Georges Perec, Penser classer, Paris, Hachette, 1985.

︎7︎
Cf. Hélène Soumet, A l’abri dans le doux jardin d’Epicure, Ma dose quotidienne, 2021.
La pensée d'Épicure évoque et instruit, sous les formes les plus variées, le retranchement, la recherche de l'enclos et du rempart; l'homme épicurien est comme une cité assiégée qui se retranche dans ses murs.



_Dessine-moi un potager_


Le jardin potager n’a jamais joui d’une notoriété très importante, contrairement aux jardins d'agrément par exemple, attirant le regard dans toute la volupté de leurs bosquets, la délicatesse de leurs fleurs et la propreté de leurs allées. Choux, carottes et navets ne se prêtent guère à la contemplation. Le potager est perçu comme une pratique routinière où la nécessité du labeur lui donne l’image du parent pauvre des jardins. Il est de cette façon victime de sa propre exigence. Mais n’y a-t-il pas une différence entre l’ordre qui apaise et l’ordre qui contraint ? Ce lieu de culture est certes un condensé de techniques précises et minutieuses, mais il n’est pas pour autant un espace soumis à une tyrannie des normes. Cet ordonnancement pratiqué dans les potagers traditionnels est bien plus méthodique que contraignant, bien plus intellectuel que routinier et bien plus coquet que disgracieux.



[5]

Historiquement, les herbiers reflètent bien cet automatisme d’ordonnancement humain utilisé lorsqu’il s’agit de composer ou de connaître l'environnement naturel. Il sont perçus comme un art subtil de classification en vue de l’étude des plantes. L’herbier est en effet une collection de plantes étiquetées, séchées, pressées et fixées à l’intérieur d’un ouvrage en papier pour une hiérarchisation végétale poussée. Un herbier est donc un outil scientifique notoire, contribuant notamment à confirmer une identification. Car celui-ci permet, grâce à l’ensemble de ses échantillons de plantes séchées, d’être comparé en toute saison à la description théorique censée lui correspondre.
L’essentiel est ici d’isoler un élément naturel du vaste paysage pour en parfaire la connaissance. Il s’agit donc d’un travail minutieux et rigoureux qui traduit un soin et un intérêt pour une meilleure connaissance du monde.

L’herbier réalisé par Gaston-Sacaze en 1850 témoigne de la mission historique de ces ouvrages en faveur d’un progrès pour la connaissance botanique, tout comme les albums vilmorins illustrés par des dessinateurs soucieux de représenter la stricte réalité de l’anatomie végétal.





[6][7]

Nous retrouvons ces différentes charges intentionnelles dans le travail de la photographe Marine Lanier︎8︎. Dans sa série de clichés des végétaux du jardin du Lautaret, elle illustre ce rapport mystique et thérapeutique d’un ordonnancement artificiel de la nature. Ses photographies végétales et organiques sont référencées dans Les jardins d’Hannibal, publié en 2024 aux éditions Poursuite. Le jardin du Lautaret ︎9︎fait face aux glaciers de la Meije et abrite une diversité unique de flore alpine. En compagnie de chercheurs, elle décrypte les apparences, les textures et les effets à la manière d’un herbier traditionnel. Mais elle décrit son travail comme un référencement de plans-films du jardin sous une vision fantasmagorique. En effet les traitements colorimétriques des photos, les cadrages donnent une dimension illusionnelle et mystique des plantes présente dans ce jardin.

Cette série photographique s’abstient de représenter le nature dans ce qu'elle a de foisonnant et de sauvage. Ici, c’est l’énumération, le classement, et l’ordre qui guide l’identité créative et artistique de l’ouvrage. En effet, chacune des plantes ou objets bénéficient d'un traitement photographique particulier et de sa page. A la manière donc de l’herbier traditionnel, l’idée est ici de clarifier pour apaiser l’esprit face à cette nature abondante.

Marine Lanier fait ici perdurer des codes graphiques destinés aux ouvrages botaniques. Son travail reconsidère ainsi le ton classifié, délimité et organisé en mettant en avant l'esthétique que cette pratique peut avoir.





[3] Album Vilmorin, Salade, “Les légumes du potager”, 1850-1895

[4] Album Vilmorin, Radis noir, “Les légumes du potager”, 1850-1895

[5] Gaston-Sacaze, pasteur de la vallée d’Ossau, Souvenir des Eaux de Bonnes, Herbier contenant des plantes disposées d’après le système de Linné. Fait le 24 juin 1850

[6] 
Marine Lanier, Le jardin d'Hannibal, Poursuite, 2024. A retrouver sur https://www.poursuite-editions.org/produit/le-jardin-dhannibal/

[7] Marine Lanier, Le jardin d'Hannibal, Poursuite, 2024. A retrouver sur https://www.poursuite-editions.org/produit/le-jardin-dhannibal/



︎8︎
Cf Marine Lanier, Le jardin d'Hannibal, Poursuite, 2024.
Née en 1981 à Valence, Marine Lanier vit et travaille à Dieulefit. Après des études de géographie, lettres et cinéma, elle est diplômée de l‘École nationale supérieure de la Photographie d’Arles en 2007. En 2024-2025, elle est membre-artiste de la Casa Velasquez de Madrid. Aujourd‘hui, elle est représentée par la galerie Espace Jörg Brockmann (Suisse). Elle expose son travail en France et à l‘étranger.
A retrouver sur https://www.poursuite-editions.org/produit/le-jardin-dhannibal/.


︎9︎
Le jardin du Lautaret est situé à 2 100 mètres d'altitude. Les pelouses de prairies naturelles du jardin présentent des plantes sauvages subalpines aménagées dans les rocailles et les massifs. Leurs semences sont récoltées dans les montagnes alentour ou proviennent du réseau international d'échanges de graines entre jardins botaniques. Le jardin du Lautaret envoie chaque année 1 500 sachets de graines à travers le monde et en reçoit une centaine.
A retrouver sur https://www.jardindulautaret.com/jardin-du-lautaret/la-flore-du-jardin-du-lautaret-1056843.kjsp?RH=1194557036553987


II. De l’ordre naît la beauté


Les jardins potagers ont traditionnellement respecté le bon goût de ne pas mêler les espèces fruitières, de les organiser par rangées pour une meilleure rotation des cultures. L’aspect visuel et esthétique du potager se traduit par un bel espalier uniforme, d’harmonieuses rangées de légumes, entre lesquelles le vide s'impose face aux mauvaises herbes. Ainsi, on retrouve la logique aristocratique et religieuse où, fortement architecturé, le potager fruitier des élites respectait les canons du jardin classique à la française. Le grand siècle déverse ainsi son décor jusque dans les potagers comme le confirme ici, Saunay, jardinier de la Princesse de Condé vers 1700.





“Quand vous plantez des potagers, il ne faut point mêler les poiriers, les pommiers, les pruniers et autres ensemble, cela est vilain et sans règle, et ressemble aux jardins de paysans”
︎10︎



_Un petit cosmos_


Ce réflexe d'ordonnancement végétal dans le potager tirerait donc son origine dans l’histoire et ses styles. Le chaos, le désordre, l'amoncellement, la frivolité d’un espace ont souvent étaient associés au classe social basse et cela a mené à l'instauration de cet idéaux. De nos jours encore, ce sont des codes graphiques et visuels qui sont appliqués pour attirer le regard. Ne dit-on pas que trop d’images tue l’image ?

Durant l’Antiquité, le peuple grec avait lui-même imaginé un espace, un lieu qui refléterait cet idéal. Le cosmos, ou littéralement le monde ordonné, était un monde fini, parfait, où ce peuple projetait son besoin d’harmonie. A une échelle réduite, le potager est un petit cosmos, un échappatoire au milieu du chaos de nos vies. Ce lieu, tout comme l'univers, repose sur une logique de cycles : de la plantation à la récolte, des saisons qui se succèdent, des interactions entre les différentes formes de vie, des éléments qui se nourrissent les uns des autres. En cultivant un jardin, on orchestre un monde en miniature, on tente de recréer, à petite échelle, l'harmonie que les Grecs attribuaient au cosmos. A l’image d’un microcosme vivant, où chaque plante, chaque insecte, chaque élément joue un rôle spécifique. Mais il faut aussi rappeler, qu'au-delà de cette métaphore sensible et poétique, l’ordre du potager résulte aussi simplement d’un besoin pratique pour tout cultivateur. En effet, comment aller entretenir certaines espèces si celles-là s'éparpillent et se mélangent visuellement dans l’espace. Comme nous l’avons vu dans le Chapitre 1, la rotation des cultures, propice au bon développement des plantes nécessite à minima une structuration du terrain cultivé. Car cette structure simplifie les interventions et l’entretien pour le cultivateur.  Du paillage à la récolte, ce lieu est également un lieu de passage. Les sillons, qui donneront plus tard les allées de légumineuses, sont des trajectoires linéaires tranchées dans la terre par la charrue traînée dans le sol. Mais il est vrai qu’en cela, une amélioration visuelle de l'environnement peut être perçue. C’est en tout cas ce qu’un grand nombre de mouvements de l’histoire de l’art semblent démontrer. Comme une volonté sociétale de voir en cet ordre végétal une inspiration créative, artistique et stylistique.



_Cultiver l’ornement_




           
[8] [9]




L’Art Nouveau, mouvement reconnu du début du 20ème siècle est à mes yeux la référence qui dépeint au mieux cette veine créative puisant son inspiration dans l'ordre végétal. Ces défenseurs ont en effet tenté de matérialiser, au travers de production graphique et d'objet, une vision végétative utopique. En effet, ce mouvement est connu pour être le restant d’une volonté d'artiste s'efforçant d’importer dans les espaces de vie la représentation ordonnée et propre de ce milieu naturel. Ce mouvement s'est caractérisé par un désir de créer des objets et des espaces où la ligne organique et la fluidité des formes naturelles s'épanouissent, dans un contexte pratique et fonctionnel (mobilier, architecture, art décoratif…). Les artistes de l’Art Nouveau ont érigé le végétal presque de manière exclusive au rang des symboles d’élégance, de prestance et de raffinement. Ici, Eugène Grasset, architecte décorateur français, et chef de file, présente une collection de posters floraux sur fond d’aplas de couleur. Ces frises graphiques ont décoré des intérieurs mythiques de notre patrimoine occidental, et créent des univers esthétiques qui ont profondément marqué l’histoire des arts décoratifs. Chacune des tiges, des pétales et des feuilles, sont installées à une place distancée et architecturée par rapport aux autres. Ainsi, en interprétant la nature à travers une esthétique nette, claire et architecturée, Eugène Grasset et les artistes de l'Art Nouveau ont matérialisé cette vision idéale de la nature où la propreté devient la quête. Et en cela, ils ont contribué à entretenir les idéaux sociétaux qui perçoivent le beau et l'esthétisme comme synonyme de clarté et de lisibilité.




[10]


“Buis parfaitement taillés en cônes, herbe tondue à ras, bassins rectilignes d’eau stagnante : en sortant de la forêt ombreuse et bruissante, j’entrai soudain dans le royaume de la mort, le jardins à la française, figé et silencieux. Pourquoi marcher dans un tableau ? Les peintures ne suffisent-elles pas ?”
︎11︎



En allant encore plus loin dans cette démarche, l’art topiaire traduit également la volonté de créer un environnement de culture "clair" mais en travaillant cette fois-ci directement le végétal. Cette taille prodigieuse d'arbres et d’arbustes forme des haies, des massifs ou des sujets de formes très géométriques et symétriques. Elle trouve son origine historique dans les jardins à la française, qui ont culminé au XVIIème siècle avec la création du jardin de Versailles pour Louis XIV. Gaspard Koenig décrit sa balade équestre en questionnant directement l’utilité de ce type de nature monolithe. Car même si cette technique fait des jardins à la française des références imposantes dans le milieu horticole, comment ne pas la percevoir comme une névrose paysagère d’un autre temps ? Ici, comme dans la pâtisserie, ce qui est beau est une forme maîtrisée, docile, reprenant des courbes gainées pour pousser à son paroxysme la clarté visuelle. Mais il est vrai que l’étude de cette pratique extrême permet de questionner le rapport de l’homme à son milieu. Dans notre contexte moderne d'urgence climatique, y a-t-il encore un intérêt à porter exclusivement son attention sur l'esthétique végétale ; de quel droit pourrait-on encore s’octroyer la maîtrise totale de celui-ci ?



[11]

Historiquement, il semble donc que l'ornement se soit concentré sur le jardin d’agrément, en oubliant drastiquement le potager. Pourtant, les tuteurs, la clôture, le grillage, le muret, les pieux et les piquets servent pour l’un et l’autre, guidant d’un côté un plan de tomates et révélant de l’autre la croissance d’un ancien rosier. Mais dans le jardin d’agrément, l’esthétisme, qui occupe une place centrale, a simplement permis le développement d'objets de délimitation sous un prisme décoratif. Une dernière référence historique de ce type m'intéresse d’ailleurs tout particulièrement. Très souvent, l'outil de délimitation est absent du paysage ou en retrait de celui-ci, pour révéler la croissance du végétal et le mettre en valeur. Mais dans le cas du treillage, ces structures de tutorat sont devenues des systèmes de décoration à part entière. En effet, le treillage désigne un assemblage de tringles formant des parois ajourées destinées à supporter des plantes grimpantes ou à aménager des séparations. Mais il s’agit aussi d'un élément de décoration des jardins classiques qui permet par son échelle importante de créer des couloirs, recoins, et alcôves végétalisés où les courtisans de Versailles aimaient se rendre. En prenant une ampleur artistique et créative, il est devenu un acteur majeur du paysage, introduisant des décors baroques et créant des volumes architecturaux. Aujourd’hui encore, ce savoir-faire est pratiqué notamment par l’entreprise française Tricotel︎12︎, qui défend fièrement l'esthétique unique de ces éléments d’extérieur. Pour la première fois ou presque, l’outil de délimitation devient lui-même objet de contemplation. Surpassant presque le végétal, qui semble peu à peu devenir l’ornement relégué au second plan. Ainsi, ces productions d’un autre temps ont su proposer une esthétique qui s’articule autour de ce besoin d’ordonnancement végétal.




[8] Eugène Grasset, La Plante et ses applications ornementales, 1896. A retrouver sur https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b10546212d

[9] Eugène Grasset, La Plante et ses applications ornementales, 1896. A retrouver sur https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b10546212d

[10] Photographies personnelles, Jardins de Versailles, Novembre 2024

[11] Photographie du Vaux-hall, Bruxelles



︎10︎
Florent Quellier, Des fruits et des hommes, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2015, p.33.


︎11︎
Gaspard Koenig, Agro Philosophie, L’Observatoire, Paris, 2021, p.162.


︎12︎
Cf. société Tricotel
La société des établissements TRICOTEL fut fondée en 1848 par Monsieur “” Tricotel. A l’origine, l’entreprise fabrique et pose des clôtures en bois de châtaignier appelées treillages à la Mécanique puis se développe rapidement et s’oriente vers l’aménagement des espaces extérieurs. Dès la fin du 19ème siècle, le catalogue Tricotel comprend, outre les clôtures en tous genres, des kiosques et des chalets rustiques, des tonnelles, berceaux et perspectives, des sièges, des meubles de jardin et du treillage artistique et architectural.



III. Du muret au piquet



Le potager, tout comme le jardin d’agrément d’ailleurs, est souvent défini comme un lieu privatif et clos. Il est aussi le symbole imagé et utopique de la propriété privée, qui désigne le droit d'un individu de posséder et de disposer d'un bien comme bon lui semble. La propriété est un privilège convoité qui permet de se soustraire des contraintes et exigences collectives. Elle représente également en société l’aboutissement personnel, la réussite financière et l’accomplissement professionnel. L’aspect privatif de la parcelle du jardin potager l’inscrit donc dans un idéal de vie. Car celui-ci permettrait d’atteindre une solitude plaisante et bénéficier du ressourcement qui y règne. La parcelle délimitée, la clôture, les murets, les haies confortent ainsi le sentiment de propriété associé au jardin potager. D’autant plus qu’ils inscrivent visuellement toute l’année cette propriété dans le paysage. La clôture ou l’objet de délimitation contribuent à faire de cet endroit un espace privilégié, protégé et dissimulé des regards curieux︎13︎. A mesure que les plantes s’épanouissent, s’affirme un sentiment de propriété et de fierté absolument personnel et intime, comme le traduit cette citation de Jean-Jacques Rousseau :





“Cela vous appartient ; et lui expliquant alors ce terme d’appartenir, je lui fais sentir qu’il a mis là son temps, son travail, sa peine, sa personne enfin ; qu’il y a dans cette terre quelque chose de lui-même.”
︎14︎






_Muraille, muret, murette_




[12]


[13]


Qu’elle soit haie, palissade, ou muret, la clôture contribue à faire du jardin potager un espace idéal. Elle permet également, et avant tout, de protéger les plantations de son environnement et des animaux nuisibles. En coupant partiellement le vent, la haie et le mur créent artificiellement un site d’abri profitable aux cultures, parfois même un microclimat (accumulation de chaleur contre un mur exposé au soleil par exemple).
La clôture ︎15︎ symbolise une limite entre le sauvage et le civilisé, entre le désordre et le savoir, entre le monde extérieur et le foyer. Les enluminures de la fin du Moyen Âge représentent d’ailleurs les jardins/potagers à travers des images soignées de clôtures et notamment de plessis ︎16︎ et de plates-bandes︎17︎en damiers.







“La limite n’y circonscrit que sur un mode ambivalent. Elle mène un double jeu. Elle fait le contraire de ce qu’elle dit. Elle livre la place à l’étranger qu’elle a l’air de mettre dehors. Ou bien, quand elle marque l’arrêt, il n’est pas stable, il suit plutôt les variations des rencontres entre programmes. Les bornages sont des limites transportables et des transports de limites, des métaphores eux aussi.”
︎18︎


Michel de Certeau définit ainsi la limite par le contraire de ce à quoi elle est destinée. Selon lui, limiter revient à inviter : ne dit-on pas d’ailleurs que l’interdit attire ? Il est en effet important de préciser qu’il ne s’agit pas ici d’une clôture au sens du retranchement ; elle participe en réalité humblement et docilement à la création d’un microcosme. Ce refuge où s'érige une cloison, une muraille, un muret, une murette, une haie n’est pas en position défensive, l'ensemble des constructions ne sont pas dirigés contre autrui, mais visent à délimiter un chez soi. Elle dessine dans un univers un peu plus sauvage, peut-être plus brutal, un havre qui dénote visuellement.

En 2023, lors d’une balade en Haute-Loire, ma région natale, je rencontre des artisans muraillers. A Saint-Martin de Fugère, un village qui surplombe la vallée de la Loire, ils s'affairaient à la reconstruction d’une muraille qui longeait et délimitait la cour d’une maison. Intriguée, j’ai rapidement voulu me renseigner et ai compris que leur ambition entrepreneuriale est de sauvegarder un patrimoine en perdition, les murailles en pierres sèches. Pour eux, elles permettent de créer de nouveaux espaces, de lutter contre l’érosion et les inondations et de stabiliser l’hygrométrie du sol. Mais leur engagement en faveur de la préservation de ce patrimoine permet avant tout de redéfinir l’architecture d’un grand nombre de villages et de hameaux, redonnant ses lettres de noblesse à la délimitation dans des espaces communautaires.
Le potager résulte du même fonctionnement que nos villages et villes, car l’homme y est le personnage principal ; ce lieu comme bien d’autre objective le besoin d’organisation spatiale de l’esprit humain, tandis qu’il subjectivise la nature en l’imprégnant de ses intentions.



︎13︎
Cf. L'ermite jardinier, le potager est un lieu commun hagiographique de l'ermite adepte de l'ascétisme. L’ermite est traditionnellement associé au jardinage dans la culture occidentale. La littérature profane de la fin du Moyen Âge joue avec ce thème et notamment dans la chanson de geste le Moniage de Guillaume, le célèbre chevalier errant Guillaume d’Orange se fait un temps ermite. Il plante alors un courtil, entouré d’une bonne haie épineuse, d’un fossé et d’une palissade. A la fin de l’histoire, le héros détruit son ermitage, arrachant toutes les plantations et les remplaçant par de mauvaises herbes, ronces, et chardons. Par ce retour à l’ordre d’origine, l’auteur rappelle qu’avant de se livrer au jardinage, l’ermite avait dû défricher.



︎14︎
Jean-Jacques Rousseau, Emile ou de l’éducation, Paris, Garnier-Flammarion, 2009, p.40.


︎15︎
Clôture (définition Larousse) : ce qui enclot un espace, enceinte d’un couvent cloîtré. Action d’arrêter une chose, ou de déclarer qu’elle est terminée. Clôture du scrutin.


︎16︎
Plessis (définition Larousse) : Nom lieu fréquent qui provient du mot “plesse” qui désignait les siècles passés, une terre entourée de haies épaissies entrelaçant les branches enfoncés dans le sol afin de former une palissade.


︎17︎
Enluminure de Maître de Marguerite d’York extraite du Rustican, Bruges vers 1470,Paris, BNF, Manuscrits.


︎18︎
Michel de Certeau, L’invention du quotidien, Paris, Gallimard, 1990,p.189.



_Manière de clôturer_



Quels sont concrètement ces objets et systèmes qui permettent aujourd’hui de cultiver son potager ? De quelle manière nous permettent-ils de parvenir à cet ordonnancement végétal évoqué tout au long de ce chapitre ? En posant ces questions, on peut facilement se rendre compte que l’esprit d’humilité et de simplicité qui, bien souvent, définit cette pratique se reflète dans la matérialité de celle-ci. Seuls du grillage, des piquets, des bâtonnets et des tuteurs en bois semblent être nécessaires à cette production. On pourrait ajouter à cela des bâches pour serres pour les plus motivés, mais cependant, aucun ne semble pouvoir concilier l’aspect fonctionnel et pratique avec une dimension esthétique. Si ce n'est peut-être les nains de jardin ?
         
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Certains designers comme Thomas Guillard et Marie Baffard ︎19︎se sont justement intéressés à cette potentielle conjugaison technique et esthétique dans l’objet “outil de potager”. Ils déploient ainsi des systèmes créatifs utilisant des matériaux nobles dans l’espace et la réalité physique du potager. Leur projet, réalisé en 2021, est une surface en paille de seigle qui couvre partiellement le sol, et qui, grâce à un pré-découpage, laisserait croître la jeune pousse uniquement. Les parties de terrain recouvertes seraient donc des zones sans “mauvaises herbes”. Toutefois, bien que cette idée soit séduisante sur le plan conceptuel, elle se heurte rapidement à des contraintes liées à la viabilité et à la durabilité dans un contexte réel de jardinage. En effet, la volonté de créer un environnement de culture "clair" et parfaitement ordonné, où chaque élément aurait sa place sans interférence, se trouve mise à rude épreuve par la réalité de l'écosystème naturel. Le paillage, même bien conçu, ne peut totalement empêcher l'apparition de mauvaises herbes. Celles-ci finissent souvent par se frayer un chemin à travers la matière organique. Ne reste-il pas plus judicieux de simplement désherber à la main ? D’autant plus que cela permet de passer du temps au contact de ces plantations et de leur apporter un soin particulier. En revanche, ce projet révèle et accentue la dimension graphique et visuelle de cette culture, à travers une organisation méticuleuse de l'espace, une volonté de lisibilité et de simplicité. Il met en avant les tensions entre l’ordre souhaité et l’imprévisibilité de la nature. Il souligne, en quelque sorte, le paradoxe du jardinage moderne : comment créer un lieu de culture à la fois fonctionnel, visuellement agréable et respectueux des cycles naturels ?


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Car dans le contexte actuel d’urgence climatique, de nombreux concepteurs ne souhaitent plus composer des objets hors-sol, purement décoratifs et déconnectés des enjeux de notre époque. Pour Andrea Trimarchi et Simone Farresin, du studio Formafantasma︎20︎, à l’origine du projet “Îlot de biodiversité”, le design peut justement être à l’origine d’une impulsion nouvelle au service de l'environnement :





« Nous voulions, bien sûr, nous inscrire dans cet héritage de l’Art Nouveau, mais pas dans un simple rapport mimétique, d’admiration, envers la nature ».
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“Cohabitare” est une collection de colonnes de terre totémiques inspirées de celles de Brancusi, qui forment un refuge pour les insectes où chaque espèce possède son module adapté. Ils peuvent y nicher, mais aussi butiner et se nourrir de la flore environnante. La volonté n’est plus ici de contraindre pour esthétiser, car ces modules viennent au contraire attirer le regard sur une biodiversité libre et foisonnante. L’inscrivant dans une vision respectable par ces formes totémiques et imposantes, qui trouve leur apport esthétique dans le choix d’un matériaux nobles, des coloris contrastants et harmonieux et une fonctionnalité cohérente. Ces modules ont été produits en France par des artisans, qui les ont réalisés en céramique oxydante, ce qui leur donne ces couleurs attractives.


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Dans ce cas précis, des matières et savoir-faire nobles ont donc été mis en jeu contribuant à la qualité esthétique du rendu de ces modules. Mais il reste important de préciser que ceux-ci ont été installés au cœur des vignes champenoises de Perrier-Jouët et s'adressent donc à une clientèle haut de gamme. La simplicité de la pratique du potager questionne donc le coût de certains systèmes créatifs. Comme nous avons pu le développer dans le chapitre précédent, cultiver ses propres ressources en légumineuses suppose généralement un apport financier considérable. C’est pourquoi nous pouvons aussi nous intéresser à des projets qui démontrent qu’avec des moyens plus limités, il est possible de redéfinir visuellement ces éléments de délimitation végétale. C’est notamment l’intention de cette gaine de protection conçue par Thomas Guillard en 2021, réalisée grâce à des éclisses de noisetier qui sont récoltées lors de l’élagage des haies. La gaine permet de protéger les jeunes arbres des gros mammifères pouvant les abîmer au cours de leur croissance primaire. Ce projet reste dans la continuité économique, modeste et peu coûteuse, de la pratique initiale du potager nourricier.


                          
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Mais concevoir pour un espace paysager nécessite d'anticiper autant la fonctionnalité de l’objet que sa résonance au sein de l’écosystème naturel auquel il est destiné. Dans son projet intitulé “Tout Schuss”︎22︎, Alice Bertrand a conçu un géo textiles d'aide au processus de régénération végétal du sol dans des espaces montagneux fragilisés par les sports d’hiver et autres activités saisonnières de ces milieux. Des graines locales et des mycorhizes (champignons qui favorisent la croissance des plantes et la tenue du terrain) sont placées au préalable sous ce textile déployé. Celui çi va permettre de limiter l’encombrement du sol par diverses activités (marche, vélo etc )sans pour autant gêner complètement leurs croissances. Car les sols sont déjà soumis à des pressions diverses qui les fragilisent : les travaux pour modifier leurs tracés ou leurs dénivelés, le tassement de la neige (et donc du sol) sous l’effet des dameuses (journalier en saison) et du passage des skieurs. Hors la végétalisation actuellement réimplantée provient majoritairement de graines exogènes et de mélanges très pauvres, contenant seulement entre 4 à 12 espèces différentes contre 42 espèces au mètre carré pour une prairie de montagne. Ce projet écosystémique anticipe son inscription dans le territoire, dans les différentes temporalités (saison d’hiver, saison d’été, le temps de vie d’un géotextile), et face aux différents acteurs qui occupent le territoire. En cela cette référence aborde la visibilité de l’objet presque sous forme d’un moyen de signalétique en vue de la préservation d’une végétation menacée.




[12] Entreprise “ Pierre sèche”, Haute LoireMur de soutènement à Araules, Entreprise “Pierre séche”, Haute Loire, 24 octobre 2023.

[13] Mur de soutènement à Saint Etienne Lardeyrol, Entreprise “Pierre séche”, Haute Loire,4 septembre 2024.

[14] Surface couvrante en paille de seigle,Thomas Guillard, Projet de diplôme sous la direction de Samy Rio, 2021

[15] Cohabitare, FORMAFANTASMA,2024

[16] Gaine de protection en noisetier tressée, Thomas Guillard,Projet de diplôme sous la direction de Samy Rio, 2021

[17] Aubépine de Bouquetot, carte postale ancienne, 1907

[18] Alice Bertrand, Géotextile Tout Schuss, Projet de diplôme, 2022

[19] Alice Bertrand, Géotextile Tout Schuss, Projet de diplôme, 2022


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Thomas Guillard et Marie Baffard, Surface couvrante en paille de seigle, Projet de diplôme sous la direction de Samy Rio, 2021.


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Formafantasma est un studio de design basé sur la recherche qui étudie les forces écologiques, historiques, politiques et sociales. Qu’il s’agisse de concevoir pour un client ou de développer des projets auto-initiés, le studio applique la même attention rigoureuse au contexte, aux processus et aux détails. La nature analytique de Formafantasma se traduit par des résultats visuels, des produits et des stratégies méticuleux.


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D’après “Dans les vignes de Champagne, les designers de Formafantasma créent un sanctuaire pour la biodiversité” par Florelle Guillaume, Beaux arts magazine, publié le 22 septembre 2024


︎22︎ Alice Bertrand, Géotextile Tout Schuss, Projet de diplôme, 2022




_Conclusion_





“Le jardin est un puissant symbole du paradis perdu, l’Éden, monde plein de douceurs, ceint de hauts murs”
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La figure du jardin d'Eden, emblème par excellence des jardins potagers, symbolise le bonheur que chaque humain aspire à vivre. Cette image forte affirme la dualité entre le bien-être et l’arrangement de l'espace naturel. Car il est vrai que la symbolique paradisiaque qui lui est donnée cohabite paradoxalement avec celle de l’enceinte murée. Par cette représentation, il questionne la vision du clos que nous nous faisons couramment, car le mur, l’enceinte, la délimitation, sont en effet plus souvent symbole d'oppression que de douceur.


Dans la pratique du potager, l’ordre a pour but d’optimiser les rendements. Mais il permet également à l’individu de s’inscrire dans un environnement, une temporalité vaste et troublante. Ainsi, l’arrangement de la culture de la terre dans le potager réconcilie l’esprit avec son environnement.

Par un phénomène que nous avons qualifié “d'ordonnancement”, le potager ne se limite pas à un réflexe routinier et désintéressé, mais la rigueur qu’il instaure résulte d’un besoin psychique de fuir le chaos de l’esprit. Chaque rangée de légumes, chaque ligne de plantations est le fruit d’une réflexion et d’un plaisir pris à l’ordre. La clôture, le bardage, le muret, le tutorat, l’art topiaire sont des outils de délimitation symbolisant les limites de dimensions et d’emplacements imposés à un environnement. Ils sont acteurs du paysage tout autant que les végétaux, mais sont sensiblement absents ou en retrait de celui-ci.

Ainsi, tracer les limites de son potager permet de maîtriser, comprendre, contrôler une partie de son environnement.

À l'échelle du potager, ces approches nous amènent à questionner la place de l’objet de délimitation. Quelle forme doit-il prendre, quelle esthétique confère-t-il à ce lieu : accueillante ou close?








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Hélène Soumet, A l’abri dans le doux jardin d’Épicure, Armand Colin,2021, p.25.



Sitographie


« Surface couvrante en paille de seigle. », Thomas Guillard, 30 Juillet 2022 : https://www.instagram.com/p/CgoD96utN7H/?img_index=1 [consulté le 5 novembre 2024]


« Invasive plants », Samy Rio, 2019 : http://www.samyrio.fr/index.php/project/luma/  [consulté le 5 novembre 2024]


« La théorie et la pratique du jardinage », Antoine-Joseph, 01/10/2012: https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8626701s/f1.planchecontact   [consulté le 12 novembre 2024]


« Qu’est ce que la tragédie des biens communs », Simon Tremblay-Pepin, 8 Juillet 2013 :
https://iris-recherche.qc.ca/blogue/environnement-ressources-et-energie/quest-ce-que-la-tragedie-des-biens-communs/   [consulté le 8 novembre 2024]


« Gaine de protection en noisetier tressée», Thomas Guillarg, 26 Juillet 2022 :
https://www.instagram.com/p/CgdvXUtNniY/?img_index=1  [consulté le 9 novembre 2024]



« Le jardin de plaisir , contenant plusieurs desseins de jardinage, tant par terre en broderie, compartiments de gazon, que bosquets et autres. Avec un abrégé de l'agriculture», André Mollet, 05/05/2024 :

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bd6t5772683d# [consulté le 20 novembre 2024]


« Issue Topiary », Norbert Peeters, 16 décembre 2019 : https://tique.space/library/publications/pleasant-place-issue-6-topiary/  [consulté le 13 novembre 2024]


Article de presse



BOURGADE N., « Formafantasma crée une installation immersive pour la maison Perrier-Jouët », AD Magazine, 25/09/2024.


FLOUQUET S., « Treillageur», Le journal des arts, 24/04/2008.


JEDWAB L., « L’art du treillage, du parc de Champs sur Marne au jardin de l'hôtel de matignon», Le Monde, 17/10/20.


Podcast et émission


France Bleu, «Côté Experts : “l’art du rangement"», Mardi 31 janvier 2023, [consulté le 5 novembre 2024]

France Bleu, «Quels supports installer dans le potager pour vos légumes grimpants en Touraine ?», Samedi 1 Juin 2024,  [consulté le 7 novembre 2024]

France Culture, «Épisode 12/9 : Si Domat m’était conté : l’artificialité du jardin anglais, l’ordre naturel du jardin à la française», Jeudi 13 Mai 2021,  [consulté le 7 novembre 2024]

France Inter, «Coupe de France du potager : “une compétition organisée depuis la Haute-Loire"», Lundi 16 octobre 2023,  [consulté le 1 novembre 2024]

Bibliographie


DE CERTEAU, Michel, L’invention du quotidien, Paris, Folio, 1990

COCCIA, Emanuele, La vie des plantes, Paris, Rivage, 2016

HADJADJ, Sofiane, Un si parfait jardin, Paris, Le bec en l’air, 2007 

KOENIG Gaspard, Agro Philosophie, réconcilier nature et liberté, Paris, L’observatoire, 2024

PASCAL, Blaise, De l’esprit géométrique, à voir avec M Konstantinidis 

PEETERS, Norbert, Topiary, Numéro 6 série Pleasant place, Londres, PKB, 2024

PEREC, Georges, Penser classer, Paris, Hachette, 1985  

QUELLIER, Florent, Histoire du jardin potager, Paris, Armand Colin, 2012 

ROUSSEAU, Jean-Jacques, L’Emile ou de l’éducation, Paris, Flammarion, 2009 (extrait)

SANSOT, Pierre, Les pierres songent à nous, Paris, Fata Morgana, 1995. 

SOUMET, Hélène, A l’abri dans le doux jardins d’Epicure, Armand Colin, Paris, 2021

SENNETT Richard, Ce que sait la main, Paris, Albin Michel, 2010











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