Pascaline Soleilhac



CLOSERIE DE POTAGER

 


Ici et là, la pratique du potager s'exerce dans sa plus simple tradition. Inspiré par mon patrimoine culturel agricole et rural, je m'intéresse ici à cette culture et progressivement à la manière dont le design peut affirmer l'esthétique de ces potagers traditionnels. Ce parterre géométrique est le reflet d'une intelligence de la terre transmise et intégrée. Les rangées, les tutorats, les guides et clôtures s'imposent en chefs d'orchestre et composent ainsi ce paysage. Car l'harmonie végétale qui y règne est bien souvent une histoire de délimitation réfléchie en amont.





1/3 :  Cultiver son potager
︎ Octobre 2024  
2/3 :  Parterre géométrique
︎ Novembre 2024
3/3 : Tuteurs ornés
︎ Décembre 2024


Chapitre 1

Cultiver son potager





On aimerait qu'il pleuve. Et avant cela, on a voulu éviter le gel. Le potager paisible, chauffé par le soleil printanier, n'échappe pas à l'ardeur du travail humain. On s'affaire à la tâche, comme des fourmis rebelles qu'aucun malheur n'arrête. La terre se dérobe sous nos coups, et donne vie aussi. C'est la belle et la très sage terre, face à l'ambitieuse et hargneuse humanité. Les potagers ne vivent vraiment que s'ils sont habités, ils retournent au naturel en l'absence de leurs maîtres.


[1]

_INTRODUCTION_


                  La culture de la terre est un patrimoine commun à toutes les sociétés humaines qui se sont succédées. Je voudrais ici mettre en évidence la pratique actuelle du potager, celle que nous connaissons bien, et qui reflète l'héritage traditionnel d'une intelligence de la terre.

Individuel ou collectif, dans les villes ou les campagnes, avec ou sans produit agressif, avec ou sans conscience écologique, la vocation du potager reste la même. Lorsque l'on fait le choix, enviable ou curieux selon les avis et envies, de le cultiver, c'est pour obtenir des ressources alimentaires. Cette culture n’a d’ailleurs jamais été réservée à une seule classe sociale. Mais elle peut indiquer ce que nous sommes, dans la manière que nous avons de la pratiquer. En effet, d'un potager élaboré, linéaire, organisé à un potager libre, désorganisé, brouillon, les nuances sont vastes. Autant de variations qui ont mené aux jardins à la française, aux potagers ouvriers, aux jardins partagés dans les villes et j'en passe. Ma recherche porte toutefois sur le potager individuel et privé, traditionnellement pratiqué en milieu rural, sur une parcelle définie et proche du logis. Non pas que cette variante soit plus légitime, plus admirable que d'autres, mais simplement parce que c'est celle que je connais le mieux.
 
[2]


J'ai en effet grandi dans un milieu rural. Mon père, agriculteur dans le territoire historique du Velay en Haute-Loire, est certainement à l'origine de mon intérêt pour la culture de la terre.

J'ai toujours connu un potager chez moi. Petite, cela ne m'intéressais pas vraiment. Je ne comprenais pas toutes ces conversations enthousiastes qui le préoccupaient.  
Bien sûr, je ne me résignais pas à retourner la terre dès mon plus jeune âge, bien que cela eût sans doute été une émouvante approche personnelle. Mais je me souviens simplement devoir aider à ramasser les haricots, ce qui m'ennuyait terriblement.
Avec le temps, et en m'éloignant de ma vie à la campagne pour mes études dans de grandes villes, je redécouvre et comprend.

J’ai compris que le potager est parfois la dernière chose qu’il reste à cultiver pour un agriculteur à la retraite. J’ai compris que le potager est l’héritage d’une intelligence populaire marquée de ce milieu. Que son intérêt financier est réel et justifié. Et que le respect et l’attention qu’on lui porte remontent à des générations de cultivateurs. Ce chapitre s’intéresse donc à la pratique du potager dans une France que l’on pourrait qualifier de traditionnelle, rurale et populaire, avec des caractéristiques historiques et sociologiques identifiables.

Dans ce premier écrit, l'accent est mis sur le sens de ces potagers privatifs subsistant dans une société moderne de la vitesse et de la performance. Pourquoi cet art millénaire  reste-t-il autant pratiqué ?





[1] Potager dans le département de la Haute-Loire, Photographie personnelle, Canon EOS 700D, Août 2023

[2] Passifloria laurifolia and Hexandria monogyny, Mary Delany, 1778

I. Cultiver son potager


Pourquoi pas simplement le “jardin” ?

Du bas latin gardinium, le jardin ︎1︎ est “un lieu ordinairement clos dans lequel on cultive des légumes, des fleurs, des arbres”. 
Le potager, lui, est plus sélectif, plus élitiste. Il doit répondre à certains critères, le principal étant de produire des ressources purement alimentaires.
C’est une part du terrain destinée précisément aux légumes, tubercules et quelques fruits.
Le “potager” est donc au “jardin” ce que le spécifique est au général.
J’attache ici une attention particulière à cette distinction, car elle permet de centrer mon propos tout au long de cette étude.


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[4]
︎1︎
Cf. Pierre Sansot, Les pierres songent à nous, Fata Morgana, 1995, p. 23 : “Un jardin, quand il est entré dans notre légende personnelle ou commune, n’a pas besoin de justifier son existence par les services qu’il nous rendrait (il serait inconvenant de lui demander des comptes). Il est comme la rose, comme l’œuvre d’art, sans pourquoi. Nous n’attendons rien d’autre de lui que sa présence. Nous aimerions le délivrer d’un surcroît d’apprêts dont on l’encombre et qui nuisent à son austère beauté."


_Potager vivrier_


Je recense dans mon village en Haute-Loire une trentaine d'habitations. 13 potagers y sont cultivés. Soit presque un pour deux maisons.
Jean Viard a plus largement défini le pourcentage de jardins privés en France, démontrant ainsi l’importance de l’espace vert dans le vie d’un citoyen.




“ Près de 70% des Français ont un jardin, il est devenu une pièce de la maison, c’est le potager mais aussi le barbecue…“︎2︎




Les potagers sont des échantillons, des fragments prélevés dans le savoir-faire culturel agricole et maraîcher. L’image des mignonettes d’alcool me vient en tête. Avec son échelle réduite, la traditionnelle petite ou moyenne parcelle ne s’aventure jamais très loin du logis. Elle en est certes dépendante, mais pourtant résignée à ce que l’on puise en elle quantité de ressources et de productions. L’observer, c’est constater une relation symbiotique entre les différents légumes et plantations qui le composent selon Bernardin Gassiat




“Le parterre est pour eux comme un foyer domestique, un banquet fraternel où ils vivent de la même rosée et du même soleil dans l’union la plus cordiale et dans la plus zouave harmonie”
︎3︎



Les origines du potager se confondent avec celles de l’agriculture, responsable de la sédentarisation de l’homme. De chasseur-cueilleur à fermier, l’homme du néolithique cultive des champs, aidés par un adoucissement climatique qui fait fondre les glaciers sur certaines régions et laisse se développer des céréales sauvages. Ils créent ainsi les premières formes de potagers. Orge, blé, fèves, pois, lentilles : c'est le début de l’agriculture, qui s’est développée dans la région du croissant fertile puis partout ailleurs︎4︎.



       



[5]



Pour la première fois, l’homme agit sur son environnement en tentant de le maîtriser et de le mettre à son service. Mais une ambivalence persiste dans ce domaine. À la fois acteur et spectateur, le cultivateur ne maîtrise pas complètement le processus, il dépend d’autres facteurs que son geste. L’allégorie de Saint Fiacre︎5︎, le saint patron des jardiniers, en est un bon exemple, symbolisant le labeur autant que l’humilité pour les fidèles. Cette figure folklorique ne serait que l’ouvrier qui enjolive les plus belles œuvres de son Dieu et de la terre dans son courtil du savoir, face au néant de la nature à l’état sauvage, tenant d’une main son livre et de l’autre sa bêche.


C’est d’ailleurs à la période médiévale, et grâce aux différentes explorations dans le monde, que cette pratique s’organise, et se rapproche le plus de la forme que nous connaissons aujourd’hui. Les potagers privatifs sont donc les héritiers des jardins médiévaux, eux-mêmes inspirés des savoir-faire culturels monastiques. Ceux-ci reprennent les modèles iconographiques du jardin d’Eden : clos et protégé, ordonné et parfaitement entretenu.

Aujourd’hui encore, la pratique potagère en France est toujours fréquente et courante. Et je ne peux que le comprendre lorsque je découvre que Saint Fiacre est toujours fêté assidûment dans certaines communes françaises. Voit-on toujours dans cette figure monotone et psalmodique︎6︎un modèle ?




︎2︎
Jean Viard, « Les Français et leurs jardins », France info, émission du 20 avril 2024.

︎3︎
Bernardin Gassiat, Saint Fiacre, patron des jardiniers, Hachette livre, 1879, p. 11.


︎4︎
Cf. Mathieu Vidard, «Le Néolithique », Radio France, émission du 11/03/21: “Pendant longtemps, l'homme était dominé par la nature, jusqu'à ce qu'il se sédentarise et invente l'agriculture, il y a 12 000 ans. Après l'homme paléolithique, nomade, cueilleur et chasseur, l'homme néolithique se libère des contraintes du milieu naturel pour construire les bases de l'économie de production.”


︎5︎
Saint Fiacre est fêté le 30 août. Ce patron des jardiniers est célébré dans divers villes et villages de France, avec des animations jardinières et un fleurissement riche de couleurs, certaines fêtes de Saint Fiacre étant organisées par la Confrérie des jardiniers de Saint Fiacre.



︎6︎
Art de réciter ou de chanter (notamment des psaumes) sans inflexion de voix et su



_Une économie populaire_





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[7]


“ Tout le monde a un jardin (potager) ici. Tu imagines le prix pour tout acheter si on ne cultivait pas ? “
︎7︎





L’autosuffisance est souvent perçue comme un idéal d’indépendance, un mode de vie utopique ou exemplaire, en réponse au rythme et aux normes imposés socialement. La pratiquer c’est aussi se positionner moralement. On dit
« autarkeia » en grec ancien, ce qui est traduit en français par « autarcie ».

Aristote précise que l’humain, « animal politique », se contente aisément d’une autonomie partielle. Il a besoin de la cité pour s’épanouir. Mais s’affirmer par ses propres choix dans celle-ci lui permet de ne pas disparaître. Le potager représente l’un de ces choix. Les habitants cultivent eux-mêmes une partie de leur nourriture, réduisant ainsi leur dépendance aux supermarchés et autres sources d'alimentation commerciale. Un potager bien entretenu pourrait permettre d'économiser entre 50 et 100 euros par mois sur les dépenses en légumes, voire plus si le jardin est grand et productif.

Mais le temps consacré et destiné à la culture de ce terrain est incompatible avec le rythme actuel de nos vies. Entre la semence, l’entretien quotidien, la récolte, le tri, la conservation, quel réel intérêt de retourner vers un mode de vie presque suranné ?




“ Tout le bizarre de l’homme, et ce qu’il y a en lui de vagabond et d’égaré, sans doute pourrait-il tenir dans ces deux syllabes ; jardins“
︎8︎




Aragon dit ici et de manière plus assumée, quel est cet état de “vagabond” et d’”égaré” qu’adopte le propriétaire d’un potager lorsqu’il s’adonne à sa tâche. En effet, même si la quête financière reste la principale motivation, elle ne peut tout justifier. Mais alors quelles peuvent être les raisons de se lancer ?
Planter des haricots à Paris dans un jardin collectif n’est-il pas tout autant symbolique pour un esprit engagé que de manifester pour le climat ? Pour un grand nombre de mouvements actuels qui reviennent à la terre, c’est bien souvent l’engagement moral et le choix d’un style de vie plus « sain » et « authentique » qui sont déterminants. On pense notamment à la permaculture, à l’agriculture régénérative, au mouvement des néo-ruraux, au consommer autrement etc.

Bien qu’il soit nécessaire d’évoquer ces nouvelles pratiques, il semble que leurs motivations restent différentes de celles des potagers privatifs traditionnels ruraux et ouvriers qui en dérivent. L’engagement écologique par exemple n’est pas aussi présent. En effet, on l’exerce de manière presque traditionnelle, avec un héritage agricole certes, et une intelligence populaire marquée de la culture. C’est aussi un plaisir et un passe-temps très respecté. Comme la météo, il fait partie des sujets les plus abordés.








Portrait :︎9︎
Jeannot habite un village de Haute-Loire, Cossanges, il a perdu sa femme il y a quelque mois et est à la retraite depuis de nombreuses années.

Son potager est parfaitement entretenu, rend énormément car selon les dire “là-bas c’est de la terre blanche” (granitique). La plupart du temps, il s’affaire à conserver ses haricots en bocaux. Un travail long. Mais quel bonheur ce doit être de les manger par la suite.

Pourtant j’oublie de préciser une chose, Jeannot ne cuisine pas. Ces enfants on fait le choix, comme souvent lorsque l'âge progresse, de faire livrer les repas chez lui.

Mais pourquoi Jeannot continue-t-il ?









La tradition et le réflexe de cultiver la terre dépassent la question de la nécessité éthique de s’engager. Il s’agit d’une approche humble et sans prétention, entre le souci du porte-monnaie et la sagesse presque traditionnelle du travail de la terre en milieu rural. 



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Enquête de terrain, témoignage Haute-Loire, Avril 2024


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Louis Aragon, Le Paysan de Paris, Édition Gallimard,1972


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Portrait personnel de mon oncle, habitant de Haute-Loire.

_Pour la ligue du coin de terre_



“Mais le torrent des hommes qui se ruaient vers la proximité des usines et des manufactures ne pouvait même plus être contenu dans l’élargissement des agglomérations. On éleva des maisons en étages, superposant des couches d’humanité à des couches d'humanités, les unes au dessus des autres, mesurant l’espace qu’il fallait à chacun pour se coucher, pour manger, délimitant entre murs des droits de vivre de trois pièces, d’une pièces, des petits casiers dans lequel, moyennant finance, on avait le droit de se caser, soi et sa famille, et de vivre là toute sa vie, et de faire l’amour, avec peu à peu une autre nature, un autre sens de la liberté, un autre sens de la grandeur, un autre sens de la vie que l’ancien sens de toute ses choses”
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Jean Giono écrit en 1938 cette lettre engagée au moment où l’exode rural et l’industrialisation créent les classes ouvrières. L’écrivain provençal, conscient des changements sociétaux qui s’opèrent, exprime son inquiétude.
L’attrait de l’homme pour cette classe ouvrière, cette “prison éternelle”, le bouleverse. Cette population rurale, en quête d’un confort financier bien légitime, se coupe peu à peu “des choses naturelles” selon lui. L’architecture des logements ouvriers est devenue célèbre en étant l’une des premières formes d’optimisation abusive de l’espace. Dès lors, des voix s’élèvent pour revendiquer le droit de vivre mieux. Elles finiront par s’emparer de symboles forts devenus historiques, et notamment celui des “potagers ouvriers”.

Car il faut bien parler ici de symbole. Celui d’une lutte sociale partie d’un constat fort et sans appel : un manque qualitatif de vie et de plaisir quotidien. Au-delà du choix politique ou de la transmission générationnelle, la culture du potager rehaussera la qualité de vie. C’est pour cela qu’il demeure un idéal de vie pour une partie des populations occidentales notamment. Il est symbole de beauté et de fécondité, courtisé tant par le Roi à Versailles, que par les ouvriers dans leurs parcelles léguées par la municipalité.


L’association des “jardins familiaux” œuvre depuis 120 ans. Ces potagers ouvriers sont aménagés sur le modèle des potagers traditionnels privatifs ruraux, mais la place manque. En fait, plus les habitations sont espacées, plus les potagers et jardins se privatisent, s'éloignent les uns des autres, et réciproquement. Malgré la promiscuité, la parcelle personnelle et privative s’est maintenue face à ce qu’elle aurait pu avoir de plus collectif et partagé. Mais peut-être que la parcelle privative et isolée fait encore partie de cet idéal, ce rêve populaire autour du potager.




[3]Potager dans le département de la Haute-Loire, Photographie personnelle, Canon EOS 700D, Octobre 2024

[4]Haute-Loire, Photographie personnelle, Canon EOS 700D, Octobre 2024


[5]Saint Fiacre, patron des jardiniers, Estampe, Fabrique de Pellerin, Imprimeur libraire à Epinal, 1842

[6]Potager dans le département de la Haute-Loire, Photographie personnelle, Canon EOS 700D, Octobre 2024

[7]Potager dans le département de la Haute-Loire, Photographie personnelle, Canon EOS 700D, Octobre 2024

[8] Feuilles de poireaux,  Photographie personnelle, Canon EOS 700D, Octobre 2024

[9] Côte de bette,  Photographie personnelle, Canon EOS 700D, Octobre 2024
︎10︎
Jean Giono, Lettres aux paysans sur la pauvreté et la paix, édition Héros-limites, 2013.

II. Le souper

 

_Préparer le potage_


[10]



Le dimanche 21 avril 2023, je rencontre le jardinier de la Maison du jardinage à Paris ︎11︎. Cet échange me permet, entre autres, d’apprendre que le terme du potager provient de celui de “pitance”, lui-même tiré de “pitié”. Par pitance, on désignait la nourriture nécessaire à la subsistance quotidienne d’un individu.

Ainsi, il y a déjà dans l'étymologie du potager la nécessité d’une sensibilité aux choses simples, sans prétention.
Le potager est pratiqué avec ardeur et diligence, mobilisant l’esprit et l’attention le temps d’un instant. D’ordinaire, nous sommes habitués à convoiter le déjà fait, le déjà beau. Les plats tout préparés, les surgelés sont autant de possibilités qui pourraient définitivement couper l’envie de préparer soi-même son repas. La culture, suivie de la préparation, nécessite en plus du temps de poser un regard humble sur l'aspect naturel. Les normes industrielles ont dimensionné, esthétisé les légumes, menant la conscience commune loin de la réalité des productions naturelles. L’Association Santé Environnement France indiquait en 2013 que 30 % des enfants interrogés n’ont pas su reconnaître une courgette et un poireau ︎12︎ .

Bien sûr, nos rythmes de vie justifient pbien souvent le recours à une alimentation plus facile et rapide. Mais pour beaucoup, le potager reste une manière de se recentrer sur des choses simples et concrètes. Dans “Instructions au cuisinier Zen”, le grand penseur japonnais Dôgen voit en cette mentalité le moyen de parvenir à l’Éveil :




“C’est en travaillant de leur mains qu’ils maîtrisaient la voie”
︎13︎




Par voie, on peut comprendre qu’ils ont atteint une sagesse de l’âme et un apaisement de l’esprit. Imaginer chacune des graines plantées, produire des légumes et avoir hâte de les cuisiner est une manière d’ennoblir la vie ordinaire. Car rien n’est nouveau dans ce processus mais il nécessite du soin et de l’attention sur une longue période.
La préparation de plats populaires issus du potager familial illustre bien cette manière de voir les choses  




La potée auvergnate est faite à base de choux, de pommes de terre, de lard maigre, de jarret de porc et de saucisses. Afin de mélanger les saveurs, ils sont d'abord cuits ensemble. Puis, les choux sont braisés avec la charcuterie. Ce mets se sert arrosé de son bouillon. Celui-ci peut aussi servir à faire une soupe avec des tranches de pain rassis.




C’est le pot-au-feu ︎14︎ servi vers Pâques ou le potage d’hiver. C’est aussi la potée, qu’elle soit alsacienne, auvergnate, champenoise ou autre. Autant de termes représentatifs de la diversité gastronomique de nos territoires, révélant des plats concoctés à partir de légumes du potager. Ce que l’on souhaite, c’est cultiver la terre dans une attitude profondément sincère et respectueuse envers les produits. De les traiter sans juger de leur apparence, qu’elle soit fruste ou raffinée.



︎11︎
Enquête de terrain, 21 avril 2024, Maison du jardinage de Bercy

︎12︎
Lucie de La Héronnière, «Plus de 20% des enfants ne savent pas avec quoi est fait le poisson pané», Slate, 2013.

︎13︎
Dogen, Instruction au cuisinier Zen, Folio sagesse, 2015


︎14︎
Le mot "potager" vient également du mot "pot". En ancien français, "potage" désignait des préparations cuites dans un pot, principalement des soupes et ragoûts. Le potager est donc, étymologiquement, un jardin destiné à produire les légumes qui étaient utilisés pour ces "potages".


_De la racine à la feuille_



[11]



Depuis l’Antiquité, les paysans ont couramment été placés en bas de l'échelle sociale. Subissant encore le jugement d'autres classes sociales, les pratiques alentoures comme celle du potager ont donc pu recevoir quelques fois ce même jugement.





“La douleur de se voir refuser et nier sa capacité à nourrir les hommes, les femmes et les enfants qui cultivent la terre. Cette folie, cette guerre contre le paysan bien que maintes fois dévoilée et critiquée.”
︎15︎





Jean Giono, cité dans sa lettre aux paysans, s’attriste du peu de reconnaissance dont jouissent ces travailleurs, perçus comme trop naturels, ou pas assez intellectuels. Il assure malgré tout qu’ils sont chanceux de connaître encore la sensation du franc contact avec le monde, l’envie de le toucher et de le ressentir à mains nues.

Mais l’agriculture a évolué, et lorsque Jean Giono s’adresse à ces paysans en 1938, il le fait dans un contexte déshormais révolu. Les exploitations agricoles se sont industrialisées pour survivre et sont depuis longtemps éloignées de ce schéma traditionnel. Mais c’est à une plus petite échelle que son propos retrouve aujourd’hui tout son sens. La pratique du potager est restée préservée du progrès moderne : Celui-ci se pratique sans hâte, mais avec le temps qu’il faut. C’est avec une extrême lenteur que les miracles s’accomplissent sous les yeux des cultivateurs qui ont envie de les voir.

Certains de ces miracles sont capables de se développer sous terre, ce qui leur a valu d’être associés au Diable durant la Renaissance. Les légumes-racines sont cultivés pour leurs racines (carotte, radis, betterave…). On y ajoute les bulbes (ail, oignons…) et les tubercules (pomme de terre, topinambour …). Les légumes fruits, quant à eux, sont cultivés pour leurs fruits (tomate, poivron, aubergine, melon…). Leur saveur sucrée pourrait presque excuser l’erreur commise par Eve dans la Genèse.
Les Légumes graines nous intéressent pour leurs grains (fèves, haricots, pois), leur petitesse n’est pas à l’image du condensé de ressource nutritive qu’ils renferment.
Et enfin légumes feuilles, utilisés pour leurs feuilles (salades, épinards, bettes, cresson) semblent avoir été créés pour adoucir nos bouchées. Dogen dira à ce propos:





“Un esprit clarifié et tranquille n’est ni borgne ni aveugle, il embrasse tous les aspects de la réalité ; la feuille de légume que vous tenez dans votre main devient le corps sacré de l’ultime réalité et ce corps que vous tenez avec respect redevient simple légume”
︎16︎



[12]



[10]Soupière de service, ART DECORATIF, Faience.

[11] Album Benary, Tab XXVIII, Ernst Benary Erfurt

[12] Serpentine Galleries, Londres, 1850, Comte de Buffon

︎15︎
Jean Giono, Lettres aux paysans sur la pauvreté et la paix, Héros-limites, 2013.

︎16︎
Dogen, Instruction au cuisinier Zen, Folio sagesse, 2015



III. Planifier l’espace et le temps


_Donner le tempo_




“A la saint Didier haricots à plein panier”
“A la sainte Simone il faut avoir planté les pommes”
“Oignons à trois pelures, signe de froidure”

︎17︎





En rassemblant ces dictons, j’ai eu le sentiment de les arracher à un temps passé. Dans leur forme, j’y percois des comptines pour enfants oscillant entre naïveté et sagesse. Faciles à comprendre, clairs et entêtants, ils traduisent une réalité sur cette pratique culturelle. Le potager n'attend pas et nécessite un sacré sens de l’anticipation; c’est une pratique rigoureuse pour des esprits disciplinés.

En plus des dictons, un grand nombre de techniques et d’astuces de jardinier se transmettent. Le potager est un ersatz de nature qui est connu dans ses moindres détails. Et notamment par un savoir précis des périodes de semis et de récoltes au cours d’une année, déterminant les moments propices aux étapes de la culture. L’almanach du bon jardinier référence selon le calendrier chrétien ces périodes, en fonction des lunes notamment. Il symbolise cette intelligence paysanne et populaire empirique.

Le cultivateur, en organisant ses semis et récoltes sur des périodes, maîtrise cet environnement. Il joue un rôle prépondérant dans le rendement de cette parcelle et peut-être trouve-t-il du plaisir dans le fait de réguler cette nature et de la contraindre. C’est l’occasion pour lui d’imposer son propre rythme et ses propres choix de culture. Cela permet de reprendre le contrôle de sa vie, dans son potager, qui devient son petit royaume personnel. Il choisit et accompagne l’évolution des pousses. Les instants pour arroser, pour désherber ne dépendent que de lui. Dôgen compare ce pouvoir de décision à la bienveillance d’un père envers son enfant. Le potager est à la fois hors de notre temporalité hystérique (moment de respiration pour l’urbain épuisé) et en même temps traduit le rythme naturel des saisons. C’est le rappel pour nous du vrai temps réel, ainsi beaucoup disent y trouver du calme, de l’apaisement, un refuge temporaire “pour une âme fatiguée des luttes de la vie” (Baudelaire).



[13]

︎17︎ Enquête personnelle, Les dictons, Avril 2024

_Un refuge dans la parcelle_


Comme chez le collectionneur, une sorte d’attrait pour la possession réside dans l’acte de cultiver la terre sur une parcelle. Sylvain Tesson dit à ce sujet:




“Fleurs et légumes attendent la mort dans le pénitencier d’un potager”
︎18︎




Bien que ma vision soit infiniment plus enchantée que la sienne, Sylvain Tesson soulève une notion importante dans cette thématique, celle de l’espace clos en parlant d’un pénitencier. Mais l’image ici utilisée me semble excessive parce que le cultivateur porte une attention particulière à l’organisation dans l’espace des plantations, afin que chaque légume satisfasse ses besoins spécifiques en éléments minéraux et puise dans le sol ce qui est nécessaire à sa croissance. Si une espèce est toujours cultivée au même endroit, cela entraînera un déséquilibre minéral. Les légumes sont donc cajolés pour en tirer le maximum, avec la rotation des cultures notamment. Il s’agit en réalité d’un minimum à respecter avant de cultiver un même légume à la même place.




Ail ; 5 ans
Aubergine : 5 ans
Betterave : 3 ans
Carotte : 4 ans
Céleri-Branche : 4 ans
Concombre : 4 ans
Courgette : 3 ans
Échalote : 5 ans
Epinard : 4 ans
Haricot : 2 ans
Laitue : 2 ans
Melon : 4 ans
Navet : 4 ans
Oignon : 5 ans
Persil : 1 an
Poireau : 5 ans
Pois :4 ans
Poivron : 3 ans
Pomme de terre : 4 ans
Tomate : 2 ans
︎19︎


Le potager est en effet une parcelle éclectique et condensée de végétaux. Un mirage nourricier à l’image du jardin d'Eden. Celui-ci est d’ailleurs un lieu clos où le plaisir domine. Le rythme paisible de cette parcelle réconforte les cœurs.
Cette image biblique et historique du paradis terrestre enchante par l’abondance de ses ressources mais également et surtout par sa beauté. Elle contraste avec le reste du monde ; c’est un espace préservé et intemporel pour ainsi dire. Le potager est à l’image de l’ordre parfait au vu de l’admirable harmonie qui y règne. La beauté de cet îlot réside dans la composition créative qu’il révèle. Les variations de couleurs, de hauteur, de texture ont inspiré nombre de peintres. L’homme contemporain compose ainsi avec une beauté naturelle déjà présente, il la vivifie comme un bouquet composé, c’est une expression de soi parfois thérapeutique.



 
[14]




[13]Potager dans le département de la Haute-Loire, Photographie personnelle, Canon EOS 700D, Octobre 2024


[14]Tacuinum Sanitatis of Paris, manuel médiéval, Ibn Butlân, 1050
︎18︎
Sylvain Tesson, “Aphorismes sous la lune et autres pensées sauvages”,


︎19︎
Serge Schall, Mon grand-père jardinait comme ça, Paris, Larousse, 2024.



_CONCLUSION_

[15]


Le potager incarne la lenteur face à la rapidité caricaturale de notre société de surconsommation. Dans les villes, le besoin de renouer avec la nature pourrait expliquer cette envie de cultiver, mais il s’agissait ici de comprendre l'intérêt persistant de cultiver un potager dans des milieux ruraux. L’attrait sociétal dont il bénéficie s’explique donc par son intérêt financier non négligeable, qui se juxtapose au réflexe traditionnel du travail de la terre provenant d’un héritage agricole.
Depuis quelques décennies, cette pratique culturelle s’élargit à des dimensions plus collectives et partagées. Les jardins collectifs, les associations de cultivateurs apportent une conception différente qui peut parfois questionner l'intérêt de la parcelle privative et individuelle. La parcelle person

nelle et réservée serait-elle l’expression de l’égoïsme ? L’idée de refuge personnel deviendrait-elle caduque ?
Il s’agira de démontrer dans la suite de cet écrit le renouveau d’applications de l’espace individuel. Par quels moyens, procédés techniques et de fabrication pouvons-nous concevoir une expérience plus approfondie et justifiée de la parcelle définie ?


  [15] Tacuinum Sanitatis of Paris, manuel médiéval, Ibn Butlân, 105

Sitographie



“Consommer autrement, levier vers la neutralité carbone”, l’oeil de l’expert, Cea, article publié le 18 novembre 2022, https://www.cea.fr/presse/Pages/actualites-communiques/energies/consommer-autrement-levier-vers-la-neutralite-carbone.aspx

“Jardins ouvriers: la culture du partage”, Samedi à tout petit prix, 2016

“Le roi et le potager”, Le samedi des savoirs, BNF, conférence donnée par Alain Baraton, 2010, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k13208859


“Le sol, royaume du vivant”, Arte, Documentaire de Mark Verkerk, 2023, https://www.youtube.com/watch?v=4cr2Lbw-2QY


“Paysans de montagne, charpentiers, tavillonneurs; ils vivent au rythme de la lune”, Passe-moi les jumelles, Radio Télévision Suisse, un reportage de Ventura Samarra, 31 mai 2024, https://www.youtube.com/watch?v=ViJ1tmivulc


“Patrimoine : la mémoire des jardins ouvriers”, France 3 Haut de France, 17 Janvier 2022, https://www.youtube.com/watch?v=_li5aZSfzp8

Bibliogaphie



CUECO, Henri, Dialogue avec mon jardinier, Paris, Editions du Seuil, 2004.

DUMONT, Bertrand, Potager productif, Paris, Multimondes, 2018.

DOGEN, Instructions au cuisinier zen, Gallimard, Folio sagesses, 2013.

FOULKES, Maït, Les délices du potager, Paris, Philippe Picquier, 2014.

GIONO, Jean, Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix, Genève, Héros-Limite, 2013.

LE DANTEC, Denise et Jean-Pierre, Le Roman des jardins de France, Paris, Bartillat, 1987.

MENAPACE, Luc, Potagers, Paris, BNF éditions, 2022.

PONGE, Francis, Le parti pris des choses, Paris, Gallimard, coll. “Folioplus”, 1942.

ROUBO, Jacob, Le Menuisier des jardins, Paris, Martin Media, 2005.

SANSOT, Pierre, Les pierres songent à nous, Paris, Fata Morgana, 1995.

SCHALL, Serge, Mon grand-père jardinait comme ça, Paris, Larousse, 2024.

TESSON, Sylvain, Aphorismes sous la lune et autres pensées sauvages, Paris, Pocket, 2013.






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