Anne Le Chenadec
folklorisme*
Au fil de ce mémoire est posé un regard sur le phénomène folklorique et ses réminiscences contemporaines. Oscillant entre authenticité et facticité, poésie et trivialité, envoûtement et sarcasme, la matière folklorique se déploie, lien anonyme et mystérieux qui traverse les âges et les peuples. Progressivement nous dessinons les contours d’un projet de réactivation d’un héritage folklorique dans le monde des objets.
1/3 : Matières folkloriques
Vestiges, artéfacts et controverses
︎ Octobre 2023
2/3 : Ritournelles folkloriques
L’individu, l’objet et les auras folkloriques
︎ Novembre 2023
3/3 : Compagnons célestes
Réactiver le folklore, les épis de faîtage
︎ Décembre 2023
Article 3
Compagnons célestes
Réactiver le folklore, les épis de faîtage
Cet article explore les potentialités créatives de la réactivation du folklore dans un projet de design. Dans la continuité de l’établissement d’un répertoire de matières folkloriques et de la définition des effets et auras de ces matières, il s’agit maintenant de se projeter vers la définition d’une nouvelle matière à valeur folklorique contemporaine.
Quels seraient les paramètres d’une démarche en design, héritière de cette réflexion sur l’héritage folklorique ?

Épi fictif, Anne Le Chenadec, novembre 2023.
Introduction - du folklore au design
Couronnes élégantes ou burlesques
A la cîme des chapelles,
des manoirs,
Volumes élancés
ou bedonnants
Personnifications
ou Allégories,
Au faîte des chez-soi,
Épis de faîtages,
Colombes de terre,
Jamais envolées,
Toujours figées
En un envol simulé
Bienfaiteurs ailés,
Veillent sur le foyer
Croix des profanes,
Célestes Titres de noblesse,
Surplombent et
S'élancent sur l’azur bretonnant
Étanchent
Vents et marées
Épanchent
Démons et merveilles.

[1]
Poser un regard sur le folklore aujourd’hui engendre une démarche polyvalente. À la manière d’un chirurgien analysant minutieusement les extraits de matière qu’il collecte, tente de comprendre et de classifier, nous avons appréhendé le folklore dans sa globalité.︎2︎Nous en sommes alors parvenus à définir le folklore en tant que lien mystérieux et insaisissable entre les générations, les lieux et les êtres. Nous penchant tantôt sur les controverses qui l’accompagnent, tantôt sur son potentiel en partie oublié, nous avons déterminé une sélection de caractères folkloriques à réinvestir et à moduler qui peuvent s’avérer féconds dans la création.
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[2]
[1] Relevés d’épis de faîtage (fin XVIIIe - début XIXe) provenant de Saint-Amand-Montrond (Cher), musée Saint-Vic, D14159. Dessin Henri Rezza, 1987. Voir iconographie [4].
[2] Toits du Château de la Bourbansais, Cl. Norbert Lambart ©Région Bretagne.
Or, une fois cette analyse posée, comment concrètement réinvestir cette matière folklorique et conceptuelle ?
Il s’agit de se projeter vers la définition d’une nouvelle matière à valeur folklorique contemporaine. Les épis de faîtage, tradition architecturale méconnue et en perdition, sont le point de départ de cette réflexion. De l’identification d’une tradition à sa redéfinition dans le monde contemporain,
quels seraient les paramètres d’une démarche en design, héritière de cette réflexion sur l’héritage folklorique ?
[2]
[2] Toits du Château de la Bourbansais, Cl. Norbert Lambart ©Région Bretagne.
︎1︎Écriture personnelle inspirée des épis de faîtage et tentative de mise en tension de l’ambiguïté du folklore, entre poésie et trivialité.
︎2︎voir “Matières folkloriques” - “Ritournelles folkloriques”.
︎2︎voir “Matières folkloriques” - “Ritournelles folkloriques”.
I. Reminescence folklorique
Depuis les antéfixes romains︎3︎ jusqu'aux épis de zinc fabriqués aujourd'hui en série, on remarque l’attachement des hommes à orner les toits. En tant que pièces à valeur ornementale et symbolique au sommet des toits, les épis de faîtage convoquent différentes notions discutées au cours de notre réflexion sur le folklore.
de la terre au ciel
Architecturalement, l’épi de faîtage est un ornement de toiture essentiellement présent sur le faîte des toits à la jonction des longs pans et des croupes ou encore sur les lucarnes. Élément plus ou moins élancé, il couvre la partie supérieure du poinçon de la charpente à sa sortie du comble. Son utilité première est d’assurer l’étanchéité de la couverture en un point particulièrement délicat, il doit en outre ne pas donner prise au vent. Selon les époques et les régions, ce rôle architectural passe au second plan après l'aspect décoratif, et peut dans certains cas être complètement détourné.
[3][4]

Au-delà de leurs dimensions utilitaire et décorative, ces éléments présentent une forte dimension symbolique. L’épi de faîtage peut ainsi servir à afficher un statut social mais aussi à représenter le métier, le caractère ou une passion du propriétaire de la maison.︎4︎Cette aspiration à décorer son toit peut aussi s’interpréter de manière spirituelle : pour beaucoup de communautés, l’Homme originel doit quitter le paradis pour avoir désobéi. Dans cet état antérieur, la terre et le ciel étaient rassemblés. L’Homme n’aura de cesse que de rétablir ce lien. Dans son foyer, il va créer cet axe du monde en renforçant la notion de verticalité. L’épi de faîtage est ainsi le lien entre ciel et terre.
Aujourd’hui, ces éléments fragiles sont menacés de disparition, faute d’entretien ou par perte des savoir-faire, invisibilisés par des modes productifs industriels. De plus, ils n’ont généralement pas fait l’objet de recherches dans le cadre des études sur l'habitat traditionnel, comme si leur positionnement hors du champ de vision et leur absence apparente de fonction les reléguait à un rôle moindre. C’est ainsi qu’interroger les épis de faîtage, forme d’art populaire qui singularisait autrefois l’habitat, semble prendre tout son sens.




[5][6][7][8]
Dans la continuité de nos réflexions sur le folklore, les épis de faîtage nous sont apparus comme l’incarnation des manifestations intangibles de l’objet. La problématique centrale de ce mémoire est la question de la réception et de l’assimilation d’une forme d’héritage folklorique dans le monde contemporain. Alors, en quoi la thématique des épis de faîtage peut-elle incarner nos questionnements sur le folklore en une pratique située du design d’objet ?
Ces objets sont les signes matériels de quelque chose de vivant. Ils sont au croisement des différents auras de l’objet folklorique.︎5︎Tradition qui a traversé les âges, les épis revêtent un aura mémoriel. Ils incarnent cette volonté ancestrale humaine de distinction et d’ornementation de son habitat. Traditionnellement, les épis étaient constitués de quatre rangées d’anses, placées aux points cardinaux, comme pour signifier que le foyer est au centre du monde. Ainsi, intimement liés au territoire et aux centres potiers qui les produisaient, leur dimension symbolique et sociale leur confère un aura-communion. C’est un objet qui établit le lien entre les manufactures et les habitants de ce territoire. Enfin, leur dimension poétique et symbolique - des compagnons célestes, éléments qui relient la terre au ciel - les chargent d’un aura-fétiche, objets narratifs et protecteurs du foyer.
Ces objets sont les signes matériels de quelque chose de vivant. Ils sont au croisement des différents auras de l’objet folklorique.︎5︎Tradition qui a traversé les âges, les épis revêtent un aura mémoriel. Ils incarnent cette volonté ancestrale humaine de distinction et d’ornementation de son habitat. Traditionnellement, les épis étaient constitués de quatre rangées d’anses, placées aux points cardinaux, comme pour signifier que le foyer est au centre du monde. Ainsi, intimement liés au territoire et aux centres potiers qui les produisaient, leur dimension symbolique et sociale leur confère un aura-communion. C’est un objet qui établit le lien entre les manufactures et les habitants de ce territoire. Enfin, leur dimension poétique et symbolique - des compagnons célestes, éléments qui relient la terre au ciel - les chargent d’un aura-fétiche, objets narratifs et protecteurs du foyer.

[9]
vers un design héritier
Ainsi, nous considérons l’épi de faîtage comme un héritage folklorique, une réminiscence qui nous est parvenue à travers les âges, une riche matière dont on peut s’emparer à l’aube d’un projet de design.
Quels sont les curseurs, en tant que designer, qui peuvent nous situer vis-à-vis de cet héritage ?
Cette matière est tout d’abord visuelle. La diversité de styles d’ornementations que présentent les épis de faîtage est tout un répertoire de formes, de matières, de coloris à s’emparer en tant que designer et à réinterroger dans une pratique du dessin. Cependant, s’emparer d’une tradition en design ne peut être que visuel. Le gros de la démarche est dans le regard porté sur l’immatériel, dans la compréhension du réseau de signes lié à cette tradition.
C’est donc aussi et surtout une forme de récit poétique à aborder, une riche matière narrative dans laquelle trouver des éléments à reconvoquer dans le design, à la manière d’une impulsion créative. Il pourrait par exemple être porteur de situer sa démarche autour de la tradition orale qui accompagne les épis.︎6︎
De plus, cette thématique permet une posture d’enquête de terrain, une démarche exploratoire autour d’une matière archivée, d’acteurs, de territoires. C’est par la recherche menée conjointement à la création que s’opère un projet de design situé et sensible. Comment rendre hommage aux traditions, recevoir un héritage mais aussi comment tourner la création vers le futur ? Nous retrouvons ces différents enjeux aux fondements de la démarche de Florian Dach et Dimitri Zephir. Inscrivant leur champ de design autour de la culture et de l’identité créole, ils questionnent les processus de créolisation (même mécanisme que celui de la folklorisation), et l’aliénation qui en résulte et perdure dans les sociétés martiniquaises. Ils emploient le design comme une forme de transmission en pratiquant une démarche anthropologique. Nous retrouvons dans leur travail des éléments de réponses possibles à nos précédentes interrogations, par exemple la réactivation des savoir-faire artisanaux de l’île Martinique. La tradition du Manman dlo (déesse des eaux) a fait l’objet d’un projet ︎7︎convoquant différents matériaux à charge symbolique et historique de l’île tout en questionnant les normes esthétique de cette culture. ︎8︎ Cet exemple nous mène à nous questionner quant à l’incarnation matérielle d’un projet à héritage folklorique.
C’est donc aussi et surtout une forme de récit poétique à aborder, une riche matière narrative dans laquelle trouver des éléments à reconvoquer dans le design, à la manière d’une impulsion créative. Il pourrait par exemple être porteur de situer sa démarche autour de la tradition orale qui accompagne les épis.︎6︎
De plus, cette thématique permet une posture d’enquête de terrain, une démarche exploratoire autour d’une matière archivée, d’acteurs, de territoires. C’est par la recherche menée conjointement à la création que s’opère un projet de design situé et sensible. Comment rendre hommage aux traditions, recevoir un héritage mais aussi comment tourner la création vers le futur ? Nous retrouvons ces différents enjeux aux fondements de la démarche de Florian Dach et Dimitri Zephir. Inscrivant leur champ de design autour de la culture et de l’identité créole, ils questionnent les processus de créolisation (même mécanisme que celui de la folklorisation), et l’aliénation qui en résulte et perdure dans les sociétés martiniquaises. Ils emploient le design comme une forme de transmission en pratiquant une démarche anthropologique. Nous retrouvons dans leur travail des éléments de réponses possibles à nos précédentes interrogations, par exemple la réactivation des savoir-faire artisanaux de l’île Martinique. La tradition du Manman dlo (déesse des eaux) a fait l’objet d’un projet ︎7︎convoquant différents matériaux à charge symbolique et historique de l’île tout en questionnant les normes esthétique de cette culture. ︎8︎ Cet exemple nous mène à nous questionner quant à l’incarnation matérielle d’un projet à héritage folklorique.



[10]
[3] Planche de modèles d’épis de faîtage extraites de Ornements estampés et repoussés pour le bâtiment, Zinc, Cuivre, Tôle, Plomb, Bidel, Paris, Manuel de 1884.
[4] Épi de faîtage en forme de bouteille à quatre anses. Cl. Martine Diot, 1986, MH0322781. - Épi de faîtage en forme de bouteille à quatre anses avec boutons. Cl. Martine Diot, 1986, MH0322774. Correspondent à l’iconographie [1].
[5] Planche extraite de la revue Folklore de Champagne, n°125 “Les épis de faîtage - collections du musée de Troyes”, 1991.
[6] Épi de faîtage (Haute-Vienne), XIXe siècle, conservé à Marseille (Bouches-du-Rhône), MuCEM, D14450. Dessin Henri Rezza.
[7] Carte postale, Epi de faîtage émaillé de bleu de St-Vérain, Puisaye, épi daté de 1665.
[8] Épi de faîtage en verre observable lors du circuit "le circuit du verre", autour de Sars-Poteries (Avesnois, département du Nord, France).
[9] Planche extraite de la revue Folklore de Champagne, n°125 “Les épis de faîtage - collections du musée de Troyes”, 1991.
[10] Dach&Zephir, Manman Dlo - Éloj Kréyol - Dispositif, service à eau, Terre-cuite non émaillée, grenn job (graines), vannerie karayib, marbre, gobelet en plastique, 2018.
︎3︎Les Romains utilisaient des antéfixes, pièces de terre cuite posées au bord du toit de tuiles. Ils assurent une étanchéité et une stabilité au couvrement. Ils peuvent être ornés de visages, de têtes de bovins ou de figures géométriques.
︎4︎ Parmi les épis anthropomorphes il existe des épis cavaliers (dits “épis Frédéric” en Bretagne), toute sorte d’épis musiciens : sonneur de biniou, joueur de flûte, joueur de vielle, des épis buveurs sur tonneau, des épis évêque...
︎5︎ Définis dans “Ritournelles folkloriques”, Anne Le Chenadec, 2023.
︎6︎Par exemple, le mythe des épis siffleurs : Au même titre que la girouette, une catégorie d’épis de faîtage à boutons, appelés “épis siffleurs”, est assimilable à un indicateur météorologique. D’aucuns prétendent en effet que les cabochons percés sur le fût servaient à émettre un son variant en fonction de l’intensité et la direction du vent. Toutefois, même si dans certaines conditions exceptionnelles, ces épis de faîtage ont pu émettre un sifflement, cette fonction relève plus du mythe que de la réalité et semble s’être perpétuée à travers plusieurs siècles de tradition orale.
︎7︎https://dachzephir.com/.
︎8︎ voir COTTER, Lucy, “Le design comme forme relationnelle, l’esthétique comme agentivité : à propos de dach&zephir”, dans Field Essays: Meanderings in the field of decolonial design, édition Onomatopee, 2019.
︎4︎ Parmi les épis anthropomorphes il existe des épis cavaliers (dits “épis Frédéric” en Bretagne), toute sorte d’épis musiciens : sonneur de biniou, joueur de flûte, joueur de vielle, des épis buveurs sur tonneau, des épis évêque...
︎5︎ Définis dans “Ritournelles folkloriques”, Anne Le Chenadec, 2023.
︎6︎Par exemple, le mythe des épis siffleurs : Au même titre que la girouette, une catégorie d’épis de faîtage à boutons, appelés “épis siffleurs”, est assimilable à un indicateur météorologique. D’aucuns prétendent en effet que les cabochons percés sur le fût servaient à émettre un son variant en fonction de l’intensité et la direction du vent. Toutefois, même si dans certaines conditions exceptionnelles, ces épis de faîtage ont pu émettre un sifflement, cette fonction relève plus du mythe que de la réalité et semble s’être perpétuée à travers plusieurs siècles de tradition orale.
︎7︎https://dachzephir.com/.
︎8︎ voir COTTER, Lucy, “Le design comme forme relationnelle, l’esthétique comme agentivité : à propos de dach&zephir”, dans Field Essays: Meanderings in the field of decolonial design, édition Onomatopee, 2019.
II. Supports de folklore
S’emparer du folklore en tant que mode de production en design nous ouvre donc à des questionnements sur sa matérialité.
Existe-t-il des matériaux, des procédés folkloriques ? Comment interroger la charge de ces matériaux et traiter le processus de réalisation d’un projet à caractère folklorique ?
Manufactures faîtières
Nous pouvons distinguer deux types d’épis de faîtage qui se différencient par leur matériau et leur technique de production. La première catégorie est constituée des épis les plus anciens et “traditionnels” qui sont réalisés en terre cuite, et renvoient à une forme d’art populaire et vernaculaire. Les épis de faîtage en céramique sont en terre cuite vernissée, plus rarement en faïence émaillée.︎9︎Ces épis sont réalisés en tournage, en estampage et parfois -plus rarement- en coulage. Malgré le déclin de la production artisanale des épis de faîtage, des poteries font perdurer cet art. Nous avons rencontré Véronique Durey, potière en Bourgogne qui se base sur son expérience d’archéologue pour reproduire des épis de faîtage et des pièces médiévales. ︎10︎ La finesse de sa démarche de reconstitution et la qualité de ses pièces nous inspire et nous questionne : en tant que designer, quelle est notre place vis-à-vis de ces savoir-faire ? Véronique fait perdurer la tradition potière des épis de faîtage en étant devenue experte de sa matière par l'expérience et la passion. En tant que designer, par quel moyens pouvons-nous aborder et faire perdurer les traditions ? Pouvons-nous les réinventer, enrichis d’une démarche à la frontière de différents domaines, entre design, artisanat et ingénierie ?
[11][12]


On note que la répartition des épis de faîtage se distingue entre ceux en terre cuite et ceux en métal en fonction du titre du bâtiment orné. Le matériau revêt donc une dimension statutaire et sociale. ︎13︎ Ainsi nous pouvons introduire l’idée d’une sémiotique du matériau qui se voit chargé d’un réseau de signes et de symboliques.
Ces deux familles d’épis de faîtage forment alors un patrimoine technique, esthétique et symbolique distincts mais s’inscrivent toutes deux dans un héritage folklorique global qu’il s’agit de considérer dans un projet de design.

[13]
Champs de force
Alors, aujourd'hui, comment envisager l’héritage de ces matériaux et techniques ? La question du savoir-faire ne peut se limiter à une simple dimension technique, mais convoque des problématiques d’emploi, de mise en forme et de recontextualisation dans une historicité et une territorialité.
Revenons par exemple sur les épis de faîtage en terre cuite. La céramique n’est pas un matériau neutre : héritier de l’ancestralité de ses processus, c’est le premier art du feu, une des premières matières façonnées par l’homme qui reçoit une charge décorative. Dans “matières folkloriques”, nous relevions différents degrés de noblesse de la matière générée par le folklore. La céramique incarne parfaitement cette idée, de la précieuse porcelaine réalisée par la manufacture d’excellence jusqu’au porte-clé en faïence de coulage réalisé en série avec un décor plaqué inspiration de delft. Aujourd’hui appréhender cette matière n’est donc pas neutre ; en tant que designer nous héritons de la sémiotique liée à l’historicité de cette matière, de ses usages et -peut-être- de ses mésusages.
Alors, nous pourrions aborder la question de l’autonomie de la matière, une existence-propre à considérer en tant que créateur designer.
Tim Ingold est le penseur des champs de force des matériaux. Dans Faire︎14︎, il remet en question la conception hylémorphique de la création selon laquelle le créateur imposerait une forme issue de son esprit à la matière du monde extérieur. Or, la forme surgirait d’un dialogue entre les forces de la matière et celles du créateur. Il faut apprendre à considérer la matière comme un flux, considérer que le créateur n’est qu’une intervention à un moment donné dans le processus de génération de forme.
Au regard de nos analyses, nous pouvons alors ajouter à cette théorie l’idée d’une autonomie de la matière dans son existence symbolique et dans la sémiotique qui l’accompagnait et l'accompagne aujourd’hui. La charge folklorique du matériau céramique est à considérer dans un projet de design qui questionne les épis de faîtage. Dans ses modes de mise en forme mais aussi dans le traitement de son décor et de sa surface, c’est un remaniement de codes et de signes que le créateur compose pour faire émerger de nouvelles symboliques contemporaines, enrichissant ainsi la sémiotique du matériau. Hella Jongerius a notamment beaucoup travaillé avec le support de la céramique, en questionnant la charge culturelle qui lui est associée. Son travail sur la céramique de Delft considère justement le lien du décor du matériau à ses usages dérivés kitschisants. Souvenir Delft Blue B-Set︎15︎ questionne avec sarcasme la question de l’industrie du souvenir en miniaturisant et en accessoirisant les céramiques. Elle expérimente la question du décor à charge folkorique qu’elle remanie avec une forme d’expression contemporaine.



[14]
Un projet de design folklorismatique
Ainsi, comment investir un imaginaire folklorique dans un projet de design aujourd’hui ? Folklorismatique est une terminologie confectionnée pour suggérer la présence d’un aura folklorique. L’objet de notre projet en design serait la production d’objets folklorismatiques, nimbés d’un charme hérité du folklore.
Un premier axe de projet aborde l’image. Au cours de notre investigation sur la construction d’un folklore breton,︎16︎ nous avons collecté une matière archivée significative : des séries de cartes postales produites au début du XXè siècle, dont “La Bretagne pittoresque”︎17︎. A travers ces cartes postales nous avons perçu un phénomène amusant : davantage que ceux photographiés (la culture Bretonne), c’est le prisme du photographe (imprégné d’une culture extérieure à la Bretagne) qui émane de ces prises de vue. Nous avons vu en cela l’incarnation de toute l’ambiguïté du folklore : le déguisement et la mise en scène d’une idée.
Malgré cette dimension illusoire, nous avons repéré dans cette matière visuelle quelque chose qui va au-delà du pittoresque ; quelque chose de poétique, une lecture en filigrane. C’est notre regard sur le folklore qui nous permet de lire en ces images l'authentique et le factice qui se collisionnent et cohabitent.
Nous y avons perçu un intérêt d'abstraction. Par l’extraction d’éléments sélectionnés, cette matière devient nôtre. Il s’agit de venir souligner des thèmes créatifs que nous percevons dans ces images : les regards, les détails textiles,... qui témoignent d’une forme de beauté authentique qui transparaît de ces mises en scènes. Ainsi nous établissons un imaginaire visuel porteur d’une forme de regard lucide et contemporain sur le folklore.

[15]
Un enjeu matériel du projet pourrait alors être de réinvestir ce répertoire visuel dans une production d’objet. Comment penser le support d’un imaginaire folklorique hérité et remanié ? Une rencontre entre les épis de faîtage et ces explorations visuelles contemporaines pourrait être l’objet de notre projet de design folklorismatique.
Enfin, de nombreuses questions émergent quant au contexte de ces épis fictifs.︎18︎ Faut-il produire des épis de faîtage à poser sur des toits, suivant leur fonction première ? Peut-on opérer des déplacements de ces éléments, les faire descendre de leurs perchoirs ? Pourrait-on établir les paramètres d’une expérience plus rapprochée des épis de faîtages ? Quelle dimension revêtira un épis de faîtage intérieur ? Outre ces questionnements porteurs, les enjeux de ce projet de design folklorismatique résident aussi dans ses limites, jusqu’où pouvons-nous réinventer les épis sans rompre avec leur héritage folklorique ?
Un autre mode de projet sur les épis de faîtage pourrait être de se concentrer sur ses modes de mise en volume techniques. Imprégnés de l’historicité matérielle des épis métalliques, que voudrait dire aujourd’hui réinventer les épis de faîtage, avec des processus contemporains ? Un axe de projet serait la mise au point d’une forme de processus hybride, héritier du geste artisanal, empreint des modes de production industriel, un procédé de manufacture contemporaine. Ainsi nos compagnons célestes seraient des objets héritiers, des objets pensés, des objets ritournelles.



[16]
[11] Modèles d’épis de faîtages en grès réalisés par Véronique Durey, potière en Puisaye, Bourgogne.[12] MCollection privée, D19698. Dessin Christel Guillot, 2019.
[13] Épis de faîtage en grès émaillé, bas-Berry, fin XVIIIe - début XIXe.
[14] Hella Jongerius, Souvenir Delft Blue B-Set, Porcelaine miniature, émail, chaîne en or et fil de coton rose, décor peint à la main et transfert céramique, 2003.
[15] Collage folklorique, carte postale Collection Villard Quimper, Anne Le Chenadec, 2023.
[16] Toits du Château de la Bourbansais.
[13] Épis de faîtage en grès émaillé, bas-Berry, fin XVIIIe - début XIXe.
[14] Hella Jongerius, Souvenir Delft Blue B-Set, Porcelaine miniature, émail, chaîne en or et fil de coton rose, décor peint à la main et transfert céramique, 2003.
[15] Collage folklorique, carte postale Collection Villard Quimper, Anne Le Chenadec, 2023.
[16] Toits du Château de la Bourbansais.
︎9︎ Ces épis en terre cuite vernissée sont nombreux sur la partie littorale de l’Europe du Nord-Ouest depuis la Grande-bretagne, la Belgique, les Flandres en passant par le Beauvaisis, la Normandie, la Bretagne, la Vendée, la Saintonge. Ils sont aussi présents en Berry, Limousin, Quercy, jusqu’en Tarn-et-Garonne, mais aussi en Champagne, en Bourgogne, en Puisaye, et dans le Nivernais. Avant le XIXè siècle, il existe peu d’exemples connus dans les régions méditerranéennes et de montagnes.
︎10︎ http://www.poteriedesgrandsbois.com/.
︎11︎ L’entreprise Hériau en Bretagne est spécialisée dans la restauration de couverture. Ils possèdent notamment le savoir-faire de réalisation des épis de faîtage métalliques. https://heriaucouverture.fr/
︎12︎ Pour plus d’informations sur les matériaux et les techniques de réalisation des épis de faîtage, consulter l’ouvrage très complet Compagnons célestes de Stéphanie BARDEL et Sabrina DALIBARD.
︎13︎ Ceci s’exprime par exemple au travers du fait que les girouettes étaient réservées à certaines classes sociales. Ce privilège a été aboli à la Révolution. Autre exemple, les épis de faîtages bleus, dont l’émail est chargé au cobalt, extrêmement onéreux, reflêtaient l’opulence du bâtiment.
︎14︎ Extrait de Faire. Anthropologie, archéologie, art et architecture, traduit de l’anglais par Hervé Gosselin et Hicham-Stéphane Afeissa, Bellevaux, Éditions Dehors, 2017, p.60-61.
︎15︎ https://jongeriuslab.com/work/delft-blue-b-set.
︎16︎ voir le travail iconographique de “Matières folkloriques”, LE CHENADEC, Anne, 2023.
︎17︎ L’existence de cette série photographique suggère qu’il suffirait de mettre un pas sur les terres bretonnes pour assister à de véritables scènes de vie paysanne ancestrale, orchestrant sous nos yeux des tableaux qui semblent tout droit sortis de l’atelier d’un Vermeer breton.
︎18︎ Nom donné à des séries de visuels permettant de remanier la matière esthétique des épis de faîtages en de nouvelles formes.
︎10︎ http://www.poteriedesgrandsbois.com/.
︎11︎ L’entreprise Hériau en Bretagne est spécialisée dans la restauration de couverture. Ils possèdent notamment le savoir-faire de réalisation des épis de faîtage métalliques. https://heriaucouverture.fr/
︎12︎ Pour plus d’informations sur les matériaux et les techniques de réalisation des épis de faîtage, consulter l’ouvrage très complet Compagnons célestes de Stéphanie BARDEL et Sabrina DALIBARD.
︎13︎ Ceci s’exprime par exemple au travers du fait que les girouettes étaient réservées à certaines classes sociales. Ce privilège a été aboli à la Révolution. Autre exemple, les épis de faîtages bleus, dont l’émail est chargé au cobalt, extrêmement onéreux, reflêtaient l’opulence du bâtiment.
︎14︎ Extrait de Faire. Anthropologie, archéologie, art et architecture, traduit de l’anglais par Hervé Gosselin et Hicham-Stéphane Afeissa, Bellevaux, Éditions Dehors, 2017, p.60-61.
︎15︎ https://jongeriuslab.com/work/delft-blue-b-set.
︎16︎ voir le travail iconographique de “Matières folkloriques”, LE CHENADEC, Anne, 2023.
︎17︎ L’existence de cette série photographique suggère qu’il suffirait de mettre un pas sur les terres bretonnes pour assister à de véritables scènes de vie paysanne ancestrale, orchestrant sous nos yeux des tableaux qui semblent tout droit sortis de l’atelier d’un Vermeer breton.
︎18︎ Nom donné à des séries de visuels permettant de remanier la matière esthétique des épis de faîtages en de nouvelles formes.
Conclusion : folklorisme*
Pour conclure, nous avons dans ce troisième et dernier article du mémoire folklorisme* exploré les potentialités créatives de l’incarnation d’un héritage folklorique dans le monde de la création. Les épis de faîtage, tradition et patrimoine folklorique, sont le point de départ d’un projet de design hériter et folklorismatique.
Nous avons ainsi questionné la manière dont les épis de faîtage revêtent les différents auras que nous avons défini dans “ritournelles folkloriques” et présentent un potentiel poétique à remanier.
Enfin, la question de la matérialité et de la technicité du folklore s’est posée, et nous avons alors interrogé une forme de sémiotique du matériau en considérant son autonomie, tant dans ses propriétés physiques que dans sa symbolique immatérielle. En tant que créateurs, le dialogue avec la matière (tangible et intangible) doit s’effectuer dans une conscience de ces forces et de ces signes.
Au cours de cette étude Folklorisme, nous avons donc choisi d’envisager le folklore en tant que phénomène, interrogeant ses origines et ses effets. Nous nous sommes plongés dans différents aspects controversé dudit folklore, avons rencontré de nombreuses matières, nous sommes émus ou avons émis des réserves sur les différentes thématiques inhérentes au sujet. Cette enquête nous a alors permis de développer un regard et une sensibilité sur ce phénomène et ses incarnations, nous menant à un projet de réactivation d’une poésie folklorique.
Bibliographie
︎Articles
DIOT, Martine, “La couleur des épis de faîtage en terre cuite”, Revue scientifique et technique des monuments historiques, n°15, décembre 1996.
OBEREINER, J.L. “Épis de faîtage en Quercy : technique et symbolisme” dans Quercy Recherche, n°35-36, juillet-octobre 1980.
RAMÉE, A. “Notes sur quelques épis en terre cuite des XIIIè et XIVè siècles” dans Bulletin monumental, 1853, p.480 à 467.
SIRODOT, H. “Tuiles faîtières ornées de crête et épis en terre cuite vernissée” dans Revue générale de l’architecture et des travaux publics, 1855, p.7 à 9.
VERHAEGHE, “Quelques épis de faîtage produits par les potiers flamands XIII-XVs” dans Terres cuites architecturales au Moyen-Âge, Arras, 1986, p. 108 à 156.
︎Ouvrages
BARDEL Stéphanie, DALIBARD, Sabrina, Compagnons célestes, Éditions lieux dits, Lyon, 2010.
DUCHEIN, Paul, De la terre au ciel, les épis de faîtage en France méridionale, Massin éditeur, 2003.
GUILLOT, Christel, Épis de faîtage en céramique vol. I - du XIIIe siècle au XIXè siècle, Centre de Recherches sur les Monuments Historiques, Direction du Patrimoine, Jourdan, Paris, 1998.
GUILLOT, Christel, Épis de faîtage en plomb vol. I - du XVe siècle au XVIIIe siècle, Centre de Recherches sur les Monuments Historiques, Direction du Patrimoine, Jourdan, Paris, 1998.
HUMBERT DENOÊL, Raymond, Le symbolisme dans l’art populaire, Massin éditeur, Paris, 2003.
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VIOLLET-LE-DUC, Eugène, Dictionnaire raisonné de l’Architecture Française du XIe siècle au XVIe siècle, Paris, 1861.
︎Expositions et catalogues
Compagnons célestes - épis de faîtage, girouettes, ornements de toiture, du 10 avril 2010 au 03 juillet 2011, éco-musée de la Bintinais, Rennes.
Contact ︎
︎ anne.lechenadec@orange.fr
︎@annelechenadec
Le projet de diplôme ︎
Compagnons célestes
Une collection d’ornements paysagersCompagnons célestes questionne la tradition architecturale méconnue et en perdition des épis de faîtage, ornements de toiture. Il s’agit de proposer une collection qui remanie les codes symboliques et esthétiques de cette tradition afin de réactiver une forme de poésie du folklore. Les Compagnons célestes interrogent alors la création de nouveaux imaginaires folkloriques contemporains.

