Anne Le Chenadec
folklorisme*
Au fil de ce mémoire est posé un regard sur le phénomène folklorique et ses réminiscences contemporaines. Oscillant entre authenticité et facticité, poésie et trivialité, envoûtement et sarcasme, la matière folklorique se déploie, lien anonyme et mystérieux qui traverse les âges et les peuples. Progressivement nous dessinons les contours d’un projet de réactivation d’un héritage folklorique dans le monde des objets.
1/3 : Matières folkloriques
Vestiges, artéfacts et controverses
︎ Octobre 2023
2/3 : Ritournelles folkloriques
L’individu, l’objet et les auras folkloriques
︎ Novembre 2023
3/3 : Compagnons célestes
Réactiver le folklore, les épis de faîtage
︎ Décembre 2023
Article 1
Matières folkloriques
Vestiges, artéfacts et controverses
Dans cet article nous nous intéressons aux différentes formes que prend ou que produit le folklore en faisant état d’un répertoire de différentes manifestations folkloriques. Nous considérons alors avant tout le folklore en tant que dynamique à l’origine d’un riche corpus matériel et idéologique, éventail de contradictions et ambivalences.
De quelle manière le folklore se révèle être un biais créatif et réflectif prolifique ?

Épi de faîtage en terre, manufacture Henriot-Quimper, vers 1915.
Tabatière lenticulaire, Nantes, 1845, Musée de Bretagne, N°inv. 2009.0002.1.
Pot à lait, Morlaix, fin XIXè siècle, archives Musée de Bretagne.
Porte-cuillère circulaire en if et hêtre, Morlaix, fin XIXè siècle.
Introduction - ambiguïtés lexicales
"C’est folklorique !"
Notion globale et vaporeuse, le folklore ou le folklorique désigne dans l’imaginaire collectif le caractère pittoresque et dépourvu de sérieux de quelque chose, avec une connotation péjorative sous-jacente. Folklore, folklorique, folklorisme, folkloristique, folklorisation -... tout autant de dérives terminologiques qui contribuent à faire du folklore un concept imprécis et nébuleux.︎1︎Ces ambiguités lexicales suggèrent une forme de liberté dans l’usage de ce vocabulaire et donc une marge d’interprétation à investir autour de ce concept. L’usage de folklore convoque une constellation de formes, d’imageries, de matières, de gestes empreints d’une certaine aura.
Comment rendre compte des différentes matières folkloriques ?
Où les trouvions-nous autrefois ? Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?
Dans un prisme créatif, nous nous intéressons aux différentes formes que prend ou que produit ce que l’on considère comme le folklore en faisant état d’un répertoire de différentes manifestations folkloriques. Nous considérons alors avant tout le folklore en tant que dynamique à l’origine d’un riche corpus matériel et idéologique, éventail de contradictions et ambivalences qui nous guident pour enfin distinguer de quelle manière le folklore se révèle être un biais créatif et réflectif fécond.Où les trouvions-nous autrefois ? Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?
Quelles sont les incarnations tangibles ou intangibles du folklore ?
Quelles sont les dynamiques qui président à l’avènement d’une
manifestation folklorique ?
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Quelles sont les dynamiques qui président à l’avènement d’une
manifestation folklorique ?

Cuillères de mariages, vers 1870, archives du Musée de Bretagne.
︎1︎ « L’objet folklorique existe-t-il en tant que tel ? Chercher dans une base de données muséale le mot “folklore” ne produit que quelques réponses disparates. » CALAFAT, Marie-Charlotte, “ Portrait du folkloriste en artiste” dans Folklore, artistes et folkloristes, une histoire croisée, (sous la dir.) GALLAIS, Jean-Marie, CALAFAT, Marie-Charlotte, éditions La Découverte, Paris, 2020.
I. Survivances archaïques
Aborder les premières manifestations folkloriques, c’est avant tout avoir conscience qu’elles sont indissociables d’un certain regard porté sur le passé et la tradition. Regroupées ici en expressions folkloriques, elles correspondent à l’idée originelle que l’on se fait du folklore et qui laisse sa trace dans l’étymologie même du mot : folklore︎2︎, issu de l’anglais folk (le peuple) et lore (le savoir, la connaissance, la science) signifie littéralement “le savoir du peuple”. Le terme apparaît en 1846, introduit par William Thoms pour remplacer l’expression “popular antiquities”. Survivances archaïques est une expression ici employée pour évoquer la réminiscence de quelque chose antérieur aux époques classiques.
Expression folklorique n°1 _ le vivant
En faisant référence au “savoir du peuple”, le terme folklore désigne l’ensemble des monuments populaires que sont les contes, les croyances, les us et les coutumes d’un groupe humain. Le folklore est donc tout d’abord immatériel et se manifeste au travers des activités d’un peuple en dehors du travail : divertissements, vie communautaire, spirituelle et religieuse. En évoluant, le folklore s’est révélé être appréhendable à diverses échelles, du régional au national et peut-être même jusqu’au mondial.︎3︎Or, à son apparition, le folklore est surtout assimilé à des cultures minorantes.︎4︎ La Bretagne peut ici servir d’étude de cas. Souvent considérée comme “terre de folklore”, elle est longtemps restée à l’écart, voire en retard sur la modernité, “isolée” du monde car à l'extrême occident français. Région pauvre et agricole, on y perçoit parfois une culture frustre et arriérée. Intensifiées par le contraste avec les modes de vie citadins, les coutumes et croyances paysannes bretonnes apparaissent comme une pure manifestation du savoir du peuple. Ces expressions folkloriques issues du vivant sont particulièrement uniques en Bretagne en raison notamment du puissant lien à l’environnement. Les paysages spécifiques de la région deviennent support de narration au travers de croyances, de contes et de légendes.

[1]
Expression folklorique n°2 _ les vestiges
Au-delà de son caractère majoritairement oral et transgénérationnel détaillé en première sous-partie, le folklore s’appréhende aussi de manière tangible. Conséquence d’une nostalgie qui se développe à l’égard de ces modes de vie antérieurs à la modernité et qui tendent à disparaître, la définition du folklore s’élargit. En cela nous distinguons une deuxième nature d’expression folklorique : elle est constituée d’une nouvelle matière, les “vestiges”. C’est ce qui reste. Le vestige est une marque, une trace laissée par quelque chose qui a été détruit. Le folklore englobe alors l’ensemble des manifestations de vie du peuple, dans sa dimension quotidienne, et professionnelle également. Les pratiques manuelles, les métiers, les objets techniques qui rythment le quotidien depuis des siècles et qui tendent à disparaître constituent par eux-même une matière folklorique dense et variée propre aux territoires. On parle ainsi de “génie du peuple”.︎5︎ En Bretagne, la prédominance du mode de vie paysan antérieur à l’industrialisation a généré une richesse des objets et des manières paysannes qui alimente un folklore breton.

[2]


[3][4]
Au travers de ces deux expressions folkloriques que sont le vivant et les vestiges, nous avons défini le folklore en tant qu’objet d’étude, tel un corpus de manifestations du vivant, matérielles et immatérielles, fruits d’une certaine spontanéité.
Mais alors, si l’intérêt porté à ces manifestations découle d’une certaine posture, d’un regard orienté︎6︎, cette spontanéité n’est-elle pas questionnable ?

[5][6]

[1] Série de cartes postales “Monuments Mégalithiques de Bretagne”, vers 1900, bibliothèque Forney.
[2] Ensemble d’épis de faîtage collectés dans Trésors Bretons par Véronique Le Bagousse (2020) et dans les archives du Musée de Bretagne et du MuCEM, XIXe siècle.
[3] Ensemble de coiffes collectées dans les archives du Musée de Bretagne, XXe siècle.
[4] Ensemble de pots à lait collectés dans les archives du Musée de Bretagne et du MuCEM, XIXe siècle.
[5] Ensemble de fuseaux à broder collectés dans les archives du Musée de Bretagne, XIXe siècle.
[6] Carte postale issue de la série “Coiffes de Bretagne” vers 1900, bibliothèque Forney.
[7] Ensemble de pots à laits et chevrettes collectés dans les archives du Musée de Bretagne et du MuCEM, XIXe siècle.
︎2︎https://www.cnrtl.fr/definition/folklore.
︎3︎ GALLAIS, Jean-Marie, “Vers un folklore planétaire ?”, dans Folklore, artistes et folkloristes, une histoire croisée, (sous la dir.) GALLAIS, Jean-Marie, CALAFAT, Marie-Charlotte, éditions La Découverte, Paris, 2020.
︎4︎ Par culture minorante, on entend un mode d’existence, souvent lié à la vie paysanne, dont le style de vie et de pensée se différencie de la culture dominante, perçu comme le reflet d’un passé profond qui aurait survécu aux temps modernes et à l’industrialisation.
︎5︎Voir le concept de génie du peuple ou esprit du peuple (d’origine allemande volksgeist), fondement idéologique des mouvements nationalistes.
︎6︎L’expression survivances archaïques, (Intitulé donné à une sous-partie de l’exposition “Folklore” présentée au Centre Pompidou-Metz du 21 mars au 21 septembre 2020, puis au Mucem, à Marseille, du 20 octobre 2020 au 22 février 2020) sous-entend la nature populaire, rurale voire triviale assimilée aux premières manifestations folkloriques induise par ce regard orienté.
︎3︎ GALLAIS, Jean-Marie, “Vers un folklore planétaire ?”, dans Folklore, artistes et folkloristes, une histoire croisée, (sous la dir.) GALLAIS, Jean-Marie, CALAFAT, Marie-Charlotte, éditions La Découverte, Paris, 2020.
︎4︎ Par culture minorante, on entend un mode d’existence, souvent lié à la vie paysanne, dont le style de vie et de pensée se différencie de la culture dominante, perçu comme le reflet d’un passé profond qui aurait survécu aux temps modernes et à l’industrialisation.
︎5︎Voir le concept de génie du peuple ou esprit du peuple (d’origine allemande volksgeist), fondement idéologique des mouvements nationalistes.
︎6︎L’expression survivances archaïques, (Intitulé donné à une sous-partie de l’exposition “Folklore” présentée au Centre Pompidou-Metz du 21 mars au 21 septembre 2020, puis au Mucem, à Marseille, du 20 octobre 2020 au 22 février 2020) sous-entend la nature populaire, rurale voire triviale assimilée aux premières manifestations folkloriques induise par ce regard orienté.
II. Survivances folkloriques
L’emploi de l’expression survivances archaïques en première partie n’est donc pas neutre : il souligne le caractère fantasmagorique︎7︎de ce regard porté sur les expressions folkloriques. Cette dimension interprétative voire illusoire se ressent dans l’étymologie même du mot folklore qui est chargée d’ambivalence : en anglais, folk ne désigne pas simplement le peuple, mais plutôt le bas-peuple, voire même le peuple trivial issu de la campagne. Parallèlement, lore signifie le savoir, mais plutôt un savoir appliqué, un savoir construit autour d’un univers ou d’un domaine en particulier, dans le réel ou dans la fiction.︎8︎ Les survivances archaïques ne suffisent donc pas à appréhender pleinement le folklore. Elles sont la résultante d’un positionnement qui produit en cela les survivances folkloriques, selon une méthode qui permet de faire survivre ce que l’on perçoit d’authentique︎9︎ dans les expressions folkloriques, par le biais de restitutions folkloriques.
Restitution folklorique n°1 _ la collecte sensible
Ceux qui étudient ce savoir du peuple sont les folkloristes. Des demi-savants︎10︎ qui parcourent les campagnes et se mettent à collecter les signes tangibles et immatériels d’une culture. Leur démarche est la collecte, leurs outils sont l’archivage, le dessin, la photographie, l’écriture, la description, la poésie… D’un objet d’étude, le folklore devient donc une œuvre, une “science” qui observe, répertorie, classifie les signes d’une culture perçus comme la pure manifestation de la tradition. Arnold Van Gennep est, en France, celui qui aura le plus rigoureusement essayé de poser les fondements d’une discipline du folklore.︎11︎ Malgré cela, d’une collecte à l’intention scientifique, la disparité des postures et des méthodes des folkloristes apparente cette “science” davantage à une démarche empirique et à de l'amateurisme.︎12︎


[8][9][10]
« Si les folkloristes favorisent l’utilisation de la forme écrite comme mémoire, leur démarche traduit essentiellement une passion, une volonté d’exalter et de réhabiliter dans l’imaginaire et la création le populaire, la ruralité, les langues, les coutumes et les croyances qu’ils qualifient d’archaïques. »︎13︎
L'œuvre du folkloriste glisse donc progressivement vers la romantisation du caractère authentique de son sujet d’étude. Malgré cela, son travail constitue une ressource précieuse d’un point de vue sociologique et artistique, donnant hier et aujourd’hui libre court à des démarches créatives questionnant le peuple (son savoir et son génie) en tant que source inépuisable d’inspiration. Alors, peut-être pouvons-nous percevoir en la figure du folkloriste un modèle créatif affranchi, incarné par l’effervescence de sa démarche à mi-chemin entre ethnologie et création. Sa posture d’enquête, son souci d’immersion dans les environnements humains et matériels étudiés, ses supports de collecte et de restitution constituent des outils à potentiellement réinvestir dans une démarche de design. Le designer peut-il se réclamer du folkloriste ? Que pourrait être un designer folkloriste aujourd’hui ?

[11]
Restitution folklorique n°2 _ la reconstitution
Cette riche matière élaborée par les folkloristes se voit réinvestie dans un projet de préservation et de transmission. Cette volonté est à l’origine des différentes institutions culturelles dont le musée d’ethnographie par Georges-Henri Rivière est la référence première.︎14︎ C’est le début d’une nouvelle ère muséographique qui cherche à retranscrire le caractère vivant des expressions folkloriques. En mettant en scène le corpus des folkloristes, l’intention est de proposer une véritable expérience du folklore qui se déploie dans l’espace scénographique.
Or, l’expérience muséale du folklore a ses limites, et l’on peut se questionner quant à la dénaturation des éléments présentés : qu’est ce qu’un costume bigouden sans la danseuse qui le porte ? Que sont les poèmes et chants s’ils ne sont pas récités par la voix du barde accompagné de son instrument lors d’une veillée ? Les limites de la reconstitution résident justement dans la dénaturation totale du caractère vivant du folklore. Ces objets au caractère mystique sont tout à coup figés, inaccessibles derrière des vitrines, épinglés au mur et nimbés d’un éclairage théâtral. Une problématique essentielle liée au folklore est donc la question de sa restitution : y a-t-il une manière authentique ou privilégiée d'appréhender les matières folkloriques ?

[12]
Le folklore apparaît alors suivant une volonté de qualifier ce qui n’est pas légitimé par une culture dite savante. ︎15︎ Il suit une dynamique d’interprétation, d’orientation et même d’usage des expressions folkloriques collectées, par des biais de design graphique et scénographique. Ces restitutions folkloriques initient une démarche volontaire et/ou involontaire d’assimilation d’un ensemble de signes à des territoires dans l’imaginaire, fondement de la création des identités territoriales.
« Au cœur de la société, ils [les folkloristes] ont redécouvert, modelé, occulté, falsifié le passé comme le présent, participant ainsi, avec leur subjectivité propre, à l’élaboration de fictions. »︎16︎
Par la confection d’imaginaires, et en investissant cette vision orientée de la tradition, les expressions folkloriques (qui revêtent une dimension spontanée) mises en scène par les restitutions folkloriques laissent place aux matières folklorisées (qui ont rompu avec toute spontanéité).


[13][14]
[8] Exemplaire de l'appareil à cartographier inventé par Paul Fortier-Beaulieu et envoyé à Arnold Van Gennep en mars 1938, position ouverte. Musée d'ethnographie de Neuchâtel.[9] Carte des types de construction des tas de gerbes lors des moissons. Fond de carte imprimé en deux moitiés, symboles rajoutés à la main, par Marcel Maget [1937]. Échelle : 1:1 000 000. Archives nationales.
[10] Le rouleau à battre dans la seconde moitié du XIX° siècle. Fond de carte imprimé en deux moitiés, hachures rajoutées au crayon de couleur, par Charles Parain [1937],. Échelle : 1:1 000 000. Archives nationales.
[11] Ensemble de couvertures d’ouvrages folkloriques collectés sur des sites de seconde main.
[12] Du berceau à la tombe, vitrine de la galerie culturelle du Musée National des Arts et Traditions Populaires, 1975. Matériaux divers, 310 x 650 x 160 cm. Marseille, MuCEM. Photo Aurélien Mole.
[13] Photo de la coiffe en Raie du pays de Baud, vers 1900, archives du MuCEM.
[14] Cuillère de mariage, vers 1870, archives du Musée de Bretagne
︎7︎ fantasmagorique : ce qui est provoqué par une illusion, créée par des effets spéciaux ou une production de l’esprit.
︎8︎ https://www.etymonline.com/word/lore -https://www.etymonline.com/word/folk#etymonline_v_11740
︎9︎ Sous le sens authentique : dont l’origine est certifiée, ne fait pas de doutes / non altéré, pur. Aborder la notion d’authenticité à propos du folklore est révélateur de l’ambivalence de la discipline puisqu’il est difficile voire impossible de certifier les origines de tel ou tel élément, étant des matières vivantes et évolutives.
︎10︎ VAN GENNEP, Arnold, Les Demi-Savants, Paris, Le Mercure de France, 1911.
︎11︎ « Quiconque veut s’intéresser au folklore doit donc abandonner d’abord l’attitude historique pour adopter l’attitude des zoologistes et des botanistes, (...) remplacer la méthode historique pour la méthode biologique. (...) Les meilleurs folkloristes du siècle dernier ont été des naturalistes, des géologues, des biologistes, des peintres, des artistes en général, ou du moins des savants ayant possédé le don d'observation directe autant que le don qui caractérise l’érudit. »
VAN GENNEP, Arnold, Le Folklore. Croyances et coutumes populaires françaises, Paris, Librairie Stock, 1924, p.33 et 34.
︎12︎ Le Dictionnaire biographique international des folkloristes, voyageurs et géographes de Henry Carnoy illustre cet amateurisme : l’ouvrage est une compilation de souscripteurs ayant payé pour y figurer.
︎13︎ CALAFAT, Marie-Charlotte, “ Portrait du folkloriste en artiste” dans Folklore, artistes et folkloristes, une histoire croisée, (sous la dir.) GALLAIS, Jean-Marie, CALAFAT, Marie-Charlotte, éditions La Découverte, Paris, 2020.
︎14︎ Le musée d’Ethnographie du Trocadéro (1878-1937) cède ses collections au Musée national des Arts et Traditions populaires (MNATP), créé en 1937 et qui ferme ses portes en 2005 dont les collections constituent le fond majeur du Musée des civilisation de l’Europe et de la Méditérranée (MuCEM), ouvert le 7 juin 2013 à Marseille.
︎15︎ Selon Pierre Saintyves, Manuel de folklore, Paris, librairie Emile Nourry, 1936, p.140.
︎16︎ CALAFAT, Marie-Charlotte, “ Portrait du folkloriste en artiste” dans Folklore, artistes et folkloristes, une histoire croisée, (sous la dir.) GALLAIS, Jean-Marie, CALAFAT, Marie-Charlotte, éditions La Découverte, Paris, 2020.
︎8︎ https://www.etymonline.com/word/lore -https://www.etymonline.com/word/folk#etymonline_v_11740
︎9︎ Sous le sens authentique : dont l’origine est certifiée, ne fait pas de doutes / non altéré, pur. Aborder la notion d’authenticité à propos du folklore est révélateur de l’ambivalence de la discipline puisqu’il est difficile voire impossible de certifier les origines de tel ou tel élément, étant des matières vivantes et évolutives.
︎10︎ VAN GENNEP, Arnold, Les Demi-Savants, Paris, Le Mercure de France, 1911.
︎11︎ « Quiconque veut s’intéresser au folklore doit donc abandonner d’abord l’attitude historique pour adopter l’attitude des zoologistes et des botanistes, (...) remplacer la méthode historique pour la méthode biologique. (...) Les meilleurs folkloristes du siècle dernier ont été des naturalistes, des géologues, des biologistes, des peintres, des artistes en général, ou du moins des savants ayant possédé le don d'observation directe autant que le don qui caractérise l’érudit. »
VAN GENNEP, Arnold, Le Folklore. Croyances et coutumes populaires françaises, Paris, Librairie Stock, 1924, p.33 et 34.
︎12︎ Le Dictionnaire biographique international des folkloristes, voyageurs et géographes de Henry Carnoy illustre cet amateurisme : l’ouvrage est une compilation de souscripteurs ayant payé pour y figurer.
︎13︎ CALAFAT, Marie-Charlotte, “ Portrait du folkloriste en artiste” dans Folklore, artistes et folkloristes, une histoire croisée, (sous la dir.) GALLAIS, Jean-Marie, CALAFAT, Marie-Charlotte, éditions La Découverte, Paris, 2020.
︎14︎ Le musée d’Ethnographie du Trocadéro (1878-1937) cède ses collections au Musée national des Arts et Traditions populaires (MNATP), créé en 1937 et qui ferme ses portes en 2005 dont les collections constituent le fond majeur du Musée des civilisation de l’Europe et de la Méditérranée (MuCEM), ouvert le 7 juin 2013 à Marseille.
︎15︎ Selon Pierre Saintyves, Manuel de folklore, Paris, librairie Emile Nourry, 1936, p.140.
︎16︎ CALAFAT, Marie-Charlotte, “ Portrait du folkloriste en artiste” dans Folklore, artistes et folkloristes, une histoire croisée, (sous la dir.) GALLAIS, Jean-Marie, CALAFAT, Marie-Charlotte, éditions La Découverte, Paris, 2020.
III. Mascarades folkloriques
Les matières folklorisées découlent donc directement d’un processus. Nous pouvons ainsi distinguer le folklore en tant que mise en scène des traditions d’un groupe culturel de la folklorisation, qui peut être définie comme un processus de sélection des particularités culturelles considérées comme les plus authentiques. La folklorisation permet non plus de distinguer des signes culturels mais une véritable mise en image de l’idée de la tradition, du patrimoine.
Matière folklorisée n°1 _ les artefacts
Cette conversion intellectuelle et esthétique qui accorde de la valeur au folklore permet de créer ou d’accentuer des sentiments d’appartenance et de fierté des habitants des terres de folklore. La folklorisation se révèle alors en tant que moyen créateur d’imageries par un mouvement venu de l’intérieur, un courant régionaliste. Devenu outil d’affirmation identitaire, le folklore se déploie tel un langage de signes, de références, de fictions liés aux valeurs patrimoniales, traditionnelles, mémorielles… Ce langage folklorique est véhiculé par ce que nous nommons des artefacts. Ce choix lexical fait référence à la nature artificielle des produits du folklore, créés de toute pièce. Ces véhicules du langage folklorique revêtent de multiples formes : volumiques, iconographiques, éditoriales, graphiques… mobilisant manufactures et industries. La folklorisation provoque l’exacerbation d’un caractère pittoresque du folklore, hérité du regard sentimentaliste et romantique des folkloristes. Le vaste imaginaire folklorisé breton en est un bon exemple, les faïences de Quimper constituant un élément prépondérant du folklore breton par leurs décors caractéristiques : scènes bucoliques, de vie quotidienne, de fêtes, de paysages, de villages, de personnages… Or, ces productions manufacturières emblématiques se retrouvent au cœur de polémiques du fait qu’elles constituent un support de messages et qu’elles bénéficient d’une grande diffusion. Les artefacts sont alors facilement malléables, récupérables à des fins idéologiques : politiques, historiques ou publicitaires.︎17︎ En cela, ces objets folkloriques ne sont pas neutres et participent à la création et à la diffusion d’illusions et de mascarades.


[15][16]

[17]
Matière folklorisée n°2 _ les biniouseries
Bien que la dynamique de folklorisation émane de l’intérieur, c’est à cause d’une pression externe que le phénomène s’amplifie jusqu’à la dérive, produisant notre dernière matière folklorique que nous nommons les biniouseries. Les biniouseries︎18︎ désignent des ersatz︎19︎ de folklore, des produits trompeurs, pâles reproductions de l’objet traditionnel.
Mêlant et exacerbant références identitaires et archétypes folkloriques, les biniouseries naissent par et pour l'œil du touriste. La valeur désormais attribuée à la culture matérielle populaire obsolète constituée des expressions folkloriques devient séduisante et désirable pour les voyageurs et constitue une déclinaison de motifs pittoresques à consommer.︎20︎ Le territoire se convertit alors peu à peu en un spectacle︎21︎ pour touristes et le folklore devient source, prétexte et moyen de commerce nostalgique.
La consommation des biniouseries est à l’origine indissociable du bibelotage. Le terme bibeloter apparaît en 1845 et désigne le fait de trouver des objets “dans leur jus”, de “chiner” dans les campagnes où “dorment encore des merveilles”.︎22︎ Ainsi, c’est pour satisfaire cette attitude touristique naïve et sentimentaliste qu’émerge cette matière que l’on peut qualifier de faux folklore. Ce procédé d’imitation des savoirs-faire en élaborant des savoirs-faux apparente la folklorisation à un autre phénomène sociologique: le kitsch ou la kitschisation. Verkitschen︎23︎ désigne le fait de refiler en sous-marin, de vendre quelque chose à la place de ce qui a été demandé. Le kitsch est théorisé comme un système d’imitation à visée consommatrice, dont le caractère mensonger et hypocrite est reconnu. Or, ces familiarités entre folklore et kitsch accentuent l’effet de mascarade folklorique jusqu'à l'extrême en générant un catalogue de bibelots, de biniouseries, de chinoiseries︎24︎ qui envahissent le monde des objets de leur présence grossière et dégoulinante, en générant un profond déséquilibre dans le rapport de l’individu à l’objet folklorique.
[15] Ensemble de représentations Bretonnes :
- LENOIR Pierre, Statuette en faïence polychrome représentant une paimpolaise scrutant l’horizon. Signature de l’auteur dans un rectangle, au N° 145. Manufacture HENRIOT, vers 1930. Hauteur : 37 cm.
- ROBIN Jorg, Statuette en grès émaillé polychrome représentant la femme de Loctudy portant un sac de pommes de terre, annotée « Ar Seiz Breur » et marquée du nom de l’artiste. Manufacture HB GRANDE MAISON, circa 1925. Haut : 21 cm.
- ROBIN Jorg. Statuette en grès émaillé vert bronze représentant un bébé assis les bras ouverts. Marqué « Ar seiz breur » et du nom de l’auteur. Manufacture HB GRANDE MAISON, circa 1925. Haut : 13 cm.
[16] Carte postale Collection Villard, Quimper, début 1900.
[17] ROBIN Jorg, Statuette en grès émaillé polychrome, représentant assis en tailleur, la bigoudène en méditation, marquée « Ar Seiz Breur » et portant le nom de l’artiste, numérotée 13/200. Manufacture HB GRANDE MAISON circa 1925. Haut : 34 cm. Référencée p. 330 de l’Encyclopédie.
︎17︎ Voir la section La récupération du folklore par le régime de Vichy, dans Folklore, artistes et folkloristes, une histoire croisée, (sous la dir.) GALLAIS, Jean-Marie, CALAFAT, Marie-Charlotte, éditions La Découverte, Paris, 2020.
︎18︎ Expression empruntée à Jeanne Malivel, artiste du groupe Seiz Breur qui se donne pour mission de moderniser les arts décoratifs bretons et en cesser avec les “biniouseries” qu’ils définissent comme des objets pseudo-traditionnels.
︎19︎ Ersatz ; définit comme un “makeshift : substitut de piètre qualité” par William Morris dans son discours L’Âge de l’ersatz (1894), une critique de la production industrielle naissante de mauvaise qualité à l’inverse des artisanats ancestraux.
︎20︎ CHARPY, Manuel, “Couleur locale. L’industrie du folklore et l'œil du tourisme”, dans Folklore, artistes et folkloristes, une histoire croisée, (sous la dir.) GALLAIS, Jean-Marie, CALAFAT, Marie-Charlotte, éditions La Découverte, Paris, 2020.
︎21︎ Selon la conceptualisation de Guy Debord dans La société du spectacle (1967), qui décrit le spectacle comme un moyen d’asservissement capitaliste et consumériste.
︎22︎ TESSIER, Emile, Guide complet du touriste en Normandie, Paris, Cournol, 1861.
︎23︎ Selon Abraham Moles dans Psychologie du kitsch, l’art du bonheur (1972).
︎24︎ Chinoiseries est l’équivalent des biniouseries mais appliqué à la culture chinoise : bibelot dans le goût chinois.
︎18︎ Expression empruntée à Jeanne Malivel, artiste du groupe Seiz Breur qui se donne pour mission de moderniser les arts décoratifs bretons et en cesser avec les “biniouseries” qu’ils définissent comme des objets pseudo-traditionnels.
︎19︎ Ersatz ; définit comme un “makeshift : substitut de piètre qualité” par William Morris dans son discours L’Âge de l’ersatz (1894), une critique de la production industrielle naissante de mauvaise qualité à l’inverse des artisanats ancestraux.
︎20︎ CHARPY, Manuel, “Couleur locale. L’industrie du folklore et l'œil du tourisme”, dans Folklore, artistes et folkloristes, une histoire croisée, (sous la dir.) GALLAIS, Jean-Marie, CALAFAT, Marie-Charlotte, éditions La Découverte, Paris, 2020.
︎21︎ Selon la conceptualisation de Guy Debord dans La société du spectacle (1967), qui décrit le spectacle comme un moyen d’asservissement capitaliste et consumériste.
︎22︎ TESSIER, Emile, Guide complet du touriste en Normandie, Paris, Cournol, 1861.
︎23︎ Selon Abraham Moles dans Psychologie du kitsch, l’art du bonheur (1972).
︎24︎ Chinoiseries est l’équivalent des biniouseries mais appliqué à la culture chinoise : bibelot dans le goût chinois.
Conclusion : réminescence ou dénature ?
« Le folklore est avant tout une dynamique, voire une mode au cœur de controverses. »︎25︎
Ce postulat illustre le prisme par lequel nous envisageons le folklore, en répertoriant les différentes matières générées par ce mode folklorique. Chaque matière sur laquelle nous nous sommes interrogés présente un potentiel au regard de la création : de l’intérêt porté aux vestiges obsolètes que nous avons nommés expressions folkloriques jusqu’à la bouillie visuelle que constituent les biniouseries, en passant par la richesse de la démarche du folkloriste et par les processus de production des artéfacts folkloriques.
Chacune de ces essences de folklore cristallise différents modes de rapport aux objets dans toute leur complexité, entre légitimité et illusion, nostalgie et consommation, transmission et dénature. Ces natures de folklore présentent un degré de noblesse différent, de l’artéfact archéologique à l’artéfact kitsch. Au regard du design, l’enjeu de ces recherches est de questionner si ce mode folklorique, si prolifique, est à réinvestir ou non dans une démarche créative.
Le folklore peut-il constituer un curseur de modulation de nos rapports aux objets ?
︎25︎ Marie-Charlotte CALAFAT, à propos de l’Exposition “Folklore” présentée au Centre Pompidou-Metz du 21 mars au 21 septembre 2020, puis au Mucem, à Marseille, du 20 octobre 2020 au 22 février 2021
Bibliographie
︎Articles
DE CERTEAU, Michel, « La beauté du mort » (avec Dominique Julia et Jacques Revel) dans La culture au pluriel [1974], Paris, Le Seuil, 1993.
LAFERTE, Gilles, « L’appropriation différenciée des études folkloriques par les sociétés savantes : la science républicaine rétive au folklore ? », Revue d’histoire des sciences humaines, n°20, 2009, p. 129-162.
MOULINIÉ, Véronique, « Archéologie et folklore : des sciences en miroir » dans Bérose - Encyclopédie internationale des histoires de l’anthropologie, Paris, LAHIC, 2008.
VOISENAT, Claudie, « Paul Sébillot et l’invention du folklore matérialiste » dans Bérose - Encyclopédie internationale des histoires de l’anthropologie, Paris, LAHIC, 2008.
︎Ouvrages
ANDERSON, Benedict, L’Imaginaire national. Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme [1983], Paris, La Découverte, 1996.
BOËLL, Denis-Michel, CHRISTOPHE, Jacqueline, MEYRAN, Régis (dir.), Du folklore à l’ethnologie, 1936-1945, Paris, Editions de la MSH, 2009.
DALISSON, Rémi, Les Fêtes du maréchal. Propagande festive et imaginaire dans la France de Vichy, Paris, Tallandier, 2008.
DIMITRIJEVIC, Dejan, Fabrication de traditions, invention de la modernité, Paris, Editions de la MSH, 2004.
DROUGUET, Noémie, Le Musée de société. De l’exposition de folklore aux enjeux contemporains, Paris, Armand Colin, 2015.
FRENAY-CID, Herman, Nouveau folklore. Le passé, le présent, le futur, Gand, La Maison du bailli, 1968.
HOBSBAWM, Eric, RANGER, Terence, L’Invention de la tradition [1983], Paris, Editions Amsterdam, 2006.
MELLOT, Jean, Proches ou lointains, mais toujours pittoresques. Nouvelles questions de folklore et de langage, Sancerre, Société de presse berrichonne, 1975.
MEYRAN, Régis, Le Mythe de l’identité nationale, Paris, Berg International, 2008.
SAINTYVES, Pierre, Manuel de folklore, Paris, Librairie Emile Nourry, 1936.
SÉBILLOT, Paul, Le folklore de France, Paris, Maisonneuve et Larose, 1968.
THIESSE, Anne-Marie, La Création des identités nationales. Europe XVIIIe - XXe siècle, Paris, Seuil, 1999.
VAN GENNEP, Arnold, Le Folklore, Croyances et coutumes populaires françaises, Paris, Librairie Stock, 1924.
VAN GENNEP, Arnold, Manuel de folklore français contemporain, Paris, A. et J. Picard, 1937-1958.
VOISENAT, Claudie (dir.), Imaginaires archéologiques, Paris, Editions de la MSH, 2008.
︎Expositions et catalogues
BAUDIN, Katia, KNORPP, Elina (dir.), Folklore and Avant-Garde, The Reception of Popular Traditions in the Age of Modernism [exposition du 10 novembre 2019 au 23 février 2020, Kaiser Wilhelm Museum, Krefeld], Munich, Hirmer Verlag et Kunstmuseen Krefeld, 2020.
GALLAIS, Jean-Marie, CALAFAT, Marie-Charlotte (dir.), Folklore. Artistes et folkloristes, une histoire croisée [exposition du 21 mars au 21 septembre 2020, Centre Pompidou-Metz, puis du 20 octobre 2020 au 22 février 2021, Mucem, Marseille], La Découverte, Paris, 2020.
Hier pour demain : arts, traditions et patrimoine [exposition du 13 juin au 1er septembre 1980, Paris, Grand Palais], Paris, RMN, 1980.
MAIER, Tobi (dir.), Experimenta Folklore [exposition du 12 décembre 2008 au 1er mars 2009, Frankfurter Kunstverein], Francfort, FKV, 2008.
Contact ︎
︎ anne.lechenadec@orange.fr
︎@annelechenadec
Le projet de diplôme ︎
Compagnons célestes
Une collection d’ornements paysagersCompagnons célestes questionne la tradition architecturale méconnue et en perdition des épis de faîtage, ornements de toiture. Il s’agit de proposer une collection qui remanie les codes symboliques et esthétiques de cette tradition afin de réactiver une forme de poésie du folklore. Les Compagnons célestes interrogent alors la création de nouveaux imaginaires folkloriques contemporains.

