Ludovic Pince
Corps Tubulaires
Ce mémoire interroge le tube d’acier comme une ligne de force oscillant entre la contrainte urbaine et l’orfèvrerie technique. Il questionne la mutation de ce matériau paradoxal vide enrobé de métal qui, de la silhouette anonyme de la barrière de ville à la structure tendue du cadre de vélo, dessine notre rapport à la limite et à la structure. Il s’agira d’analyser comment l’intelligence du geste artisanal et la précision du profilé permettent de transformer une matière banalisée par l’industrie en un langage esthétique fondé sur la sincérité du raccord.
1/3 : Anatomie d’une barrière
︎ Novembre 2025
2/3 : L’intelligence du lien : sculpter la jonction pour libérer le tube
︎ Janvier 2026
3/3 : Transposer l’orfèvrerie du cadre
︎ Février 2026
Article 2
L'intelligence du lien : sculpter la jonction pour libérer le tube
Dans les rues de Lille ou de Paris, j’ai appris à lire la barrière Vauban comme une ponctuation froide, un alphabet de la contrainte. J'y ai vu le tube d'acier galvanisé dans son état le plus brut : un « vide enrobé de métal » utilisé pour trier, bloquer et contenir. Mais après avoir observé ces silhouettes d'acier s'entasser et se tordre sous la pression des foules, une question s'est posée : le tube peut-il exister en dehors de la grille ? Peut-il cesser d'être un outil de l'ordre pour redevenir une ligne de création ?
Il s'agit de comprendre ce qui le rend si docile dans l'industrie et si vivant sous la main de l'artisan.
Nous allons quitter le gris uniforme du zinc et la répétition des chantiers pour entrer dans l'atelier. Là où la machine cherchait l'uniformité, le geste du cadreur vient chercher la singularité. Là où la norme imposait un diamètre figé, le profilé dessiné vient offrir une musculature nouvelle. En passant de la structure subie à la structure choisie, nous allons voir comment le tube, ce matériau « bipolaire », finit par perdre sa rigidité industrielle pour retrouver une voix, une élégance et, finalement, une forme de noblesse.

Dessin feutre noir 1mm, Paris, 2026
I. Le tube est plus qu’un objet ; c’est une norme
a. La standardisationLe tube, dans la manière dont on le connaît aujourd’hui, n’a plus vraiment de mystère. Tout est déjà décidé pour lui : son diamètre, son épaisseur, son acier, sa courbure. Il existe un système où tout doit être normé, vérifié, aligné. Le tube ne négocie pas, il suit la ligne. Il est né pour fonctionner, pas pour surprendre.
Et cette logique là raconte aussi quelque chose de notre société : plus ça avance, plus on simplifie, plus on standardise, plus on veut que tout aille vite. Le tube est devenu l’outil parfait pour ça. Il se produit en masse, se remplace facilement, s’adapte à tout. On lui demande d’être rentable avant d’être intéressant. On le retrouve dans les mêmes endroits, encore et encore : les barrières Vauban, les abribus, les meubles d’école, les lits d’hôpital.
Partout les mêmes tubes, les mêmes sections, les mêmes jonctions. Une sorte de décor silencieux qui nous accompagne sans qu’on le voit. Ce qui me frappe, c’est que ce tube là n'a plus rien du tube du début du 20ᵉ siècle, celui qui était un symbole d’innovation dans le mobilier. À l’époque, il représentait un élan, une envie d’expérimenter, de repenser la structure des objets. Aujourd’hui, il représente surtout le fonctionnel, le collectif, l’équipement urbain. Il n’est plus ce matériau innovant du modernisme, pensé pour redéfinir les formes. Il est devenu un matériau du quotidien, un support. Quelque chose qui tient, qui relie, qui sécurise. Rien de plus.
Mais dès qu’on le prend entre les mains, on comprend qu’il pourrait être autre chose. Parce qu’il reste creux, léger, sensible aux gestes. Parce qu’il marque à la soudure, qu’il réagit quand on le plie, qu’il garde la trace de ce qu’on lui a fait. Le tube a encore de la matière à raconter, mais l’industrie ne lui laisse plus beaucoup d’espaces.
17 Screen, Studio Bouroullec, 2015.
Dessin Feutre, Paris, 2025.
Dessin Feutre, Paris, 2025.
C’est cela qui m’intéresse : l’écart entre le tube normé, celui qu’on empile par centaines, et le tube qui existe réellement, celui qui vit sous la main. Dans cette différence, il y a tout un potentiel. Un passage possible entre un objet standardisé et une matière libre.
Et je crois que c’est en déplaçant notre regard et notre geste qu’on peut lui redonner une forme de valeur. Pas en réinventant le tube, mais en le sortant un instant de ce qu’on attend de lui.
b. Une logique de production
Dans l’industrie, la production du tube suit une logique presque mécanique, une routine parfaitement huilée. Le métal avance dans une chaîne où chaque étape est optimisée : laminé, formé, soudé longitudinalement, refroidi, recoupé. On calcule la matière au plus juste, on cherche la vitesse, la précision, la répétition. Le tube n’a pas le temps d’exister : il doit juste passer d’une machine à l’autre en se laissant faire.
Dans ce contexte là, il devient un produit parmi d’autres, un cylindre calibré pour entrer dans n’importe quel système. Tout est pensé pour réduire l’imprévu, pour l’empêcher de penser. La logique industrielle repose sur cette promesse-là : produire sans perturbation. Et pourtant, c’est précisément quand on sort le tube de cette ligne parfaite qu’il révèle son potentiel.
La Part du Dessin, Pierre Charpin, 2014.
Lorsque la main intervient, le matériau ne se comporte plus comme prévu. Il garde la chaleur, il réagit aux pressions, il se déforme plus ou moins selon la vitesse du geste. La main ne répète jamais exactement le même mouvement. Elle hésite parfois, elle insiste à d’autres moments, et cette irrégularité crée une forme d’intelligence propre, une intelligence de la main que la machine est incapable d’imaginer.
L’industrie cherche l’uniformité. La main, elle, produit de la singularité.
Le tube, pris entre ces deux mondes, devient un témoin. Il porte les traces de la machine : sa régularité, sa rectitude, sa cohérence interne. Mais il porte aussi les traces de la main : une soudure un peu trop chaude, une légère déformation, un geste qui s’est exprimé malgré tout.
On pourrait presque dire que le tube est un matériau “bipolaire” : né dans l’optimisation, mais capable, à la moindre déviation, d’exprimer une sensibilité que son industrialisation voulait effacer.
C’est un peu ce qui est arrivé à Marcel Breuer. Un jour, en regardant simplement le guidon de son vélo, il a compris que ce tube n’était pas obligé de rester une pièce mécanique. Il a vu que cette ligne d’acier pouvait quitter la route pour entrer dans nos maisons, qu’elle pouvait se tordre, s’arrondir et porter un corps presque sans effort. Breuer a prouvé que même l’objet le plus industriel, le plus banal, cache une envie de légèreté. Il a montré qu'en changeant juste notre regard, le tube de série peut devenir une ligne tracée en plein ciel.
Son intuition a donné naissance à des pièces emblématiques comme la chaise B3, plus connue sous le nom de Chaise Wassily (1925), une icône du mouvement Bauhaus.
Ce contraste-là me fascine : la machine fabrique des tubes qui ne racontent rien, alors que la main révèle ce que la matière peut être quand on lui accorde du temps, de l’attention, un doute, un écart.
Là où la machine découpe, la main interprète.
Là où la machine répète, la main ressent.
Là où la machine corrige, la main accepte.
Le tube absorbe tout : la rigueur industrielle qui lui donne sa base, et la liberté humaine qui lui donne sa voix.

Cylinder Composition, Baptiste Meyniel, 2021.
C’est finalement là que se joue quelque chose d’essentiel pour moi : dans ces savoir-s faires rares qui manipulent encore le tube comme une matière à part entière. Chez certains artisans, le tube retrouve une forme de raffinement que l’industrie lui avait peu à peu arraché. Non pas un raffinement décoratif, mais un raffinement du geste : la précision d’une courbe juste, la délicatesse d’une soudure assumée, la manière dont la matière chauffe, se détend, respire sous la main.
Dans ces pratiques d’exception, le tube n’est plus un standard à reproduire, mais un partenaire de travail. Il cesse enfin d’être seulement une solution économique pour devenir un terrain d’expression. L’artisan écoute le métal, comprend ses résistances, joue avec ce qu’il permet et ce qu’il refuse. Chaque tube devient alors différent, porteur d’un détail, d’une nuance, d’un écart qui lui rend son identité propre.
Pour moi, ces métiers, et particulièrement celui du cadreur révèlent ce que le tube peut redevenir : un matériau précis, exigeant, élégant dans sa simplicité même. Un matériau capable de sophistication sans artifice. Quand le savoir-faire s’en mêle, la ligne cesse d’être automatique ; elle devient intention. La jonction n’est plus une contrainte ; elle devient un point d’orgue. La soudure n’efface plus : elle marque, elle signe.
C’est cette possibilité de réinjecter de l’attention, de l’intelligence, presque de la tendresse dans un matériau banalisé qui m’invite à le comprendre : redonner au tube une forme de noblesse, non pas en l’habillant, mais en révélant ce qu’il porte déjà en lui.
c. Anatomie du geste artisanal par le cadre
C’est en allant à la rencontre des cadreurs que cette idée de raffinement du tube a réellement pris corps. Chez Avalanche Cycle, rien ne ressemble à une usine. L’atelier, fondé par Laurent Beurriand et Marie Kervella, est le prolongement de leur regard de designers industriels sur une machine qu’ils considèrent comme une orfèvrerie technique. Ici, on ne produit pas, on conçoit : chaque cadre est une pièce unique en acier ou en titane, pensée pour la durabilité et le sur-mesure absolu. À l’opposé de la rentabilité froide, ils cultivent un artisanat du métal où le vélo devient un compagnon de route, réparable et éternel. Pour eux, l'objet doit incarner le mouvement et l'équilibre, loin de l’obsolescence, en redonnant au geste de fabrication toute sa valeur humaine. L’atelier est petit, dense, presque resserré autour des gestes. Chaque mètre carré est occupé intelligemment : ici un gabarit bricolé, là une machine modifiée, ailleurs un outil fabriqué maison. Tout semble à l’échelle du corps. On sent que l’espace a été pensé pour accompagner la main, pas pour la contraindre. Ce rapport au tube vient surement du fait que le rapport à la matière viennent de leur formation de designers. Leur rapport au tube n’est pas seulement structurel : il est sensible, graphique, attentif aux lignes, aux proportions, aux jonctions. Ils ne cherchent pas à réinventer la triangulation du vélo car elle fonctionne depuis des décennies mais à la dessiner avec justesse.

Photographie, Avalanche Cycles, 2019.
Dans leur pratique, le tube retrouve une finesse que l’industrie a fait disparaître. Chaque courbe est choisie, chaque soudure est assumée. Ils savent exactement jusqu’où pousser la matière sans la contraindre. Le cadre devient alors une addition de décisions fines, presque silencieuses. Rien n’est spectaculaire, mais tout est précis. On comprend vite que ce raffinement ne vient pas d’un luxe de moyens, mais au contraire d’une économie de gestes, d’une connaissance intime et profonde du matériau.
Et pourtant, cet artisanat s’est vu fortement diminué en France au début des années 2000. Avec l’arrivée massive de la production industrielle du vélo portée par des marques comme Décathlon, le cadre n’est plus devenu un objet à dessiner, mais un produit à optimiser. Les cadres sortent désormais par milliers, identiques, réglés pour la performance et le coût. Face à cette industrialisation, le métier de cadreur artisanal s’est peu à peu refermé sur lui-même. Il est devenu un réseau discret, presque confidentiel, où les acteurs se connaissent, s’entraident, partagent des conseils, des adresses, parfois même des outils. Un monde à part, loin des grandes chaînes de production.
Ce réseau fermé n’est pas un refus du progrès, mais une manière de résister autrement. Les cadreurs savent que leur force ne réside pas dans la quantité, mais dans la qualité du geste. Dans leur capacité à redonner au tube une attention, une épaisseur, une présence. En les observant travailler, j’ai compris que le tube pouvait encore porter du sens, à condition de lui accorder du temps, de l’espace, et surtout une main qui accepte de dialoguer avec lui.
C’est à partir de cette rencontre que mon regard sur le tube s’est déplacé. Il n’était plus seulement un matériau standardisé issu de l’industrie, mais le point de contact entre un savoir-faire en voie de disparition, une culture du geste, et une possibilité de réinterprétation dans le champ du design.
II. Esthétique du profilé : la ligne qui s'adapte
a. La ligne évolutive : du standard au profil dessiné
En passant du tube standard au monde des cadreurs, ma recherche ne s’est pas arrêtée à la forme cylindrique. Elle s’est élargie. J’ai commencé à regarder autrement ce qui entoure le tube, ce qui le prolonge, ce qui le transforme. Chez les cadreurs, le tube n’est jamais un objet isolé : il fait partie d’une famille plus large de profilés. Des tubes ovalisés, confiés, écrasés, renforcés localement. Des sections qui changent, qui varient selon les zones de contrainte, selon les efforts, selon les intentions.
Cette diversité de profils m’a ouvert un nouveau champ de réflexion. Là où le tube industriel est souvent figé — même diamètre, même épaisseur du début à la fin — le tube de cadre devient évolutif. Il se transforme sur sa longueur. Il s’affine, s’épaissit, s’étire. La matière n’est plus seulement contenue dans une norme : elle est dessinée.

Shapes, Columbus, Catalogue
Cette manière de sculpter le profil pour répondre à la force me rappelle le travail de l'ingénieur et designer Pier Luigi Nervi. Dans ses structures, il n'utilisait jamais de formes gratuites. Comme pour les nervures du Palazzetto dello Sport, la matière s'épaissit là où le poids est le plus lourd et s'affine là où elle peut s'alléger. C'est une architecture qui ressemble à un squelette : chaque ligne est à sa place, sans rien de trop.
En découvrant ces profilés travaillés spécifiquement pour le vélo, j’ai compris que la forme n’était jamais gratuite. Chaque variation raconte un effort, une tension, un usage précis. Le profil devient une réponse directe à une contrainte, mais aussi une manière d’écrire une ligne. Une ligne qui n’est plus neutre, mais chargée de sens.
Cela rejoint la démarche de Jasper Morrison avec sa série All Plastic Chair. Bien qu'il utilise le plastique, il imite la logique du tube et du profilé : les pieds arrière, qui supportent tout le poids de l'utilisateur, sont beaucoup plus larges et robustes que les pieds avant. La forme n'est pas une fantaisie, c'est la trace visible de la physique.
Fauteuil A.I, Philip Starck, 2019
Dessin feutre noir 1mm, Paris, 2026
Dessin feutre noir 1mm, Paris, 2026
Passer du tube rond au profil complexe, c’est passer d’un langage simple à une grammaire plus large. Une grammaire qui permet de jouer sur les pleins et les creux, sur la rigidité et la souplesse. Dans le métier de cadreur, ces profils ne sont pas décoratifs. Ils sont là pour servir la structure, mais ils produisent malgré eux une beauté discrète, issue directement de la technique.
C’est précisément cette logique qui m’intéresse : une forme qui naît de la contrainte, mais qui finit par exister pour elle-même. Les profilés deviennent alors un terrain d’expérimentation, un moyen de prolonger le savoir-faire des cadreurs vers d’autres échelles, d’autres objets, tout en restant fidèle à cette intelligence du geste et de la matière.
b. La forme silencieuse : l'honnêteté du profilé
En regardant de plus près les cadres de vélo, j’ai compris que le tube n’était jamais vraiment figé. Il change souvent en silence. Un même tube peut commencer rond, s’aplatir un peu plus loin, puis s’épaissir là où l’effort est le plus grand. Ces variations sont presque invisibles, mais elles changent tout. Le cadre n’est plus une simple addition de morceaux de fer : il devient un ensemble de lignes tendues, étirées, comme des muscles sous la peau.
Dans le vélo, ces changements de profil racontent une histoire sans jamais crier. Un tube écrasé n’est pas là pour faire joli : il est là parce qu’il doit résister à une torsion, une tension précise. Il y a quelque chose de très juste dans cette manière de laisser la forme naître de la nécessité. C’est une esthétique qui ne cherche pas à séduire, mais qui est simplement honnête.
Cette approche me rappelle le travail de Jean Prouvé, qui se définissait lui-même comme un "constructeur". Dans ses meubles ou ses structures, comme pour la Table de réfectoire, il n'utilisait pas de tubes standards mais de la tôle d'acier pliée. La forme de l'objet suivait exactement le chemin de la force : plus large là où le poids pèse, plus fine là où il s'allège.
Prouvé a montré qu'un profilé peut devenir un dessin en soi, une preuve d'intelligence. En déplaçant ce regard vers mes propres recherches, j'ai eu envie de m'emparer de ces sections. Si le vélo utilise le profilé pour répondre à une vitesse, pourquoi ne pas utiliser cette souplesse pour répondre au corps dans le mobilier ?
C'est aussi ce que fait le designer Konstantin Grcic avec sa chaise Chair One. Même si elle semble très géométrique, chaque profilé d'aluminium est pensé pour sa structure et sa légèreté. Il n'y a pas de gras, juste le squelette de l'objet.
Ce que je cherche dans ces profils, c’est une manière de dessiner sans trop en faire. Faire apparaître la forme par de petits écarts, des nuances dans le métal. Je ne veux pas rendre le tube spectaculaire, je veux lui redonner une présence. Faire sentir, dans un objet plus calme comme une assise ou une table, ce que le cadre d'un vélo exprime dans le mouvement : une attention infinie au détail qui tient l'ensemble.
Production personnelle 3D, Paris, 2025.
c. L’articulation structurelle
Mais ces profils, aussi précis soient-ils, n’existent jamais seuls. Dans un vélo, tout se joue au moment où ils se rencontrent. Là où un tube s’arrête, un autre commence. La jonction est un point de tension, presque un moment fragile. C’est là que les forces se croisent, que les directions changent, que la structure se décide vraiment. Dans un cadre, ces raccords prennent différentes formes : manchons brasés sur les cadres anciens, soudures directes plus contemporaines, ou encore pièces de jonction spécifiques qui viennent relier plusieurs tubes entre eux.
Ces éléments de liaison ont longtemps été pensés comme de simples solutions techniques. Ils devaient être solides, efficaces, discrets. Pourtant, ils racontent beaucoup. Un manchon épais, ornementé, affirme la rencontre. Une soudure fine, presque effacée, cherche au contraire la continuité. Chaque choix de jonction modifie la lecture du cadre : soit il souligne les points d’assemblage, soit il les fait disparaître. Dans tous les cas, c’est là que le tube perd son autonomie pour devenir structure unie.

Montage de Cadre, Parco Cycle, 2025.
Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est que la jonction n’est jamais neutre. Elle révèle le mode de fabrication, le rapport au geste, la manière dont on accepte ou non de montrer l’assemblage. Dans le vélo, elle devient un endroit où la technique s’exprime sans discours, simplement par la forme. On peut y lire le soin, la précision, parfois même la personnalité de celui qui a fabriqué le cadre.
En observant ces systèmes de jonction, j’ai compris que c’était là que tout pouvait basculer et que ce point précis (souvent réduit à un détail) pouvait devenir un véritable espace de recherche. La jonction n’est pas seulement un lien mécanique : c’est un moment de dessin, un lieu où les profils dialoguent entre eux. Et c’est dans cette rencontre, dans cet entre-deux, que je vois une possibilité forte de prolonger mon travail, en déplaçant ces logiques vers d’autres objets, d’autres usages, tout en restant fidèle à cette intelligence du tube et de l’assemblage.
Production personnelle 3D, Paris, 2025.
Dessin feutre noir 1mm, Paris, 2026
Dessin feutre noir 1mm, Paris, 2026
III.Quand le tube parle une autre langue
a. La matière du creuxLe tube est un objet qui triche : il occupe de l'espace alors qu’il est surtout fait de rien. On a l’habitude de le voir comme une barre de métal solide, mais sa vraie nature, c’est ce tunnel d’air qu’il protège en son centre. Dans le monde du vélo, ce vide est une obsession. On cherche à gagner du poids, à affiner la paroi, à ne garder que la peau du métal pour que la structure soit la plus aérienne possible. Ce creux n'est pas un manque, c'est ce qui permet au vélo d'être cette machine qui transforme l'effort en mouvement sans peser sur la route.
C'est ici que le profilé devient intelligent. On ne se contente pas de laisser le tube vide ; on dessine ce vide. En confiant le tube en le laissant épais aux extrémités et presque transparent au milieu on joue avec l'absence de matière. Le profilé s'adapte à l'effort : il sait où il doit être dense et où il peut s'effacer pour laisser place à l'air. C'est une économie de matière qui devient une esthétique de la légèreté.
Regarder le tube par son vide, c’est comprendre que la force ne vient pas de la masse, mais de la géométrie de ce qui entoure l'air. Contrairement à la barrière Vauban qui est un tube "mort", rempli de sa propre lourdeur, le tube de cadre est une matière en tension, une ligne qui respire. C’est cette leçon-là que je veux retenir pour mon mobilier : fabriquer des objets qui habitent une pièce comme un cadre habite la route, avec cette élégance de n'utiliser que le strict minimum de métal pour tenir un maximum de vide.
Production personnelle 3D, Paris, 2025.
Dessin BIC, Paris, 2025.
Dessin BIC, Paris, 2025.
b. La gueule de loup
Mais ce vide et ces profilés ne servent à rien s'ils ne savent pas se rejoindre. Dans l’atelier du cadreur, le moment le plus vrai, c’est celui où deux sections se rencontrent. On ne fait pas que poser un tube contre un autre : on prépare leur fusion. C'est là qu'intervient la « gueule de loup ». Ce nom est brutal, mais le geste est d'une précision chirurgicale. On vient usiner l'extrémité du tube, la creuser en arc de cercle pour qu'elle vienne épouser, au millimètre près, le diamètre de celui qu'elle va croiser.
C’est dans cet ajustement que le profilé révèle sa complexité. Quand on travaille un tube ovalisé ou une section qui s'affine, ces tubes que l'on appelle “butted” et qui changent d'épaisseur la gueule de loup deviennent un exercice de dessin en trois dimensions. Il faut anticiper la manière dont les courbes et les épaisseurs vont se marier. Si l’ajustement est parfait, l’air ne passe plus entre les deux pièces. Avant même que la chaleur ne vient figer l'ensemble, la structure possède déjà une solidité invisible.
Dans l’industrie, on soude souvent à la hâte, on remplit les interstices avec du métal d'apport pour masquer l'imprécision du contact. Chez le cadreur, la soudure n'est que la trace finale d'une rencontre déjà réussie. Cette étreinte du métal change la lecture du raccord : la jonction n’est plus une interruption dans la ligne, c’est le point exact où les efforts se transmettent. C’est dans ce détail souvent caché, dans cette étreinte millimétrée des sections, que le tube quitte le monde de la série pour devenir une pièce de haute précision.
c. Du nœud artisanal au dessin numérique
À l’opposé de la gueule de loup, qui cherche la fusion intime entre deux tubes par soustraction de matière, une autre grammaire apparaît : l’utilisation de jonctions créées sur mesure, par impression 3D acier. Ici, on ne creuse plus le tube pour qu’il s’adapte ; on dessine une pièce intermédiaire, un nœud complexe qui vient recevoir les profilés. Si la gueule de loup est une étreinte, cette jonction devient une articulation, un pivot qui redessine totalement la silhouette du cadre.
Special Corsa Xcr, Cinelli, 2025.
Ces pièces de raccord permettent d'apporter au cadre un raffinement que le tube standard ne possède pas. Elles offrent des transitions douces, des courbes plus généreuses et des surfaces lisses qui captent la lumière différemment. Là où la soudure traditionnelle marque parfois un arrêt visuel, ces nœuds créent une continuité parfaite. Le cadre devient plus organique, presque osseux, comme si la matière avait été modelée plutôt que simplement assemblée.
C’est dans ces points de rencontre que se situe le véritable point focal de l’objet. Naturellement, le regard du spectateur délaisse la longueur du tube qui reste une ligne simple et prévisible pour venir se poser sur le nœud. C’est là que l’œil cherche à comprendre comment l’objet tient, comment les forces se croisent. La jonction devient le centre de gravité visuel : elle concentre toute l'attention car elle est le lieu de la complexité et de la décision.
En sculptant ces raccords, on transforme un détail technique en un événement esthétique. On ne cherche plus seulement la solidité, on cherche à ce que le squelette soit fascinant à regarder, que chaque passage d’un tube à l’autre soit une transition sans couture. Le tube de série retrouve alors une noblesse : il apporte la pureté de la ligne droite, tandis que la jonction sculptée devient la signature du dessin. Le cadre n'est plus une simple structure, il devient une forme pure où le regard circule librement, guidé par la douceur et la justesse du trait.
Ce raffinement du dessin permet d'effacer la sensation de "montage" pour offrir une vision globale plus apaisée. Le tube de série n'est plus l'acteur principal ; il devient le lien, le silence entre deux moments forts. C'est la jonction qui apporte la signature, le caractère et l'élégance à l'ensemble. Elle devient l'endroit où la technique se fait oublier pour ne laisser place qu'à la beauté d'un trait continu, rendant l'objet infiniment plus agréable et fluide à l'œil.
Production personnelle 3D, Paris, 2025.
Dessin feutre noir 1mm, Paris, 2026
Dessin feutre noir 1mm, Paris, 2026
En sculptant ces raccords, on transforme un détail technique en un événement esthétique. On ne cherche plus seulement la solidité, on cherche à ce que le squelette soit fascinant à regarder, que chaque passage d’un tube à l’autre soit une transition sans couture. Le tube de série retrouve alors une noblesse : il apporte la pureté de la ligne droite, tandis que la jonction sculptée devient la signature du dessin. Le cadre n'est plus une simple structure, il devient une forme pure où le regard circule librement, guidé par la douceur et la justesse du trait.
Special Corsa Xcr, Cinelli, 2025.
Ce raffinement du dessin permet d'effacer la sensation de "montage" pour offrir une vision globale plus apaisée. Le tube de série n'est plus l'acteur principal ; il devient le lien, le silence entre deux moments forts. C'est la jonction qui apporte la signature, le caractère et l'élégance à l'ensemble. Elle devient l'endroit où la technique se fait oublier pour ne laisser place qu'à la beauté d'un trait continu, rendant l'objet infiniment plus agréable et fluide à l'œil.Conclusion
La dissection de cet objet standardisé qu’est le tube révèle une réalité paradoxale : s’il est aujourd’hui le symbole d’une ville normée et d’un mobilier industriel sans âme, il reste, pour qui sait le regarder, un matériau d’une finesse absolue. En remontant le fil de sa fabrication, de la barrière Vauban jusqu’à l’atelier du cadreur, j’ai vu le tube changer de statut. Il n’est plus ce cylindre gris et muet qui encombre les trottoirs pour séparer ou contraindre. Il devient, par l’intelligence de la « gueule de loup » ou la précision d’un profilé dessiné, un vecteur d'intention et de structure.
Chez Avalanche Cycle, j’ai compris que le raffinement ne résidait pas dans l’ajout d’un décor, mais dans la sincérité du raccord et la maîtrise de la ligne. Le tube y retrouve sa noblesse originelle, celle d’un dessin qui accepte le vide pour mieux porter le corps. Cette plongée dans l’orfèvrerie du cadre m’a permis de décentrer mon regard : la technique n'est plus une contrainte à masquer sous une peinture uniforme, elle est le moteur d'une esthétique nouvelle.
C’est précisément là que ma démarche de designer prend racine. Mon ambition est désormais de sortir ce savoir-faire de la triangulation fermée du vélo pour le confronter à l’échelle du mobilier de salon. En m'emparant de ces logiques de construction — et notamment des nouvelles perspectives offertes par l'impression 3D acier — je souhaite transformer le « nœud » technique en un événement visuel central.
Il ne s'agit plus de construire un objet mobile pour la route, mais de créer un mobilier statique qui conserve toute l'énergie, la légèreté et la tension d'un cadre artisanal. Passer du vélo à l'objet meublant, c’est offrir au spectateur une nouvelle focale : celle d’un objet où la jonction devient signature, et où l’intelligence de la structure devient enfin un spectacle à habiter. Il s'agit de redonner au tube sa fonction première de ligne tracée dans le ciel, non plus pour sécuriser la ville, mais pour accueillir le quotidien.
Bibliographie
︎Articles
2et4roues, « L’impression 3D métal dans le monde du vélo », 2021.
Velomotion, « Cadre en acier Urwahn Bikes de l’imprimante 3D », 2021.
Jellypipe, « Impression 3D métal FDM pour un vélo professionnel personnalisé », 2022.
Espaces Atypiques, « Les formes arrondies ou comment le design tubulaire se réinvite dans les tendances », 2024.
Blog Esprit Design, « Initiation : Quand le design devient jeu, rencontre et transmission par Amaury Poudray », 2025.
Houzz, « Zoom mobilier : Le meuble tubulaire », 2020.
Versailles Archi, « Paysages urbains en mutation : Regard, mouvement, perception », 2024.
︎Ouvrages
- POUDRAY, Amaury, Arrangements, Créaphis Éditions, 2016.
- YUDINA, Anna, Furniture that transforms space, Thames & Hudson, 2015.
- LA CASA, Eric, Barrières Mobiles, 2023.
- CAZAL, François, Barrières, Éditions BOD, 2019.
- FOCILLON, Henri, Éloge de la main, Éditions Livrets d’Art, 2015.
︎Vidéos
Avalanche Cycles, LES VÉLOS UNIQUES D'AVALANCHE CYCLES - L'ARTISANAT SUR MESURE
The Impossible Wardrobe, hommage au patrimoine au Palais Galliera, 2012.
Cycles Cadence, LES SECRETS D'UN VELO ARTISANAL FRANÇAIS
France 3, Feuilleton "Vélo en vogue" - L'artisan cadreur
Models never talk, Centre National de danse, Paris, 2015.
M6 Info, Fabriquer des meubles design à partir d'objets du quotidien
France Culture, « Jean Prouvé, la noblesse du métal », Podcast (Avoir raison avec...), 2018.
GCN en Français, « Pourquoi l'acier reste le roi des matériaux pour les artisans ? », Documentaire YouTube, 2022.
︎Site internet
Avalanche Cycles : www.avalanche-cycles.com
Cyfac, Maison française du vélo : www.cyfac.fr
OpenStructures : www.openstructures.org
Contact ︎
︎ ludopnc@gmail.com
︎ludovic.pince
Le projet de diplôme ︎

Production personnelle 3D, Paris, 2025.

Production personnelle 3D, Paris, 2025.

Production personnelle 3D, Paris, 2025.