Inès Sviezeny


Surfaces Mutantes 



Ce mémoire analyse la laque comme un système de surface à la fois technique, esthétique et culturel. À partir de son évolution, de la résine végétale artisanale aux revêtements industriels contemporains, il montre comment la laque est passée d’une fonction première de protection et de durabilité à un outil de standardisation visuelle et de production du désir à travers la brillance.

En croisant histoire des techniques, design et théorie de la perception, le mémoire met en évidence le « syndrome de l’objet brillant » : la tendance des surfaces lisses et miroitantes à produire de la valeur symbolique, du luxe et de l’illusion de perfection, souvent indépendamment de la réalité matérielle qu’elles recouvrent. La laque y apparaît comme un trompe-l’œil industriel, capable de travestir des matériaux ordinaires — comme le PVC — en objets perçus comme précieux.

À travers les notions de masque, camouflage et révélation, et en dialogue avec le Kintsugi, Ruskin, Viollet-le-Duc, Boito et des pratiques contemporaines de réemploi, le mémoire interroge le rôle du traitement de surface dans la fabrication de la valeur, de l’identité et de la durée des objets. Il pose ainsi une question centrale pour le design :
comment utiliser la surface non seulement pour protéger et transformer, mais aussi pour rendre lisible l’histoire matérielle et les mutations des objets ?

 


1/3 : Le syndrôme de l’objet brillant
︎ Novembre 2025 
2/3 :
Tout ce qui brille n’est pas de l’or
︎ Janvier 2026
3/3 :
Titre de l’article 3
︎ Février 2026


Article 2

Tout ce qui brille n’est pas de l’or



Ce deuxième article explore les paradoxes de la laque en partant d’un constat central : sa brillance parfaite permet de transformer, voire de travestir, la véritable nature des objets qu’elle recouvre. À travers l’exemple du vase en PVC laqué, cet écrit interroge la capacité du traitement de surface à produire une illusion de luxe, en brouillant les repères de matérialité, de poids et de valeur.

Nous verrons comment la laque agit comme un trompe-l’œil, comparable au maquillage ou au dandysme, en fabriquant des surfaces qui séduisent tout en dissimulant. Les notions de camouflage, de masque et de transformation seront mises en dialogue avec des pratiques de réemploi et de design contemporain, notamment à travers les travaux de Stefan Shankland, qui interrogent la valeur des matériaux usés. En conclusion, l’article ouvre une réflexion sur le rôle du traitement de surface entre dissimulation et révélation, en convoquant le Kintsugi, Ruskin, Viollet-le-Duc et Boito pour poser une question centrale : comment concevoir des objets capables à la fois de protéger, de transformer et de rendre lisible leur propre histoire matérielle ?



Support en tube de pvc recyclé pour vases en laque chimique


Il y a du brillant partout. Des dégradés de couleur et des cascades de pigments luisants. Comme si j’avais perdu le contrôle de mes mains, elles s’échappent et veulent tout effleurer. Je soulève les vases un à un afin de deviner la matérialité qu’ils dissimulent. Mais lorsque mes deux mains font décoller un vase tubulaire, j’ai l’impression que sa légèreté est un mensonge et je le soulève à nouveau. Je me surprends deux fois, en constatant que ce vase laqué défie bel et bien les lois de la gravité. Pourquoi m’attendais-je à un objet si lourd? Sans dire un mot, les artisans laqueurs devinent ma surprise et se sourient mutuellement. Suis-je victime d’une farce? Le directeur du workshop vietnamien m’indique à le suivre. Nous sommes à présent dans la partie d’usinage des supports que cachent les laques. Je manque de trébucher sur un tuyau de PVC. En le ramassant pour le remettre à sa place, je discerne une sensation familière. Ou plutôt un poids et une forme qui font écho à mes sens. Mes yeux s’illuminent et je me tourne éberluée vers le directeur. Il me tend à nouveau le vase et je constate que ce bout de PVC reprend exactement sa forme. Il a compris que j’ai compris et met un doigt devant sa bouche comme pour sceller un secret. C’est à ce moment que j'ai compris la subtilité de la laque. Hermétique et homogène, elle scelle sous sa coque rigide des matériaux travestis. La laque réussit à faire mentir les objets. Ainsi, la mutation des techniques a permis à un vulgaire tube de PVC de s’élever au rang de vase luxueux, objet d'art de vivre d’exception. Pensé pour être laqué, le galbe du tube est légèrement travaillé pour briller à merveille et merveilleusement nous tromper.



1.  Faire mentir un objet


a) Trompe l’oeil

Un trompe l'œil par définition, est un objet qui met la vue en défaut. Il nous induit en erreur lorsqu’on pense discerner sa matérialité. Par exemple, pour comprendre qu’une mangue est en réalité un gâteau, il faut faire appel à un autre sens que celui de la vue: il faut toucher ou goûter. Il semblerait d’ailleurs qu’il y ait un certain plaisir dans l'idée tromper. Vicieux ou refoulé, il y a comme un désir inconscient de semer le doute, chez soi comme chez les autres. Ainsi créateurs et consommateurs s’empressent de plus en plus de produire et posséder des objets dont la matérialité est ambiguë: des trompes à l'oeil ou des imitations de matières pour semer le doute. De Zeuxis à nos jours, il y a comme une sorte d’amusement face à la consternation. On voit apparaître des coques de téléphone qui imitent la gélatine des bonbons, des pâtisseries qui imitent des fruits, des matières qui en imitent d’autres… Et on a tantôt envie de les toucher ou de les porter à la bouche pour comprendre de quoi ils sont faits. C’est d’ailleurs le premier réflexe des nourrissons, qui se servent de leur langue comme troisième main pour discerner les matières les unes des autres. Qui n’a jamais dû faire appel à son palais pour discerner un goût tandis que ses yeux en devinaient un autre ? Les laques, dont la brillance s’intensifie grâce aux progrès de l'industrialisation cités plus haut, possèdent ce vice. Élégante et raffinée, la laque est avant tout une matière fourbe. J’en suis témoin: sa brillance fascinante attise deux de nos sens. On regarde la laque et voilà qu’on veut la toucher. On la touche et voilà qu’on veut aussitôt contempler le galbe palpé. Ce lisse hors du commun excite tantôt nos doigts qui ne peuvent résister à l’idée d’épouser ses courbes, tantôt nos yeux qui semblent s’y hypnotiser. Si l’évolution de la laque suit une logique de reproduction et d’imitation de résistance, il s’agit avant tout d’une histoire d’apparences. D’ailleurs, la brillance de la laque demeure encore aujourd’hui associée au luxe. Ce n’est pas un hasard si la plupart des objets laqués aujourd’hui s’inscrivent dans le répertoire des objets d’exception ou d’art de vivre que l’on contemple. Car de manière consciente ou inconsciente, on retrace sûrement le passé d’une matière réservée aux rois et reines, en l’observant aujourd’hui sur nos véhicules et même nos enceintes de salon. Mais de part sa particularité hermétique, le support qu’elle dissimule sous son voile luxueux semble être inaccessible. Ainsi, ce n’est qu’en faisant appel à un autre sens, le toucher, que l’on parvient à discerner ce qu’elle recouvre. Le poids constitue ainsi le meilleur indicateur de recherche pour deviner le matériau maquillé par la laque. Car les apparences sont trompeuses. Et si la laque semble chère et aux antipodes du cheap ou du DIY, c’est là tout l’art de sa tromperie. Capable de maquiller un grand nombre de supports grâce à son adhérence particulière, elle a le vice de garder son esthétique profonde presque sacrée qui nous fait l’associer au luxe et au précieux. En consacrant un chapitre entier à l’éloge du maquillage dans son ouvrage Le peintre de la vie Moderne ︎1︎ , Baudelaire soutient qu’à l’inverse de tromper, le maquillage transforme la femme en figure d’art. Ainsi, la laque qui déguise elle aussi les matériaux aurait le même pouvoir de transformation. L’objet laqué devient objet d’art et donc objet de contemplation et explique son ancrage dans le luxe et le sacré. La brillance de la laque renvoie au prestige et au noble tout comme le maquillage qu’inscrit Baudelaire dans une logique aristocratique. Le Dandy incarne cette aristocratie de l’apparence. Les laques ne seraient-ils pas les Dandy des objets ? Ou le Dandy serait-il un objet laqué vivant ? La laque résiste elle aussi à la nature, physiquement avec sa résistance et esthétiquement avec sa brillance surnaturelle, tout comme le Dandy y résiste par l’effort, la discipline et la tenue. Dans Du dandysme et de George Brummell ︎2︎ , Barbey d’Aurevilly décrit le dandy comme un être de pure surface, un homme qui se compose comme une œuvre d’art, exactement comme la laque compose un objet. « Le dandysme, c’est le culte de soi-même. » ︎3︎ Comme la laque, le dandy se construit, se couvre, se vernit lui-même pour produire une impression. Il n’est pas naturel : il est fabriqué. La perfection extérieure reflète une dissimulation : « Le dandy doit être sublime sans interruption. Il doit vivre et mourir devant un miroir. » ︎4︎ De même, la laque impose une surface parfaite qui empêche d’accéder au matériau brut et Barbey d’Aurevilly parle du dandy comme d’une énigme : « Le dandy cache et montre tout à la fois. » ︎5︎ N’est-ce pas là le paradoxe de la laque? Elle brille, elle attire, elle expose — mais elle dissimule la véritable nature du support. Le dandy cache son “poids intérieur” derrière une surface parfaitement contrôlée, comme la laque cache le matériau que seul le poids permet de deviner.  Barbey d’Aurevilly l’écrit ainsi : « Brummell, par son impassibilité, rendait son âme impénétrable.» ︎6︎ La laque semble étrangement suivre cette même logique esthétique, où le mystère n’est pas un défaut, mais une condition de la beauté. Et si certains voient du vice dans son pouvoir de camouflage, ne serait-ce pas une vertu lorsqu'on adopte le prisme du designer d’objet ? 



Dessin original de Georges Lepape daté de 1948 représentant un dandy, vraisemblablement le célèbre Brummell. En 1948, Georges Lepape réalise des illustrations sur l'élégance masculine dont une partie paraît dans la revue Plaisir de France.Cette composition est reproduite dans le programme du bal des arts de juin 1948.



b) Composer avec l’usure

Si le concept de laquer de nouveaux matériaux comme le papier, le verre ou le plastique est plutôt récent, le principe de ressusciter des matières par leur traitement de surface ou leur détournement d’usage ne date pas d’hier. Les termes de réemploi et de réusage font alors vite leur apparition dans la pratique et la pensée du design jusqu’à devenir pour certains vecteur de créativité et de renouveau. Marbres d’ici est un projet qui voit le jour en 2011 suite à l’observation des quantités de déchets issues des chantiers de démolition. Par le biais d'associations, d'ateliers participatifs et d’organismes de recherche, Stefan Shankland exploite le potentiel esthétique, écologique et social de ces matériaux usés. Les étapes de transformations des gravats agissent comme un maquillage qui viendrait tromper l'œil du spectateur. En croyant observer des dégradés marbrés d’ardoise ou de céramique, le voilà face à des déchets inertes issus de démolitions d'immeubles de son quartier. A partir de l’observation d’un déchet local récurrent, ce projet est né d’une volonté de composer avec l’usure. Le design est étymologiquement la pratique du dessin ︎7︎ . Mais avec les temps et les bouleversements industriels comme la surconsommation des plastiques il est surtout devenu celui du re-dessin. Ainsi de manière paradoxale, les designers ont dû réapprendre une façon de créer. Créer en ne “créant” rien mais en repensant objets et systèmes de production. L’enjeu créatif et l’inventivité se cachent souvent dans la façon de penser un objet post production, comme le font les objets de scénographies, ou de les penser selon une ancienne chaîne de production. Il devient plus pertinent pour un créatif aujourd’hui qu’il soit architecte designer ou scénographe, de composer avec l’usure ou du moins de la prévoir. Et paradoxalement, la laque aux connotations neuves et précieuses en porte l’étendard grâce à cette capacité de camouflage. La laque permet de faire perdurer des matériaux voués à l’usure comme de vulgaires tubes de PVC ou un simple papier, mais elle peut aussi redonner vie à des objets usés en les “maquillant” sans relancer leur production complète. Le camouflage semble aller de paire avec l’idée de perdurer. La laque pourrait malgré son apparence déconstruire complètement la hiérarchie des matériaux, notamment très ancrée dans certaines cultures comme au Vietnam. Lors de mon premier voyage au vietnam en 2024, en tant que lauréate de la bourse Zellidja pour documenter mon étude de cas sur le design et l’artisanat vietnamien, j’y ai remarqué une vraie segmentation des matières. Tandis que la céramique et la poterie sont majoritairement réservées aux objets sacrés et précieux, le bambou est associé à l’assemblage technique et réduit à sa matérialité pratique. On l’emploie ainsi pour des objets non destinés à la contemplation comme des tabourets ou des échafaudages tandis que la céramique s’observe sur les moulures des temples ou les objets sacrés. Dans cette hiérarchie, la laque se situe en haut de l’échelle, ancrée dans des codes esthétiques et historico-culturels. Cependant, cela est sans savoir ce qu’elle dissimule sous ses reflets profonds. Car les progrès de l’industrie et son développement chimique lui permettent désormais de se faire elle aussi une place dans la chaîne du réemploi et de composer avec l’usure. Ceux qui achètent de grands vases laqués, sont loin de se douter que c’est un vulgaire tube de PVC à peine réusiné qui dessine leurs galbes.




Appel à projet AREP EMC2 lancé par la Société du Grand Paris, Île-de-France Mobilités et l'AMIF pour préparer les espaces publics de demain avec technologies et usages innovants pour tous.
Une création de Stefan Shankland en collaboration avec Bellastock / Force Pure Construction, Chronos et ECOCEM, 2019



a) Figer, c’est condamner ?   

La laque est conservatrice. Et il va sans dire que si elle intègre le réemploi, c’est dans une mesure assez particulière. Car donner vie à des matériaux plus vulgaires ou redonner vie à certains objets en les “remaquillant” soulève un paradoxe. Celui de condamner en figeant. Révélé comme étant une qualité ou un défaut selon l’usage, le fait de fixer condamne le matériau laqué au même usage à vie. Car s’il est possible de retirer une couche de laque en ponçant et sablant vigoureusement, il est rare de retirer la laque d’un objet fini. C’est pour cela qu’il est difficile de discerner le support exact de la laque si on ne l’a pas visualisé dans la chaîne de production. J’ai observé un exemple type de tube de PVC qui servait aux vases Hanoïa mais je n’ai jamais pu voir celui qui était figé sous la laque. Ainsi, il y a bel et bien un paradoxe dans le prétexte de durabilité par le réemploi dans la laque. Si on permet à un matériau simple et standard de s’élever au rang d’artefact de luxe et de contemplation c’est au prix considérable de sa vie. Car il n’en n’aura d’autre après le passage de la laque et sera condamné à exister à vie mais sans plus jamais pouvoir changer de matérialité. Son usage pourra varier et on pourra ainsi réemployer un vase laqué mais le PVC ne réapparaîtra plus et ne pourra plus s’identifier plâtre, mou, tissu ou papier. Comme quoi, la richesse a un prix et ce n’est tragiquement souvent pas des moindres… Il faut donc bien garder en tête lorsqu’on décide de laquer un objet, que la fonction ou la matérialité qu’on lui attribue au moment du laquage sera difficilement modifiable. Il devient d’autant plus pertinent de penser le traitement de surface dès la genèse créative, comme un vecteur de créativité, un vecteur de dessin. L’objectif pourrait être de produire ou re-produire des objets dont le statut et la valeur justifient une stabilité et une forme d’immuabilité dans le temps.



︎1︎ Baudelaire, Charles. Le Peintre de la vie moderne. Édition de Claude Pichois. Paris : Gallimard, coll. “Folio classiques”, 1999.
︎2︎ Barbey d’Aurevilly, Jules. Du dandysme et de George Brummell. Paris : Gallimard, coll. “Folio essais”, 1987.
︎3︎Ibid
︎4︎Ibid
︎5︎Ibid
︎6︎Ibid
︎7︎ L’origine du mot design est l’italien disegno, le dessein et le dessin

2.  Une technique en constante évolution



a) Vers une robustesse durable

Lancée dans l’élan d’une continuelle évolution qui suit le cours des innovations chimiques et industrielles, la laque et ses dérivés ne cessent de se perfectionner. Et cela dans le but d’atteindre un idéal d’application et de composition qui évolue lui aussi. Comme si l’expression “on peut toujours faire mieux” s’incarnait à travers l’histoire de cette matière mutante, on continue de la transformer pour l’améliorer. Ainsi, de “nouvelles” alternatives ou dérivés inspirés de l’originelle résistance et la brillance de la laque continuent de voir le jour. Et là où la laque chimique fait encore défaut aujourd’hui ce n’est plus tant dans son extraordinaire brillance mais plutôt dans les composants chimiques qui la rendent possible. Car si elle est de plus en plus simple et rapide à appliquer et poncer, elle demeure un concentré de solvants chimiques qui s’oppose à l’innovation éco responsable en traitement de surface. Bien qu’elle ne soit plus toxique et irritante comme son ancêtre la laque végétale, elle reste relativement résistante et nécessite une grande production de solvants pour lier les pigments et adhérer aux surfaces. Et qu’a l’habitude de faire la laque pour pallier les nouvelles contraintes physiques et chimiques imposées par l’évolution de l'industrie ? Elle change de matérialité. De la sève au solvant, puis du solvant à la poudre. Voilà où se situe la laque aujourd’hui dans l’histoire de son évolution. Le thermolaquage, par son mode d’application et sa composition, constitue un substitut intéressant à la laque chimique industrielle. Comme l’indique son étymologie, cette technique fut pensée pour pallier les contraintes que la matérialité existante de la laque ne parvenait plus à remplir. Quoi de mieux pour éviter la production massive de solvants chimiques, que de les supprimer ? Le thermolaquage fonctionne grâce à un phénomène étonnant de physique, achevant de défaire la laque de sa connotation solvantée toxique. Ce changement de matérialité dans l’évolution de la technique de la laque, permet non seulement de ne plus utiliser de solvants mais aussi de réutiliser les pertes qui sont ici uniquement de la poudre de pigments. Et si sa résistance s’en voit amplifiée par la polymérisation des poudres projetées, son exigence d’application et de brillance, elle, change de cap.




Thermolaquage (peinture pulvérisée à la poudre sur du métal puis polymérisée) dans les ateliers de l’entreprise CFT Industries



b) Le travail au dixième de millimètre

Avec l’apparition du thermolaquage, la laque voit le jour dans le secteur de l’industrie, l’architecture et plus généralement l’extérieur. Bien que le thermolaquage ait de la marge avant de répondre aux besoins d’une technique de laquage parfaite, il permet d’orienter l’exigence sur certains points. Cette technique de propulsion de poudre permet notamment de s’appliquer dans les moindres recoins des supports puisqu’elle marche par phénomène d’éléctrostatiticté. En effet, le thermolaquage s’effectue sur des pièces conductibles comme les métaux, sur laquelle on vient projeter une poudre de pigment. Cette poudre est rendue électrostatique par un compresseur d’air et un boîtier qui envoie des charges dans le réservoir à poudre. Celle-ci est ensuite projetée avec différents degrés de pression sur les supports métalliques et vient se déposer sur toute la pièce de manière uniforme. La pièce est reliée à une électrode pour la rendre conductible (soit chargée négativement). Ainsi, si la pièce est un support conductible, la poudre peut venir se déposer de manière homogène dans les moindres recoins de la pièce. Contrairement au pistolet de laque chimique qui rend inaccessible le laquage de certains galbes, le pistolet de thermolaquage permet à la couleur de défier les lois de la gravité pour aller chercher l’exigence d’un revêtement uniforme ultra solide. La deuxième étape clé du thermolaquage est la cuisson qui permet à la poudre déposée sur le métal de se polymériser. Chaque petite particule de poudre aimantée au métal fond pour former une coque lisse brillante et solide qu’on ne connaît maintenant que trop bien. La cuisson est à faible puissance et de courte durée, rendant cette technique accessible même aux particuliers. C’est ainsi qu’en quelques minutes, avec un four alimentaire récupéré, un pistolet de seconde main et un compresseur d’air, j’ai pu “laquer” des pièces d’acier d’une ferraille pour les maquiller et leur redonner vie. Même le pas de vis fut entièrement recouvert, comme si l’objet avait été placé dans un bain de couleur. Bien que le résultat après cuisson soit un peu plus terne qu’un vernis poncé de laque chimique, je me suis découvert un certain plaisir à domestiquer un revêtement habituellement réservé aux usines et industries d’extérieur.





schéma du principe physique du dépôt de poudre électrostatique sur lequel repose le thermolaquage. La poudre chargée négativement dans le pistolet est projetée sur des pièces métalliques conductibles puis polymérisée à haute température



b) Faire vivre une technique ancestrale par le design contemporain : un juste retour à la nature des choses

Si le concept d’innovation a toujours été employé pour prétendre “aller de l’avant”, la laque s’est vue déconstruire cet argumentaire. Innover sous-entend apporter de la nouveauté, or la nouveauté lorsqu’on n’a fait que perfectionner l’industrialisation et la conversion chimique d’un matériau, peut être un retour à l'artisanat. Pour le cas de la laque, on observe, comme d’autres savoirs faire d’artisans, un attrait particulier pour le retour du travail à la main et la perfection d’un savoir-faire sur des pièces uniques. Ainsi, quelques designers français ont réinvesti la technique ancestrale de la laque végétale pour l’apprivoiser par le prisme du design d’objet contemporain et ainsi la faire perdurer. Car le problème de la laque est qu’elle a toujours été réservée à une catégorie de clients aisés, limitant sa diffusion au grand public et son accessibilité. Cela affectant les acheteurs et donc les designers qui sont peu à avoir réinvesti la laque végétale dans le domaine du mobilier ou de l’objet fonctionnel du quotidien, de par ses contraintes d’usage cités plus haut. Certains se sont donc initiés et perfectionnés dans le savoir-faire de la laque végétale dans le but de l’aider à se diversifier en fusionnant avec d’autres pratiques. Ainsi la laque innove même sous sa forme végétale ancestrale. L'alliage entre une technique d'artisans maîtrisée et un dessin formel et technique travaillé donne naissance à des objets mutants : à la frontière de l'artisanat d'exception et du design d'objets modernes. Et sans qu’il soit question de hiérarchie entre design et artisanat, les deux pratiques se portent mutuellement vers l’objectif commun : celui de surprendre et d’innover en combinant formes et surfaces pour créer des objets uniques et différents. 
Ancien élève de l’École Boulle et diplômé en ébénisterie, Nicolas Pinon a découvert la laque japonaise en faisant de la restauration. Pour parfaire son savoir, il décide de se rendre au Japon et y apprend notamment la technique ancestrale du kanshitsu, qui utilise depuis plus d’un millénaire toile, terre et laque pour fabriquer la structure des statues destinées aux temples. Devenu laqueur décorateur indépendant en 2008 il collabore à de nombreux projets notamment avec Jacques Garcia et Joseph Karam. Aujourd’hui, tout en travaillant la laque selon les techniques traditionnelles, il effectue des recherches, en utilisant les nouvelles technologies. Il travaille actuellement sur des supports souples en impression 3D et la gravure de la laque au laser. C’est ainsi qu’il remporte en 2020 avec Dimitri Hlinka ancien bouliste également, le Prix Liliane Bettencourt pour l’intelligence de la main avec leur projet Entropie, véritable prouesse technique. Radiateur mobile et ultra léger, il prend la forme de l’onde de chaleur et se couvre d’une laque dont la couleur varie selon la température, passant du noir à un rouge profond. Œuvre qui a nécessité près de 450 heures de travail, sa structure est composée d’une trentaine de tubes imprimés en 3D à partir de résine de soja biodégradable, et ne pèse que 4 kilos. La laque végétale apparaît alors sur des objets inattendus et innovants par la manière dont ils s’apprivoisent les capacités physiques et esthétiques d’une technique ancestrale. Plus que revisitée, elle se trouve apprivoisée par des designer qui vont la penser comme un réel outil de conception, comme un matériau plus qu’une matière. On peut alors se demander quel dessin génère la laque ?





Entropie - 2020, Nicolas Pinon et Dimitri Hlinka, Prix Liliane Bettencourt pour l’intelligence de la main


︎6︎BOIS-MARTIN Camille, La Moda Povera d’Olivier Saillard, cousue d’histoires, Beaux-art Magazine, article du 8 février 2023.

︎7︎KAPRIÈLIAN Nelly, Le manteau de Greta Garbo, éditions Broché, 2014

︎8︎SAILLARD Olivier, Moda Povera, Les vêtements de Renée, juin 2023, lien vers la vidéo :  https://youtu.be/f-ph_Qwq6Ck?si=ZDCUYA-yloyGgy8j

3. Dessiner avec la laque

a) Le dessin réparateur

De l’objet à l’architecture, la laque s'immisce dans nos quotidiens, en particulier ceux des designers, artisans ou concepteurs. Son unique brillance fait écho chez eux à une certaine méthode de production, qu’elle soit artisanale ou industrielle. Ainsi, la laque que l’on retrouve étonnement partout si on y  est sensible, génère des idées. Elle est vecteur de créativité : sa brillance génère un galbe, ce galbe génère une forme, et cette forme habite cet espace de telle manière. Et la croiser avec d’autres pratiques contemporaines nous permet de la penser comme un matériau technique, un réel outil de conception. Et comme on l’a souvent observé dans la pratique du design, ce sont aussi les défauts et les vulnérabilités d’une matière qui ont été à l’origine de transformations et d’idées nouvelles. Les faiblesses d’une matière qui s’est avérée toxique ont favorisé son industrialisation et la naissance de ses alternatives chimiques. De la même manière, la difficulté de pulvérisation d’un liquide de manière homogène a favorisé la naissance d’une autre technique de revêtement : le thermolaquage. Même dans l’évolution de la laque, les défauts de matérialité ou d’application ont été essentiels pour imaginer de nouvelles formes et de nouveaux états de la matière. Il est intéressant de remarquer que la jongle entre défauts et qualités de matière est présente dès les origines naturelles de la laque végétale. Une balance équitable qui nous renvoie à la question de cacher ou de révéler les fragilités ou défauts de nos productions. La question, qui peut sembler simpliste, est en réalité pertinente lorsqu’on l’aborde par le dessin. Car le défaut une fois mis en évidence, peut déclencher une nouvelle vision de l’objet, qui apparaît différemment aux yeux du spectateur mais surtout aux yeux du designer ou de l’artiste. Ainsi, la laque pensée comme outil de conception permet de révéler ou montrer la vulnérabilité de la matière. La robustesse de la résine végétale ne compensait pas sa toxicité ou son application chronophage lorsqu’il s’agissait de laquer des vaisselles entières. Mais lorsqu’on l’allie à une autre matière, et plus précisément le défaut d’une autre matière, son usage devient plus pertinent et génère de nouvelles esthétiques. Le Kintsugi japonais est l’art de la réparabilité.︎8︎ Et  c’est un art généré par l’alliance entre la laque, pensée comme un matériau de construction et de sublimation, et la fragilité de la céramique. Et cet art de réparer et de mettre en avant la réparation en est même devenu une façon de penser, une philosophie. La beauté se trouverait dans la nature imparfaite et éphémère. Incarnant le symbole de la renaissance, Les cicatrices et les marques du temps sont dans le Kintsugi une source de sublimation et une occasion de donner du sens à sa vie. N’est-ce pas là l'inverse de notre laque Dandy ? Ne pas chercher à camoufler l’usure et les défauts, assumer ses vulnérabilités, n’est-ce pas tout l’inverse des principes esthétiques de la laque ? Pourtant, le Kintsugi utilise bel et bien la laque végétale comme un outil pour réparer et esthétiser la réparation. La philosophie du Kintsugi met en valeur l’objet en se servant de ses failles, et la laque est paradoxalement le médium idéal. Là aussi la laque attire l'œil car elle est enduite de poudre d’or, mais cette fois-ci elle sert de joint réparateur visible pour sublimer la fissure. La question plus générale du masque ou de la cicatrice, est souvent complètement rejetée ou bien fièrement défendue par ceux qui s’y intéressent. Ruskin ︎9︎ défend que la ruine, fait partie entière du cycle de la vie de l’objet ou du bâtiment. Selon lui, la restauration ayant pour but de “rénover” est synonyme de destruction. Réparer change la matérialité originelle de l’objet, restaurer n’est pas du tout synonyme de conserver. En ce sens, la laque est une fraude puisqu’elle est justement cet objet hermétique qui travestit cicatrices ou objets usés. A l’inverse, Viollet-le- Duc ︎10︎ défend la restauration : « Restaurer un édifice, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé. » Et si “l'état complet” du tube de pvc était sa forme laquée et non sa vocation de tuyauterie ? Le masque qu’incarne la laque dépasse ainsi le mensonge et la représentation du faux ou du transformé. Et elle participe parfois à révéler les cicatrices des objets. Né du désir de donner une seconde vie à un objet sans camoufler sa nouvelle matérialité, le Kintsugi s’est servi de la laque comme un matériau réparateur, dont le dessin aléatoire des fissures génère un nouveau répertoire graphique. Le dessin généré par la matière pensée en amont de la création comme un outil technique, a permis la naissance d’un nouveau langage visuel. Et l’exemple du dessin généré par la laque dans le Kintsugi est plus qu’une philosophie pour le designer : il devient un modèle à déplacer dans l’application industrielle de la laque chimique.



Mes premières expérimentations en thermolaquage avec des pièces usées de machinerie récupérées chez un ferrailleur en Ile de FRANCE AMRS. Je thermolaque seulement certaines parties des pièces pour laisser visible la matérialité cachée sous le traitement de surface homogène.



b) Du masque à la cicatrice

Mais au-delà de nous servir de modèle lorsqu’on parle de dessin généré par la laque, cette technique ancestrale de mise en avant des défauts nous met face au rôle du traitement de surface : celui de révélateur ou de dissimulateur. Car si avec la laque végétale on sublime les défauts rendus visibles, on continue de développer par le thermolaquage et les autres dérivés de la laque, des matières dont le rôle est de couvrir, cacher et sceller les défauts sous une couche irréversible de matière. Le futur de la laque se trouve-t-il dans le masque ou dans la cicatrice? Il devient alors intéressant de se demander si le design peut réunir les deux. Car le masque prend sens lorsqu’on comprend ce qu’il cache, et la cicatrice est compréhensible lorsqu’elle est révélée. Il semblerait comme souvent, qu’un juste milieu soit à choisir entre la révélation ou la dissimulation totale, et transpire donc dans les objets. Si le théoricien italien de la restauration Camillo Boito, défend que masquer les cicatrices est aussi synonyme de destruction de la vocation de l’objet et rejoint Ruskin sur le rejet de la restauration, il conçoit que certaines typologies d’objets nécessitent une intervention réparatrice pour ne pas s’effacer ou s’oublier. Ainsi, si le designer doit recouvrir une cicatrice, un passé, un autre usage, qu’il le laisse apparent. Selon lui, il est important de trouver ce juste milieu entre masque et cicatrice et il est possible de les combiner. Réparer en laissant visible la restauration, sans chercher à mentir ou travestir l’objet. Outre les objets et systèmes techniques qui ont pour unique but résistance et durabilité et doivent donc être entièrement enduits ou vierges, d’autres objets pourraient avoir cette double vocation. Le design d’objet, au-delà de répondre à des contraintes d'usage et d'ergonomie, se différencie aussi par sa capacité ludique et didactique. Ainsi, il pourrait émerger des créations qui allierait révélation et dissimulation, masque et cicatrice masquée en un seul objet. Couvrir et montrer une partie de ce qui est couvert, ne nous encouragerait-il pas à prendre soin de nos objets travestis ? Cela nous permettrait de comprendre la double matérialité des objets laqués en visualisant ce qui est dissimulé et ce qui dissimule. La brillance et les reflets de cette matière à présent familière, n’en serait-elle pas sublimée ?



︎8︎ Bonnie Kemske, Kintsugi: The Poetic Mend (London: Herbert Press, 2021), 58.
︎9︎ John Ruskin, The Seven Lamps of Architecture, ed. J. G. Links (London: George Allen & Unwin, 1989), “The Lamp of Memory”, pp. 184–196. ︎10︎ Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc, “Restauration”, dans Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIᵉ au XVIᵉ siècle, vol. 8 (Paris: Bance-Morel, 1854–1879), 14–34.




Conclusion 


    Capable de faire mentir nos objets, la laque se travestit comme un Dandy impassible. Mais ce masque rigide sous-entend le principe de cacher. Le camouflage peut sembler perfide, mais permet à la laque de composer avec l’usure et de s'immiscer dans un système de réemploi, bien qu’il soit relatif puisque figer signifie aussi condamner en l’état. Et c’est l’optimisation des techniques d’application qui ont favorisé de nouveaux changements dans sa matérialité. Matière en mutation, elle est témoin que l’innovation peut passer par un juste retour au passé. Celui-ci continue de nous apprendre que penser la laque comme un matériau nous révèle le dessin qu’elle génère et permet de créer de nouveaux objets. Des objets témoins d’une évolution technique et qui révèlent ce que dissimule la brillance fourbe de la laque. Combinant masque et cicatrice masquées, les surfaces mutantes sont des totems de changements et de transformations d’états de la matière, qui devient matériau.
Ce que je retiens de ces enjeux, en tant que designer, tient en deux questions : peut-on à la fois couvrir, protéger et révéler? Peut-on mettre en avant un traitement de surface sans traiter toute la surface des matériaux travestis ? Révéler pourrait mettre en avant le principe de cacher par le revêtement. Ce sont les défis que je chercherai à relever dans mon projet de diplôme PODS. Il a l’ambition de déconstruire l’esthétique homogène et industrielle du thermolaquage en le pensant comme un vecteur de dessin pour du mobilier intérieur. De la France au Vietnam, j’ai travaillé la laque chimique sous divers aspects. Le thermolaquage s’inscrit dans la continuité de mes savoirs faire. Il me permet d'explorer un nouveau procédé et de m’initier au travail du métal, matériau industriel qui devient mon prochain terrain de jeu.  


Bibliographie


︎ Sources personnelles et recherches de terrain

SVIEZENY, Inès. Observations de terrain et recherches personnelles, ateliers de laque artisanale et industrielle, Hanoïa, OpenAsia, Hanoï Vietnam, 2024.

— Recherche menée dans le cadre de la bourse Zellidja 2024 puis 2025


︎ Ouvrages théoriques et essais

BAUDELAIRE, Charles. Le Peintre de la vie moderne. Paris : Gallimard, coll. « Folio essais », 2010 [1863].

BARBEY D’AUREVILLY, Jules. Du dandysme et de George Brummell. Paris : Gallimard, coll. « L’Imaginaire », 1997 [1845].

BOITO, Camillo. Conserver ou restaurer ? Traduit de l’italien par Françoise Choay. Paris : Éditions du Seuil, 2000 [1893].

RUSKIN, John. The Seven Lamps of Architecture. London : Smith, Elder and Co., 1849.
— Édition de référence consultée : The Seven Lamps of Architecture, éd. J. G. Links, London : George Allen & Unwin, 1989.

VIOLLET-LE-DUC, Eugène-Emmanuel. «Restauration», in Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIᵉ au XVIᵉ siècle, vol. 8. Paris : Bance-Morel, 1854–1879.

KEMSKE, Bonnie. Kintsugi: The Poetic Mend. London : Herbert Press, 2021.
JUNIPER, Andrew. Wabi Sabi: The Japanese Art of Impermanence. Tokyo : Tuttle Publishing, 2003.

︎ Savoir-faire et pratiques de la laque

PINON, Nicolas ; HLINKA, Dimitri. Entropie. Projet lauréat du Prix Liliane Bettencourt pour l’intelligence de la main, 2020.

CHOAY, Françoise. L’Allégorie du patrimoine. Paris : Éditions du Seuil, 1992.

︎ Projets, designers et études de cas

SHANKLAND, Stefan. Marbres d’ici. Projet initié en 2011, France.
— Collaboration avec Bellastock, Force Pure Construction, Chronos, ECOCEM.
— Présenté dans le cadre de l’appel à projets AREP – EMC², Société du Grand Paris, Île-de-France Mobilités, AMIF, 2019.
PINON, Nicolas ; HLINKA, Dimitri. Entropie, radiateur mobile thermosensible, Prix Liliane Bettencourt pour l’intelligence de la main, 2020.


Contact ︎

︎ ines.sviezeny@gmail.com
︎@inesvz_design

Le projet de diplôme ︎

langage graphique d’inspiration: typographies bold suisses
Table basse PODS en tôles d’acier thermolaquées et quincaillerie thermolaquée


inspiration lien entre matérialité floue et dégradés