Clément Chiffard
Traces, de la grotte à l’objet
Ce mémoire explore la mutation de l’aluminium, du composant industriel normé vers un langage ornemental et artisanal. Il part d'une analyse du mousqueton de spéléologie objet de vide par excellence où la forme est dictée par la survie et la performance mécanique.
À travers une pratique située entre l'ingénierie machiniste et l'ébénisterie métallique, l'étude interroge la valeur du défaut d'usinage. La trace de la fraiseuse n'est plus une scorie à polir, mais un dessin assumée, figée par l'anodisation. En détournant des objets méprisés ou purement utilitaires, le design vient ici fétichiser la machine pour transformer l'anodin en pièce monolithique. Il s'agit de dessiner non pas un produit, mais un manifeste de l'honnêteté technique, où la surface raconte la précision du geste industriel réapproprié par un objet en édition limité.
1/3 : Objets de grotte
︎ Novembre 2025
2/3 : Le fétiche industriel
︎ Janvier 2026
3/3 : Vers un design témoin
︎ Février 2026
Article 3
Vers un design temoin
Ce troisième et dernier article aborde la transition de mes recherches vers une pratique du design située entre l’ingénierie machiniste et l’artisanat. Nous verrons comment le défaut industriel, comme la trace de fraise ou le sillon d'usinage, peut être maîtrisé pour devenir un ornement processuel volontaire. L’idée est de développer un design honnête qui ne cache pas la technique, mais l'assume à travers une précision chirurgicale au dixième de millimètre et une finition par anodisation noire destinée à fossiliser le travail de la machine. Loin de la série, cette démarche s'apparente à une ébénisterie du métal où le temps manuel de finition valorise des objets méprisés ou purement techniques.
I : Dessiner avec l’ornement industriel
I.1. Le défaut qui se contrôle
La trace produite dépend de multiples facteurs. Comme énoncé dans l’article deux, ces paramètres peuvent être modifiés pour changer le rendu de la surface : vitesse de rotation, vitesse d’avance et tracé du schéma. Dans le cas d’une CNC trois axes, ces défauts peuvent également se retrouver sur d’autres machines comme des fraiseuses, des tours à métaux et même des perceuses à colonne.
Connaître le fonctionnement de ces outils en tant que designer change drastiquement la manière d’imaginer et de dessiner des pièces. Avoir un pied dans la production rend le design plus honnête et fidèle aux souhaits du concepteur. Travailler et apprendre auprès des personnes qui utilisent ces machines permet de mieux les comprendre et, dans mon cas, de mieux les retranscrire dans les objets que je dessine. Concevoir des pièces avec des traces d’usinage précises et assumées sans connaître la réalité technique semble impossible. Je pense qu’une solide culture industrielle est nécessaire pour dessiner ces objets de notre quotidien. Cette culture s'applique à d’autres processus qui enrichissent le dessin, comme l’injection plastique, qui possède des codes formels très forts, ou le moulage ; autant de procédés qui ne laissent aucune forme au hasard.
La question de l’aléatoire peut se présenter ici. Les logiciels proposent des schémas de coupe prédéfinis avec des intérêts propres, mais aucun n'a de but purement graphique. Assumer les paramètres par défaut du logiciel peut donc être un parti pris : laisser faire la machine. Si l'on veut usiner un cercle sur une CNC, la machine propose deux choix : plusieurs cercles concentriques ou une spirale. C'est un choix restreint. Si l’on souhaite un schéma plus complexe, des manipulations plus poussées sur le logiciel et la machine doivent être exercées. On obtient alors des tracés ornementaux non superflus, puisqu'ils enlèvent la même quantité de matière.
Ma pratique se tournerait vers des objets nécessitant une précision particulière, avec un usinage dessiné par la pièce elle-même et ornementé par un schéma que je dessinerais à la main. Des pièces qui viendraient se greffer à des objets pour attraper l'œil.
I.2. Un ornement qui se fige
L’idée est de garder ces traces et ces ornements pour les figer dans le temps. Un traitement de l’aluminium est ici obligatoire pour les fossiliser et éviter qu’ils ne s’abîment. L’anodisation s’expose comme la solution idéale : un processus qui reste fidèle à la surface. Un intérêt pour la couleur se dégage aussi de ce traitement, permettant de colorer l’aluminium (rose, noir ou vert) tout en conservant les traces d’outils. Ce procédé électrochimique est rarement utilisé sur des objets à petite échelle, les bains de trempe étant souvent dédiés à des productions industrielles en série. On retrouve énormément l’anodisation dans l’univers outdoor (bâtons de ski, pédales de vélo, mousquetons) ou sur les profilés extrudés. Si l’aluminium est le matériau principal, le titane peut aussi être anodisé ; des métaux souvent liés à la performance.
Personnellement, mon choix s'oriente vers le noir. Des pièces en aluminium massif teintées en noir pour un aspect monolithique et durable. Cela permet d’avoir des objets soignés, pourtant sortis de machines sans post-traitement polissant. Des pièces brutes, mais dont la finition noire rend l’objet plus "mythique", captant la lumière pour lui donner un côté bijou. S'éloigner de la "silver aesthetic" est important pour moi ; je n'aimerais pas produire des objets inscrits dans une tendance éphémère. Cette esthétique a connu un grand succès vers 2019 avec la recherche de performance (liée à l'IA ou à l'essor de marques comme Salomon et Hoka). Il semble que nous arrivions à la fin de cette fascination pour la performance brute issue du confinement. Un retour à des choses plus tangibles et locales se fait ressentir. C’est dans cette esthétique de transition que je me positionne, et l’anodisation me semble être le compromis idéal.
II : Des objets artisanaux à allure industriel
II.1. Un design honnête
Dans ma pratique, je ne cherche pas à cacher la technique. Je veux que l'on comprenne les méthodes de fabrication à travers l’objet. Si une pièce doit comporter des renforts structurels pour sa stabilité, je cherche à les assumer et à les dessiner comme un parti pris esthétique. Je souhaite un design transparent, compréhensible par tous. Mettre le "défaut" industriel au centre de mon travail est primordial : j’aimerais que l'usager ressente ma fétichisation pour les machines industrielles et les objets lambda du quotidien.
Le dessin aura un enjeu crucial pour ne pas produire de simples objets à "allure" industrielle qui n'interpréteraient pas mes références. Du fait de leur manufacture à petite échelle, ces objets devront être lisibles comme des pièces finies à la main, demandant plusieurs heures de travail manuel. Cette impossibilité de production à grande échelle en fait des objets haut de gamme, voire de luxe, par leur matériau et le savoir-faire investi. La valeur perçue doit être évidente au premier coup d’œil. Si je réinterprète un objet en plastique en version aluminium, sa qualité doit être immédiatement perceptible.
II.2. Un design artisanal
Ce travail se positionne entre le design, l’ébénisterie et l’ingénierie machiniste ; un travail proche de l’artisanat. Là où l'ébéniste utilise un tour à bois, j'utilise un tour à métaux. S'ils utilisent des scies à ruban ou des CNC dédiées au bois, j'utilise les équivalents pour les métaux. Bien que ces machines paraissent plus complexes à cause du poids et de la densité du métal, la logique reste similaire. Le travail de finition manuelle est très présent et chronophage : ponçage, cassage des arêtes vives, assemblages mécaniques, perçages et taraudages post-usinage. L'allure finale est industrielle, mais le procédé se rapproche de l'ébénisterie.
II.3. Une honnêteté faussée
Cependant, ces objets peuvent parfois cacher leur structure. Ne pouvant pas toujours être en aluminium massif pour des questions de coût ou de poids, un revêtement graphique en aluminium peut recouvrir une structure en bois. C’est le cas pour la conception d’enceintes qui nécessite des épaisseurs importantes (souvent 22 mm). Une telle épaisseur en aluminium massif serait inconcevable, car trop lourde. Ici, l'honnêteté est remise en question : pourquoi cacher le bois ? Dans ce cas précis, on ne cherche plus la vérité matérielle brute, mais plutôt à raconter une histoire à travers la surface en montrant des détails que l'on ne regarde jamais.
III : Forcer le regard sur des objets méprisés
III.1. Manifeste de ma pratique
Ma pratique est inspirée du milieu industriel lié à mes études, mais se rapproche aujourd'hui de l'artisanat et de la pièce unique. Je souhaite lier ces deux mondes. J’ai toujours été passionné par les détails techniques, notamment via ma pratique du vélo (pédales injectées, potences usinées). J’ai eu la chance de réaliser mon stage de Master 1 au sein du studio SGMS, qui partage cette fascination pour les détails industriels, ce qui a beaucoup nourri ma démarche.
Je souhaite créer des objets qui réinterprètent les qualités d’objets industriels n'attirant pas le regard du public. À travers mes compétences en usinage, je veux rendre ces détails attirants. Je cherche à forcer l'attention sur ces éléments techniques ultra-dessinés en utilisant les qualités visuelles de l’aluminium : un matériau brillant et froid qui accroche la lumière. Je m'inspire d'objets "méprisés" ou cachés : poubelles, cagettes, calages en polystyrène. Ces objets à faible valeur perçue deviennent alors désirables, comme des bijoux à l'échelle d'un objet ou d'un espace. Je veux montrer aux gens la beauté que je trouve dans ces machines à travers mes créations.
Conclusion
Le mousqueton n'était pour moi qu’un prétexte pour analyser un objet que je trouve magnifique. Il témoigne de ma fétichisation pour l’industrie de l’aluminium. Retranscrire cette passion à travers mes créations est primordial. C’est un travail que j’ai déjà entamé lors de mon stage sur une pièce de jonction de tabouret pliable en aluminium massif : redessiner l'anodin pour attirer l'attention du spectateur. C’est précisément dans cette pratique que je m’épanouis.
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