Elsa Dagnat
Arena
De l’immensité de la dune au minuscule grain de sable, la génération de formes et reliefs par le sableSi vous ramassez une poignée de sable et que vous l’observez couler entre vos doigts, il vous sera difficile de faire un choix : est-il solide ou plutôt liquide ?
Le sable, indomptable et hétérogène, est indéfinissable : il n’appartient à aucune catégorie. L’étudier au travers du prisme du design me permettra de lier différentes disciplines pour tenter de mettre au point un nouveau vocabulaire formel : celui du grain.
Mais comment donner forme à une matière volatile ? Comment l’utiliser pour créer sans la dénaturer ? Comment générer de nouveaux volumes plus en accord avec le matériau granulaire ?
De la dune aux châteaux de sable, Arena est une véritable ode au grain.
1/3 : Sables mouvants
︎ Octobre 2024
2/3 : Chateaux de sable
︎ Novembre 2024
3/3 : Dessiner avec le sable
︎ Décembre 2024
Chapitre 3
Dessiner avec le sable
Le sable fluide et indomptable, nous a captivé pour sa matérialité particulière ni fluide ni solide. En tant que matériau, il appelle au toucher et à la manipulation. Cependant comment pouvons nous dépasser cette intriguante frénésie pour l’utiliser dans un projet ? Est-il possible de le mettre en forme dans un objet solide ?

Tas de sable, Elsa Dagnat, pointe de graphite sur papier, 2024
Cette enquête sur la matérialité particulière du sable, m’a conduit à m'interroger sur sa forme : la forme de ses grains, la forme de ses structures, la forme de ses tas. Fluide et impermanent, le sable devient imprenable, intouchable, indéfinissable et par conséquent, parfois indessinable.
Pour un projet de design où le résultat doit être matériel, comment l’utiliser et le mettre en valeur ? En effet, est-il possible de dessiner un objet de cette matière qui n’a pas de contour ? Où tracer ma ligne quand je suis noyée dans un océan de points ? Quelle épaisseur donner à mes particules ? Je veux ici examiner différentes postures sur la mise en forme du grain.
S’inspirer de structures sableuses ne permet-il pas de créer des objets aux formes plus fluides ? Jouer des formes granulaires n'augmente-t-il pas la sensorialité des objets ?
1. Matière en quête de forme
Un tas informe
Tout au long de ce mémoire, je me suis demandé comment dessiner un objet de sable. Si mes nombreuses découvertes m’ont passionnée et me confortent dans le choix de mon sujet, il m’est cependant apparu très vite qu’il serait difficile de les convertir en un projet concret. En effet, les objets qui nous entourent sont pour la plupart solides, du moins leur enveloppe externe. Ils peuvent être pris par la main autant que transportés, achetés, offerts. Si je considère le sable dans son état premier, lorsqu’il est fluide et souple, il n’a pas en soi de forme propre, au même titre que l’eau. Comment pourrais-je alors en faire un objet ? Suis-je face à l’impossibilité de réaliser des objets en sable sans les agglomérer ? Comment lui donner forme sans le figer ?
Le sable n’est pas qualifiable (dans sa nature) ni quantifiable (dans son nombre), il n’est qu'une espèce de monticule sans attaches : et pour cela, il suscite la rage des plus cartésiens. Comme l’exprime Gilles Clément :
« Contrairement aux vraies pyramides, œuvres construites par amoncellement raisonné, de bas en haut, les vracs résultent d’une disposition aléatoire des agrégats selon un mouvement qui va du haut vers le bas. Ils coulent. »︎1︎
Cet amas inclassable est donc un moins que rien. François Dagognet explique d’ailleurs que le tas « ne mérite pas d’être tenu pour un être »︎2︎, puisqu’il n’est pas stable. Le monceau de sable « fluctue ». Il est informe︎3︎, flou, confus. Dans la définition du mot « informe », donnée par Georges Bataille dans la revue Documents, on comprend que ce qui n’a pas de forme est dégradé dans un monde où toute chose se doit d’être formée.
« Informe - Un dictionnaire commencerait à partir du moment où il ne donnerait plus le sens mais les besognes des mots. Ainsi informe n’est pas seulement un adjectif ayant tel sens mais un terme servant à déclasser, exigeant généralement que chaque chose ait sa forme. Ce qu’il désigne n’a ses droits dans aucun sens et se fait écraser partout comme une araignée ou un ver de terre. Il faudrait en effet, pour que les hommes académiques soient contents, que l’univers prenne forme. »︎4︎



Une collection de tas informes, Elsa Dagnat, gravures au sable, encre à l’huile, 2024
︎1︎ Gilles Clément, Traité succinct de l’art involontaire, Paris, Éditions Sens & Tonka, 2014.
︎2︎ François Dagognet, Des détritus, des déchets, de l’abject, une philosophie écologique, Le Plessis-Robinson, Institut Synthélabo pour le progrès de la connaissance, 1997.
︎3︎ Qui n'a pas de forme propre, d’après le CNRTL.
︎4︎ Georges Bataille, « Informe », Documents 1, Paris, 1929, p. 382.
Formes fluides
Donner forme à quelque chose qui est informe (sans impulsion extérieure) paraît complexe : ce qui est sans forme est donc dégradé, imparfait, grossier.
« Cette fois, beaucoup d’entre eux vinrent avec des récipients remplis de choses comme du sable, du gravier, de la boue et des feuilles mortes. Pourquoi des récipients ? Parce que, comme nous l’avons constaté en les vidant de leur contenu, les matériaux ne restent pas en place par eux-mêmes et, n’étant pas délimités par une forme déterminée, ils ont, de manière inhérente, tendance à se répandre en tous sens.»︎5︎
Comme l’exprime Tim Ingold dans cet extrait, je pourrais dans un premier temps mettre en forme la matière en passant par le biais d’une enveloppe plus solide, dans laquelle se glisseraient les grains. Ma liberté formelle quant au dessin de l’objet serait ici totale : le sable prendra la forme du récipient que j’aurais conçu. Mais est-ce pour autant un objet de sable ou bien un objet contenant du sable ? Je pourrais également imaginer toutes sortes de coussins, matelas et capitons de sable : cette matière si fluide et si agréable pourra ainsi se révéler dans le lieu domestique. Les grains qui s’évaporent et s’enfuient seront capturés par des poches de tissus, et se déploieront en petites surfaces moelleuses. C’est d’ailleurs André Leroi-Gourhan qui met en avant cette médiation par l’enveloppe :
« Toute l’étude technique des fluides tiendra donc dans l’étude des objets par lesquels on peut les emprisonner, transporter et libérer ses corps. »︎6︎



Contenants de sable, Elsa Dagnat, 2024
Cependant, je remarque que dans ces deux pistes de projet, le sable ne donne pas de forme mais empreinte celle qu’on lui donne. Il finit par revenir à sa qualité de charge : il alourdit l’objet, le rend matériel, et le remblaie comme la mousse dans les fauteuils. Or, si je l’ai étudié dans ce mémoire c’est justement pour sa forme unique, son aspect visuel et tactile fascinant, et non pour l’enfermer sous des couches de tissus, le rendant invisible.
︎5︎ Tim Ingold, Faire, Anthropologie, Archéologie, Art et Architecture, traduit de l’anglais par Hervé Gosselin et Hicham Stéphane Afeissa, éditions Dehors, 2018, p. 54
︎6︎ André Leroi-Gourhan, L’homme et la matière, Paris, Albin Michel, 2000.
La danse des grains
Le sable est ainsi complètement protéiforme︎7︎: labile, il peut prendre les formes les plus variées. Cependant, cette capacité à se transformer ne lui confère pas pour autant de forme propre. Dès lors, le concepteur est libéré de contraintes lors du dessin de l’objet : il peut ainsi se transformer en dictateur de la forme, en imposant une structure ex-nihilo aux grains, sans considération pour son impact ni pour la relation entre l’objet et sa forme. C’est par exemple ce qui peut arriver lors du dessin d’objet en sable aggloméré︎8︎.
Ces objets de sable agglomérés deviennent complètement hylémorphiques︎9︎. Cette notion, héritée d’Aristote, repose sur l’idée que le créateur (sculpteur), connaît dès le départ la forme qu’il souhaite donner, et les applique à une matière pour qu’elle s’y conforme. La matière est alors informée︎10︎. Cependant, ce modèle reste finaliste, et néglige la richesse du processus de production. En effet, je suis persuadée qu’en affrontant la matière avec ses qualités et ses défauts, le dessin et l'idée s’adaptent et se développent, permettant à une forme inattendue de surgir. Ainsi, le manque de contraintes formelles pourrait amener à une perte de cohésion entre la forme de l’objet et sa destination.
Cette interrogation sur la forme d’objets faits de sable nous renvoie à la morphogenèse︎11︎ du sable. Le sable à l’état « naturel » est façonné par les éléments extérieurs qui se confrontent aux grains et les guident dans des structures spécifiques (comme les dunes), mais ce sont les propriétés spécifiques des grains qui déterminent les motifs finaux (anguleux, ronds, fins)︎12︎. Dans le design, le designer se confronte à la matière ; au contexte ; à l’usage ; et lors de ce processus, la forme évolue et prend forme, en s’éloignant de l’image première.
︎7︎ Cette expression se réfère au dieu de la métamorphose dans la mythologie grecque, Protée.
︎8︎ Voir mon chapitre 2, « Châteaux de sable ».
︎9︎ Du grec hylé, la matière ; et morphê, forme.
︎10︎ Selon la pensée d’Aristote, informer la matière signifie la mettre en forme ; la formater à l’image de son esprit.
︎11︎ Du grec morphê, forme ; et genesis, genèse, qui désigne l’ensemble des lois qui régissent la formation des formes.
︎12︎ Mis en lumière dans la géomorphologie des dunes, voir mon chapitre 1, « Sables mouvants ».
2. Dessiner des structures granulaires
Fragments recomposés
Cette étude sur les structures de sable, plus spécifiquement sur les formes et modelés d’un matériau en grain, me permet de proposer une nouvelle approche face à la frénésie de l’agglomération. Dans un contexte de recyclage, sur-cyclage et hyper-valorisation de divers déchets, les designers s’emploient aujourd’hui à dessiner des objets constitués de ramassis de miettes, de poudres, de paillettes. En effet, l’essentiel des « nouveaux matériaux » que l’on retrouve est souvent constitué de grains compressés et agglomérés, qui deviennent aussi « facile » à manipuler que le plastique.
Des produits comme les panneaux de Le Pavé︎13︎, en sont un bon exemple : leurs différentes surfaces sont produites à partir de déchets de polypropylène recyclés, le tout aggloméré dans un panneau rectangulaire. D’autres entreprises comme Foresso︎14︎ le font également avec divers rebuts : des chutes de bois, déchets de ciment et plastiques. Les panneaux proposent différentes granulométries selon la taille des chutes, pour jouer avec l’esthétique du grain. Les surfaces et objets au style terrazzo︎15︎ se multiplient, pour leur particularité à pouvoir réunir dans une forme homogène tout un tas de fragments désordonnés. À la manière du bac à sable︎16︎, les paillettes et grains sont mis en valeur et s'expriment dans le cadre d’une enceinte bien nette qui délimite le terrain d’expérimentation.




La génération Terrazzo :
1/ 2/ Les panneaux Le Pavé, dans le sac de grains de plastique recyclé, d’après instagram @le.pave
3/ 4/ Bibliothèque de matériaux de Foresso, de gros grains au « No-chip » (sans morceaux), d’après instagram @_foresso
1/ 2/ Les panneaux Le Pavé, dans le sac de grains de plastique recyclé, d’après instagram @le.pave
3/ 4/ Bibliothèque de matériaux de Foresso, de gros grains au « No-chip » (sans morceaux), d’après instagram @_foresso
La leçon du sable, la matière en grains la plus considérable de la planète, m’a permis de démontrer que même si elle paraît fluide et sans forme, elle construit des structures et des formes naturelles face aux éléments. Dans la nature et dans la construction, la matière en grains induit des gestes, des formes ; toute une grammaire et un imaginaire granuleux.
La leçon du sable me permet de tirer des conclusions formelles sur le dessin des objets en grains. Je propose donc d'augmenter les catégories matérielles qu’André Leroi Gourhan présente dans L’Homme et la matière︎17︎, pour ajouter le grain aux côtés des solides et liquides. Cela permettrait de nous concentrer sur de nouveaux moyens de mise en forme des grains de matière.
︎13︎ Le Pavé est un projet fondé par des étudiants de l’école d’architecture de Versailles en 2016. Ils proposent différents panneaux de construction réalisés à partir de déchets plastiques.
︎14︎ Foresso est une entreprise anglaise qui propose des panneaux réalisés à partir de chutes de bois, le tout sourcé à proximité. Leur collection s’étend de panneaux avec des gros fragments de bois aux panneaux « No-chip », réalisés à partir de sciure de bois, semblables à du mélaminé.
︎15︎ D’après « Le Terrazzo : un éclat d’inspiration », article sur Craie.Craie, Architecture et décoration.
︎16︎ Voir mon chapitre 2, « Châteaux de sable ».
︎17︎ « Posant en principe que c’est la matière qui conditionne toute technique et non pas les moyens ou les forces, je me suis écarté franchement des données acquises et j’ai adopté une répartition des techniques de fabrication qui débute par les matières solides pour atteindre progressivement les fluides.» André Leroi-Gourhan, L’homme et la matière, Albin Michel, 2000.
Guider la genèse des formes
Le projet Le décor par le sable, de Sacha Parent et Valentine Tiraboschi, permet de mettre en lumière cette nouvelle grammaire de formes sableuses. C’est Sacha Parent qui débute cette recherche formelle lors de son projet de diplôme en 2021, autour de l’amas. En réalisant des matrices trouées au travers desquelles le sable peut s’écouler, des volumes et motifs particuliers sont créés par le sable. Ce projet se base sur un principe scientifique : les chutes de sable se forment naturellement en suivant la surface d’égale pente︎18︎. Ce phénomène permet d’obtenir des volumes doux et granuleux qui révèlent un langage formel propre au sable.

Les tas de sable selon les différentes matrices, d’après le projet de diplôme de Sacha Parent, Amas, sur le diplorama de l’ENSCI.
« Il est clair qu’il ne s’agit pas en l’occurrence d’imposer une forme à un matériau, mais plutôt de laisser émerger les formes - en comprenant ces dernières en un sens plus topologique que géométrique - qui se trouvent de manière latente dans les variations de la matière elle-même, dans ses lignes d’énergie de tension et de compression.»︎19︎
Nous ne sommes donc pas ici face à un schéma hylémorphique : la forme n’est pas choisie par la designer mais induite par les matrices. Le volume, imprévisible, résulte d’un processus expérimental où essais, découvertes et dessins se croisent. Les formes géométriques initiales se transforment par l’action du sable, et évoluent vers des formes organiques qui révèlent la richesse visuelle spécifique de cette matière unique.

« Le décor par le sable », Sacha Parent et Valentine Tiraboschi, d’après instagram @sachaparent
« L'objectif est de produire des volumes définis par le comportement de ces matières sans leur imposer un dessein. Pour les accompagner, seules leurs conditions d'expression sont dessinées grâce à une série d'outils et de matrices.» ︎20︎
︎18︎ Voir mon chapitre 1, « Sables Mouvants ».
︎19︎ Tim Ingold, Faire, op. cit., Éditions Dehors, 2018, p. 108.
︎20︎ Sacha Parent, d’après le diplorama 2022 de l’ENSCI.
Dessiner avec les flux
Les objets obtenus par les deux designers sont de deux sortes : d’un côté, il y a des plats et supports décoratifs, sur lesquels la surface sableuse est appliquée en surface, et de l’autre des moulures basées sur des motifs dunaires. Les moulures sont mises au point en utilisant la technique du staff︎21︎. Les motifs géométriques de sable sont moulés, puis sont coulés en plâtre, pour former des collerettes et chapiteaux. Le sable devient une matrice formelle, qui peut être utilisée à l’infini sans en perdre un seul grain.
La collection d’objets obtenus sont une ode au sable. Les formes créées par les designers sont justifiées par leur matière, elles ne sont ni imposées, ni artificielles. Le créateur collabore avec la matière, la comprenant et l’appréhendant pour faire apparaître une forme logique. En voyant l’objet, on saisit instinctivement son processus de création et le message qu’il porte : ainsi, la logique︎22︎ fait germer notre perception esthétique de l’objet.
« Le décor par le sable », Sacha Parent et Valentine Tiraboschi, d’après instagram @sachaparent :
1/ Chapiteau en plâtre, 2024
2/ Miroir O, 2024
3/ Plat Tour de feuillage en porcelaine biscuitée, pièce réalisée pendant la résidence Kaolin, 2024.
Le designer ne dicte plus une forme figée déconnectée des propriétés de la matière, mais joue avec les formes naturelles qu’elle génère. Cette approche, où il dessine les conditions de l’apparition d’un volume, ne lui permet-elle pas de se créer une place plus légitime ? En effet, il n’impose plus sa volonté sur la matière mais ne se dédouane pas non plus du dessin en laissant les processus naturels « faire les choix » à sa place. À la manière d’un castellier︎23︎, il guide et modèle avec des outils adaptés, en respectant les propriétés de la matière.
« Loin de se tenir à distance d’un monde passif en attente de recevoir les projets qui lui seraient imposés de l’extérieur, le mieux qu’il puisse faire est s’insérer dans les processus déjà en cours, lesquels engendrent les formes du monde vivant qui nous environne (les plantes et les animaux, les vagues de l’eau, la neige et le sable, les rochers et les nuages), en ajoutant sa propre force aux forces et aux énergies déjà en jeu. »︎24︎
Tim Ingold, dans Faire, enjoint le designer à agir dans des mouvements déjà en cours pour établir un dialogue avec les flux qui l'entourent. Je pense que cette approche, centrée sur le processus, permet de générer des formes plus cohérentes avec la matière. Porté par ses expériences, ses intuitions, mais aussi son environnement, le designer est plus à même de dessiner de façon harmonieuse.
«Penser le faire d’un point de vue longitudinal, comme la confluence de forces et de matières, et non plus latéralement, comme la transposition d’une image sur un objet, c’est concevoir la génération de la forme, ou la morphogenèse, comme un processus.»︎25︎
La collection d’objets obtenus sont une ode au sable. Les formes créées par les designers sont justifiées par leur matière, elles ne sont ni imposées, ni artificielles. Le créateur collabore avec la matière, la comprenant et l’appréhendant pour faire apparaître une forme logique. En voyant l’objet, on saisit instinctivement son processus de création et le message qu’il porte : ainsi, la logique︎22︎ fait germer notre perception esthétique de l’objet.



« Le décor par le sable », Sacha Parent et Valentine Tiraboschi, d’après instagram @sachaparent :
1/ Chapiteau en plâtre, 2024
2/ Miroir O, 2024
3/ Plat Tour de feuillage en porcelaine biscuitée, pièce réalisée pendant la résidence Kaolin, 2024.
« Loin de se tenir à distance d’un monde passif en attente de recevoir les projets qui lui seraient imposés de l’extérieur, le mieux qu’il puisse faire est s’insérer dans les processus déjà en cours, lesquels engendrent les formes du monde vivant qui nous environne (les plantes et les animaux, les vagues de l’eau, la neige et le sable, les rochers et les nuages), en ajoutant sa propre force aux forces et aux énergies déjà en jeu. »︎24︎
Tim Ingold, dans Faire, enjoint le designer à agir dans des mouvements déjà en cours pour établir un dialogue avec les flux qui l'entourent. Je pense que cette approche, centrée sur le processus, permet de générer des formes plus cohérentes avec la matière. Porté par ses expériences, ses intuitions, mais aussi son environnement, le designer est plus à même de dessiner de façon harmonieuse.
«Penser le faire d’un point de vue longitudinal, comme la confluence de forces et de matières, et non plus latéralement, comme la transposition d’une image sur un objet, c’est concevoir la génération de la forme, ou la morphogenèse, comme un processus.»︎25︎
︎21︎ Le staff est un matériau de construction à base de plâtre armé de fibres (stuc, carton-pierre). C’est ainsi un savoir-faire particulier, inclus dans les métiers d’art pour le staffeur.
︎22︎ C’est d’ailleurs ce qu’explique Bruno Munari dans L’art du design, dans un extrait que j’ai utilisé dans le chapitre 2 : « Une chose logique semble également belle aux yeux de celui qui l’étudie ».
︎23︎ Voir mon chapitre 2, « Châteaux de sable ».
︎24︎ Tim Ingold, Faire, op.cit., 2018, p. 61
︎25︎ Ibid. p.61
3. Matière(s) en voie de disparition
Objet sensible sans sable
La problématique majeure lors de l'exécution d’un projet tel que celui-ci réside dans la matérialité du sable. C’est une matière largement exploitée et donc en danger ; elle constitue sur les plages la base d’un écosystème ; elle est pour cela protégée. Il est ainsi impossible d’utiliser cette matière comme ressource pour concevoir un objet. Ce projet a donc dû se construire sur un paradoxe : comment parler de cette matière, comment vanter ses qualités visuelles et tactiles si particulières qui déclenchent la fascination, comment montrer ses motifs uniques, sans jamais l’utiliser dans l’objet final ? Je me suis donc retrouvée face à deux possibilités pour échapper à cette contrainte : d’un côté, utiliser l’image du sable et ses caractéristiques comme inspiration sans agir sur lui ; de l’autre, utiliser le sable dans le processus de création de l’objet et non dans l’objet lui-même.
Si nous reprenons l’exemple du projet de Sacha Parent, les moulures finales mettent en avant l’univers sableux sans le montrer directement. Le sable est d'abord utilisé pour générer des formes, puis il disparaît dans l'objet fini, agissant ainsi comme un moule éphémère. Ce qui lui convient bien : en tant que médiateur de formes, il sera utile pendant un temps puis réutilisé à l’infini. Peut-être qu’il n’a finalement pas vocation de devenir un objet durable, mais de demeurer médiateur de création ? Tout l’enjeu du projet sera alors d'arriver à rendre explicite et visible le processus de production : comment voir le sable dans un objet sans sable ?
Si nous reprenons l’exemple du projet de Sacha Parent, les moulures finales mettent en avant l’univers sableux sans le montrer directement. Le sable est d'abord utilisé pour générer des formes, puis il disparaît dans l'objet fini, agissant ainsi comme un moule éphémère. Ce qui lui convient bien : en tant que médiateur de formes, il sera utile pendant un temps puis réutilisé à l’infini. Peut-être qu’il n’a finalement pas vocation de devenir un objet durable, mais de demeurer médiateur de création ? Tout l’enjeu du projet sera alors d'arriver à rendre explicite et visible le processus de production : comment voir le sable dans un objet sans sable ?
L’empreinte du sable
Dessiner un objet de sable sans le percevoir implique de mettre en avant son impact formel. Le sable pourra ainsi laisser sa trace︎26︎ : par impression d’un relief ou par retrait.
Je pourrais capturer le relief du sable en moulant différentes formes pour transférer sa texture dans une autre matière. Un autre procédé me permettrait de capter la trace du sable : le sablage. Le sablage est un procédé industriel qui consiste à projeter des grains de sable à haute pression sur une matière afin de l’abraser. Au contraire d’autres traitements, comme l’hydrogommage︎27︎ et l’aérogommage︎28︎, il est souvent réalisé avec un granulat naturel︎29︎.
Très utilisé lors du traitement de surface, le sablage permet paradoxalement d’utiliser le grain pour lisser et de rendre homogène les surfaces agressées. Cependant, dans ce projet, je veux jouer de l'abrasion pour rendre visible l’impact du sable plutôt que d’obtenir des surfaces lisses. L'objet se dessinera ainsi grâce au retrait de matière, en prenant l'empreinte des grains de sable.
Je pourrais capturer le relief du sable en moulant différentes formes pour transférer sa texture dans une autre matière. Un autre procédé me permettrait de capter la trace du sable : le sablage. Le sablage est un procédé industriel qui consiste à projeter des grains de sable à haute pression sur une matière afin de l’abraser. Au contraire d’autres traitements, comme l’hydrogommage︎27︎ et l’aérogommage︎28︎, il est souvent réalisé avec un granulat naturel︎29︎.
Très utilisé lors du traitement de surface, le sablage permet paradoxalement d’utiliser le grain pour lisser et de rendre homogène les surfaces agressées. Cependant, dans ce projet, je veux jouer de l'abrasion pour rendre visible l’impact du sable plutôt que d’obtenir des surfaces lisses. L'objet se dessinera ainsi grâce au retrait de matière, en prenant l'empreinte des grains de sable.


Une sélection d’échantillons de pin qui ont été sablés à différents degrés, et un échantillon de pin tourné au sable, Elsa Dagnat, 2024
J’imagine donc une collection d’objets en bois sablé, qui seront sculptés par l’action du sable. En se dégradant, les cernes du bois pourront créer une fine dentelle ajourée. Cette interaction entre sable et bois provoque une double révélation : d’un côté le dessin du sable et sa génération de formes ; et de l’autre une valorisation visuelle du bois. Les objets jouent ainsi avec l’orientation des cernes et la densité des essences, particulièrement marquée dans les bois résineux comme le pin︎30︎. Les objets pourront ainsi incarner le sable, son dessin mais aussi son grain.︎26︎ Tim Ingold, décrit la trace : « Nous définirons la trace comme la marque durable laissée dans ou sur une surface solide par un mouvement continu. Il existe deux grandes catégories de traces : la trace additive et la trace soustractive. », dans Une brève histoire des lignes, Éditions Zones Sensibles, 2011, p.62.
︎27︎ Le décapage est réalisé avec un abrasif ainsi que de l’eau, il est plus doux.
︎28︎ L’aérogommage se différencie du sablage par la très faible granulométrie du grain utilisé, il est également plus doux.
︎29︎ Le sable est calibré et provient de diverses carrières. Le plus répandu est le grenat almandin, avec sa légère teinte rosée. Il fait partie de la famille des silicates, utilisé pour sa grande dureté (7,5-8 sur l’échelle de Mohs), qui lui permet d’abraser de nombreux matériaux.
︎30︎ La différence de densité entre cernes dures et cernes molles est très marquée chez les bois résineux.
Plaidoyer pour des surfaces plus granuleuses
Un grain est une parcelle de quelque chose de plus grand ; une petite quantité d’un plus grand tas ; si petit que l’on n’en distingue pas la forme︎31︎. L’époque moderne a cependant banni le grain pour favoriser les surfaces lisses et nettes. Ces dernières sont considérées comme plus nobles : elles sont polies et brillantes, faciles à nettoyer et donc plus hygiéniques. Plat et abrasé, rien ne peut se cacher dans les recoins inexistants d’une paroi lisse, tout y est exposé à la lumière. Pour Jean-Luc Nancy :
« Polir expose, exprime, exalte, exulte. Cela se fait par usure, abrasion, patine. Il faut frotter, racler, limer, ébavurer, araser, abraser. Il faut dépouiller la surface de ce qui l’excède et la déborde, aspérités, reliefs, rugosités, callosités. C’est le rude qui est pourchassé, le raide, le râpeux, le rêche, le raboteux, le croûteux, le granuleux, le grumeleux. »︎32︎
« Polir expose, exprime, exalte, exulte. Cela se fait par usure, abrasion, patine. Il faut frotter, racler, limer, ébavurer, araser, abraser. Il faut dépouiller la surface de ce qui l’excède et la déborde, aspérités, reliefs, rugosités, callosités. C’est le rude qui est pourchassé, le raide, le râpeux, le rêche, le raboteux, le croûteux, le granuleux, le grumeleux. »︎32︎



Gravures de l’empreinte du sable et d’un tableau de différentes granulométrie, encre à l’huile, Elsa Dagnat, 2024
Pourtant, lorsqu’on dit d’une matière qu’elle a du grain, il faut comprendre que cette dernière a une certaine qualité tactile. Déjà, dans l’art chrétien médiéval, la gloire au grain était utilisée pour représenter l’influence divine et la sainteté ; un grain de beauté est un « défaut » valorisé qui apporte beauté et singularité︎33︎ au visage. Le grain entraîne profondeur et jeux de lumières ; il enrichit l’univers visuel de ses variations colorées ; il appelle l'œil et la main à l’étudier.
La texture et le relief sont deux qualités qui touchent d’abord l'œil, puis la main : ce que la vue perçoit doit être précisé par le toucher. Le grain appelle donc le contact en se jouant de la vue : les surfaces granuleuses sont difficilement définissables, et le corps a besoin de sentir pour mieux les comprendre. Ne sentez-vous pas mieux un creux en fermant les yeux ? Le bout des doigts est plus fiable que nos pupilles. Comme le souligne Maurice Merleau-Ponty dans L’oeil et l’esprit :
« Le modèle cartésien de la vision, c’est le toucher. Il nous débarrasse aussitôt de l’action à distance et de cette ubiquité qui fait toute la difficulté de la vision (et aussi toute sa vertu). Pourquoi rêver maintenant sur les reflets, sur les miroirs ?»︎34︎
Le jeu du grain et de l’aspérité ne pourrait-il pas alors redonner une nouvelle valeur à l’objet ? Le passage du grain et son jeu de la sensibilité nous pousserait ainsi à reprendre contact avec la matière des objets.
La texture et le relief sont deux qualités qui touchent d’abord l'œil, puis la main : ce que la vue perçoit doit être précisé par le toucher. Le grain appelle donc le contact en se jouant de la vue : les surfaces granuleuses sont difficilement définissables, et le corps a besoin de sentir pour mieux les comprendre. Ne sentez-vous pas mieux un creux en fermant les yeux ? Le bout des doigts est plus fiable que nos pupilles. Comme le souligne Maurice Merleau-Ponty dans L’oeil et l’esprit :
« Le modèle cartésien de la vision, c’est le toucher. Il nous débarrasse aussitôt de l’action à distance et de cette ubiquité qui fait toute la difficulté de la vision (et aussi toute sa vertu). Pourquoi rêver maintenant sur les reflets, sur les miroirs ?»︎34︎
Le jeu du grain et de l’aspérité ne pourrait-il pas alors redonner une nouvelle valeur à l’objet ? Le passage du grain et son jeu de la sensibilité nous pousserait ainsi à reprendre contact avec la matière des objets.
︎31︎ D’après la définition du CNRTL.
︎32︎ Jean-Luc Nancy, d’après l’article « Polir avec Jean-Luc Nancy » publié le 3 septembre 2012 sur le site Strass de la philosophie.
︎33︎ C’est un trait caractéristique comme chez Marilyn Monroe.
︎34︎ Maurice Merleau-Ponty, L’oeil et l’esprit, Gallimard, Folio-Essais, 1964, p. 37-38.
Vers une esthétique granulaire
Le sable, matière unique et indéfinissable, nous conduit à une impasse lorsqu’on veut l’employer pour dessiner des objets. En effet, c’est une matière sans structure, un tas informe, auquel il est difficile de donner forme sans l’imposer. Alors qu’il paraît plus facile d'agréger tout fragment au sein d’une enveloppe plus lisse, je veux ici plaider en faveur de surfaces plus granuleuses. Utiliser le sable dans le processus permet de générer d’autres dessins, et de faire apparaître une nouvelle esthétique volumique. Mon projet me permettra ainsi d’expérimenter sur l’empreinte du sable en réalisant une collection d'objets sablés. Le processus imprime ainsi son grain sur la matière, rendant les objets plus tactiles et sensibles.
Ce mémoire a été l’occasion pour moi d’en découvrir plus sur une matière que je considérais comme banale. Il a été intriguant de découvrir que le sable est à la croisée de nombreuses problématiques actuelles. J’ai beaucoup apprécié de passer par cet exemple pour nourrir ma réflexion sur la forme puisque le sable m’a apporté beaucoup de réponses mais autant de questions.
Le sable se modèle dans les objets à différentes échelles : il est parfois passif, parfois actif lors du processus technique : « tantôt preneur, tantôt donneur de formes, le sable traverse les catégories de « matériau »”»︎35︎. Il est rarement présent dans l’objet final, si ce n’est dépossédé de ses véritables forces, son grain et sa fluidité. L’objet moulé en sable ne révèle pas dans sa forme d’où il vient et la poétique de son processus : il est limé et effacé, pour sembler lisse, parfait, dans un tracé moderne sorti de nulle part.
L’étude du sable rejoint les problématiques volumiques contemporaines : les matériaux sont aujourd’hui réduits en miettes pour le recyclage, pour tenter de créer à nouveau. Or, ces formes ne s'adaptent pas à la nouvelle matérialité des grains, mais se contentent de copier ce qu’elles étaient au départ, en tentant de nier leur histoire et leur chemin︎36︎. Ainsi, en étudiant la physique et la construction de sable au travers du château et de la dune, je souhaite proposer un nouvel imaginaire, et mettre en avant de nouvelles formes, adaptées au matériau granulaire.
L’étude du sable rejoint les problématiques volumiques contemporaines : les matériaux sont aujourd’hui réduits en miettes pour le recyclage, pour tenter de créer à nouveau. Or, ces formes ne s'adaptent pas à la nouvelle matérialité des grains, mais se contentent de copier ce qu’elles étaient au départ, en tentant de nier leur histoire et leur chemin︎36︎. Ainsi, en étudiant la physique et la construction de sable au travers du château et de la dune, je souhaite proposer un nouvel imaginaire, et mettre en avant de nouvelles formes, adaptées au matériau granulaire.
︎35︎ Sébastien Boulay et Marie-Luce Gélard, Vivre le sable ! Corps, matière et sociétés, Paris, Techniques & culture n°61, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2015.
︎36︎ Le chemin d’une chaise en plastique recyclée qui finit en paillettes peut ainsi se comparer à celui du sable de roche, qui se désagrège lentement.
Bibliographie
︎Ouvrages
BEISER Vince, The world in a grain : The story of sand and how it transformed civilization, New York, Riverhead books, 2018.
BOULAY Sébastien, GÉLARD Marie-Luce, Vivre le sable ! Corps, matière et sociétés, Paris, Techniques & culture n°61, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2015.
CLÉMENT Gilles, Traité succinct de l’art involontaire, Paris, Éditions Sens & Tonka, 2014.
DAGOGNET François, Des détritus, des déchets, de l'abject : une philosophie écologique, Le Plessis-Robinson, Institut Synthélabo pour le progrès de la connaissance, collection Les Empêcheurs de penser en rond, 1997.
DURAN Jacques, Sables émouvants: la physique du sable au quotidien, Paris, Éditions Belin, Collection Pour la Science, 2003.
FOCILLON Henri, Vie des formes, suivi de Éloge de la main, Paris, Éditions PUF, Collection Quadrige, 2013 (1943).
GUYON Étienne, TROADEC Jean-Paul, Du sac de billes au tas de sable, Paris, Odile Jacob, 1994.
INGOLD Tim, Une brève histoire des lignes, traduit de l’anglais par Sophie Renaut, Bruxelles, Éditions Zones Sensibles, 2011.
INGOLD Tim, Marcher avec les dragons, Bruxelles, Éditions Zones Sensibles, novembre 2013.
INGOLD Tim, Faire, anthropologie, archéologie, art et architecture, traduit de l’anglais par Hervé Gosselin et Hicham-Stéphane Afeissa, Bellevaux, Éditions Dehors, 2017.
INGOLD Tim, Correspondances, Accompagner le vivant, traduit de l’anglais par Sylvain Griot, Arles, Actes sud, collection Voix de la Terre, 2024.
LEROI-GOURHAN André, L’Homme et la matière, Paris, Éditions Albin Michel, 2000.
MERLEAU-PONTY Maurice, L’Oeil et l’esprit, Paris, Éditions Gallimard, Folio-Essais, 2024 (1964).
MUNARI Bruno, L’art du design, Paris, Éditions Pyramyd, 2012 (1966).
Sitographie
︎Articles
INGOLD Tim, « Materials against materiality », Archaeological Dialogues, Cambridge University Press, 2007.
︎Sites
« Polir avec Jean-Luc Nancy », article du 3 septembre 2012, Strass de la philosophie [Consulté le 5 décembre 2024]
« Le Décor par le sable », article sur le projet de Sacha Parent et Valentine Tiraboschi, Villa Noailles, [Consulté le 29 novembre 2024]
Vanessa Zocchetti, « Sacha Parent et Valentine Tiraboschi domptent et figent le sable pour en faire des ornements poétiques », 3 juillet 2024, Madame Figaro, [Consulté le 30 novembre 2024]
« Le Terrazzo : un éclat d’inspiration », article sur Craie.Craie, Architecture et décoration, [Consulté le 7 décembre 2024]
Contact ︎
︎ elsa.dagnat@orange.fr
︎@elsadagnat
Le projet de diplôme ︎
Sculptés par le sable est une collection d’objets granulaires et sablés.
Au travers du processus de sablage, je viens abraser et éroder la matière, pour la sculpter par le sable. Les volumes de bois deviennent matrices matérielles tandis que le sable se fait médiateur de formes.
J’imagine un nouvel imaginaire sablonneux, où les formes sont légères, fluides et vibrantes. Une véritable ode au grain.