Elsa Dagnat


Arena

De l’immensité de la dune au minuscule grain de sable, la génération de formes et reliefs par le sable.

  Si vous ramassez une poignée de sable et que vous l’observez couler entre vos doigts, il vous sera difficile de faire un choix : est-il solide ou plutôt liquide ?

Le sable, indomptable et hétérogène, est indéfinissable : il n’appartient à aucune catégorie. L’étudier au travers du prisme du design me permettra de lier différentes disciplines pour tenter de mettre au point un nouveau vocabulaire formel : celui du grain.

Mais comment donner forme à une matière volatile ? Comment l’utiliser pour créer sans la dénaturer ? Comment générer de nouveaux volumes plus en accord avec le matériau granulaire ?

De la dune aux châteaux de sable, Arena est une véritable ode au grain.



1/3 : Sables mouvants
︎ Octobre 2024
2/3 : Chateaux de sable
︎ Novembre 2024
3/3 : Dessiner avec le sable
︎ Décembre 2024


Chapitre 2 

Châteaux de sable


    Le sable est ici manipulé et mis en forme dans divers constructions. Que ces dernières soient à petites ou à grandes échelles, elles mettent toutes en jeu des techniques et savoir-faire particuliers. La plage, terrain de jeu pour la construction de château de sable, fait naître des Castelliers Designers.



Tas de sable, Elsa Dagnat, pointe de graphite sur papier, 2024



    Le sable, par ses propriétés matérielles uniques, engendre un mélange de curiosité et d’élan tactile. Lorsqu’on le voit, on veut à tout prix le saisir, le toucher, le manipuler. Pour le designer également, il constitue un terrain fertile à la création : c’est un matériau simple et malléable qui peut facilement se mettre en forme, comme se détruire. Le concepteur se transforme alors en castellier︎1︎, pour mieux mettre en forme ses idées et les communiquer grâce au sable.



︎1 ︎   La castellologie, du latin castellum, château, est l’étude des châteaux et autres fortifications du moyen-âge. Le terme est utilisé par Jean-Yves Jouannais dans son livre Les barrages de sables, traité de castellologie littorale pour décrire l’édification de châteaux de sable. Si le castellologue est le spécialiste des châteaux, pourquoi celui qui les érige ne pourrait-il pas être le castellier ?



1. Instinct du sable


 
   « C’est la plage, qui, grain par grain, donne aux enfants leur première idée de l’infini. » ︎2︎


    Qui n’a jamais eu l'irrépressible envie d’enfoncer ses orteils dans le sable chaud ? N’est-ce pas pour cela qu’on retire ses chaussures quand on arrive sur la plage ? Quand on s’assoit, ne faut-il pas toujours s’agiter pour former un trou accueillant au sein de la grève ?

Le sable et sa robe visuelle nous accueille et déclenche en nous un instinct tactile. Sa plasticité entre en rapport avec notre corps, c’est le pari de la sensorialité. Dès le plus jeune âge, il permet l'apprentissage des sens. L’enfant ou l’adulte fait l’expérience et s’émerveille de la texture et des formes que le sable peut prendre. Il lui faut le tenir et toucher avec précision, manier et agiter les outils avec dextérité.





Palace de sable façonné par mes mains à 9 ans, Finistère, Bretagne



︎2︎   Marie Darrieussecq, Plage, dans Zoo (nouvelles), P.O.L, 2006.


    Le sable comme matériau



    Le sable est une matière car il a une qualité matérielle︎3︎: il a une existence tangible et on peut le reconnaître grâce à notre sensibilité. Il est doux et fluide, souple et agréable. Mais quelles seraient ses qualités en tant que matériau ? Un matériau est un « type de matière qui entre dans la construction d'un objet fabriqué »︎4︎. La matière devient alors matériau lorsqu’elle entre dans la composition de quelque chose : lorsqu’on la prend en charge et décide de s’en servir pour un but plus large. La matériau diffère de la matière dans les qualités qu’il offre à la sensibilité : ce qui est matière est voué à la sensibilité tactile tandis que dans l’objet il n’est considéré que comme une forme. C’est ce que démontre Tim Ingold, dans son livre Making, Anthropology, Archaeology, Art and Architecture ︎5︎:


    « Cela offrait une expérience de tactilité qui n’aurait pas pu être plus différente du détachement clinique avec lequel nous avions examiné les objets de la semaine précédente.(...) Avec les matériaux, en revanche, l’expérience tactile était une question de grain et de texture, de sensation de contact entre une substance malléable et une peau sensible, de sable sec tenu dans la paume et coulant entre les doigts, de boue collante et s’agglutinant en séchant, d’abrasion brutale du gravier, etc. » ︎6︎


Le sable de la plage n’est qu’une matière existante, tangible et sensorielle, mais dès lors qu’on décide de l’utiliser pour composer, il devient matériau, avec ses caractéristiques, qualités et défauts. En tant que matériau, le sable est propice à la création : il se modèle plus facilement que la pâte à modeler et permet des finesses et précisions uniques. Sur la plage, il est disponible en grande quantité.


    « Le sable, c’est le seul matériau qui nous donne cette grande liberté de réaliser. On peut réaliser 100 tonnes en une journée et demie, ce qui n’est pas possible avec de la pierre, ni du bois, et surtout il permet d’associer le maximum de personnes. »︎7︎





︎3︎ Une matière est une « substance dont sont faits les corps perçus par les sens et dont les caractéristiques fondamentales sont l'étendue et la masse », d’après le CNRTL.

︎4︎  ibid.

︎5︎  Tim Ingold, Making, Anthropology, Archaeology, Art and Architecture, Éditions Routledge, 2013.

︎6︎ « This offered an experience of tactility that could not have been more different from the clinical detachment with which we had examined the objects of the previous week. (...) With materials, on the other hand, the experience of tactility was all about grain and texture, about the feeling of contact between malleable substance and sensitive skin, about dry sand cupped in the palm and running through the fingers, wet mud sticking and caking as it dries out, the rough abrasion of gravel, and so on. », ibid., je traduis.

︎7︎  Laurent Dagron, sculpteur sur sable professionnel, extrait d’une interview tirée de l’émission « Sable : les sorciers veillent au grain », C’est pas sorcier, France 3, 2009.

    Terrains vagues





Amélie Pichard et Thomas Mailaender, Grain, 2021, d’après instagram @ameliepichard    


    Construire avec du sable, c’est avoir une liberté totale d’expression. Tout est possible, toute forme peut apparaître. C’est un médium léger, vague, détaché, qui permet à tous de créer. Construire sur le rivage ou dans un bac à sable, c’est profiter d’un substrat neutre : le sable, qui n’a pas encore de forme propre, ne gardera l’apparence que de ce qu’on lui imprime.



    « Le playground à l’époque c’était la plage. Tout se passait à la plage. On faisait tout sur la plage, on faisait des châteaux de sable. (...) Faire un château de sable est toujours quelque chose de merveilleux pour un enfant. » ︎8︎


    À la manière de n’importe quelle construction, l’édification du château de sable commence par la préparation du terrain et la solidité des fondations. On aplatit le sol, on l’arase, pour qu’il soit complètement vierge d’aspérité et plat à souhait. Le sable nous permet de faire table rase du passé pour repartir sur de nouvelles bases. Le concept de tabula rasa︎9︎, évoqué par Platon dans Le Théétète︎10︎, se réfère à une tablette que l’on arase︎11︎ pour pouvoir écrire à nouveau dessus se prête particulièrement bien au sol sableux︎12︎. À l’intérieur des frontières du bac à sable, le sable est une feuille vierge, un terrain d’expérimentation, affranchi de règles et de contraintes. Le castellier a carte blanche.





︎8︎  Renzo Piano, lors d’une entrevue pour France culture, « Le château, c’est un défi à la vague », La Madeleine de…, 4 juillet 2021.

︎9︎  Tabula rasa, littéralement « Table rase », est un concept philosophique selon lequel l’esprit humain naîtrait vierge et ne s’imprimerait que des expériences sensibles. Cette expression n’est pas forcément liée à « faire table rase », qui serait beaucoup plus récente (XIXᵉ siècle), mais les significations sont similaires.

︎10︎  Le Théétète est un dialogue de Platon sur la science.

︎11︎  La tablette, tabula, était le support d’écriture des Grecs et des Romains, elle était arasée à l’aide d’un poinçon pour être réutilisable.

︎12︎  La confusion entre les deux définitions : des tablettes effaçables et réutilisables ; et l’impression de la connaissance humaine sur l’humain font un bon exemple du terrain de jeu qu’est le sable. Il permet de manipuler et de gagner en expérience grâce à l’itération d’une action et sa destruction.

    Sables volatiles



    Cette liberté totale de création est due au caractère éphémère de toute création en sable. Chaque forme peut être réalisée, sans jamais avoir peur de sa postérité : si la construction n’est pas aboutie, elle peut être modifiée ou reconstruite à l'infini. Le sable n’est pas rancunier, il accepte sa mise en forme pendant quelques jours aussi bien que sa destruction. Il ne perdra pas ses capacités après avoir été manipulé, formé et déformé pendant des heures. Il gardera tout autant sa plasticité.


« Dans l’espace fluide, il n’y a pas d’objets ou d’entités bien définies, mais plutôt des substances qui s’écoulent, se mélangent, se transforment et se solidifient parfois en des formes plus ou moins éphémères qui peuvent se dissoudre ou se reformer sans pour autant que la continuité du processus ne soit interrompue. »︎13︎


    La plasticité est la capacité d’une matière à se modeler comme on l’entend : à la fois souple pour pouvoir se déformer, mais suffisamment solide pour garder sa forme. En plus de sa malléabilité, la plasticité apporte une certaine adaptabilité︎14︎. La plasticité est une caractéristique de nombreux matériaux, dont l’argile. L’argile, à l’image du sable, est une poudre d’une fine granulométrie, qui, associée à l’eau, devient une pâte molle et mouvante. À l’image du sable, selon la quantité d'eau ajoutée, la matière deviendra plus raide ou plus souple. À l’image du sable, les granulats s’agencent et s’agglomèrent grâce au liquide.





Le triangle de classification des textures, publié par USDA-NRCS (Soil Survey Division Staff ; Natural Resources Conservation Service), 2012




Le test de la boule permet de connaître la nature du sol : limoneux, sableux ou argileux (de gauche à droite), par Thomas Alamy


    La comparaison entre les deux matériaux est importante puisqu’elle met en relief leurs nombreuses similitudes, mais surtout une différence de taille : dans le sable ne transparaît qu’une agglomération partielle et temporelle (le temps de son humidité) contrairement à l’argile qui, en séchant, reste homogène et sous forme d’agrégat. Bien sûr, il est possible de cuire le sable ; il se produira alors le même phénomène de vitrification que pour l’argile, mais la terre crue peut déjà, sans cuisson, servir de matériau de construction, là où le sable s'effiloche.

L’argile tient sa viscosité de son association de sables fins et de déchets organiques, tandis que le sable n'est composé que de matière minérale et/ou calcaire. La finesse du limon permet à son grain d’être plus compacté, et ainsi de mieux tenir les formes. L’argile est en soi liant, là où le sable a besoin d’un liant pour être solide. Jamais il ne deviendra ferme par lui-même. Cette différence majeure n’est pas un défaut qu’il faudrait surmonter, mais tient à des propriétés techniques propres à ce matériau qu’il faut prendre en compte lors de son utilisation.






︎13︎  Tim Ingold, Marcher avec les dragons, Éditions Zones Sensibles, Paris, 2013.

︎14︎  « Trait de personnalité ou structure caractérologique facilitant l'adaptation au changement, la souplesse dans les rapports interpersonnels, la réceptivité aux idées nouvelles et aux idées d'autrui », d’après le CNRTL.

2. Constructions de sable



    Lorsque l’on choisit d’utiliser la matière sable et d’en faire un matériau, il faut considérer ses propriétés, ce qu’il implique, ses qualités sensibles et matérielles. Par sa qualité première de fluide, il ne pourra jamais devenir solide de lui-même. Pourtant, plongés dans le paysage de projets de sable, on remarque que la plupart travaillent sur l’agglomération.



    Solidifier à tout prix



    Pour construire quelque chose de pérenne, il est évident qu’il faut une base solide.
Un solide︎15︎a un volume et une forme précise qui permet de l’agencer pour façonner. Un solide est constant : il inspire la sécurité et la confiance. Ce n’est cependant pas le cas du sable. Il est ainsi paradoxal de vouloir rendre au sable ses caractéristiques de roche ︎16︎plutôt que de s’adapter à ses qualités.


    « Rien n’est construit en pierre ; tout est construit en sable, mais nous devons construire comme si le sable était de la pierre. »︎17︎


Pour le rendre solide comme la pierre, le sable est mélangé avec un liant, qui agit comme du ciment : le béton en est d’ailleurs le premier exemple. Le ciment d’aujourd’hui est souvent composé de chaux, de silice, d’alumine, d’oxyde de fer, de silicates et d’aluminates de calcium. Ce mélange permettant de lier sable ou terre pour former de solides briques a cependant été utilisé pendant des millénaires. Les Égyptiens, déjà, utilisaient du sable dans leur constructions︎18︎ : c’était une des matières premières les plus disponibles︎19︎.




    1/ Sable à maçonner  
    2/ Béton sablé  
    3/ Mur de ciment  
    4/ Parpaing cimenté


    Dans d’autres domaines comme la céramique également : le sable est partout utilisé comme charge︎20︎. C’est un granulat peu coûteux, et (anciennement) disponible, il est donc utilisé pour “diluer” les composants les plus précieux. Le sable est considéré comme étant de piètre qualité : ce ne sont que des miettes de matière. Il n’est que le déchet de ce que la pierre a de plus noble : sa solidité, ses lignes nettes, sa surface lisse. Nostalgique de son aspect passé, c’est à cela que l’on veut le renvoyer, en le réparant à l’aide de colles et de résine, comme si l’on reconstituait un puzzle complexe. Alors, il est utilisé en remblai, non pas pour ses qualités en tant que matériau, mais bien pour sa quantité et sa matérialité. Il comble les vides et alourdit les poids, il consolide les restes. Même dans le paysage : le sable existe grâce à la mer, il existe avec l’eau, il existe avec le soleil, mais jamais seul.














︎15︎  « État de la matière dans lequel les molécules sont fortement liées les unes aux autres, et caractérisé à l'échelle macroscopique par un volume et une forme déterminés, constants en l'absence de toute force extérieure », d’après le CNRTL.

︎16︎Alors que le sable est le fruit de l’érosion, et donc de la dégradation de la roche, voir mon chapitre 1, « Sables mouvants ».

︎17︎« Nothing is built on stone; all is built on sand, but we must build as if the sand were stone », Jorge Luis Borges, In praise of darkness, cité par Vince Beiser, To see the world in a grain, the story of sand and how it transformed civilization, New York, Riverhead Books, 2018, je traduis.

︎18︎D’après Julie Misuriello « La double perception du sable en Égypte ancienne », dans Vivre le sable !, Corps, matière et sociétés, Techniques & culture n° 61, Éditions de l’EHESS, 2015.

︎19︎« La surface du pays est en effet recouverte à 96 % de sable, le « ruban » de terre fertile qui s’est vu progressivement occupé par les populations n’ayant jamais excédé quelques kilomètres de large. », dans « La double perception du sable en Égypte ancienne », Julie Misuriello, ibid.

︎20︎« Substance de bas prix que l'on incorpore à certaines matières pour leur donner plus de poids ou de consistance », d’après la définition du CNRTL.


    Agglomérats et Conglomérats



    Agglomérer︎21︎ le sable, c’est la satisfaction de rendre le tout cohérent, et compact. L’une des techniques utilisées pour obtenir un objet de sable solide est l’impression 3D︎22︎. Procédé technique pratique, rapide et libre formellement, l’impression 3D s’est beaucoup démocratisée et se développe maintenant avec divers matériaux, comme la céramique, et maintenant, le sable. L’impression 3D de sable s’est développée plus récemment︎23︎, à des fins majoritairement industrielles : elle permet de créer des moules en sable plus précis pour la fonderie de métal. Le sable est en effet utilisé lors des procédés de moulage des métaux, puisqu’il est ignifugé : on peut y couler du métal en fusion sans qu’il prenne feu.

L’imaginaire autour de l’impression 3D en sable a également gagné en visibilité lors du projet Solar Sinter, en 2011. Markus Kayser a imaginé une imprimante à frittage laser, mise en place dans le désert : grâce à la convergence des rayons lumineux du soleil dans le bac granuleux, le sable fond et se vitrifie. Ce projet, spectaculaire, démontre les possibilités visuelles et matérielles de ce matériau︎24︎. Au milieu d’une mer de sable, il engendre aussi l’idéal d’une ressource inépuisable, disponible et abondante : la vague de projets de sable est lancée.




Markus Kayser, Solar Sinter, 2011, Royal College of Art, Londres, Égypte, Maroc, photos tirées de son site


    Sandhelden︎25︎ commercialise également des objets faits en sable. Le procédé, déposé par un brevet allemand, diffère de celui d’une imprimante 3D classique : l’impression additive se fait par jet laser. Sur une surface plane, une fine couche de sable est déposée grâce à un rouleau. Une buse, semblable à celle d’une imprimante jet d’encre, vient ensuite projeter un liant sur les particules de sable pour les agglomérer. Le rouleau dépose une nouvelle couche de particules, qui sont à leur tour liées. Ainsi, petit à petit, l’objet grandit et se forme. Le sable, qui n’est pas solide par nature, est ainsi forcé dans une forme en y ajoutant un liant pour les agréger.




    1/ La machine de Binder jetting, le compte instagram @sandhelden

    2/ L’impression 3D avec le Binder Jetting, schéma produit par l’entreprise Sandhelden :
    (a) Le contenant de la matière (le sable de quartz) ; (b) La buse d’impression à jet d’encre ; (c) La règle à araser
    (d) Objet en train d’être imprimé ; (e) Le bain de poudre (sable de quartz) ; (f) La plateforme d’impression ;
    (g) Poubelle à débordement 




    1/ Processus de fabrication : impression du liant sur le sable grâce à la buse d’impression, d’après le compte instagram @sandhelden

    2/ retrait de la pièce de son bain de sable après l’impression : le fantasme de creuser pour « découvrir » des objets, d’après le compte instagram @sandhelden et le site de Sandhelden

    3/ Gamme de matériaux disponibles à l’impression 3D : sable de quartz SH - F01 (noir), granulométrie 150μm ;
cerambead (du sable de quartz mélangé à de la résine par un fabricant chinois Kupper Corporation Limited, le leader mondial dans la distribution de sable de fonderie) SH - C053 (ocre) ; d’après le site de Sandhelden







︎21︎Un conglomérat désigne, en minéralogie, une agrégation de substances diverses. Agglomérer signifie « rassembler, former un tout », d’après la définition du CNRTL.

︎22︎L’impression 3D est un procédé technique de fabrication additive, qui consiste à ajouter de la matière couche par couche, afin de monter des volumes.

︎23︎Elle apparaît dans les années 2000, et se développe notamment grâce à la société ExOne, où la technique de binder jetting est mise au point par le professeur S. R. Anderson.

︎24︎Même si le projet visait principalement l’exposition des possibilités des énergies solaires.

︎25︎Sandhelden est une entreprise allemande fondée en 2014 par Laurens Faure.
  Les objets proposés à la vente sont des vasques et baignoires de sable. Il me paraît totalement illogique de proposer des objets de sable là où l’utilisation de l’argile serait plus adaptée. Si le prix est le même (il faut cuire les deux à haute température) ou que le problème se déplace (il faut mélanger le sable avec un liant polymérisant), alors pourquoi utiliser le sable ?


    « Une chose logique semble également belle aux yeux de celui qui l’étudie ; l’observation des formes spontanées naturelles est extrêmement utile pour le designer, qui prend l’habitude d’utiliser les matériaux en fonction de leur nature, de leurs caractéristiques techniques, et de ne pas utiliser le fer là ou du bois serait plus approprié ni du verre là où du plastique serait idéal. » ︎26︎


    Sandhelden propose également un autre service qui m’a particulièrement interpellée, celui d’imprimer les créations d’autrui en sable. En effet, ils réalisent de nombreuses collaborations avec des artistes et designers, qui leurs envoient leurs objets modélisés à imprimer. Avoir des assiettes et des vases faits de sable peut sembler séduisant et unique, cependant, la nature matérielle du sable nous indique que ça ne doit pas être leur destinée. Si l’on prend les luminaires Dune de Werner Aisslinger︎27︎, la surface sablonneuse n’est appliquée qu’à la forme de l’objet : il n’est pas pensé en sable︎28︎. Il est amusant de remarquer que tous les arguments commerciaux du site insistent sur le fait que ce sont des objets « naturels » faits de matières « naturelles ». Cependant, il n’est nulle part question de la source du sable : impossible de savoir quel type de sable est choisi, où il est récolté, comment il est extrait. Un matériau dit « naturel » n’est pas forcément une meilleure alternative à un plastique, puisqu’il peut, comme le sable, impliquer des ressources finies, des problématiques d’extraction, et surtout, mélangé à d'autres matières, ne pas être recyclable︎29︎.





1/ Werner Aisslinger, série de luminaires Dune, édité par Baulmann Leuchten, Berlin, Allemagne, 2024

2/ Rollo Bryant, collection Dune, Rotterdam, Pays-Bas, 2023

3/ STUDIOLAV, Nomads, Londres, Angleterre, 2022



︎26︎Bruno Munari, L’art du design, éditions PYRAMYD, 2012 (1966).

︎27︎Werner Aisslinger, série de luminaires Dune pour Baulmann Leuchten, Berlin, 2024.

︎28︎« La texture rugueuse de surface, créée par l’impression 3D de sable de quartz, donne aux lampes une sensorialité tactile agréable, les rendant particulièrement appropriées pour les espaces avec des murs en béton ou des construction durables en pisé », d’après la description sur le site de Sandhelden, je traduis.

︎29︎Le liant utilisé est un agent phénolique ou à base de furan. Ces liants sont créés à partir de biomatériaux (comme le maïs), mais ils ne sont pas pour autant biodégradables. De plus, il est précisé que les projets ont besoin d’un renforcement en résine époxy.

    Objets de sable



    Ce projet fait toutefois la démonstration de l’attrait pour les objets de sable. Serait-ce dû à la volonté de ramener un peu de nature chez soi ? Mais pourquoi dans ce cas-là ne pas opter pour un petit récipient contenant du sable, plutôt qu’un objet bâti dans ce sable ? Cette idée peut se rapporter à celle de l’arénophilie︎30︎, cependant, ici, le but semble être plus dans le tour de force que dans un véritable attachement au sable. Ce qui est spectaculaire, c’est l’émerveillement de pouvoir faire du sable, cette matière si fluide, libre et vaporeuse un tabouret bien solide sur lequel on peut s'asseoir. Regardez à quel point nous avons bien maîtrisé la nature ! Regardez ce que la majestueuse science peut bien produire !


    « “Changer les perceptions”, Sandhelden parvient à changer la perception globale du sable comme un matériau lâche en le modelant en objets permanents et robustes. »︎31︎


Le projet Memorabilia Factory︎32︎ de Bold-Design, est un coffret pour enfants qui permet de solidifier une structure de sable à l’aide de bactéries. Des moules de formations rocheuses telles que la dune du Pilat, sont fournis, et l’enfant peut ainsi réaliser des pierres de sable en tant qu’objets-souvenirs. Ici, la magie de la science permet de montrer qu’avec de minuscules bactéries on peut solidifier le sable.




Bold-Design, Memorabilia Factory, 2012


    Ainsi, en ne respectant pas les qualités et contraintes propres à ce matériau, le sable, tout bâtisseur est obligé de remédier à ses défauts pour le plier à ses désirs. Pourtant, des constructions de sable qui font usage de ses qualités existent : les châteaux de sable. Méprisés pour leur caractère éphémère, et leur prétendue inutilité, ils mettent en jeu des gestes et savoir-faire importants.





︎30︎Voir le chapitre 1, Sables mouvants.

︎31︎C’est la devise de l’entreprise Sandhelden « “Changing perceptions”, SANDHELDEN manages to change the general perception of sand as a loose material by shaping it into long-lasting and robust objects », je traduis.

︎32︎Bold-design, William Boujon et Julien Benayoun, Memorabilia Factory, 2012. Dans le cadre d’un projet de design exquis, ils devaient répondre au projet de Mikael et Milan Metthey, un outil qui permettait de détecter les bactéries dans le sable.

3. Le Castellier Designer





Château de sable de Dale Murdock, sculpté pour l’exposition-atelier, « Châteaux de sable :
Architectures de rêve », Jean-Yves Jouannais, Centre Pompidou, 2015-2016

   
    Comme le rappelle Jean-Yves Jouannais︎33︎, construire un château de sable, c’est un combat de terrain contre la mer : il faut construire des barrages et des murs pour se protéger des flots, en sachant pertinemment qu’ils vont disparaître. En réalisant un château de sable, l’été dernier, je me suis demandée si ce n’était pas juste un choix théâtral. Construire une maison, ce serait reproduire notre quotidien, alors qu’un palace avec plusieurs tours et des ponts-levis, c’est un chef-d'œuvre architectural, en sable ou non.

Au cours de mes recherches sur les châteaux de sable, je me suis amusée de voir à quel point cette discipline si dévalorisée, si « enfantine », ressemblait beaucoup à celle du design sous plusieurs aspects. Changez de paradigme et remplacez castellier par designer, et vous verrez que la transformation est des plus fluides. En effet, construire un château de sable met en jeu des problématiques qui peuvent se rapprocher de celles du design.







︎33︎  Jean-Yves Jouannais, Les barrages de sable. Traité de castellologie littorale, Éditions Grasset, 2014.

    Comment faire le plus beau château de sable : un savoir-faire de castellier




« Comment construire un château de sable », d’après Wikihow


    Vous êtes vous déjà demandé quels paramètres utiliser pour construire le plus beau des châteaux de sable, qui résistera à toutes les attaques et gardera ses parois lisses et fières le plus longtemps possible ?︎34︎

    Matthew Robert Bennett︎35︎, sédimentologiste, s’est penché sur la question de la qualité du sable à utiliser. En comparant le sable de plusieurs plages différentes en Grande-Bretagne, il a élu la plage de Torquay comme la plus propice à la construction. En effet, les grains utilisés doivent être anguleux, et non lisses (les grains lisses sont érodés par le roulement, charriés par les éléments) afin de pouvoir créer de meilleures surfaces d’adhérence entre eux. Les sables coquilliers sont donc avantageux puisqu’ils contiennent des fragments microscopiques de coquillages. Les grains doivent aussi être fins, afin de pouvoir retenir l’eau au maximum.
Faites attention à la proportion d’eau ajoutée, qui doit être juste : trop d’eau et le sable dégouline, pas assez d’eau et le château s’effrite︎36︎. Les expériences du scientifique lui ont permis de découvrir que la quantité d’eau idéale était de un seau d’eau pour 8 seaux de sable : « Voici la formule magique : eau = 0.125 x sable »︎37︎.

    Si l’on a bien mouillé le sable, il faut ensuite le tasser pour améliorer l’agencement entre les grains et le rendre plus efficace : plus compacts, les grains seront plus solides. La pression exercée augmentera les frictions entre les grains, les empêchant de dégringoler. Tasser est un geste précis qui fait appel à un art délicat : il ne faut pas appuyer trop fort, au risque de désorganiser et détruire tout l’édifice. Il vaut mieux tapoter au lieu d’appuyer en un endroit fixe avec trop de force︎38︎.
Les vibrations induites permettent de mieux réorganiser les grains entre eux, sur la plage comme dans l’industrie : lors de la production de béton vibré, les grains sont secoués par des ondes vibratoires pour mieux se réorganiser et rendre ce dernier plus solide.



Illustration de Son of Alan, dans l’article « How to Build the Perfect Sandcastle »,
Renzo Piano, The Guardian, le 14 juillet 2015



    Et si la construction de château s’articule de la même manière que celle d’un bâtiment, quoi de mieux qu’un architecte pour nous en édicter les lois ? C’est le célèbre architecte Renzo Piano, qui, dans sa tribune du journal anglais The Guardian, explique comment devenir un spécialiste du château de sable.


    « Commence à creuser un ravin là où les vagues ont rendu le sable humide. Utilise tes mains. Monte le sable pour créer la masse du château, ce qui donne une petite montagne d’une inclinaison idéale de 45 degrés. Il n’y a pas besoin que la tranchée soit plus profonde que 30 cm et plus large que 45 cm, et le château devrait faire à peu près 60 cm de haut. » ︎39︎


On se retrouve alors à découvrir la difficulté réelle d’une chose aussi simple et anecdotique que le château de sable. La construction castellologique met en effet en jeu des dosages précis, des valeurs structurelles et des spécifications granulométriques. Ce n’est pas pour rien que les casteliers professionnels ne travaillent qu’avec certains sables : majoritairement du sable de carrière, qui est calibré et précis︎40︎. Comme dans toute discipline, des savoir-faire spécifiques sont développés, des règles édictées, des connaissances techniques apprises.




































︎34︎  Jean-Michel Courty, physicien et enseignant-chercheur à la Sorbonne, s’est d’ailleurs demandé ce qui se passerait si personne ne touchait les châteaux. Une fois l’eau évaporée, le château ne tombe pas directement en poussière mais peut rester debout pendant plusieurs mois, car le sel contenu dans l’eau évaporée crée des ponts entre les différents grains !
D’après Jean-Michel Courty, Édouard Kierlik, « La physique du sable humide », Pour la science, n°310, 2003.


︎35︎  Matthew Robert Bennett est professeur de sciences de l’environnement, sciences géographiques à l’université Bournemouth, et sédimentologiste.

︎36︎  Deux idéologies s’opposent : Faites-vous partie de ceux qui mettent l’eau dans le seau avant le sable (pour pouvoir être précis sur la quantité d’eau introduite) ou de ceux qui humidifient le sable après l’avoir tassé, se fiant seulement à son aspect de surface ?

︎37︎  D’après l’article « Comment construire un château de sable parfait (grâce à la science) », The Conversation, 27 juin 2017.

︎38︎  Jean-Michel Courty, Édouard Kierlik, « La physique du sable humide », Pour la science, n° 310, 2003.

︎39︎  Chaque mois, The Guardian propose une tribune appelée «The Do Something Expert», dans laquelle une célébrité explique comment devenir expert dans un domaine bien particulier. Dans la tribune du 14 juillet 2015, Renzo Piano écrit « How to Build the Perfect Sandcastle ».

«Start to dig a ditch where the waves have made the sand wet. Use your hands. Build the sand up to create the mass of the castle, which is really a little mountain with an incline of, ideally, 45°. You don’t need the ditch to be more than 30cm deep and 45cm wide, and the castle should be about 60cm tall.», je traduis.

︎40︎  L’artiste sculpteur de sable Dale Murdock explique qu’il « utilise du sable de carrière, très homogène, très fin, qui est extrait près de Rouen », d’après l’article « Dale Murdock, un créateur d'oeuvres éphémères », Ouest France, le 31 mai 2016.

    Des techniques de Castellier



    Comme dans toute discipline, des savoir-faire spécifiques sont développés, des règles édictées, des connaissances techniques apprises. Le projet du castellier met également en jeu des problématiques réelles : il faut tout d’abord trouver les ressources nécessaires à la construction du projet. Comment extraire cette matière première ? Il ne faut pas qu’il y ait d'impact sur l’édifice, ni gêner les environs. Ou mettre le sable excavé qui forme un mont ? Le type de sable collecté n’est pas le même en surface qu’en profondeur où il est plus humide. Comment trier les grains ? Faut-il les tamiser pour ne récupérer que les plus fins qui auront une meilleure cohésion ?
Il faut aussi bien réfléchir à l’emplacement de la construction. Le château doit en effet être construit à proximité de ses ressources principales : construire un château de sable, c’est utiliser le déjà-là︎41︎.
Le château n’est construit que de ressources locales : il utilise le sable et l’eau. Si l’architecture se trouve trop loin de la mer, il faut faire des allers-retours incessants pour porter le lourd butin jusqu’à elle.

    Différentes techniques de castellologie s’affrontent. Il y a ceux qui ne jurent que par leur seau et pratiquent le moulage à petite échelle. Certains préfèrent la technique du hand stacking︎42︎, qui consiste à mouiller le sable à outrance pour qu’il soit presque fluide et à la déposer tas par tas pour monter des volumes. C’est un procédé de modelage additif qui peut s’apparenter à celui des colombins d’argile. Cette technique permet par exemple de réaliser des édifices plus complexes, comme des arches et des ponts. La main se place en-dessous le temps de monter une clé de voûte sablée, puis une fois l’arche formée, les frottements entre grains et la pression se répartissent sur les piliers, permettant à l’arc de cercle de tenir. D’autres, encore, pratiquent le façonnage par retrait de matière : ils forment un gigantesque tas de sable qu’ils viennent tailler comme de la pierre pour former le château.


 
1/ Andy Hancock, « Carving hand stacked towers » (sculpter des tours de style « empilé à la main »)

2/ Andy Hancock sculpte une sphère en utilisant un de ses outils (qu’il vend), le Sandshaper, d’après la vidéo youtube « 4 types of building with sand » (« 4 techniques de construction de sable »)

3/ Créer une clé de voûte pour faire tenir une arche grâce au hand stacking : le pont est ensuite sculpté, d’après la vidéo youtube « How to build an epic Texas sandcastle in South Padre » (« Comment construire un château de sable texan épique à South Padre »), The Daytripper


Parfois, on assiste à un retournement de situation où c’est le design qui s’inspire du bac à sable pour une meilleure construction. Si l’on regarde le logiciel de modélisation 3D Sketchup, on pourra découvrir un dispositif spécifique : l’outil sandbox︎43︎. Ce dernier permet à l’utilisateur de transformer son terrain en un véritable bac à sable, pour permettre de créer des formes plus organiques et plus floues, de manière plus simple. Le bac à sable devient alors également le terrain de jeu du designer, afin d’avoir plus de libertés pour créer.




L’outil Sandbox permet de former un terrain comme s’il était plastique, d’après le logiciel Sketchup




︎41︎  Le déjà-là est un état ou une condition préexistante, et consiste en architecture à utiliser des ressources à proximité du lieu de construction : le but est de construire en osmose avec son environnement (adapter l’architecture à son lieu), mais aussi de réduire la complexité et l’empreinte carbone de la construction. Voir Jana Revedin, L’architecte et l’existant, construire avec ce qui est déjà là, éditions Alternatives, coll. Manifestô, 2022.

︎42︎  Littéralement « Empiler à la main », une technique découverte sur la chaîne Youtube du passionné Andy Hancock, qui dédie toutes ses vidéos à la construction en sable. Il a même un site sur lequel il vend des cours d’édification de châteaux.

︎43︎  Littéralement « boîte de sable », sandbox, désigne en anglais le bac à sable, au même titre que sandpit.

    Un seau ou un râteau ? Des outils de Castellier



    Une fois le terrain aplani, effacé, propice à la construction, il ne reste qu’à tracer les plans généraux pour estimer ce que l’on va édifier. Il faut aussi bien sûr avoir amené ses outils de construction, sa pelle, son râteau, son seau : tous utilisent un procédé technique à petite échelle.



Seau en kit, jeu de plage chez La Grande Récré, Écoiffier


Regardons par exemple le seau. Contenant de taille moyenne (environ 15 cm de haut selon les modèles), il est généralement cylindrique et orné d’une anse pour pouvoir le transporter. Il permet d’y entreposer du sable, qui, en prenant l’empreinte de la forme du seau, forme une tour lors de son renversement. Les plus chanceux auront de beaux seaux crénelés, pour pouvoir imiter les tours d’un vrai château de pierres. Pour que le moulage tienne et marque bien les murailles, il faut bien tasser le sable, et y ajouter un liant. Le démoulage du seau met aussi en place des gestes délicats : à quel endroit taper sur le seau ? En haut ou sur les côtés ? Dois-je le secouer ? Comment faire glisser le sable proprement ? Les châteaux de sable permettent à tous d’intégrer des systèmes et procédés importants, comme ici celui du moulage.



    1/ Fonte coulée dans des moules en sable, d’après l’article « Moulage en sable », Esquisse-3D  

    2/  Moitiés supérieure et inférieure d'un moule en sable, avec des noyaux en place sur la traînée, Glenn McKechnie, d’après Wikipédia  


 
Le moulage est un procédé technique qui permet une grande liberté formelle : grâce à une matrice (le moule), on forme l’objet en le coulant. Dans le cas du moulage en sable, une empreinte est réalisée dans le sable pour servir de moule. Le moulage en sable est une technique réputée en fonderie car elle permet de réaliser des contre-formes et formes très complexes : le moule est détruit lors du démoulage. De plus, comme nous l’avons vu plus haut, le sable est un matériau réfractaire et peu cher. Le sable est tout d’abord solidifié pour figer l’empreinte : en l’humidifiant ou grâce à un additif. De nombreux procédés impliquent également l’ajout de résine, qui polymérise le sable, comme le procédé Croning︎44︎, celui de la boîte chaude︎45︎ ou encore le procédé Ashland︎46︎. Les premiers moulages en sable, apparus dans les années 1980, se faisaient à modèle perdu : un modèle était plongé dans un bac de sable fin, mis en mouvement par jets d’air et vibrations︎47︎, puis la coulée du métal en fusion remplaçait le modèle petit à petit. Dans ce procédé, les propriétés du sable sont exploitées : ce qui était auparavant un défaut, comme sa qualité éphémère, se prouve être une qualité.




Le moule à grande échelle : le coffrage, d’après l’article « The Complete Sand Sculpture “How To” and Construction Manual » (« Le manuel de construction complet de la sculpture de sable »), Sandscapes


    Mouler des tours de châteaux sur la plage n’est donc pas une action trop déconnectée de la réalité, et fait appel à une technique industrielle. Aujourd’hui, il est amusant de voir que le monde de la consommation s’est infiltré jusque chez les modeleurs de sable pour proposer des catalogues de dizaines de petits moules de plastiques colorés, permettant de former des châteaux, de la faune, de la flore : un monde précis de sable.




    1/ Assortiment de 17 jouets de plage, Holady, 16,99 euros, trouvé sur Amazon
    2/ 3/ Moule et contremoule, photomontage, Elsa Dagnat


    L’artiste Katie Peterson propose même des moules inspirés de montagnes imposantes dans le monde. Avec son projet First There is a mountain︎48︎, on peut modeler le Kilimandjaro en sable, et se rappeler d’où il vient, et tout le chemin qu’il a parcouru pour venir se mouler sous nos mains. C’est un premier pas pour accepter la disparition de ce qu’on a de plus cher : nos montagnes.


    « Et tandis que vous construisez, gardez une pensée pour l’histoire, non pas seulement l’histoire imaginaire du château et sa cohorte de contes de fée hors d’âge, mais aussi l’histoire réelle du sable que vous manipulez. Chaque grain est en effet un fragment de roche qui encapsule une longue histoire de montagnes disparues, de rivières anciennes, de marécages et de mers infestées de dinosaures, de climats et d’événements du passé : autant d’éléments qui racontent l’histoire de notre planète. » ︎49︎





Katie Peterson, First There is a Mountain, événement participatif à Swansea Bay avec la galerie Glynn Vivian, photographiée par (a) Phil Rees et (b), (c) Polly Thomas






︎44︎  Le procédé Croning est un procédé de durcissement (polymérisation) du sable qui consiste à injecter une résine et catalyseur, puis chauffer le moule à 300 degrés environ. Il est utilisé dans le monde de l’automobile pour de grandes séries et permet de former des noyaux creux.

︎45︎  Le procédé de la boîte chaude est similaire au procédé Croning mais la cuisson n’est pas terminée : le moule continue de se solidifier après sa sortie. Il est utilisé pour former des noyaux pleins.

︎46︎ Le procédé Ashland ou boîte froide utilise un durcissement chimique : le sable est à deux types de résine, une phénolique et une isocyanate, puis, un catalyseur est injecté sous forme de gaz pour solidifier le sable.

︎47︎  Ces vibrations permettaient de rendre le sable liquide, afin qu’il remplisse les creux du modèle au mieux.

︎48︎  Katie Peterson, First There is a mountain, 2019.

︎49︎  D’après Matthew Robert Bennett, dans l’article « Comment construire un château de sable parfait (grâce à la science) », The Conversation, 27 juin 2017.

    Construire des châteaux de sable en Espagne

      ︎50︎


  Comme l’explique le sculpteur Laurent Dagron, dans un château de sable, la construction est la partie la plus importante :


    « Tout finit par s’en aller un jour ou l’autre. Ce qui compte pour moi, c’est de me concentrer sur l’instant. La valeur, c’est de faire. Que ça disparaisse ensuite ne me pose pas de problème. Je trouve tellement de plaisir et d’intérêt au moment où je me frotte à la matière. »︎51︎




Tas de sable avant d’être sculpté, Laurent Dagron, Saint Jean de Monts, 2010



On peut y voir une similarité avec la pratique du design, qui est plus un processus de création, de protocoles et d’expérimentations. Bien sûr l’objet final est important, mais c’est parce qu’il encapsule toutes les recherches menées en amont. C’est pour cela également que de nombreux projets de designers restent à l’état de projets, sans jamais proposer d’objets réels. Pour le castellier ou le designer, c’est l’action de créer le château qui prime sur le résultat : il a le plaisir de fabriquer, d’expérimenter la manière, d’apprendre la toucher.




Châteaux de sable partout dans le monde: (a) Piotrus à Tenerife, 2007 ; (b) Deeneris en Russie, 2016 ; (c) Curt Smith aux États-Unis, 2008, d’après « Château de sable » sur Wikipédia





︎50︎  Construire des châteaux de sable en Espagne est une expression utilisée pour exprimer un rêve : des idées ou des projets ambitieux mais irréalistes.

︎51︎  D’après Agnès Marroncle, « Des sculptures de sable incroyables sur la plage de Saint-Palais », La Charente libre, le 31 décembre 2017.

L’héritage des châteaux de sable



    Le sable est une matière aux qualités tactiles et sensorielles des plus attirantes : il est agréable et invite à la manipulation, à l’expérimentation. Lorsqu’on l’emploie pour en faire un matériau, il met en jeu des qualités et contraintes physiques qui lui sont propres. Cependant, ses qualités, comme sa fluidité et son éphémérité, sont refusées par les constructeurs. En l’utilisant pour construire des édifices solides et durables, où en voulant à tout prix l’agglomérer, on ne le met pas en valeur : il ne devient qu’un remblai ou qu’un objet esthétique vide de sens. Il faut alors combler ses défauts et l’associer à plusieurs liants.

    Il existe malgré tout une activité qui met en jeu ses qualités : l’édification de châteaux de sable. Cette discipline, méprisée parce qu’éphémère et considérée comme vide de sens, nous pousse cependant à mieux comprendre le sable. Le castellier utilise des procédés techniques répandus dans le monde, et expérimente les problématiques créées par le passage d’une matière à un matériau : comme un designer du XXIème siècle, il se questionne sur les liants pour que son édifice tienne mieux. La pratique du sable, loin de rester un simple jeu de plage, constitue finalement un bon apprentissage de la création, du façonnage et de la production, formant toute une génération de designers en herbe.


    Les châteaux de sable, en utilisant les caractéristiques si particulières du sable, nous montrent qu’il est possible de le respecter : ils sont la démonstration de son potentiel formel.

De quelle manière l’utiliser pour générer un nouveau répertoire de formes ?
Pourrait-on l’utiliser pour dessiner de nouveaux objets, plus sensoriels ?



Bibliographie


︎Ouvrages

BAROZZI Jacques, Le goût de la mer, Paris, Mercure de France, Le petit mercure, 2020 (2007).

BEISER Vince, The world in a grain, : The story of sand and how it transformed civilization, New York, Riverhead Books, 2018.

BOULAY Sébastien, GÉLARD Marie-Luce, Vivre le sable ! Corps, matière et sociétés, Paris, Techniques & culture n°61, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2015.

DUPAIN R., LANCHON R., SAINT-ARROMAN J.C., Granulats, sols, ciments et bétons, Educalivre, 2004.

FOCILLON Henri, Vie des formes suivi de Éloge de la main, éditions PUF collection Quadrige, 10e édition 2013 (1943)

INGOLD Tim, Marcher avec les dragons, Trad. Pierre Madelin, Bruxelles, Éditions Zones Sensibles, novembre 2013.

INGOLD Tim, Making, Anthropology, Archaeology, Art and Architecture, Éditions Routledge, 2013.

INGOLD Tim, Correspondences, knowing from the inside : Anthropology, Art, Architecture and Design, Université d’Aberdeen, 2017.

JOUANNAIS Jean-Yves, Les barrages de sable, traité de castellologie littorale, Paris,  Éditions Grasset, 2014.

LEROI-GOURHAN André, L’Homme et la matière, Paris, Éditions Albin Michel, 2000.

MUNARI Bruno, L’art du design, Paris,  Éditions PYRAMYD, 2012 (1966).

RUSKIN John, The Elements of Drawing, New York, Dover Publications, 1971 (1857).

SIMO Connie, WELLS Kappy, WELLS Malcolm, Bâtissez sur le sable, Paris, Éditions Herscher, 1981.



Sitographie


︎Articles

BENNETT Matthew Robert, « Comment construire un château de sable parfait (grâce à la science) », The Conversation, 27 juin 2017.

COURTY Jean-Michel, KIERLIK Édouard, « Les châteaux de sable humide », Pour la science, 2003, n° 310.

MISURIELLO Julie, « La double perception du sable en Égypte ancienne », dans Vivre le sable !, Techniques & culture, n° 61, 2015, p. 42-59.

PIANO Renzo, « How to Build the Perfect Sandcastle », tribune The Do Something Expert, dans The Guardian, le 14 juillet 2015.

VALO Martine, « Le sable, une ressource exploitée sans contrôle », Le Monde, 26 avril 2022.

︎Sites

« Sand Castle Lessons, South Padre Island, TX, we don’t do boring », site de Andy Hancock, Sandcastlelessons, [consulté le 28 octobre 2024].

Dezeen, « Memorabilia Factory by Bold-design », paru le 11 novembre 2012, [consulté le 25 octobre 2024]

Katie Peterson, « First there is a mountain », First There is a Mountain, [consulté le 29 octobre 2024]

« Les différents procédés de moulage en sable », Patrick Hairy, 16 décembre 2019, Metalblog [consulté le 5 novembre 2024]

Sandscapes, un regroupement de sculpteur de sable américains professionnels : ils proposent leurs services pour divers occasions et événements (entreprises, festivals..) :[consulté le 13 novembre 2024]

Sandscapes How To, pour devenir un professionnel de châteaux de sable (niveaux basiques ; intermédiaires ; avancé) [consulté le 13 novembre 2024]

« Comment construire un château de sable », article de Wikihow, [consulté le 10 novembre 2024]

« Des sculptures de sable incroyables sur la plage de Saint-Palais », Agnès Marroncle, La Charente libre, 31 décembre 2017, [consulté le 28 octobre 2024].

︎Expositions

JOUANNAIS Jean-Yves, Exposition itinérante jeune public du Centre Pompidou, « Châteaux de sable, architectures de rêve », Service de la Médiation Culturelle, 2015-2016, [consulté le 28 octobre 2024].

︎Vidéos

« SABLE : Les Sorciers veillent au grain », C’est pas sorcier, France 3, 2009.

« #4 types of building with Sand », Sand Castle Building - Andy Hancock, 2022 (et toutes les vidéos de sa chaîne Youtube).

« How to build an epic Texas sandcastle in South Padre » (« Comment construire un château de sable texan épique à South Padre »), The Daytripper, 2020.

France Culture (podcast), «Renzo Piano : "La patelle, c'est l'huître du pauvre"», France culture, La Madeleine de… 4 juillet 2021.


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︎ elsa.dagnat@orange.fr
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Le projet de diplôme ︎

Sculptés par le sable est une collection d’objets granulaires et sablés.

Au travers du processus de sablage, je viens abraser et éroder la matière, pour la sculpter par le sable. Les volumes de bois deviennent matrices matérielles tandis que le sable se fait médiateur de formes.

J’imagine un nouvel imaginaire sablonneux, où les formes sont légères, fluides et vibrantes. Une véritable ode au grain.