Igor Petit


Dessiner le doute 


Ce mémoire explore une esthétique du trouble : ces instants où une surface brille, vibre ou se dédouble, et où le regard perd ses repères.
De la nacre aux effets contemporains, il suit la façon dont le visible devient instable. Il montre que la profondeur peut être un simple phénomène de surface, dépendant de la lumière, de l’angle et du corps qui se déplace.

À mesure, la surface n’est plus un décor : elle devient un dispositif qui fabrique de l’attention, de l’hésitation, une durée. L’irisation apparaît alors comme un outil de design : dessiner non pas une forme fixe, mais les conditions d’une apparition.



1/3 : La nacre comme simulacre
︎ Novembre 2025 
2/3 :
Titre de l’article 2
︎ Janvier 2026
3/3 :
Titre de l’article 3
︎ Février 2026


Article 1

La nacre comme simulacre



L’article 1 part d’un trouble : celui d’un monde où les surfaces brillent plus qu’elles ne révèlent. À travers l’expérience des marchés d’Asie, saturés d’emballages et d’effets visuels, il interroge la frontière devenue floue entre naturel et artificiel, matière et apparence. Cette intuition ouvre une réflexion sur le simulacre : ce que nous percevons n’est plus l’objet, mais l’image qu’il produit. En prenant la nacre comme fil conducteur — surface vivante, irisation instable, profondeur illusoire — l’article suit la manière dont un phénomène naturel devient un langage de l’apparence, puis un signe industriel et enfin une esthétique contemporaine du faux, où l’on consomme moins la matière que son effet.



Anatomy of an oyster, Rita Puig-Serra,  2023


Préambule


L’été dernier, j’ai voyagé en Indonésie, avec une escale à Singapour. Dans les marchés, les étals scintillent sous les néons : fruits tropicaux emballés un à un, lissés, calibrés pour le regard. À côté, des poissons séchés empaquetés comme des chips, des légumes filmés, des fleurs artificielles côtoient la viande luisante. Les odeurs se mêlent : parfums floraux, relents de plastique neuf, tissus colorés superposés aux denrées périssables. Une véritable jungle plastique s’y déploie, où chaque surface brille davantage que la matière qu’elle recouvre. Je me souviens des durians, jaune fluo derrière leur coque transparente : ils ont perdu toute évidence, ni vivants, ni comestibles, déjà transformés en artifice.

Ce trouble m’a marqué : lorsque le naturel et l’artificiel se confondent, lorsque la matière s’efface derrière l’effet qu’elle produit. Jean Baudrillard formule cette intuition dans Simulacres et simulation : « Le simulacre n’est pas ce qui cache la vérité, mais ce qui cache qu’il n’y en a pas »︎1︎. Dans ces brillances, ce n’était plus le fruit que je voyais, mais une surface imposant sa propre réalité.

︎1︎BAUDRILLARD Jean, Simulacres et simulation, Paris, Galilée, 1981

Introduction


Nous sommes face à une surface. Un coquillage ramassé au bord de la mer, un bouton qui brille, un collier de perles irisé. Rien d’exceptionnel, et pourtant quelque chose accroche : un éclat qui trompe, qui échappe, qui trouble︎2︎. La nacre n’a pas de couleur fixe. Elle n’est qu’un reflet, un effet de surface produit par des strates invisibles.

À ce moment précis, les questions surgissent : que voit-on vraiment ? Une matière ? Une illusion ? Un artefact ︎3︎de la nature ? La nacre déstabilise nos certitudes. Elle trouble. Elle joue du vrai et du faux, du solide et du fragile, du visible et de son simulacre.

Ce premier chapitre explorera ce paradoxe. De la naissance biologique de la nacre à ses usages actuels et passés, jusqu’à son rôle dans l’imaginaire contemporain des surfaces brillantes et changeantes, nous suivrons la piste de ce simulacre qui se donne comme matière mais n’existe que comme effet.

︎2︎«État d’agitation, de trouble intérieur causé par une émotion vive» ; par extension, «perturbation de la perception ou du jugement».
CNRTL, s.v. «trouble».

︎3︎«Objet façonné par l’homme» ; en sciences, «résultat artificiel dû aux conditions d’expérience».
CNRTL, s.v. «artefact».



1.  La genèse de la nacre


La nacre naît d’un geste vital, d’une défense. Lorsqu’un mollusque subit l’intrusion d’un grain de sable, d’un parasite ou d’un fragment organique, il ne l’expulse pas : il le recouvre. Lentement, couche après couche, il sécrète un mélange d’aragonite︎4︎ et de conchyoline︎5︎. Chaque strate est d’une finesse extrême, mais leur accumulation produit une matière solide, parfois plusieurs millimètres d’épaisseur.




Structure microscopique de la nacre, Fabian Heinemann, 2007


Ce que nous appelons nacre est une mémoire d’agression devenue surface protectrice. Dans le cas d’une perle, l’intrusion se trouve entièrement engloutie sous ces strates, jusqu’à se transformer en sphère lumineuse. Le plus précieux des bijoux n’est rien d’autre qu’une intrusion fructueuse. 



Formation d’une perle, Encyclopedia Britannica, publié en 2012.


La structure interne de la nacre fascine autant les biologistes que les physiciens. Ses couches alternent rigidité minérale et souplesse organique, ce qui la rend d’une résistance exceptionnelle : plus solide que la céramique, moins cassante que le verre. Les chercheurs Meyers et Lin, à l’Université de Californie, ont montré qu’elle est environ 3000 fois plus résistante que l’aragonite seule︎6︎. La beauté du simulacre repose donc sur une ingénierie du vivant︎7︎.



Structure de la nacre : a) photographie par microscopie électronique de la nacre en coupe verticale (permission de J.P. Cuif et Y. Dauphin, Université de Paris 11) – Échelle : un trait blanc = 1 µm ; b) représentation schématique de la structure alternée organique / inorganique de la nacre (crédit : cours de Berkeley) ; c) composition de la couche organique.


Mais ce qui attire le regard, ce ne sont pas ses propriétés mécaniques. C’est son éclat. Cet éclat est un effet optique : la lumière se diffracte︎8︎ entre les couches microscopiques, créant des interférences. La nacre n’a aucune couleur propre ; elle simule les couleurs. Vue sous un certain angle, elle paraît verte, puis violette, puis argentée. L’œil croit percevoir une profondeur, mais il ne rencontre qu’une succession de strates.

À ce titre, la nacre illustre ce que Paul Valéry formulait dans L’Idée fixe : «le plus profond, c’est la peau»︎9︎. Nous sommes «ectoderme»︎10︎, faits de plis, de couches, de superpositions. Comme la peau, la nacre n’offre pas un dedans caché mais une surface stratifiée, toujours changeante, où la profondeur n’est qu’un effet de surface.

C’est peut-être là qu’apparaît le trouble : dans ce décalage entre ce que l’œil croit voir et ce qui est réellement donné. La nacre promet une profondeur, mais elle n’est que surface diffractée. Elle ne dévoile rien d’autre qu’un jeu de lumière, et pourtant ce jeu suffit à captiver. Le trouble naît de ce paradoxe : nous savons qu’il n’y a rien derrière, et pourtant nous ne pouvons détacher notre regard.

︎4︎«Carbonate de calcium cristallisé, présent notamment dans les coquilles».
CNRTL, s.v. «aragonite ».

︎5︎«Substance organique azotée, sécrétée par certains mollusques». 
CNRTL, s.v. «conchyoline»

︎6︎M.A. Meyers, A.Y.M. Lin, Mechanical Properties of Nacre, University of California, 2005.

︎7︎ M.A. Meyers & A.Y.M. Lin, « The Structure and Mechanical Behavior of Nacre », Journal of the Mechanical Behavior of Biomedical Materials, 2008.

︎8︎«Déviation des ondes lumineuses au passage d’un obstacle ou d’une fente».
CNRTL, s.v. « diffraction ».

︎9︎Paul Valéry, L’Idée fixe, Pléiade, Œuvres II, Paris, Gallimard, 1960, p. 215-216

︎10︎ «Feuillet externe de l’embryon, à l’origine de la peau et du système nerveux».
CNRTL, s.v. « ectoderme ».


2. La fascination pour l’instable


Depuis l’Antiquité, la nacre a captivé les sociétés humaines par son éclat. En Mésopotamie, en Égypte ou en Chine, elle orne des coffrets, des bijoux, des armes, mais son rôle dépasse la décoration. Parce qu’elle ne brille jamais de façon identique, elle a très tôt été associée au passage, à la transformation, à l’ambivalence du visible.

Un exemple marquant en témoigne : en 1838, lors du deuxième voyage de l’explorateur français Dumont d’Urville dans le Pacifique, son compagnon Gaston de Roquemaurel rapporte des pendentifs en nacre gravée des îles Salomon. L’un d’eux, conservé aujourd’hui au musée du quai Branly, révèle une double image : selon l’angle et la lumière, la gravure change, certains motifs apparaissant ou disparaissant. Cet objet, utilisé dans des rituels de passage, matérialise le lien entre vivants et ancêtres. Par ses reflets mouvants, la nacre devient alors la présence-absence des esprits : une matière transformée en support de croyance.




Mother of pearl pendant engraved. Two views of the same object. Population : Solomon Islands Collector and collection: Gaston de Roquemaurel - The second travel of Dumont D'Urville (1837 - 1840) Date of collection: 1838 Materials: Vegetable fibers, Nacre Size : 9,5 x12 x2,5 cm



Cette dimension rituelle se retrouve ailleurs. En Égypte, des fragments de nacre accompagnaient les objets funéraires, associés au voyage de l’âme. Dans la Grèce antique, elle évoquait Aphrodite, née de l’écume marine, soulignant son lien avec l’instabilité des origines. En Chine, dès les Tang, les artisans incrustent la nacre dans des meubles et instruments, voyant dans ses reflets changeants une matérialisation du qi ︎11︎, le souffle vital.



Johannes Vermeer, La Jeune Fille à la perle, vers 1665, huile sur toile, La Haye.

Contrairement à l’or ou à l’argent, dont la brillance est constante, la nacre oblige à un effort : il faut bouger, tourner, chercher. Elle ne donne pas une lumière stable mais une variation. Comme l’écrivait Roland Barthes : « La brillance est toujours une adresse au regard»︎12︎. La nacre pousse cette adresse à l’extrême : elle transforme le spectateur en acteur, l’invite à rejouer sans cesse la scène de son apparition.

Ainsi, son instabilité n’est pas un défaut mais une leçon. La nacre n’est pas seulement un ornement : elle incarne une véritable philosophie de l’apparence. Son éclat changeant n’existe qu’à travers un point de vue, une source lumineuse, un déplacement du regard. Ce n’est pas une qualité fixée dans la matière, mais une relation qui se rejoue sans cesse entre l’objet, l’observateur et l’environnement. En ce sens, toute surface est relation : ce que nous voyons n’est jamais donné une fois pour toutes, mais toujours produit par une rencontre.



Scène sculptée, Chine, XIXᵉ siècle

︎11︎Joseph Needham, Science and Civilisation in China, Cambridge University Press, 1974.

︎12︎Roland Barthes, L’Empire des signes, Paris, Skira, 1970.



3. Méru : le simulacre industriel



Au XIXᵉ siècle, Méru, petite ville de l’Oise, devient la capitale mondiale du bouton de nacre. L’essor de la bourgeoisie européenne et la démocratisation des vêtements nécessitant des fermetures élégantes transforment la nacre en matière industrielle. Des cargaisons de coquilles venues de Polynésie, des Philippines ou de Madagascar arrivent au port du Havre avant d’être acheminées dans les ateliers de la vallée de la Bresle. Là, des centaines d’ouvriers et d’ouvrières scient, polissent, percent la coquille pour en extraire un objet banal mais prestigieux : le bouton.



Boutons en nacre véritable, Musée de la nacre et de la tabletterie, Meru, oise, france


Derrière chaque petit disque brillant se cache un paradoxe : une matière sensible qui se ternit au contact des doigts, mais qui promet l’élégance et la précision du détail. Walter Benjamin remarquait dans Paris, capitale du XIXᵉ siècle que toute marchandise est «auréolée» d’une valeur fantasmée︎13︎. Le bouton de nacre en est l’exemple : plus qu’un accessoire, c’est un signe social.

Roland Barthes écrivait : « Le signe n’est pas seulement ce qu’il dit, mais aussi ce qu’il tait »︎14︎. Le bouton de nacre tait la lenteur du mollusque, tait l’importation lointaine des coquillages. Ce qu’il montre, c’est l’éclat ; ce qu’il dissimule, c’est la chaîne invisible de sa production.




Machine à vapeur utilisé au XIXe siècle par les ouvriers à Méru, Musée de la nacre et de la tabletterie, Méru, oise, france


Ainsi, Méru incarne le passage de la nacre comme matière vivante à la nacre comme simulacre industriel : standardisée, multipliée, elle devient illusion produite en masse. La nacre cesse alors d’être un fragment de nature et devient une image sociale, un signe d’apparat.
︎13︎Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXᵉ siècle, Paris, Cerf, 2009 (éd. posthume).

︎14︎Roland Barthes, Mythologies, Paris, Seuil, 1957.

4. Simulacre plastique 


En magasin, j’ai acheté une chemise dont les boutons brillaient comme de la nacre. En y regardant de plus près, ce n’était qu’un plastique moulé, poli pour imiter les reflets changeants d’un coquillage. Rien de précieux, mais l’illusion suffisait : les signes de la nacre, rendus accessibles dans un vêtement ordinaire.

Cette scène banale illustre une rupture amorcée au XXᵉ siècle : l’imitation par le plastique. La chimie moderne invente alors des polymères capables de reproduire les irisations de la nacre grâce à des pigments interférentiels (mica recouvert d’oxydes métalliques, films multicouches). Depuis, les boutons « façon nacre » se sont multipliés : plus solides, moins coûteux, indéfiniment reproductibles.





Boutons en nacre blanche BASIQUE 18 mm, 2 Modèles disponibles, Fabriqué et expédié d'Espagne, Amazon


Umberto Eco, dans La guerre du faux, écrivait : « Dans l’ère du faux, la copie n’est pas seulement reproduction, mais production de sens »︎15︎. Les boutons en plastique ne trompent personne. Leur fonction n’est pas de passer pour de la nacre, mais d’évoquer la nacre. Ils offrent une illusion immédiatement lisible, qui démocratise un signe autrefois réservé aux élites.

Ce phénomène dépasse la seule histoire du bouton : il illustre une mutation profonde des sociétés modernes. Ce que nous désirons n’est pas la matière en soi, mais l’effet.
L’instabilité optique, le trouble lumineux, le miroitement : voilà ce qui est consommé. Jean Baudrillard parlera plus tard d’«hyperréalité»︎16︎, où le signe du luxe vaut autant, voire plus, que le luxe lui-même¹². Dans cette logique, le plastique nacré incarne cette hyperréalité: matière pauvre mais reproductible à l’infini, il diffuse un éclat autrefois réservé aux élites. Plus solide, plus accessible, immédiatement lisible, il ne prétend pas être de la nacre, il en condense les signes.  Le simulacre devient donc par sa plus grande solidité et sa reproductibilité, plus pertinent que l’original.

︎15︎Umberto Eco, La guerre du faux, Paris, Grasset, 1985.

︎16︎Réalité caractérisée par la substitution du signe à la chose réelle».
CNRTL, s.v. « hyperréalité ».

V. Langage du faux et brillances modernes


La nacre, naturelle ou simulée, nous apprend une chose essentielle : toute surface est construction. Ce que nous croyons «voir» n’est jamais une donnée brute, mais un effet produit par une médiation. La nacre n’offre pas une couleur « vraie », mais une succession d’illusions construites par ses strates.



Collection de coquilles, @svtrxwm, mars 2025


Cette instabilité ne relève pas d’un défaut, mais d’un langage. Michel Serres rappelait que la perception est toujours traversée de “bruit", “d’incertitude”, de “flux instables”︎17︎. La nacre matérialise ce bruit : un vert qui glisse vers le violet, un éclat qui se brouille selon l’angle, une surface qui oblige à accepter que le regard n’est jamais fixe mais en mouvement permanent. Elle enseigne que la matière n’est pas donnée une fois pour toutes, qu’elle est variation, relation, trouble.



Dessin à l’encre nacrée sur papier 300g, format A1 ,Igor Petit, 2025


Cependant, cette logique dépasse le coquillage : elle concerne notre rapport contemporain au visible. Les vernis irisés, les carrosseries métallisées, les filtres numériques ou plastiques sont autant de surfaces qui simulent, qui produisent de l’instabilité pour séduire le regard. Le philosophe germano-coréen Byung-Chul Han, dans La société de la transparence, explique que “ la brillance ne cache rien, elle montre l’excès de visibilité “︎18︎.Sa réflexion sur la saturation visuelle rejoint ici la question de la nacre : ce n’est plus la profondeur qui compte, mais la surface elle-même, exhibée jusqu’à l’excès. La nacre anticipait déjà cette logique : elle ne donnait pas une image fixe, mais une variation infinie.

Ce trouble lumineux ne se limite plus au coquillage : il circule désormais dans une multitude d’objets. Dans un monde saturé d’images, nos surfaces brillent et se dédoublent, la nacre pourrait être l’ancêtre de ces éclats contemporains. Elle en porte déjà la logique : séduire par la surface, mais inscrire cette séduction dans une violence première: l’intrusion qui l’a fait naître. Nietzsche l’avait pressenti : «Il n’y a pas de belle surface sans une terrible profondeur»︎19︎. De la nacre aux écrans, c’est la même ambivalence : une lumière qui attire, mais qui doit sa force à ce qu’elle recouvre.


Rebus d’impression 3D, impression sur plateau uniquement, PLA, Igor Petit, 2025

︎17︎Michel Serres, Genèse, Paris, Grasset, 1982.

︎18︎Byung-Chul Han, La société de la transparence, Paris, PUF, 2014.


︎19︎Friedrich Nietzsche, Fragments posthumes (1869-1874), vol. I, Paris, Gallimard, 1994, chap. 7.




VI. Vers une pensée du design


Pourquoi s’attarder autant sur la nacre ? Parce qu’elle nous oblige à repenser la matière en design. La plupart du temps, on considère les matériaux comme des ressources. Mais la nacre rappelle que chaque matière porte déjà un imaginaire. Elle n’est pas un support passif, mais une force produite par des gestes, des récits et des images.

La question n’est pas seulement de savoir ce que nous pouvons faire avec la nacre. Il s’agit plutôt d’examiner les troubles, les désirs, les simulacres qu’elle suscite.

Le philosophe italien Emanuele Coccia, dont les recherches portent sur la théorie de l’image et la vie du vivant, rappelle que « le monde est une métamorphose continue, et chaque forme une étape provisoire »︎20︎. La nacre en constitue une incarnation tangible : strate après strate, elle engendre une surface instable, toujours changeante. Elle interroge ainsi la quête de fixité et nous invite à entrer dans un dialogue assumé avec les simulacres.


︎20︎Emanuele Coccia, Métamorphoses, Paris, Rivages, 2020.



VI. Bis : interlude 



J’ai pris ces photographies lors de mon voyage en Indonésie. Fruits emballés, sachets gonflés, flou assumé et reflets : elles semblent toutes parler le même langage. Un langage de surface, de membranes, de brillantes qui couvrent autant qu’elles ne dévoilent.

En les rassemblant, j’ai cherché une résonance. Comme la nacre, elles promettent une profondeur qui n’existe pas. Elles ne montrent rien d’autre que leur propre éclat qui capte le regard.

Je les regarde aujourd’hui comme un corpus de simulacres ordinaires : des objets du quotidien devenus illusions, des surfaces qui se suffisent à elles-mêmes. La nacre n’est pas seulement dans les coquillages : elle affleure aussi dans ces brillances industrielles.

Conclusion


La nacre nous apparaît d’abord comme une curiosité minérale, un éclat marin poli par le temps. Cependant, telle que je l’ai étudiée, elle dépasse largement le statut de matériau : elle est mémoire d’une agression, surface de défense, objet de fascination et figure du simulacre. Sa force tient à son instabilité : elle échappe à la fixité, obligeant le regard à douter, à chercher et à se questionner.

De la genèse biologique à l’industrie de Méru, du rituel antique aux plastiques nacrés, elle a glissé vers l’illusion. Ce que l’on désire n’est pas sa substance, mais son miroitement, cette promesse d’une profondeur qui n’existe pas. Aujourd’hui, ses reflets se prolongent dans nos environnements saturés de brillances : écrans, vernis, pigments, hologrammes. Ces surfaces ne cherchent pas à représenter fidèlement le monde, mais à le troubler. La nacre, en ce sens, est une matrice de notre culture du brillant et du faux.

Observer la nacre avec un regard de designer, c’est accepter d’y voir autre chose qu’une matière décorative. Elle ouvre la voie à une esthétique du trouble, où la valeur d’un objet ne réside pas tant dans son essence matérielle que dans l’expérience sensible qu’il provoque. Et c’est peut-être là qu’elle nous donne à penser : que la beauté ne se trouve pas dans la vérité, mais dans l’illusion assumée.



Bibliographie


︎Articles


M. A. Meyers, A. Y. M. Lin, « The Structure and Mechanical Behavior of Nacre », Journal of the Mechanical Behavior of Biomedical Materials, 2008

Paul Valéry, « L’Idée fixe », dans Œuvres II, éd. Jean Hytier, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1960, p. 215-216.



︎Ouvrages

Roland Barthes, L’Empire des signes, Paris, Skira, 1970.

Roland Barthes, Mythologies, Paris, Seuil, 1957

Jean Baudrillard, Simulacres et simulation, Paris, Galilée, 1981

Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXᵉ siècle, Paris, Cerf, 2009 (éd. posthume)

Emanuele Coccia, Métamorphoses, Paris, Rivages, 2020

Umberto Eco, La guerre du faux, Paris, Grasset, 1985

Byung-Chul Han, La société de la transparence, Paris, PUF, 2014

M. A. Meyers, A. Y. M. Lin, Mechanical Properties of Nacre, University of California, 2005

Joseph Needham, Science and Civilisation in China, Cambridge University Press, 1974

Friedrich Nietzsche, Fragments posthumes (1869-1874), vol. I, Paris, Gallimard, 1994, chap. 7

Michel Serres, Genèse, Paris, Grasset, 1982.

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